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LES JOUEURS

Une tenue d'états (1), ou les chambres (2) assemblées pour une affaire très-capitale (3), n'offrent point aux yeux rien (4) de si grave et de si sérieux qu'une table de gens qui jouent un grand jeu : une triste sévérité règne sur leurs visages; implacables l'un pour l'autre, et irréconciliables ennemis pendant que la séance dure, ils ne rcconnoissent plus ni liaisons, ni alliance, ni naissance, ni distinctions : le hasard seul, aveugle et farouche divinité, préside au cercle, et y décide souverainement ; ils l'honorent tous par un silence profond, et par une attention dont ils sont partout ailleurs fort incapables; toutes les passions, comme suspendues, cèdent à ui^e seule; le courtisan alors n'est ni doux, ni flatteur, ni complaisant, ni même dévot (3).

(1) Une tenue d'État : quelques provinces (la Bretagne, le Languedoc, etc.) avaient conservé le droit délire des assemblées qui, sous le nom d'Etats, réglaient elles-mêmes les impôts à recouvrer.

(2) Les chambres (du Parlement).

(3) Capitale signifiant : où la tète de l'accusé est en jeu, il n'est guère français de dire : très capitale.

(4) La Bruyère, employant po/nî avec rien, commet en apparence la faute de Martine {Femmes savantes). Mais est-ce bien une faute? Si rien était un mot négatif par lui-même, ce serait en effet, comme le dit Bélise a trop d'une négative ». Or rien ne renferme pas l'idée d'une négation, puisqu'il vient de rem signifiant une chose; le mot 'point lui-même n'est pas négatif et sert seulement à renforcer le sens de la négation ne. Dans ces conditions, rien et point peuvent très bien coexister. Tout ce que l'on peut reprocher à La Bruyère et à Martine, c'est de ne pas se conformer à l'usage établi, mais non de violer une règle raisonnable. Racine, l'impeccable Racine n'a-t-il pas écrit {Esther, I, 5) :

Ni les éclairs ni le tonnerre N'obéissent point à vos dieux, et ailleurs {Plaideurs II, 6) :

On no veut pas rien faire ici qui vous déplaise.

(5) Ni même dévot : La Bruyère, sincèrement pieux, n'admettait pas cet étalage de fausse dévotion dont la cour de Louis XIV commençait à donner l'exemple. — Tout ce portrait du joueur est d'une vérité effrayante, et bien supérieur, en somme, à la joyeuse caricature de Regnard.

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