l"homme universel
Arrias a tout lu, a tout vu, il veut le persuader ainsi; c est un homme universel, et il se donne pour tel: il aime mieux mentir que de se taire ou de paroître ignorer quelque chose. On parle à la table d'un grand d'une cour du Nord : il prend la parole, et l'ôte à ceux qui alloient dire ce qu'ils en savent ; il s'oriente dans cette région lointaine comme s'il en étoit originaire ; il discourt des mœurs de cette cour, des femmes du pays.
1614. L'abbé Ruccelaï, gentilhomme florentin, créature de Concini, mourut exilé en 1627. Concini, maréchal d'Ancre, tomba en disgrâce, et fut tué dans la cour du Louvre en 1617. Tous trois étaient bien antérieurs à La Bruyère, et celui-ci no les mentionne que parce qu'il était imprudent do citer les noms des favoris contemporains.
(4) Pour détourner les applications : dans la crainte que l'on n'applique ces noms à des personnages connus.
(5) Dernier : suprême, au delà de quoi il n'y a rien.
(6) Faut-il voir dans ce portrait Saumery, gentilhomme du duc de Bourgogne ? C'est une simple hypothèse : « Il ne parlait qu'à l'oreille, dit Saint-Simon, ou sa main devant sabouche... Toujours des riens qu'il ramassait mystérieusement... Il avait pris l'habitude de ne dire Monsieur de personne... »
4 2 LA BRUYERE — PORTRAITS
de ses lois et de ses coutumes; il récite des historiettes qui y sont arrivées; il les trouve plaisantes, et il en rit le premier jusqu'à éclater (i). Quelqu'un se hasarde de le contredire, et lui prouve nettement qu'il dit des choses qui ne sont pas vraies. Arrias ne se trouble point, prend feu au contraire contre l'interrupteur : • Je n'avance, lui dit-il, je ne raconte rien que je ne sache d'original (2) : je l'ai appris de Sethon, ambassadeur de France dans cette cour, revenu à Paris depuis quelques jours, que je connois familièrement, que j'ai fort interrogé, et qui ne m'a caché aucune circonstance. » Il reprenoit le fil de sa narration avec plus de confiance qu'il ne l'avoit commencée, lorsque l'un des conviés lui dit : « C est Sethon àquiA^ous parlez, lui-même, et qui arrive de son ambassade (3). »
b. LE CONTEUR PRÉTENTIEUX.
Etre infatué de soi, et s'être fortement persuadé qu'on a beaucoup d'esprit, est un accident qui n'arrive guère qu'à celui qui n'en a point, ou qui en a peu. Malheur pour lors à qui est exposé à l'entretien d'un tel personnage ! combien de jolies phrases lui faudra-t-il essuyer! combien de ces mots aventuriers (1) qui paroissent subitement, durent un temps, et que bientôt on
(1) Jusqu'à éclater : aux éclats.
(2) D'original: de première main, par les personnes mêmes qui sont
les héroïnes de ces aventures.
(3) Pareil ennui arriva, suivant les clefs du xvine siècle, à M. Robert de Ohàtillon, conseiller au Chàtelet. Montesquieu, dans ses Lettres Persanes, nous présente aussi un Parisien bavard qui prétend connaître la Perse mieux qu'un Persan, ébahi de son aplomb.
(1) Aventuriers : l'épithète est jolie et juste. Il y a des mots «bourgeois », « cossus », assurés d'une existence paisible; il y en a d'autres « aventuriers », « bohèmes • , qui ne font que paraître et disparaître, qu'une génération emploie et que la suivante oublie. Reste à savoir si ces mots passagers méritent toujours le mépris que La Bruyère leur témoigne.
ne revoit plus ! S'il conte une nouvelle, c'est moins pour l'apprendre à ceux qui l'écoutent, que pour avoir le nfiéritc de la dire, et de la dire bien : elle devient un roman entre ses mains; il fait penser les gens à sa manière, leur met en la bouche ses petites façons déparier, et les fait toujours parler longtemps; il tombe ensuite en des parenthèses qui peuvent passer pour épisodes, mais qui font oublier le gros de l'histoire, et à lui qui vous parle, et à vous qui le supportez. Que seroit-ce (2) ie vous et de lui, si quelqu'un ne survenoit heureusement pour déranger le cercle, et faire oublier la narration?