LE SPECTATEUR DE PROFESSION
Voilà un homme, dites-vous, que j'ai vu quelque part (1) : de savoir où, il est difficile; mais son visage m'est familier. — IlTest bien à d'autres, et je vais, s'il se
(4) L'hombre est un jeu de cartes espagnol, et le reversi un jeu de cartes savoisien. tous deux en vogue à cette époque.
15) Deux journaux alors célèbres.
(6) Bergerac : « C3'rano » {yote de La Bruyère), auteur de l'Histoire comique des Etats de la lune et du soleil, de la comédie du Pédant joué, etc., esprit détraqué, mais original.
('i) Des Marets: « S. Sorlin » (.Xote de La Bruyère), auteur de la comédie des Visionnaires, de l'épopée ridicule de Ciovis, défenseur acharné et insuffisant des modernes contre les anciens.
(8) Lesclache, auteur des véritables Règles de l'ortografe franceze (sic), etc.
(9) C'est-à-dire les nombreuses historiettes parues chez le libraire Barbin, et qu'on appelait Barbinades. — La Bruyère mentionne ici des livres qu'on perdait son temps à lire.
(10; La plaine (des Sablons). — Au Cours (la Reine), promenade très élégante.
fil) Il meurt sans que sa mort laisse plus de traces que sa vie : c'est un inutile.
'Ij Louis-Christian, duc de Mecklembourg-Schwerin, passa une partie de sa vie à Paris. Il fut enfermé pendant quelques mois à la Bastille. Ce fut sans doute, d'après ce portrait de La Bruyère, le roi des badauds*
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peut, aider votre mémoire. Est-ce au boulevard (2) sur un strapontin (3), ou aux Tuileries dans la grande allée, ou dans le balcon à la comédie? Est-ce au sermon, au bal, à Rambouillet (4)? Où pourriez-vous ne l'avoir point vu? où n'est-il point? S'il y a dans la place une fameuse exécution, ou un l'eu de joie, il paroît à une fenêtre de THôtcl de Ville; si l'on attend une magnifique entrée, il a sa place sur un échafaud (5); s'il se fait un carrousel, le voilà entré, et placé sur l'amphilhéàtre ; si le Ftoi reçoit des ambassadeurs, il voit leur marche, il assiste à leur audience, il est en haie quand ils reviennciit de leur audience. Sa présence est aussi essentielle aux serments des ligues suisses (6) que celle du chancelier et des ligues mêmes. C'est son visage que l'on voit aux almanachs (7) représenter le peuple ou l'assistance. Il y a une chasse publique, une Sainl-flubert (8), le voilà à cheval ; on parle d'un camp et d'une revue ; il est à Quilles, il est à Achères (9). 11 aime les troupes, la milice, la guerre; il
(2i Au boulevard de la porte Saint-Antoine i, appelé aussi le Nouveau-Cours, et situé sur le chemin de Vincennes.
<3i Sur un strapontin : « Espèce de petit banc qu'on met au milieu du carrosse ou au fond de la calèche. » 'Richelet, Diclionn. franc. <.
(4) A Rambouillet: on nommait ainsi un vaste jardin que le financier Nicolas de Rambouillet avait fait planter au faubourg Saint- Antoine. Il était superbe, avec sa grande allée qui conduisait à une terrasse dominant la Seine, et de petits sentiers qui allaient se perdre dans des bois toutfus.
(5| Echafaud : échafaudage.
I6i Serments des ligues suisses : cérémonies solennelles où l'on contirmait l'alliance de la France et des cantons suisses. La dernière eut lieu à Notre-Dame en 1663. Ordinairement le chancelier y assistait.
(7) Aux almanaclis : on publiait alors pour les almanachs de grandes estampes où se trouvaient représentés, non seulement les événements principaux de l'année, mais aussi les rois, les princes, les personnages marquants. ainsi que des échcvins et de simples bourgeois qui regardaient le roi : coux-là formaient te peuple on l'assistance.
18) 'Une Saint-Hubert : chasse qui avait lieu à Versailles tous les ans le jour de la Saint-Hubert, le 5 novembre, et à laquelle prenaient part le roi et les courtisans les plus considérables.
(9j Ouilles, ou plutôt Houilles, et Achères sont des villages de
la voil de près, et jusquos au fort de Bernard! (IO).Chan- LEY sait les marches, Jacquier les vivres, du Metz l'artillerie (11) : celui-ci voit, il a vieilli sous le harnois en voyant, il est spectateur de profession ; il ne fait rien de ce qu'un homme doit faire, il ne sait rien de ce qu'il doit savoir; mais il a vu, dit-il, tout ce qu'on peut voir, et il n'aura point regret de mourir. Quelle perte alors pour toute la Aille! Qui dira après lui:» Le Cours est fermé, on ne s'y promène point; le bourbier de Vincennes est desséché et relevé, on n'y versera plus? » Qui annoncera un concert, un beau salut (12), un prestige de la Foire? Qui vous avertira que Beaumavielle mourut hier; que Rochois (13) est enrhumée, et ne chantera de huit jours? Qui connoîtra comme lui un bourgeois à ses armes et à ses livrées? Qui dira: « Scapin porte des fleurs de lis,» et qui en sera plus édifié? Qui prononcera avec plus de vanité et d'emphase le nom d'une simple bourgeoise ? Qui sera mieux fourni de vaudevilles? Qui saura comme lui chanter à table tout un dialogue de l'Opéra, et les
Soine-et-Oise, où quelquefois le roi passait des revues. Les généraux avaient coutume de recevoir alors à leur table les nobles visiteurs.
(10) Jacques Bernardi, écuyer du roi, dirigeait une académie, c'està-dire une espèce d'école militaire à l'usage des nobles. Tous les ans, sur une petite place, près du Luxembourg, il construisait un fort dont ses élèves, pendant deux mois, faisaient le siège en règle. Ces exercices attiraient un grand nombre de curieux, jusqu'à six mille, dit-on, et le Mercure galant en donnait la relation détaillée.
(11) Jacques- Louis de Chamlay savait admirablement les chemins par lesquels les troupes devaient passer, les campements qu'elles devaient choisir, etc. — Jacquier, a munitionnaire des vivres », connaissait à fond le service de l'intendance; son nom était alors souvent joint à celui de Chamlay. — Du Metz, distingué commandant d'artillerie, fut tué à la bataille de Fleurus, quelques mois avant que La Bruyère songeât à le mentionner dans son livre.
(12) Un beau salut : le salut, ce sont les prières chantées à l'église l'après-midi et le soir; un beau salut, comme précédemment une belle messe, est l'office qui attire le monde élégant. La Bruyère déplore dans son chapitre De quelques vsages, « la décoration souvent profane » de ces beaux saluts et la tenue irrespectueuse de l'assemblée.
(13) Beaumavielle était un chanteur et Rochois une chanteuse de l'Opéra.