‹ Les portraitsChapitre 58 sur 253 · LE BEL ESPRIT · texte numérisé non relu

LE BEL ESPRIT

Je le sais, Thcobalde (1), vous êtes vieilli; mais voudriez-vous que je crusse que vous êtes baissé, que vous n'êtes plus poëte ni bel esprit, que vous êtes présentement aussi mauvais juge de tout genre d'ouvrage que méchant auteur, que vous n'avez plus rien de naïf (2) et de délicat dans la conversation? Votre air libre (3) et

(1) La Bruyère se montre, contre les Précieuses, aussi dur que Molière, et avec exagération. Si l'on est en droit de leur reprocher leurs théories sur l'amour romanesque et l'affectation de leur langage, le français leur est redevable de quelques heureuses réformes et de plusieurs néologismes durables. Leurs réunions avaient lieu à l'hôtel de Rambouillet et prirent lin vers l'époque de la Fronde.

(2) L'imagination, cette faculté proscrite au xviie siècle, en littérature, comme « folle du logis », et à laquelle la raison était jugée bien supérieure. Ce que Vlniarjinat/on fournissait aux entretiens des Précieuses, c'étaient les métaphores, les comparaisons dont elles aimaient à se servir.

(1) Tliéobalde : c'est-à-dire Benserade, alors âgé de soixante-dixhuit ans. Ses petits vers avaient été à la mode, mais sa réputation commençait à baisser. La Bruyère ne l'aimait pas, sans doute parce qu'il avait vu de mauvais œil son élection à l'Académie française.

(2) Naïf: naturel.

(3) Libre : dégagé.

présomptueux me rassure, et me persuade tout le contraire. Vous êtes donc aujourd'hui tout ce que vous fûtes jamais, et peut-être meilleur; car si à votre âge vous êtes si vif ot si impétueux, quel nom, Théobalde, falloit-il vous donner dans votre jeunesse, et lorsque vous étiez la coqueluche ou l'entêtement (4) de certaines femmes qui ne juroient que par vous et sur votre parole, qui disoient : Cela est délicieux; qu'a-t-il dit (5)?

Page 1