VI INTRODUCTION
l'infini In nombre des portraits. La traduction de Théophraste passe au second plan. Plus les portraits se multiplient, plus le malin plaisir du public s'accroît. Une foule de « clefs » circulent dans Paris; on met un nom sous chaque « caractère »; on cherche des applications partout; on les invente au besoin. C'est du df'-lire, — un succès de scandale ;— ses irrévérences lui attirent les applaudissements et de ceux des originaux qui ne se reconnaissent pas et du public qui les reconnaît tous.
Mais, quelque sécurité qu'il trouve dans la protection des Coudés, il ne veut pas aller jusqu'à la diffamation et, tout en continuant à tracer ses portraits d'après nature, il s'arrange pour dépister l'opinion publique. D'abord il proteste contre les applications : personne ne s'y laisse prendre. Puis il surcharge certaines peintures : ainsi la description du distrait, qui, au début, visait un personnage du temps, s'allonge ensuite interminablement et désoriente par sa copieuse abondance les fabricateurs de clefs. Enfin, il supprime tous les traits dont le roi pauvait prendre ombrage : ainsi, à une époque d'idolâtrie monarchique, il avait blâmé cette adoration excessive comme « le seul mal sous ce règne que l'on pouvait craindre ». Que dira Louis XIV ? Avant même que la phrase malencontreuse arrive au public, La Bruyère réfléchit, court chez l'imprimeur, et remplace les princes par les grayids.
Par ce qui précède on peut aisément se convaincre que le livre de La Bruyère ne parvint à sa forme actuelle qu'après une revision minutieuse, serrée qui atténuait les hardiesses primitives. II voulait alimenter la malice des Parisiens, — mais il la craignait. Il y eut là un jeu
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tout ensemble de causticité et de prudence, dont un imilateui' de La Bruyère aurait pu tirer un portrait des plus piquants.
4° Election à VAcadémie française (1693). Ecrivain désormais illustre, La Bruyère se présenta à l'Académie française, et il n'y entra qu'après un échec, au moins, peut-être deux. Il succédait à un inconnu, l'abbé de La Chambre. Les discours académiques, en obligeant les récipiendaires à faire l'éloge de leurs prédécesseurs,leur imposent parfois une tâche difficile. Avant que La Bruyère eût pris séance, les épigrammes, provenant des rancunes qu'il s'était attirées, se donnèrent beau jeu. En voici une, spirituelle et injuste :
Quand, pour s'unir à vous, Alcippo se présente, Pourquoi tant crier haro?
Dans le nombre de quarante, Ne faut-il pas un zéro?
Le discours fut prononcé le 15 juin : l'attitude de l'Académie vengea ses victimes. Les uns, parmi ses nouveaux collègues, affectèrent de bâiller ; les autres n'osèrent manifester publiquement leur estime. Il faut dire que le discours de La Bruyère avait été fort maladroit, — sans doute avec intention. Autant l'orateur s'était montré aimable pour les partisans des anciens, dans la grande querelle qui passionnait alors le monde littéraire, Bossuet. Racine, La Fontaine, etc., autant il avait mesuré les louanges aux partisans des modernes, qui, dans l'Académie, formaient la majorité. Mais le plus grave, c'était le fameux parallèle établi entre Corneille et Ra-