CRISE DE 1790 A
Brusquement, la prospérité de Nantes se trouva entravée. La Révolution et l'Empire, périodes de troubles intérieurs, de guerres extérieures si longues, ne pouvaient pas favoriser l'œuvre commerciale et industrielle poursuivie avec tant de succès. D'autant qu'au moment même où s'élaborait un monde nouveau, — dont les bienfaits ne devaient apparaître que par la suite — les anciennes habitudes de l'industrie- et du commerce allaient être transformées par la mécanique et par la vapeur.
Suppression de la traite. — En proclamant la suppression de l'esclavage (4 février 1794), la Convention affranchissait l'humanité d'un trafic honteux. Personne qui pût protester contre ce geste généreux et juste. Mais il est évident aussi que ce devait être le
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signal d'une crise redoutable. Les planteurs, désemparés par la perspective de la suppression d'une maind'œuvre traditionnelle, se trouveraient aux prises avec des difficultés capables, au début tout au moins, de diminuer la production ; les armateurs allaient perdre un fret avantageux pour la navigation transatlantique. L'une des bases du négoce nantais se trouvait sapée. Bonaparte essaya de rétablir, en 1802, l'esclavage des noirs. Mais le branle était donné et les horreurs des « négriers » à jamais condamnées. En 181 4, la traite fut abolie définitivement, solennellement, au Congrès de Vienne, la France et l'Angleterre chargées de surveiller la côte d'Afrique afin d'empêcher toute contrebande. Progrès heureux des idées de civilisation, mais coup sérieux pour l'armement nantais.
Les Guerres. — Les Corsaires. — Fléchissement du Trafic. — Or, les guerres de Vendée, la cruelle tyrannie de Carrier à Nantes, restreignirent singulièrement et bouleversèrent même les possibilités du trafic. D'autre part, les guerres de la Révolution et de l'Empire, qui ne purent pas nous donner la maîtrise de la mer et au cours desquelles, au contraire, les ports français vécurent en état de blocus de la part de l'Angleterre, ne pouvaient que nuire au commerce maritime. Certes, les corsaires accomplirent d'heureuses randonnées, exécutèrent des prises fructueuses. Les Etienne, les Desagneaux, les Chassin, tant d'autres réussirent des attaques, ramenèrent du butin. On compte que, de 1793 à 181 5, 74 navires amenèrent à Nantes 67 prises d'une valeur de 25 millions de francs. Juste revanche des pertes subies par le commerce
nantais. Les pauvres mêmes en profitaient, puisqu'il avait été décidé que les hospices et le bureau de bienfaisance recevraient un pour mille du produit des prises. Cependant, ces expéditions hasardeuses ne sauraient suffire à remplacer le négoce régulier. Et le déficit apparaît assez lorsqu'on voit le mouvement du port tomber, en 1802, à 80.000 tonnes environ. L'importation du sucre brut avait baissé considérablement. L'Océan, en quelque sorte, se refermait, le rayon d'action se restreignait beaucoup et le commerce avec l'Angleterre était interrompu.
La menace du sucre de betterave. — Il y a plus. Ces raffineries, qui avaient été à la fois cause et conséquence des progrès du port de Nantes, les voilà, elles aussi, rudement atteintes. Le « Blocus Continental » décrété par l'Empereur, c'est la quasi interdiction des arrivages du sucre de canne. Pour y remédier, on s'efforce d'extraire le sucre de la betterave. Napoléon Ier fit essayer la culture de la betterave jusque dans la Loire-Inférieure et y favorisa la création de raffineries spéciales. Cultures et usines ne survécurent guère, d'ailleurs, à la chute de l'Empire. Il n'en restait pas moins la menace précise, de par ce fait nouveau, d'une concurrence redoutable pour l'industrie nantaise, pour le trafic du port de Nantes.
Canal de Nantes à Brest. — Une seule création profitable, alors, et qui ne fut pas inspirée par l'unique souci de sauver Nantes. En 1806, Napoléon fit commencer, par l'Erdre, le canal de Nantes à Brest, un peu comme compensation pour les pertes de l'industrie sucrière, surtout comme un moyen stratégique d'éviter les croisières anglaises. Œuvre utile,
mteds incapable, évidemment, de déterminer le relèvement complet du commerce nantais.
L'Empereur vaincu, la paix rétablie, notre domaine colonial se trouve fort diminué, notamment aux Antilles. Nantes ne peut pas manquer d'en souffrir.