CHAPITRE XII
Le châlimeiil de i'injuste.
Dans l'une de ces haltes fréquentes que nécessitait la marche peu exercée des Portugaises lorsqu'elles se trouvèrent privées de leur palefroi, tandis qu'elles se rafraîchissaient en mangeant des fraises, dont la terre était abondamment couverte en cet endroit, toute leur attention fut suspendue par l'apparition d'un groupe de personnes qui venait à leur rencontre. Cette vue affecta diversement les individus composant notre caravane ; car, ne pouvant douter que les nouveaux venus ne fussent Européens, les unes crurent voir en eux des ennemis, et les autres des libérateurs; mais la lenteur de leur démarche laissant le loisir de mieux les observer, on se convainquit bientôt que, chargés d'enfants et réduits à une extrême détresse, la compassion était l'unique sentiment qu'ils devaient inspirer. Cette famille n'eut pas plutôt aperçu à son tour nos voyageuses, qu'elle s'arrêta subitement et parut disposée à prendre la fuite; mais, reconnaissant à sa faiblesse qu'elle le tenterait inutilement, elle continua de s'avancer.
Le père et la mère soutenaient chacun les pas d'un enfant déjà en âge de les suivre, si la maladie leur en eût laissé la force, mais qui portaient alors sur leurs traits ingénus les symptômes d'une prochaine agonie. Leurs yeux ne s'ouvraient plus qu'avec peine, et leur tête se renversait sur leurs épaules comme la tige d'une plante
trop faible pour se soutenir. Après une courte délibération, l'homme s'assit à terre entre les deux enfants malades, et la femme s'approcha seule des dames portugaises, qui, saisies d'un étonnement douloureux, devinaient que cette étrangère était comme elles la victime de quelque infortune inouïe.
< Senora, dit l'inconnue en s'adressant à Elvire en portugais, si, comme je le suppose, vous êtes la maîtresse de ces esclaves et la mère de ce petit enfant, ne refusez pas votre protection à une famille au désespoir. Depuis huit jours nous errons dans ce désert, poursuivis par la rage des Indiens avides de notre sang, sans guides, sans provisions, souffrant la faim, la soif, n'osant succomber au sommeil, en proie à toutes les misères. Elles ont déjà miné les forces de nos malheureux enfants, et les nôtres nous abandonnent. Au nom de la religion qui nous est commune et de cette croix que vous portez à votre cou, ayez pitié de nos douleurs ! » ajouta-t-elle en tombant à ses pieds.
Celle qui s'exprimait ainsi ne paraissait pas accoutumée à cet humble langage ; même en l'employant, elle conservait un ton et des manières empreints de dignité, et l'habitude du commandement se reconnaissait aussi dans son mari. Dona Elvire s'empressa de relever cette dame infortunée, et l'assura qu'elle terminerait volontiers ses malheurs si son pouvoir égalait sa sympathie.
t Mais, loin de là, continua-t-elle, notre destin n'est guère moins affreux que le vôtre. Tombées au pouvoir de deux esclaves révoltées , elles nous emmènent prisonnières dans leur tribu, où nous ignorons le sort qu'on nous réserve. Nous ne pouvons que partager avec vous
les provisions qu'on nous accorde avec abondance, i Elle s'empressa alors de lui offrir un choix des meilleurs aliments amassés pour leur usage, non sans une secrète inquiétude de se voir désapprouvée par Mocap, quoique, par fierté, elle dédaignât de le laisser paraître. La vieille Tupinambas ne parut pas y faire attention, préoccupée comme elle l'était des suites de cette rencontre; elle en calculait en elle-même le résultat probable. Voici comment cette femme raisonnait :
< Si, profitant de leur nombre, ces Portugais se réunissent contre nous, nous leur échapperons sans peine par l'agilité de notre course. Mais que deviendra ma vengeance? Je n'ai qu'un moyen de l'assurer, et je ne le négligerai pas. ï
Quoiqu'elle n'eût compris que très imparfaitement la harangue de la dame inconnue, elle vit bien que sa position était affreuse, et que l'état désespéré de ses enfants lui ùtait, ainsi qu'à son mari, la faculté de songer à autre chose ; ils n'étaient ni l'un ni l'autre tentés en ce moment de lui disputer ses captives; mais, de peur qu'il ne survînt quelque changement désavantageux pour elle, la prudente Mocap donna le signal du départ. Héléna, qui avait fait intérieurement les mêmes réflexions que Mocap, se récria sur l'inhumanité d'abandonner des compatriotes dans cette crise. Il était clair que leurs pauvres enfants ne passeraient pas la nuit, et Héléna pensait que, en dépit de leur douleur, ces infortunés, n'ayant plus à s'occuper que de leur conservation personnelle, se joindraient volontiers à sa sœur et à elle pour s'assurer de Mocap et de Yassi-Miri, et les contraindre à revenir aux colonies. Ceplan,qu'elleseréserYaitdecommuniquerplus
lard à dona Elvire, fut appuyé instamment par celle-ci, non qu'elle l'eût deviné, mais parce qu'il s'accordait avec les sentiments d'humanité qui distinguaient son caractère.
« Le jour est déjà avancé, dit-elle à la vieille Américaine, vous ne pouvez nous conduire bien loin avant la nuit. Passons-la donc dans ce lieu, où une bonne action nous est donnée à faire. Une scène douloureuse semble se préparer, et, dans ces occasions, des personnes chrétiennes ont des devoirs à remplir. »
— 11 y a peut-être des bêtes féroces dans ces environs, repartit Mocap.
— Elles nous atlaqueront d'autant moins que nous serons plus nombreux, et vous savez comment nous en garantir. Mais voudriez-vous abandonner à leur fureur une famille exténuée de besoin et de tristesse, et exposer ce père et cette mère à leur disputer les restes de leurs enfants? »
Mocap, pendant qu'Elvire parlait, cherchait à découvrir si quelque dessein secret n'était point caché sous cette sensibilité apparente. L'émotion de cette dame lui parut si vraie qu'elle n'hésita plus à la satisfaire et se mit surle-champ à faire ses préparatifs accoutumés pour la nuit. Les portions du festin furent généreusement augmentées en faveur des étrangers, qui y touchèrent cependant à peine, leur affliction les rendant indifférents aux besoins de la nature. Toujours penchés sur les chers objets de leur sollicitude, partagés entre la crainte de les perdre et l'espoir de les conserver, ils leur proposaient de tous les mets qu'on avait étalés devant eux, se réjouissant si leurs lèvres pâles en absorbaient quelques sucs, se désolant
Lorsqu'ils faisaient pour cela de vains efforts. Au milieu de leur douloureuse préoccupation, ils ne crurent pas pouvoir se dispenser d'apprendre à celles qui leur témoignaient une sympathie si touchante le nom et le rang qu'ils avaient tenus dans les colonies ainsi que la cause de leur funeste aventure ; mais comme ils le firent rapidement et supprimèrent beaucoup de choses qui eussent donné à ce récit l'apparence d'une confession, nous nous chargerons nous-mêmes de la raconter au lecteur, nom comme un fruit de l'imagination, mais comme un fait presque entièrement historique, en ce qu'il présente surtout de plus douloureux.
Cohello de Souza avait fondé, sur les rives de la Paraïba, un établissement agricole assez considérable, dont la prospérité toujours croissante promettait de dédommager amplement son possesseur de ses dépenses et de ses travaux ; mais séduit par l'exemple de la plus grande partie de ses compatriotes, que l'espoir de faire une fortune rapide amenait] dans le Brésil , il se dégoûta d'un mode lent, quoique certain, de s'enrichir, et se mit à la recherche des mines d'or, dont tout le monde parfait, et que personne n'avait encore pu découvrir. Il s'embarqua sur le grand fleuve des Amazones, explora les nombreux courants qui en sont les tributaires, dépensa inutilement une partie de ses capitaux, courut de grands périls, et revint dans ses terres, appauvri, endetté, mécontent, et plus possédé que jamais de la manie de tenter les aventures.
Pour se livrer à ce goût, il fallait beaucoup d'or, et Cohello avait épuisé sa fortune. Il recourut à l'intrigue. Sa aaissance, ses nombreux amis, ses qualités personnelles.
l'expérience qu'il devait à ses voyages le firent accueillir à la cour du gouverneur. Ala place du sort indépendant dont il aurait pu jouir en cultivant un sol généreux, qui aurait réparé proniptcmcnt ses pertes, il se soumit à tous les dégoûts attachés de tout temps au rôle de solliciteur, et obtint, à force de persévérance et de flatteries, à faire approuver ses projets hasardeux. Mais pour appuyer plus solidement sa faveur, il rechercha et obtint en mariage une jeune personne assez procheparente du gouverneur, à la vérité dépourvue de fortune et d'un extérieur fort ordinaire, mais qui joignait aux avantages de la naissance des qualités morales que Cohello sut apprécier plus tard.
Allié du gouverneur, encouragé par lui dans ses desseins, Cohello ne se borna plus à la découverte des mines, il osa aspirer au titre de conquérant et de fondateur, et promettre à son protecteur un agrandissement de territoire et de puissance. Des tribus de cette même nation vers laquelle Mocap conduisait ses captives vivaient indépendantes dans une vaste chaîne de montagnes. Elles étaient nombreuses, aguerries, et connaissaient à peine de nom les Européens, lorsque Cohello vint les attaquer avec une armée nombreuse, composée de Portugais et d'Indiens alliés. Le succès couronna d'abord ses armes ; un chef Tapuyas, après une défense opiniâtre, fut contraint de capituler, à des conditions honorables toutefois. Les autres chefs, plus heureux, se soutinrent mutuellement avec tant d'habileté, que les Portugais, désespérant de les réduire, les laissèrent paisibles possesseurs de leurs rochers.
Cohello, sans renoncer à cette conquête, se réserva d'y revenir dans un autre temps, et s'occupa de la fon-
dation d'une ville qu'il nomma la nouvelle Lisbonne. A peine put-il décemment les y loger qu'il y appela près de lui sa femme et ses enfants. Actif, ambitieux, plein de projets hardis, ne manquant pour les exécuter ni de fermeté, ni de courage, Cohello aurait vu fleurir sa colonie, s'il avait su respecter lui-même la justice, seul fondement solide de toute autorité. Il rendit la sienne odieuse par un despotisme cruel, par une insigne mauvaise foi. Sans égard pour la capitulation qu'il avait accordée au chefTapuyas, lorsqu'il se soumit avec sa Iribu, Cohello vendit pour l'esclavage tous ceux dont il put s'emparer, et son avarice n'épargna pas le même traitement aux Indiens alliés des Portugais, qui l'avaient volontairement suivi dans son expédition. Cette noire ingratitude souleva tout le monde contre lui. Fatigués de son despotisme, craignant tout d'un homme qui ne respectait plus aucune loi, les Portugais de la nouvelle Lisbonne prirent parti pour les Indiens opprimés. Ils ne s'adressèrent point au gouverneur, dont la partialité pour Cohello leur inspirait peu de conûance; ce fut au pied du trône qu'ils firen t parvenir leurs plaintes. La cour, indignée, se hâta de remettre en vigueur les lois protectrices des malheureux Brésiliens, lois trop souvent négligées ou violées par la cupidité qu'elles répriment.
Le fondateur de la nouvelle colonie , convaincu d'avoir porté la guerre et l'esclavage dans une nation paisible, sans motif et sans autorisation, reçut l'ordre de se retirer. Il espérait que le gouverneur l'aiderait à sortir de ce mauvais pas, en déclarant qu'il avait eu connaissance de son projet, et qu'il l'avait encouragé, comme utile à la couronne; mais dans la crainte
d'être disgracié lui-même, l'homme en place abandonna son protégé à la vengeance de ses nombreux ennemis.
Cette vengeance menaçait d'être si terrible, que, les domestiques de Coheilo, redoutant de s'y trouver enveloppés, se hâtèrent de quitter sa maison, où les Indiens parlaient de le brûler avec sa famille. Ce ne fut pas sans peine que des personnes charitables réussirent à leur procurer le moyen de s'évader à la faveur de la nuit. Il paraissait si impossible qu'un homme avec une femme et deux enfants eût entrepris un pareil voyage, qu'on le cherchait dans toutes les maisons de la ville, pendant qu'il parcourait les bois, et cette erreur seule le préserva d'une mort inévitable; mais celle de ses enfants qu'il voyait périr victimes de ses iniquités, le désespoir de leur mère, le livraient à un supplice aussi douloureux que celui qu'on lui destinait. Aucune plainte néanmoins ne s'échappait de sa bouche, il était muet. Qu'aurait-il pu dire? Hélas! il est des souffrances telles que la parole manque pour les exprimer, et l'on peut dire que les siennes étaient de ce nombre. Sa femme comprenait si bien ce qui se passait dans la conscience bourrelée de Coheilo, qu'elle comprimait jusqu'à ses angoisses maternelles, de peur qu'il ne prît ses gémissements pour des reproches, et aussi longtemps qu'elle le put, elle feignit de compter sur la guérison des jeunes malades, qu'elle l'entendait demander au ciel avec une ardeur extraordinaire. Mais la feinte devint bientôt inutile; l'aîné, jeune garçon de sept à huit ans, expira vers le milieu de la nuit. Sa sœur, un peu plus jeune, était à quelques pas, luttant dans une pénible agonie, parlant incessamment de son frère, dont on lui cachait le trépas. Pendant que
la malheureuse se penchait sur sa fille pour étouffer ses sanglots, Gohello debout auprès des restes de son fils prononça tout haut ces paroles :
< Ame innocente, lorsque tu paraîtras devant le trône de l'Étemel, épargne ton coupable père, et au lieu de l'accuser de ta mort, comme tu le pourrais si justement, que tes prières lui obtiennent miséricorde. >
Sa femme l'entendit et se hâta de l'arracher à celte funeste contemplation en l'amenant avec elle auprès de i'enfanl qui respirait encore.
< 0 ! si seulement le Seigneur mettait des bornes à son juste courroux! murmurait le père désolé. Si celle-ci nous restait pour nous consoler de son frère! »
Vain désir ! inutile prière ! le sacrifice devait être complet ; cette même nuit, la mort allait frapper deux victimes. Le fils était mort sans avoir la conscience de son état, sans prononcer autre chose que des mots sans suite et des gémissements douloureux ; mais la jeune fille, d'une intelligence plus avancée, et que les approches de la mort semblaient augmenter encore, adressait fréquemment la parole à sa mère. Sa voix enfantine se faisait entendre dans cette nuit terrible et troublait seule le silence qui régnait autour de son lit de mort. Elle s'informait souvent de son frère, sans se douter du mal qu'elle faisait à ses malheureux parents.
< Pardonnez-moi, leur dit-elle, si je vous importune, mais c'est que je ne voudrais pas mourir sans embrasser encore une fois ce cher frère, sans lui recommander de vous aimer pour nous deux. Ne m'avez-vous pas dit qu'il dormait?
— Oui, ma fille, le Seigneur lui a envoyé un doux re-
pos pour terminer ses souffrances, répondit la mère d'une voix tremblante.
— S'il pouvait aussi prendre pitié de moi ! poursuivit l'enfant. Mais le sommeil ne peut pas fermer mes yeux, la fièvre me brûle, j'ai peine à respirer... c'est la mort. Eh bien, mes chers parents, si Dieu le veut, il faut bien le vouloir aussi. Ne m'avez-vous pas dit, ma mère, que Jésus est l'ami des petits enfants, et qu'il réserve mille douceurs à ceux qui lui ont obéi sur la terre? Il est vrai que cette obéissance n'a pas toujours été mon partage. Croyez-vous, du moins, qu'il me pardonne, comme vous m'avez pardonné tant de fois?
— Hélas ! trop chère enfant, tu as fait notre joie et notre bonheur, le ciel est destiné à celles qui te ressemblent.
— Si le Sauveur m'y accorde bientôt une place, je le prierai de conduire vos pas loin de cet horrible désert, où nous avons éprouvé tant de souffrances, et qu'il vous ramène parmi les Portugais, au milieu de vos amis. Si vous pouviez m'envoyer chercher par vos esclaves, afin que je ne reste pas ensevelie dans cette forêt ! car ce n'est pas ici une terre sainte, n'est-ce pas, ma mère?
— Toute la terre appartient à Dieu, ma fille; lui seul peut dire où reposeront nos os. Quelque malade que tu sois, s'il veut que tu vives, tu vivras. »
Elvire et Héléna, le visage baigné de larmes, écoutaient avec une tendre admiration les paroles édifiantes qui sortaient de la bouche naïve de cette enfant, qui tantôt remettait son âme à Dieu, tantôt exprimait le regret de quitter sa famille, qu'un moment après elle cherchait elle-même à consoler de sa perte. Vers le point du jour ses idées se troublèrent, sa vue s'obscurcit, sa langue
s'embarrassa, elle tendit la main à ses parents, qu'elle reconnaissait toujours sans pouvoir leur parler. Le malheureux père répétait à voix basse, et presque à son insu, ces paroles du roi David :
* C'est moi qui ai péché, c'est moi qui ai commis l'iniquité; mais ces brebis, qu'ont-elles fait? »
Tout à coup la jeune malade jeta un grand cri, et dit d'une voix claire :
< Je viens, Seigneur, je viens! »
Puis elle appuya sur le sein de sa mère son front baigné d'une sueur froide, et expira dans une dernière convulsion. Sa mère sembla mourir avec elle; elle s'évanouit. Pendant qu'on lui prodiguait des secours, Cohello se disait à lui-même :
« Homme barbare, contemple à présent ton ouvrage, regarde ces aimables enfants que Dieu t'avait donnés, cette épouse sensible et fidèle qui ne vivait que pour ton bonheur, comment as-tu profité de ces bienfaits du ciel? Si tu avais su borner ton insatiable ambition, si tu avais respecté la justice, ils vivraient encore pour te consoler et te bénir. Ce n'est point une maladie ordinaire qui les enlève ainsi au même instant, non, c'est l'excès de la misère que tes crimes ont attirée sur leurs têtes, sur celle de la mère et des enfants à la fois. »
Son épouse, revenue à elle, fut effrayée du désespoir empreint sur sa physionomie. L'assurance que son malheur n'était pas aussi complet qu'il l'avait cru d'abord le rendit plus accessible à ses consolations ; mais bientôt, ressentant de nouveau la pointe acérée du remords, il quitta brusquement sa femme et marcha vers les bois, en lui disant :
« Laissez-moi, je suis un homme maudit, que lo malheur accompagne, hâtez-vous de séparer votre sort du mien, attachez-vous aux personnes compatissantes que nous avons rencontrées, vous n'entendrez plus parler de moi.
— Je n'espère trouver le bonheur ni avec vous, ni avec qui que ce soit, lui répondit-elle, puisque j'ai été mère et que je n'ai plus d'enfants ; mais celui qui m'a mis sur la terre m'y a donné des devoirs à remplir, et je dois faire sa volonté. Je ne puis, ni ne désire me séparer de vous; pourquoi fuiriez-vousma présence? Prenons plutôt pitié l'un de l'autre, humilions-nous devant celui qui nous frappe, embrassons-nous comme deux victimes offertes sur un même autel. »
Cohello, cédant alors aux tendres prières de sa compagne, s'assit auprès d'elle, et tous deux soulagèrent par des larmes leur excessive douleur.
La haine de Mocap pour les Européens était si fort enracinée dans son cœur, que les scènes déchirantes de cette nuit n'y avaient excité aucune sympathie. Yassi- Miri, au contraire, en était intérieurement émue; elle n'eut besoin que de se rappeler l'enfant qu'elle avait ellemême perdu, pour mêler ses pleurs à ceux qu'elle voyait répandre. Iléléna fut la seule qui remarqua celle différence, dont elle espéra tirer quelque profit pour son projet, car elle augura de la sensibilité de la nourrice qu'il ne serait pas impossible de la détacher de Mocap en faveur du petit enfant, qui ne pouvait guère se passer d'elle. Tant que dura ce drame affligeant, elle ne fit part à personne de ses pensées ; mais lorsque la mort l'eut dénoué, et qu'il ne] resta plus qu'à se résigner
à un malheur accompli, lléléna dit à sa belle-sœur :
— Ne voyez-vous pas que Moeap se prépare à continuer son voyage, et comptez-vous la suivre docilement, comme nous avons fait jusqu'ici? Serons -nous assez ennemies de nous-mêmes pour ne pas saisir l'occasion que le ciel nous envoie de recouvrer notre liberté? Deux femmes telles que Mocap et Yassi-Miri feront-elles la loi à quatre personnes civilisées, dont l'une est un homme dans la force de l'âge?
— Quel secours pouvons-nous attendre de'lui? répartit dona Elvire d'un air découragé 5 il n'a aucune expérience de cette vie errante, et le chagrin l'a presque privé de sa raison. Rappelez-vous dans quelle horrible détresse nous les avons trouvés ! Confierai-je la vie de mon enfant à deux infortunés qui n'ont pas su empêcher les leurs de mourir de faim ?
— Mais moi , ma sœur, je la possède déjà cette expérience , je connais les fruits et les plantes dont on peut subsister dans ce désert, la manière d'écarter les animaux malfaisants. J'ai laissé derrière nous des marques nombreuses qui nous ramèneront sûrement sur nos pas, je retrouverai toutes les haltes que nous avons faites, toutes les eaux où nous nous sommes désaltérées. De quelque faible ressource que nous soient ces étrangers malheureux, leur présence doit au moins nous enhardir. Le sentiment de la conservation ranimera leur courage, et nous sommes sauvées si nous le voulons. »
Toute la personne d'Héléna exprimait une confiance si énergique, que l'indécision d'Elvire en fut ébranlée. La perspective séduisante qui s'ouvrait tout à coup à ses yeux remplit son âme de trouble et de joie, et elle
était prête à donner son assentiment au projet hardi delà jeune personne, lorsqu'elle vit la nourrice allaiter le petit enfant.
« Mon fils ne peut vivre sans sa nourrice, dit-elle, il en mourrait.
— J'ai prévu cet obstacle, repartit l'opiniâtre Héléna, et je ne le crois pas insurmontable. Yassi-Miri n'a point, comme Mocap, un cœur de rocher. Elle aime votre fils, la crainte de l'exposer à périr la déterminera à le suivre, si elle vous voit résolue à le séparer d'elle. Mais ne montrez à cet égard aucune faiblesse, aucune indécision. >
Aussitôt se rapprochant de Cohello et de son épouse, toujours accablés de leur douleur, Héléna leur raconta le plan qu'elle avait formé de s'associer à eui pour retourner ensemble aux colonies, et les mesures prudentes qu'elle avait prises pour ne pas s'égarer dans cette longue route. Ils l'écoutaient attentivement lorsque Mocap, alarmée de ces entretiens secrets, donna à haute voix le signal du départ. Héléna lui déclara nettement qu'elles n'iraient pas plus loin, et se joindraient à leurs compatriotes pour tâcher de se retrouver dans un pays chrétien. Mocap, sans paraître surprise de celte déclaration, se tourna vers Elvire, et lui demanda si c'était réellement son projet, et si elle y avait bien réfléchi.
« N'en doutez pas, Mocap, lui répliqua-t-elle, ce projet nous occupe depuis le moment où nous avons découvert votre trahison, nous l'eussions tenté plus tôt, si la plus légère espérance de réussir nous y eût encouragées. De votre côté, retournez parmi vos amis, nous ne nous y opposons pas, et même je vous fais la promesse de ne
jamais me venger de votre manque de foi, quelle que soit l'occasion qui s'en présente.
— Qui cueillera des fruits pour vous nourrir? Qui trouvera de l'eau pour vous désaltérer? Qui enveloppera de feuilles vos pieds meurtris? Qui allaitera le petit enfant? — Nous ne nous faisons point illusion sur les périls de notre entreprise, mais notre Dieu est tout-puissant, et si telle est sa volonté , nous ne perdrons pas un seul cheveu de notre tête. Quant à cet enfant, j'avais espéré que celle qui l'a nourri ne l'abandonnerait point, et qu'elle consentirait à nous suivre pour l'amour de lui. Eh ! pourquoi me refuserais-tu ce dernier service, Yassi- Miri? tu n'as aucun sujet de me haïr, je ne t'ai fait que du bien , je t'en ferais davantage encore , tu ne serais plus mon esclave, mais une autre mère pour mon enfant, libre de retourner dans ta tribu dès que tu le souhaiterais. >
Yassi-Miri regardait Sébastien endormi sur ses genoux d'un air mêlé d'indécision et de tendresse , elle soupirait et tout montrait qu'un rude combat se livrait dans son cœur. Elvire et Héléna croyaient qu'elle hésitait encore entre Mocap et son nourrisson; mais toutes deux se trompaient. La pensée de quitter celle qui lui servit de mère, de la quitter pour une race ennemie n'avait pu entrer un instant dans l'esprit de la jeune Brésilienne. Il s'agissait pour elle de garder l'enfant ou de le rendre à sa mère, d'obéir à Mocap, dont elle connaissait les desseins, ou décéder au sentiment de justice que la nature lui inspirait. Au moment où, prenant ce dernier parti elle allait remettre Sébastien entre les brasd'Elvire, Mocap, qui surveillait tous ses mouvements, se saisit de l'enfant
et s'enfuit avec lui si rapitlement qu'on l'eut bienlôl j)erdue de vue. A ce spectacle , la mère éperdue jeta un cri aussi perçant que si son fils fût devenu la proie d'une lionne, et oubliant pour lui le reste de l'univers, elle s'élança sur les traces de Mocap, sans retourner la tête pour s'assurer qu'Héléna la suivait.
Cet incident fit évanouir toutes les espérances de cette fille courageuse , qui ne pouvait songer à s'enfuir seule , en abandonnant à leur cruelle destinée l'épouse et le fils de son frère. Ce fut en maudissant l'astuce de leur barbare ennemie qu'elle fit ses adieux à Gohello et à son épouse , en leur recommandant d'instruire don Alvaro du lieu où l'on conduisait ses filles, s'ils parvenaient dans une possession portugaise, grâce aux indications assez précises que sa prévoyance leur avait ménagées. Elle ne put s'éloigner d'eux sans verser des larmes de pitié sur la terrible situation dans laquelle elle se voyait contrainte de les laisser; mais déjà elle n'apercevait autour d'elle qu'une complète solitude, et cherchait sur le sol des traces qui pussent la guider, lorsque Yassi-Miri parut. Elle avait deviné qu'Héléna était trop généreuse pour se séparer de sa sœur, et l'avait attendue.
Demeurés seuls, les colons fugitifs n'en apprécièrent que mieux toute retendue de leur infortune. Ce n'était point l'effroi qui dominait dans leur âme, non, une profonde douleur rend insensible au danger, ou d u moins elle ne permet guère de le prévoir. Ce qui les accablait, c'était leur isolement. Hier encore ils étaient entourés de leurs enfants, et quoique leurs souffrances déchirassent leur cœur, les efforts qu'elles exigeaient d'eux remplissaient cependant leur vie, l'espérance pouvait encore y
trouver place. Aujourd'hui, plus rien... rien... que deux corps inanimés qu'il fallait se hâter de faire disparaître. Un moment Cohello eut la pensée de charger ces tristes restes sur ses épaules pour les emporter avec lui ; mais la froide raison combattit bien vite cet absurde projet du cœur, et il fallut que l'infortuné père rassemblât ses forces pour travailler à la sépulture de ses enfants.
Un arbre, récemment déraciné par le vent, était à peu de distance, et le sol, bouleversé en cet endroit, paraissait plus propre que tout autre à recevoir le funèbre dépôt. Ce fut là qu'ils portèrent en pleurant ce qui restait des deux aimables créatures qu'ils avaient tontchérics^ Que de larmes coulèrent pendant ce rude travail ! Que d'agréables projets furent ensevelis avec ces corps si jeunes ! que de prières ferventes montèrent au ciel en cette déplorable occasion! Avec quel profond repentir Cohello se frappait la poitrine et s'accusait d'être l'assassin de ses malheureux enfants !
Ce ne fut qu'après s'être bien assurés de la solidité de leur travail, et que les corps n'avaient rien à craindre de la voracité des animaux, que les deux époux, appuyés l'un sur l'autre, s'éloignèrent à pas lents de ce lieu funeste, où pendant longtemps l'Indien errant, l'aventurier Européen, le missionnaire, purent apercevoir la croix de bois grossièrement façonnée qui désignait la sépulture des enfants de Cohello de Souza.