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CHAPITRE XI

La vengeance.

Mocap, qui était partie avant le lever du soleil, ne revint auprès de ses compagnes que lorsqu'il eut dépassé la moitié de sa course et dans le temps que les dames commençaient à désespérer de la revoir jamais. Elle conduisait par la bride un cheval qui paraissait avoir appartenu à un Portugais, et auquel le désordre d'une mêlée, peut-être la mort de son cavalier, avaient permis d'errer librement dans la forêt. La vieille Tupinambas, employant activement les heures, s'était d'abord assurée qu'il ne restait plus de Janguis dans les environs, que les Portugais avaient effectué le passage de la rivière, et que la route qu'elle comptait suivre ne présentait, quanta présent, aucun obstacle. Tout en se procurant ces utiles renseignements, Mocap n'oublia pas les besoins de sa petite caravane. Elle tuait fortadroitement un oiseau d'un coup de fronde, et avait une provision d'écorce de timbo, qui sert à enivrer le poisson, qu'on pèche ensuite facilement; son œil perçant découvrait, parmi des herbes inutiles, le végétal nourrissant et savoureux que la nature réserve à l'homme. Aussi revint-elle chargée des mets les plus agréables que produit le dése rt.

Elvire et Héléna la saluèrent avec une joie que sa présence ne semblait pas devoir leur faire éprouver (surtout à Héléna, à qui elle inspirait une sorte d'aversion), mais qui était cependant assez naturelle, les conséquences de

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son abandon les ayant cruellement inquiétées. D'ailleurs, la vue du cheval leur fit concevoir l'espérance d'être plus tôt réunies à leurs compatriotes ; elles pensèrent môme, au premier moment, que don Alvaro le leur envoyait. Leur douce erreur ne dura pas longtemps, et le ton brusque et presque impérieux de Mocap ne les convainquit que trop qu'elles se trouvaient toujours dans sa dépendance.

< Voilà des vivres, dit l'esclave en déposant ses provisions sur l'herbe ; voilà un cheval pour vous porter ; il ne faut pas que la nuit nous surprenne ici.

— As-tu bien observé les chemins? demanda Héléna. Ne crains-tu pas de t' égarer dans l'obscurité des bois? Promels-tu de nous faire rejoindre le corps des émigrants?

— Je ne promets rien, répliqua- 1- elle sèchement, mais j'espère que chaque pas me rapprochera du but. »

Cette réponse avait quelque chose d'ambigu qui n'était rien moins que satisfaisant; mais le ton dont elle était faite n'encourageant pas les deux sœurs à chercher h l'approfondir, elles furent réduites à lui donner le sens le plus favorable à leurs désirs. Pendant qu'elles s'entretenaient ensemble de leurs conjectures, Mocap et Yassi- Miri allumèrent du feu par le procédé en usage parmi les peuples sauvages, qui consiste dans le frottement rapide de deux morceaux de bois, puis elles firent griller sur de la braise l'oiseau et le poisson apportés par Mocap ; mais ce fut Yassi-Miri qui les plaça devant les dames dans des feuilles en guise de plats. La vieille Tupinambas restait à l'écart dans une oisiveté grave, annonçant moins la paresse que l'intention de ne point compromettre sa dignité:

Du reste, elle ne s'était réservé pour sa fille et pour elle que quelques racines assez grossières. Dona Elvire ne savait comment concilier ses attentions avec l'impertinence de ses manières, ce qui ne l'empêcha pas de faire quatre portions égales des mets qu'on leur avait servis, en invitant les deux esclaves à en prendre leur part. La plus jeune obéit après quelque hésitation ; mais Mocap refusa obstinément de l'imiter, et ne se montra nullement reconnaissante de cet acte de bienveillance. Héléna en lit la remarque avec une indignation mal contenue.

« Vous êtes trop bonne, ma chère, dit-elle à Elvire, vous réussiriez mieux à apprivoiser une louve que cette méchante esclave, et je reconnais maintenant que les verges sont l'unique moyen d'en venir à bout. Aussi je vous assure que, à l'avenir, je ne les lui épargnerai pas, et j'espère que vous ne plaiderez plus sa cause.

— On ne doit jamais se lasser d'être indulgent, Héléna, et d'ailleurs, bien loin de justifier votre système de sévérité, la dureté de cette femme m'en paraît plutôt la conséquence; un traitement doux et affectueux aurait amélioré son caractère en lui rendant son esclavage moins odieux. Ne faites donc pas de projets menaçants pour l'avenir, de peur que le ciel ne nous en punisse, car nous sommes encore complètement à la merci de nos esclaves. »

Après le repas, Mocap en mit soigneusement les restes dans un sac, aida les dames à monter à cheval, et attacha autour de Yassi-Miri Fécharpe qui soutenait le petit enfant qu'elle portait sur son dos, selon la mode de son pays, avec cette différence que, au lieu d'êtie d'un grossier coton, l'écharpe était d'une étoffe précieuse. Dès que

dona Elvire se sentit solidement établie derrière sa sœur, sur un cheval qui avait le pas très doux, elle voulut soulager la nourrice de son fardeau en prenant son fils sur ses genoux. Ce n'était pas le compte de la rusée Mocap, qui songeait à se faire un otage de cet enfant et à s'assurer par lui de la docilité de sa mère. Trop voisine encore des Portugais pour lever le masque, craignant de rencontrer ceux qui cherchaient sans doute les jeunes dames, elle allégua divers prétextes pour laisser Sébastien à sa nourrice, et, comme ils paraissaient tous fondés sur la prudence, Elvire crut devoir s'y résigner.

On voyagea tout le jour et une partie de la nuit, la lune donnant une clarté très vive, sans découvrir ni habitants, ni habitations. Les dames ne s'en alarmèrent pas, Mocap les ayant averties que, pour atteindre plus promptement le terme de leur course, elles ne devaient pas suivre la même routequ*ellesavaientquittée,maisplulùt traverser des campagnes désertes qui les conduiraient près de la source de la rivière qu'avaient dû franchir les émigrants. On s'arrêta pour prendre de la nourriture et du repos. Les Indiennes veillaient toujours attentivement au bienêtre et à la sûreté de leurs compagnes plus délicates , qui montrèrent d'abord de la patience; mais au bout de trois jours, n'apercevant autour d'elles qu' une con Irée de plus en plus sauvage et une éternelle solitude, elles commencèrent à soupçonner quelque trahison.

0 Quelle que soit la direction que tu nous fasses prendre, dit dona Elvire en s'adressant à Mocap, il est certain qu'une rivière doit se trouver entre i'armée et nous; nous ne pouvons donc la rejoindre sans traverser cette rivière en quelque endroit, et depuis trois jours nous n'en

voyons aucune apparence. Il me semble même que nous la laissons bien loin du côté du midi. »

On était alors parvenu sur une hauteur, d'où il était facile d'apercevoir un assez vaste horizon. Mocap, étendant le bras vers ce lointain , répondit avec un cri de joie sauvage :

« Voyez-vous cette ligne sombre qui paraît toucher au ciel? Ce sont les montagnes des Tapuyas. La cabane de Mocap est là.

— Que nous importe? repartit Héléna , nous ne voulons point aller dans ces montagnes.

— Cherchez donc d'autres guides, répliqua la vieille Tupinambas , car nos pieds sont tournés vers nos amis , et ils ne changeront point de direction.

— O ciel ! quelle perfidie ! reprit Héléna au comble de l'indignation , ne craignez-vous pas les terribles châtiments qu'on inflige aux esclaves révoltés?

— Jeune fille, continua Mocap, je me ris de tes menaces, elles ressemblent au vent qui souffle sur une plaine sans arbres, oii il ne produit aucun effet. Où sont les ministres de ta colère? Appelle-les de ta voix la plus haute , ordonne-leur de découvrir les épaules de la fille et de la femme d'un chef et d'y imprimer leurs verges, car sans eux que ferais-tu? tu es grande et dans la force de l'âge, mais tes membres accoutumés à la mollesse ne valent pas ceux d'une vieille femme de mon peuple. Ces mains briseraient les tiennes comme la coque tendre d'un fruit à peine formé. Je n'aurais besoin du secours de personne pour vous attacher ensemble à un tronc d'arbre et vous abandonner à la voracité des hyènes. Soumettez-vous donc à votre sort, nos rôles sont chan-

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gés , nous étions vos esclaves , vous êtes devenues les nôtres. »

Héléna , à cette terrible déclaration , jeta un long cri de désespoir, et se tournant vers Elvire , lui demanda en pleurant si ce n'était point une illusion , si elle avait bien entendu les paroles de cette femme abominable. Elvire ne les avait que trop comprises , et elle avait peine à revenir de son douloureux étonnement; mais appelant à son secours sa présence d'esprit et sa douceur ordinaires, elle feignit de ne point prendre au sérieux les menaces de Mocap. Brutalement démentie par elle, Elvire eut alors recours aux remontrances.

— D'après ce que nous connaissons de votre histoire, lui dit-elle, vos griefs contre quelques-uns de nos compatriotes ne sont que trop réels. Si, comme chrétienne, je ne puis approuver que vous en conserviez le désir de la vengeance, il ne m'est pas défendu de partager votre indignation, et de détester les auteurs de vos chagrins; mais, y a-t-il la moindre apparence de justice à faire retomber cette vengeance sur nos tètes? Qu'avons-nous de commun avec vos persécuteurs? Ils ne sont ni nos parents, ni nos amis.

— Vous êtes de la même race, répondit Mocap, et cette race est ennemie de la nôtre. Ne détruit-on pas les petits du jaguar avant même qu'ils aient les yeux ouverts? J'ai aussi à me venger de votre maison. Croyez-vous que Mocap soit comme une terre altérée qui absorbe la pluie à mesure qu'elle tombe? Non, non, les coups et les injures sont tous là, dans mon cœur ; je les tenais en réserve pour le jour de la vengeance. »

Dona Elvire était tentée de faire valoir la conduite

toute différente qu'elle avait tenue; mais chercher à séparer son sort de celui de sa sœur dans un pareil moment, lui parut une lâcheté indigne d'elle. Sans répondre à des reproches qu'elle ne trouvait que trop justes, elle promit solennellement aux deux esclaves leur liberté, si, renonçant à toute intention hostile, elles les ramenaient dans la ville portugaise la plus voisine; mais le vent emporta ses paroles, Mocap n'en parut pas ébranlée. Persuadée qu'elle en avait trop fait pour obtenir grâce, elle mettait d'ailleurs trop d'orgueil dans l'accomplissement de son entreprise pour se décider à y renoncer. Elvire essaya tout aussi inutilement degagner Yassi-Miri à sa cause j à tout ce qu'elle imagina de lui dire, la jeune femme n'opposa qu'un silence obstiné.

4 Puisque ni raisons, ni prières ne peuvent attendrir ces âmes impitoyables, ma sœur, continua dona Elvire en s'adressant à Héléna, il ne nous reste qu'à mettre notre espérance en Dieu. Acceptons cette croix comme un châtiment qu'il veut imposer à notre orgueil, adorons la main qui nous frappe, car nous savons que les créatures ne sont que les instruments aveuglesde ses volontés. Peut-être, satisfait de notre résignation, viendra-t-il à notre secours par l'un de ces moyens imprévus dont il dispose. Si, au contraire, il veut que nous y laissions notre vie, souvenons-nous que nous sommes chrétiennes et que nos espérances ne sont pas bornées à ce monde. »

Ces paroles, à la fois nobles et religieuses, ne trouvèrent pasd'écho dans le cœur mal préparé de la jeune personne.

« Pouvez-vous envisager si froidement l'horrible destinée qu'on prétend nous faire? répliqua-t-elle avec feu. S'il ne fallait que mourir, je m'y résoudrais; mais deve-

Dir les esclavcsde nos esclaves ! ah ! c'est pire que la mort.

— Nous ne choisissons pas nos épreuves, chère sœur, notre lot est de les supporter quelles qu'elles soient pour les faire tourner au profit de notre salut éternel.

— Vous ne savez pas, continua Héléna en se cachant le visage avec confusion, vous ne savez pas tout ce que j'ai à redouter de cette femme vindicative. Hélas! si je pouvais me prévaloir, comme vous, de la modération de mon autorité! mais je me dissimulerais vainement à moi-même que, l'ayant souvent traitée sans ménagement, je ne doive trembler à la pensée des représailles qu'elle est capable d'exercer contre moi.

— Vous m'affermissez dans l'opinion que je viens de TOUS exprimer tout à l'heure, que nos épreuves sont des remèdes salutaires que le Médecin des âmes nous envoie. Sans elles, ma sœur, notre conscience s'endormirait; gâtées par la bonne fortune, nous ne voyons pas nos défauts, nous ne sentons pas notre faiblesse, nous abusons des bienfaits du ciel, nous devenons indifférents pour nos frères. IN'ai-je pas attiré la colère de Dieu sur ma famille et sur moi en différant le baptême de cette jeune esclave dont la douceur et la soumission rendaient ma tâche si facile? La foi deviendrait aujourd'hui entre elle et nous un lien qui ferait notre sûreté. Pour l'avoir négligé, combien de périls nous menacent! J'ignore le destin de mon époux, je tremble pour mon fils, et nous sommes esclaves! Ah! je vous en conjure, n'aggravons point nos fautes par un désespoir aussi inutile que coupable. Qui est-ce qui s'est opposé à Dieu et s'en est bien trouvé .''disait le saint homme Job. Le plus déplorable des malheurs est de ne retirer aucun fruit des sieos. »

C'est ainsi que la vertueuse Elvire relevait le courage de sa jeune compagne et lui donnait de graves leçons, sans trop humilier son orgueil. Héléna avait tous les défauts que produisent l'ignorance et une mauvaise éducation; mais la nature l'avait douée d'une âme élevée et sensible, et même lorsque ses préjugés ne l'aveuglaient pasj elle ne manquait ni de jugement ni de droiture. Réprimandée souvent par sa belle-sœur, Héléna ne lui en était pas moins attachée, plus touchée du ton maternel de ses reproches qu'offensée des vérités qu'elle lui faisait entendre. Dans cette triste circonstance elle l'appela sa mère, sa protectrice, et lui promit de se laisser conduire par ses conseils avec une parfaite docilité.

Mocap conduisait ses captives (car c'est ainsi que nous devons les considérer désormais) par un pays inculte, oîi l'on ne voyait aucune route frayée, avec autant d'assurance que les guides précèdent les voyageurs dans les contrées civilisées. Jamais elle ne laissait voir la moindre hésitation; son œil exercé saisissait avec une étonnante promptitude des indices invisibles pour tout autre. Une halte de quelques heures suffisait chaque soir à rétablir leurs membres fatigués, et quant aux animaux qui auraient pu les inquiéter au milieu des ténèbres dans cette immense solitude, un feu brillant les tenait prudemment éloignés. Elvire et Héléna conservaient l'espérance de rencontrer, pendant un si long trajet, une créature humaine, de quelque nation qu'elle fût, qui consentirait à leur prêter son secours dans leur détresse. Elles avaient ouï parler de deux sortes de personnes qui s'aventuraient hardiment bien au-delà des lieux oîi elles étaient parvenues. C'étaient les missionnaires chrétiens et des hom-

mes qui, comme Lorrédo, le père de Yassi-Mi ri, cherchaient des diamants et des mines d'or. Ces derniers ne leur auraient pas inspiré uue grande confiance, mais dans leur détresse elles n'en auraient pas moins accepté leur protection, tout en priant Dieu de les adresser de préférence à ses fidèles serviteurs. Hélas! les malheureuses femmes espérèrent en vain; deux fois seulement elles virent à peu de distance deux familles indiennes qui se transportaient d'une contrée dans une autre. Le chef marchait devant, chargé de son filet de pécheur, de son arc, de ses flèches, de son sac de peau de chèvre et de sa couverture; ses femmes le suivaient, portant sur le dos leurs plus jeunes enfants, sur leurs tètes des ustensiles de ménage et tenant par la main leurs autres enfants plus âgés, mais trop faibles encore pour marcher seuls, comme leurs aines. Les deux sœurs ne manquèrent pas de les implorer du geste et delà voix, mais leurs lamentations ne furent pas comprises; l'homme ne daigna même pas s'arrêter pour entrer en communication avec elles et les femmes répondirent par un rire stupide aux témoignages de leur affliction. Il est même douteux qu'ils se fussent montrés plus sensibles quand les Portugaises se seraient exprimées dans leur idiome, tant il y avait peu de sympathie entre les deux peuples. L'action de Mocap ne leur eût semblé qu'une juste représaille des violences exercées chaque jour contre les Indiens.

La petite caravane se reposait, pendant la grande chaleur, d'une journée que l'inégalité du terrain rendait plus fatigante que les autres; le cheval, qui ne se traînait qu'avec peine, rafraîchissait dans un petit bassin ses pieds endoloris, et Héléna, reconnaissante des services

que leur rendait ce fidèle animal, lui choisissait l'herbe la plus fraîche et la plus tondre que dona Elvire lui présentait de sa propre main. Tout à coup les quatre femmes se regardèrent avec effroi ; un tintement bien connu venait de frapper en même temps leurs oreilles, un serpent à sonnettes se trouvait dans leur voisinage. Elles le virent au pied d'un cèdre, se dresser presque debout (et dans cette situation il surpassait la hauteur d'un homme de moyenne taille), la gueule béante, l'œil étincelant; il restait immobile, épiant tous les mouvements d'un écureuil placé sur le cèdre. Le pauvre petit animal, fasciné par le regard fixe de son ennemi, poussait des cris de détresse et donnait tous les signes d'une agitation nerveuse indépendante de sa volonté; il sautillait de branche en branche, allait et revenait dans un même espace, comme retenu par un cercle magique qui lui ôlait la puissance de s'enfuir; de temps en temps le serpent se secouait, se contractait et faisait entendre son tintement sinistre. L'écureuil, au comble de l'épouvante, céda à l'espèce de fascination qui l'attirait vers son redoutable ennemi, et celui-ci, le voyant enfin à sa portée, saisit et dévora sa proie.

Glacées de terreur à ce spectacle, Elvire et Héléna, immobiles à leur place, paraissaient soumises à la terrible fascination que le serpent exerçait sur l'écureuil, lorsque Mocap, s'emparant de leurs mains, les tira de cette étrange stupeur en les pressant de prendre la fuite. Yassi-Miri était déjà à une grande distance avec le petit enfant. Mocap conduisait près d'elle ses captives, lorsque la répétition du même bruit les avertit qu'un autre serpent à sonnettes menaçait de leur couper la retraite.

L'effroi d'Heléna lui en ota la force, elle tomba presque évaiiniiie entre les b?as de Mocap

Mocap s'arrêta pour s'assurer de la direction qu'il suivait, afin d'éviter sa rencontre, et en reconamandant à ses compagnes de ne faire aucun bruit ; mais Héléna, l'ayant aperçu la première, jeta des cris d'épouvante que le reptile, effrayé à son tour, prit pour des signes d'agression. 11 agita bruyamment ses écailles, dressa la tête et se prépara à s'élancer sur le groupe de femmes. Une fuite précipitée pouvait seule les soustraire à ce danger, et Elvire ne balança pas à prendre ce parti, persuadée que sa sœur suivrait son exemple. Cependant, il n'en fut pas ainsi; l'effroi d'Héléna lui en ôta la force, elle tomba presque évanouie entre les bras de Mocap, qui la chargea aussitôt sur ses épaules et retourna brusquement à Tendroit où elle avait laissé le premier serpent. Le fardeau dont la vieille Tupinambas était chargée ne lui permettant pas de compter sur sa légèreté naturelle, elle espérait que la rencontre des deux serpents ferait une heureuse diversion à leur péril et lui donnerait le temps de se débarrasser de leur poursuite. Son calcul se trouva juste. En apprenant qu'elle devait la vie à Mocap (car la morsure du serpenta sonnettes est presque toujours mortelle), la ûlie de don Alvar ne sentit pas seulement de la reconnaissance, elle espéra que le cœur de cette femme s'était adouci et que sa vengeance se bornerait à de vaines menaces.

« En me secourant au risque de sa propre vie , lui ditelle, Mocap vient de me prouver qu'elle est bonne et généreuse , et qu'elle ne nourrit point contre nous des projets dangereux. A mon tour je n'oublierai jamais le service qu'elle m'a rendu , et mon premier soin en arrivant auprès de mon père...

— N'y comptez pas, interrompit Mocap, car à moins qu'il ne vienne chez les Tapuyas, il est douteux que vous le revoyiez jamais.

— Pourquoi donc, femme impitoyable, m'avez-vous délivrée de l'attaque du serpent?

— Parce que vous êtes mon bien , ma propriété , le témoignage de ma gloire , et qu'en me voyant maîtresse de vous, les Tapuyas apprendront que les femmes démon peuple savent se venger de leurs ennemis.

— Ainsi vous ne m'avez conservé la vie que pour prolonger mon infortune !

— N'est-ce pas ainsi que fait votre peuple? Dès que son esclave est malade , il le soigne ; s'il est en péril , il le délivre, non par intérêt pour l'esclave , mais à cause du prix qu'il a coûté.

— Mais nous ne sommes point des esclaves; vous ne BOUS avez payées aucun prix : une confiance imprudente de notre part et une trahison odieuse de la vôtre, nous ont seules livrées entre vos mains.

— Si je ne vous ai point achetées avec de l'or, vous êtes le prix de ma persévérance et de mon adresse. J'ai risqué ma vie pour assurer ma vengeance (car don Alvar me tuerait si je tombais en son pouvoir), et je pourrais y renoncer ! Non , non , elle m'est plus précieuse que beaucoup d'or : vous me suivrez chez les Tapuyas.

— 0 ciel! s'écria dona Héléna , puisque tout espoir de délivrance est ainsi perdu pour nous, que la mort vienne donc à notre secours ! elle sera la bien-venue , de quelque manière qu'elle se présente. »

L'infortunée en s'exprimant de la sorte, versait abondamment deslarmes et se tordait les mains avec angoisse.

La douce voix d'Elvire réussit encore à la calmer, en lui rappelant qu'un Dieu puissant et bon préside aux événements de notre vie, qu'il les proportionne toujours à nos forces , et que le sort le plus affreux ainsi que la destinée la plus brillante trouvent bientôt leur terme dans ie tombeau. Dona Elvire avait autant besoin que sa sœur de s'appliquer ces pieuses consolations. Douée de plus d'expérience et d'instruction , elle prévoyait même des périls que la jeune personne ne soupçonnait peutêtre pas, ou qui ne se présentaient pas encore à son esprit, car elle avait entendu raconter plus d'une fois les féroces coutumes des Indiens. Elvire ne les craignait pas seulement pour elle , elle tremblait surtout pours son fils , mais jusqu'à ce moment ces terribles appréhensions restaient renfermées dans son cœur.

Le cheval qui facilitait la rapidité de leur voyage, en permettant aux Portugaises de suivre la marche active et infatigable de leurs conductrices , que n'arrêtaient ni les inégalités du sol, ni les rivières, ni les embarras d'une végétation envahissante , ne put leur continuer jusqu'au bout ses services. Il perdit ses fers les uns après les autres, ralentit le pas et finit par s'arrêter tout à fait , l'excès de la fatigue le rendant insensible aux plus énergiques stimulants. Plus d'une fois, pendant sa première vigueur, les deux dames eurent la pensée de se remettre en liberté à l'aide de la vitesse et de la sagacité de cet animal , qui n'aurait pas manqué de retrouver le chemin des colonies, où il avait été élevé; mais Elvire était retenue par son fils, dont Mocap n'avait garde de se dessaisir, et Héléna , non-seulement ne pouvait entreprendre seule une fuite aussi périlleuse, mais elle avait l'âme trop

i28 généreuse pour abandonner sa sœur et son neveu. Les colonies étaient déjà bien loin derrière elles lors- «ju'elles se virent obligées de se séparer de leur cheval , qui ne larda pas à devenir la proie des bêles féroces, et de continuer leur route à pied. Plus élégante que solide, leur chaussure ne résista pas longtemps à cette épreuve, et leurs pieds eux-mêmes furent bientôt déchirés. Les Présilienncs leur composèrent alors une espèce de brodequins en écorce d'arbres et soulagèrent prompteraent leurs blessures en y appliquant des feuilles fraîches souvent renouvelées. Ce remède, et les bains salutaires aux- (]uels elles avaient recours , chaque fois que l'occasion s'en présentait, leur donnèrent une vigueur et une légèreté étonnantes. Cependant leurs vêtements peu faits pour un pareil voyage, ne conservèrent bientôt plus rien de leur forme primitive. De nombreux lambeaux attestaient les obstacles qu'avaient dû leur présenter des herbes à feuilles dures et tranchantes comme des lames de sabre, des buissons hérissés d'épines, les branches étroitoment entrelacées des arbres; toutes cesdifûcultés, quoique affrontées d'abord par les Indiennes plus robustes, n'avaient pas épargné les dames bien autrement délicates, dont la longue chevelure abandonnée au vent laissa plusieurs de ses boucles suspendues en divers endroits comme des trophées.

Le plus heureux de ces voyageurs était le petit Sébastien; il n'éprouvait ni inquiétudes, ni souffrance, et jouissait du présent sans s'alarmer pour l'avenir. Pendant que sa mère et sa tante pleuraient sur elles et sur lui, il faisait retentir la campagne des éclats de sa gaieté, passant ses petits bras autour du cou de sa nourrice, qui s'arrê-

tail complaisamment pour lui laisser cueillir le fruit ou la fleur dont le vent lui caressait fréquemment le visage. Une volée d'oiseaux, le bourdonnement des insectes, les tours multipliés du sapajou, qui sautait d'un arbre à l'autre, en se suspendant par l'extrémité de sa queue, cette course lointaine, dont le mouvement et la variété lui plaisaient sans le fatiguer, le remplissaient d'une joie naïve, dont l'expression forçait sa mère à lui sou ri rr, môme au milieu de ses larmes.

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