LE PRÉTENDANT
Nicandre s'entretient avec Elise de la manière douce ;t complaisante dont il a vécu avec sa femme, depuis e jour qu'il en fit le choix jusqu'à sa mort; il a déjà lit qu'il regrette qu'elle ne lui ait pas laissé des enfants, ;t il le répète ; il parle des maisons qu'il a à la ville, et ïientôt d'une terre qu'il a à la campagne ; il calcule le 'evenu qu'elle lui rapporte, il fait le plan des bâtiments, m décrit la situation, exagère la commodité des appar- ;ements, ainsi que la richesse et la propreté (l)des meubles; il assure qu'il aime la bonne chère, les équipages; .1 se plaint que sa femme n'aimoit point assez le jeu et [a société.* Vous êtes si riche, lui disoit l'un de ses amis, :jue n'achetez-vous celte charge? pourquoi ne pas faire cette acquisition qui étendroit votre domaine? On me :roit, ajoute-t-il, plus de bien que je n'en possède.» Il n'oublie pas son extraction et ses alliances : Monneur le Surintendant, qui est mon cousin; Madame la Chancelière, qui ei.t ma parente; voilà son style. II raconte un fait qui prouve le mécontentement qu'il doit avoir de ses plus proches, et de ceux même qui sont ses héritiers : « Ai-je tort? dit-il à Élise; ai-je grand sujet de leur vouloir du bien? » et il l'en fait juge. Il insinue ensuite qu'il aune santé foible et languissante, et il parle de la cave (2) où il doit être enterré. Il est insinuant, flatteur, officieux à l'égard de tous ceux qu'il trouve auprès de la personne à qui il aspire. Mais Élise n'a pas le courage (3) d'être
(1) La propreté :rélégance; acception vieillie. Les contemporains de La Bruyère prennent le mot dans le même sens. Fureiière, dans son Dictionnaire, appelle a des meubles bien propres » de beau.x meubles. Le Dictionnaire de Richelct définit propre " net, ajusté »; et Molière, dans le Bourgeois gentilhomme, fait dire par un des personnages à M. Jourdain : a Vous voilà le plus propre du monde ».
(2) La cave : le caveau funéraire.
(3) Elle n'en a pas le courage, car, sans doute, Nicandre n'est qu'un sot, outre qu'il est ■• un homme de ville », un simple bourgeois.
riche en l'épousant. On annonce, au moment qu'il parle, un cavalier (4), qui de sa seule présence démonte la batterie de l'homme de Aille : il se lève déconcerté et chagrin, et va dire ailleurs qu'il veut se remarier (3).