CHAPITRE X
Zoiue.
Mocap avait une jeune sœur qui se nommait Zomé. Aucun guerrier de sa tribu ne l'avait encore choisie pour habiter avec lui la même cabane, lorsqu'un jour qu'elle se baignait dans une rivière écartée, elle vit paraître un inconnu, qui se prosterna devant elle avec les signes d'une grande détresse. Quoiqu'il lui parlât dans un langage que Zomé ne comprenait point, elle vit bien qu'il implorait son assistance ; mais l'ayant reconnu en même temps, à la couleur de son visage et à la forme de ses habits, pour l'un de ces cruels étrangers qui avaient fait tant de mal à sa tribu, et qu'elle entendait maudire chaque jour dans sa cabane, elle s'élança dans l'eau toute effrayée, se hâta de gagner l'autre bord de la rivière, et se cacha dans les roseaux. De là, elle vit l'inconnu se débattre contre deux hommes semblables à lui. Tous les trois avaient à la main de ces longs couteaux que les Portugais attachent à leur ceinture. Après un assez long combat, celui qui avait parlé à Zomé tomba, et les deux autres prirent la fuite. Lorsqu'il se fut passé assez de temps pour la rassurer contre leur retour, la jeune fille traversa une seconde fois la rivière, et s'approcha du blessé, qui respirait à peine. Elle remarqua alors qu'il était jeune et beau ; son danger excita la compassion de Zomé, qui lava ses blessures, et arrêta le sang qui s'en échappait avec de l'écorce d'ambayba,
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comme les femmes de notre tribu le lui avaient appris pour soulager les guerriers blessés à la chasse. Elle le porta ensuite sur un lit de longues herbes qu'elle lui avait préparé dans un réduit bien couvert, où il n'était pas facile de le découvrir.
De toutes les blessures qu'il avait reçues, aucune n'était mortelle, et le soulagement qu'il éprouva fut si prompt, qu'il put ouvrir les yeux et remercier sa bienfaitrice avant l'heure où Zomé dut retourner dans son village. Elle lui fit comprendre qu'il devait rester dans cette cachette jusqu'à ce qu'il eût recouvré ses forces, qu'elle continuerait à prendre soin de lui, et, mettant auprès de sa couche un fruit de murucugé, elle le quitta, de peur d'exciter les soupçons par une absence trop prolongée.
Zomé ne parla à personne de cette rencontre, pas même à sa sœur Mocap, qui lui servait de mère depuis que la sienne était morte; car, pensait-elle, la race de cet étranger est odieuse à mon peuple ; s'il était découvert, nos guerriers prépareraient aussitôt le feu du conseil , et le traiteraient comme un prisonnier de guerre ; Zomé souhaite qu'il vive. Elle retourna secrètement auprès de lui dès le lever du soleil, lui construisit une cabane de feuillage, et le soigna si bien pendant toute une lune, que les forces et la santé lui revinrent entièrement. La pauvre fille s'attacha à lui comme s'il eût fait partie de la tribu, et lorsqu'il l'assurait qu'elle lui paraissait plus belle que les plus belles Portugaises, et qu'il l'aimerait toute sa vie, elle se sentait heureuse et fière. En peu de temps ils s'apprirent mutuellement leur langue. Ce Portugais se nommait Lorrédo. Pauvre et dési-
lant se faire une fortune, il s'était associé à deux compatriotes pour aller à la recherche des pierres précieuses dans l'intérieur du Brésil. Sa bonne ou mauvaise fortune lui ayant fait rencontrer un diamant de grand prix, ses compagnons s'étaient réunis pour le lui enlever, et avaient tenté même delui ôlerla vie. En faisantce récitàla jeune Indienne, Lorrédo ne put s'empêcher d'ajouter avec un peu d'amertume, que, si au lieu de le fuir elle l'avait aidé à se soustraire à ses ennemis, il posséderait encore le diamant qui l'aurait à jamais rendu riche. Zomé, pour laquelle les fruits et les autres dons de la nature qui fournissent aux besoins de l'homme avaient bien plus de prix que toutes ces pierres inutiles, tant recherchées des Portugais, lui répondit en souriant :
« Que mon ami se console; il aura une cabane parmi nous, et au lieu de pierres, nous la remplirons de choses bonnes à manger.
— Je ne veux point aller vers ton peuple, Zomé, il me ferait mourir ; c'est une race cruelle.
— Non, non, il n'est cruel que pour les méchants qui lui ôtent ses terres de chasse et l'emmènent ensuite en esclavage; mais si tu te présentes seul avec Zomé pour ton épouse, ils te recevront comme leurs ancêtres reçurent Cara mou rou. »
Lorrédo se laissa persuader. Un jour que tous les hommesdela tribu s'étaient réunis pour la chasse, nelaissantau village que des femmes, Zomé y conduisit si secrètementcelui qu'elle avait choisi pour époux que Mocap ne l'aperçut que lorsqu'ileut pris place au foyer de la cabane. C'est pour celui qui l'occupe un asileinviolable. Mocap recula de surprise et de terreur à son aspect, et voyant à l'air
de sa sœur que c'était elle qui avait amené làcetétranger : « Fille imprudente! s'écria-t-elie, es-tu donc liguée avec les ennemis de ton peuple, que tu les introduise toi-même dans nos paisibles foyers? Tu aurais mieux fait d'y apporter un nid de serpents. Sans doute il n'est pas venu seul, ses compagnons guettent le retour de nos guerriers pour les tuer, et nous réduire à l'esclavage.
— Lorrédo est seul, ses frères l'ont trahi, il vient demeurer parmi nous, il se joindra à nos guerriers, il sera pour eux un autre Caramourou, et Zomé deviendra sa femme. »
Mocap n'eut plus rien h répliquer ; mais elle m'a dit que son cœur ne fut point satisfait, Lorrédo ne lui inspirait point de confiance. Elle aurait mieux aimé voir sa sœur devenir la femme du plus pauvre Tupinambas que celle d'un Portugais. Les anciens pensèrent comme elle; cependant, fidèles à leur coutume hospitalière, ils saluèrent avec des paroles de paix l'ennemi qui s'était assis dans leur foyer.
Lorrédo eut une cabane dans leur village ; il apprit à vivre comme eux de sa chasse et de sa pêche, et quant aux autres travaux, la bonne et généreuse Zomé s'en chargeait pour les lui épargner, Lorrédo répugnant à travailler à la culture de la terre. Malgré le bonheur dont il aurait du jouir au milieu d'une peuplade qui le traitait comme un frère, Lorrédo se dégoûta de la vie des forêts ; son cœur soupirait après les villes, il voulut y retourner, et persuada à Zomé de le suivre, car il n'aurait pu sans elle faire un si longue route dans les bois. Ils s'en allèrent ensemble sans avertir Mocap de leur projet.
Il s'écoula bien des lunes sans que les Tupiuambas oulendissent seulement parler des fugitifs; mais voici <]u'ils virent arriver une femme maigre, exténuée, mourant de faim et de fatigue, et portant un enfant dans sa couverture en lambeaux : cette femme était Zomé et son enfant Yassi-Miri. Elle me présenta à Mocap sans avoir la force de parler et se laissa tomber sur le seuil de la cabane. Mocap m'embrassa en pleurant, me déposa sur la terre, puis s'empressa de porter ma mère sur son Jjamac. Elle lui donna un peu de nourriture, pansa les blessures de ses pieds déchirés, et mêla à ces soins de bonnes paroles pour la consoler, car elle vit bien que Zomé était malheureuse. Quelques heures de sommeil et la joie de se retrouver parmi les siens lui ayant rendu un peu de forces, Zomé en profita pour raconter ses tiistes aventures.
Lorrédo l'avait conduite dans une ville au bord de la mer, où elle ne tarda point à me mettre au monde. Là elle se soumit pour lui plaire à toutes les coutumes de sa nation, s'efforçant d'oublier celles de sa jeunesse qu'elle voyait bien qu'il méprisait. Mais déjà il ne ressentait pour elle que du dédain; il avait honte de sa femme et de son enfant, et ne les regarda bientôt plus que comme des objets de commerce. Cependant, n'osant l'avouer à la trop confiante Zomé, il la quitta brusquement; un étranger vint aussitôt réclamer la mère et la tille comme les ayant achetées de Lorrédo. Zomé eut beau protester qu'elle était l'épouse et non l'esclave de l'ingrat, que c'était volontairement qu'elle l'avait suivi, celui auquel il l'avait vendue prouva que toutes les formalités se trouvaient remplies, que Lorrédo avait reçn
son argent au moment de s'embarquer pour le Portugal^ et la mère et l'enfant lui furent adjugées. Zomé, n'ayant aucune protection, recourut aux prières; elle arrosa de ses pleurs les pieds de son nouveau maître. Hélas ! il était du nombre de ces odieux chasseurs d'hommes qui vont surprendre les Indiens dans leurs retraites, et il avait vu couler trop de sang et de pleurs pour se laisser attendrir par ceux d'une pauvre créature abusée.
Un riche Portugais acheta Zomé et l'envoya dans sa sucrerie, où elle fut soumise au travail, elle dont la jeunesse s'était écoulée libre et heureuse. Elle pensa à se laisser mourir, mais son affection pour sa fille lui donna le courage de vivre. Cependant, cette mort qu'elle n'osait invoquer semblait s'approcher d'elle à grands pas; la douleur, les regrets, la fatigue, les soins maternels usaient si promptement son existence que le colon craignant de perdre son argent, essaya d'en recouvrer une partie en la revendant à vil prix au marchand de qui il la tenait; celui-ci, reconnaissant au premier coup d'œil que la jeune mère portait en elle le germe d'une maladie mortelle, parut ému de compassion ; il lui demanda sonhistoire, qu'elle lui raconta avec sincérité, et finit par lui dire que l'air de son pays natal pouvant seul la rétablir, il consentirait à son départ s'il y avait la moindre apparence qu'elle put retrouver seule le chemin de sa tribu. Zomé, transportée de joie, tomba à ses genoux en l'assurant qu'elle ne doutait point du succès de son voyage; que le soleil, les arbres et les oiseaux lui serviraient de guides, et que, dût-elle y metlre autant de lenteur qu'une tortue, son courage ne l'abandonnerait pas. Dès le lendemain, Zomé quitta la colonie et corn-
mença son pénible voyage. Elle se disait en elle-même :
«Peut-être j'y succomberai; mais j'aime mieux que ma fille meure sur mon cadavre, au milieu des bois, que de la laisser vivante, esclave des Portugais, pour être battue de verges à la moindre faute. »
Elle marcha longtemps, ses jambes ayant perdu leur élasticité naturelle; la nécessité de chercher sa nourriture, son incertitude de la route, la prudence qu'elle mettait à se préserver de tout obstacle dangereux, la retardaient encore. Elle reçut l'hospitalité dans quelques bourgades indiennes, qui bien qu'étrangères à sa tribu ne voulurent voir en elle qu'une sœur fuyant avec courage le joug de leur ennemi commun. Quelquefois vaincue par la fatigue, dévorée par la fièvre, elle s'étendait à terre pour y mourir, mais les gémissements plaintifs de sa fille venant à se faire entendre, Zoraé se ranimait :
c 0 que je vive seulement assez pour remettre Yassi- Miri sur le sein de Mocap ! > murmurait la pauvre mère d'une voix éteinte; puis elle se levait, replaçait l'enfant dans sa couverture et se remettait à marcher.
Elle arriva enfin et se crut sauvée; mais deux jours après les Tupinambas lui creusèrent une fosse et pleurèrent à ses funérailles en maudissant l'ingrat qui avait causé la mort de celle qui lui avait conservé la vie. Hélas! Zomé ne devait pas être son unique victime! Lorsqu'elle croyait errer seule dans les bois, le traître qui lui avait permis de s'y hasarder la suivait de loin avec d'autres scélérats, faisant comme lui le trafic d'esclaves, et tous ensemble, ayant épié le moment favorable, tombèrent sur les guerriers de la tribu alors sans armes. Les
femmes épouvantées prirent la fuite, suivies de leurs vieillards et de leurs enfants, pour attendre l'issue du combat, car les hommes se défendirent vaillamment et il en coûta la vie à plusieurs Portugais; mais l'avantage des armes l'emporta. Quand les femmes sortirent de leurs refuges, le village n'offrait plus qu'un désert parsemé de cadavres et de ruines encore brûlantes. Un concert de plaintes et de malédictions succéda au silence; comme celui-ci avait succédé au tumulte du combat. Ces pauvres abandonnés, trop faibles pour réparer leur désastre et qui n'osaient rester dans un lieu désormais connu de leurs persécuteurs, se demandaient en pleurant ce qu'ils allaientdevenir. Tous se tournèrent vers Mocap, la femme de leur chef, qui s'occupait à relever le corps de son mari tué par les balles des Portugais. La grande fermeté de cette femme, les prétentions qu'elle avait de prévoir beaucoup de choses dans l'avenir, lui avaient obtenu la conflance de son peuple.
€ Mes amis, dit-elle, nous n'avons qu'un parti à prendre; c'est de nous retirer chez les Tapuyas, autrefois nos ennemis, mais depuis longtemps nos fidèles alliés. Ils sont assez forts pour nous défendre et assez riches pour nous admettre parmi eux. D'ailleurs leur haine bien connue pour les Portugais, dont le pied n'a jamais souillé le sol de leurs montagnes, les disposera d'autant mieux pour nous que nous sommes devenus leurs victimes et que nous les haïssons nous-mêmes de toutes les forces de notre âme. »
Un assentiment général ayant accueilli cette proposition, on s'occupa de la sépulture des morts de la tribu ; puis la troupe, composée de sept personnes et d'autant
i08 d'enfants, se mit en chemin pour les montagnes sous la conduite de Mocap. On voyagea à petites journées, ce qui n'empêcha pas les plus faibles et les plus âgés de succomber à la fatigue.
Mocap, se présentant au chef d'une des tribus des Tapuyas, lui demanda l'hospitalité pour elle et pour les siens. Il l'écouta d'abord avec un peu de froideur; le gibier commençait à devenir rare dans leur contrée, le manioc avait mal réussi, la tribu était déjà populeuse; quatre familles de plus à nourrir pouvaient y causer de l'embarras. Les Tupinambas et les Tapuyas avaient une origine différente, et, selon leurs traditions, les premiers chassèrent même ceux-ci des bords du Reconcavo. Mocap répliqua que, quelque eussent été autrefois leurs griefs, les Indiens ne devaient plus reconnaître pour ennemis que les étrangers qui abordaient chez eux pour s'emparer de leur pays; que les débris de sa tribu avaient désiré la protection des Tapuyas de préférence à celle des autres, parce qu'ils savaient avec quelle persévérance ces montagnards avaient fermé aux Portugais l'entrée de leurs bourgades, sans se laisser séduire par leurs paroles trompeuses ni intimider par leurs menaces. « Ne craignez pas, ajouta-t-elle, que nous vous devenions à charge; les femmes d'entre nous qui ont encore des forces travailleront pour leurs parents trop vieux ou tropjeunes.il est vrai que nos guerriers sont morts ou esclaves; mais leurs enfants grandiront pour se mêler un jour à vos hommes forts et nos jeunes filles deviendront leurs épouses. »
Il y eut de la division parmi les Tapuyas; les uns voulaient recevoir les exilés, les autres demandaient qu'on
les congédiât. On résolut de consulter \e paye (le devin) le plus habile de la contrée. Mocap ayant eu l'adresse de le prévenir par un présent, sa décision fut favorable aux exilés, auxquels on 'accorda la permission de se construire des cabanes et de semer du maïs, lisse groupèrent autour de Mocap, qu'ils regardaient comme leur reine, et formèrent une petite peuplade distincte de celle des Tapuyas, jusqu'à ce que la mort et les mariages les eussent à peu près confondus.
La famille de Mocap fut la seule qui ne se mêla point. Elle se composait désormais d'un fils unique, âgé de quatre ans, et de sa nièce, Yassi-Miri, beaucoup plus jeune encore. Elle enjoignit à sesTupinambas de ne point révéler à leurs hôtes la triste aventure de Zomé, de peur qu'ils ne fissent retomber sur la fille innocente de Lorrédo une partie de la haine que la nation portugaise leur inspirait. Le secret en fut rigoureusement gardé; mais la nature, moins discrète, avait empreint sur le visage d'Yassi-Miri quelques traits dont le caractère européen ne laissait pas de paraître étrange et désagréable aux indigènes, et qui l'exposa plusieurs fois aux railleries des autres jeunes filles. Lorsqu'elle fut en âge de se marier, Arraïp, à qui l'habitude de vivre avec elle depuis son enfance rendait sa couleur plus pâle, son visage plus allongé et ses yeux plus grands moins choquants qu'aux Tapuyas, la demanda pour femme à sa mère, qui la lui donna sans difficulté. >
En écoulant ce récit, dont je rapporte seulement les événements sans essayer d'en traduire les termes, Kéléna ne put s'empêcher de relever le dernier trait.
« Est-il possible, s'écria-t-elle, que ce peuple sauvage
no
soit d'assez mauvais goût pour préférer les petits yeux, le teint bronzé et la tournure gauche des femmes de son pays à la beauté des Européennes?
— Vous voyez, Héléna, que non-seulement cette préférence est possible, mais qu'elle existe véritablement. La beauté est une qualité de convention, et cela doit suffire pour nous en prouver la frivolité, la vanité.
— L'Indien Caméran, qui combat avec les Portugais, a cependant épousé une dame de cette nation, Elvire, et l'on dit qu'il aime beaucoup dona Clara.
— Cela se peut, ma sœur; ne voyons-nous pas aussi de riches et nobles seigneurs arrivant de Lisbonne se passionner pour des Indiennes et même des Africaines? Mais ne voulez-vous pas que mon esclave nous termine son récit, car nous ignorons encore ce qui l'a amenée parmi nous? »
Yassi-Miri continua :
< Nous vivions heureux dans notre exil, lorsque Mocap nous dit un jour que Zomé lui était apparue en songe pour lui reprocher de ne m'avoir pas encore conduite sur sa sépulture. Elle avait aussi entendu dans les bois le messager des âmes, qui lui ordonnait de se venger des ennemis de notre peuple infortuné, Arraïp lui demanda par quel moyen elle entreprendrait cette vengeance contre des hommes puissants qui demeuraient si loin de nous? — Le messager des âmes ne me l'a point dit, mon fils, répondit Mocap; mais lorsque nos morts nous l'envoient, ils ne manquent jamais de nous inspirer des résolutions d'accord avec leurs volontés. Rendons-nous d'abord sur le lieu où les ossements de ma sœur sont enterrés. » Aussitôt, remplissant de manioc nos sacs de
peau de chèvre, dous nous mîmes en chemin, Moeap, Arraïp et moi, avec une petite fille que je nourrissais.
— Quel est cet Arraïp? interrompit Elvirc un peu émue ; ainsi se nomme l'esclave de don Aleixo. Serait-il le fils deMocap? serait-il ton mari? »
L'Indienne, embarrassée, devint rouge.
c Ne le voyez-vous pas à sa confusion, ma sœur? répondit Héléna ; c'est par suite d'un complot que ces trois individus affectaient de ne se point connaître; cette ruse cache nécessairement quelque projet diabolique.
— Pourquoi, en effet, Yassi-Miri ne voulait-elle pas avouer hautement qu'elle était la femme d' Arraïp? reprit Elvire avec plus de douceur.
— Elle obéissait à Mocap.
— Mais Mocap avait sans doute expliqué à ses enfants le but qu'elle se proposait de tout ce mystère? »
Yassi-Miri ne comprit pas, ou plutôt feignit de ne pas comprendre cette observation, et les deux sœurs, n'ayant pu tirer d'elle l'éclaircissement qu'elles désiraient, la laissèrent poursuivre sa narration, d'autant plus attentives à l'écouter, qu'elles espéraient y découvrir quelque chose de relatif au sort de don Aleixo.
« La vue des lieux qu'avaient habités nos ancêtres, et que nous avions quittés si jeunes, Arraïp et moi, nous causa de la joie et de la douleur. Nous nous assîmes en pleurant sur la sépulture de Zomé, et là, Mocap nous dit des choses que nous ne devons jamais ni répéter ni oublier. L'herbe et les arbres avaient crû partout ; des lianes obstruaient tous les passages ; rien ne rappelait qu'ils étaient autrefois habités. Nous nous arrangeâmes pour passer la nuit, et nous espérions y reposer en paix sous
la proteclion des nmes de nos ancêtres. Mais, hélas ! nous fûmes, au réveil, bien cruellement désabusés : des chasseurs d'hommes nous entouraient. Arraïp se débattait inutilement dans les liens dont ils avaient chargé ses bras. < Ma petite fille commençait à être malade, et je ne pus obtenir d'aller lui chercher une plante dont la vertu l'aurait soulagée. Je la vis donc languir et puis mourir entre mes bras. »
A ces mots, la jeune Brésilienne, malgré ses efforts pour contenir sa douleur, laissa échapper quelques sanglots dont elle paraissait avoir honte.
< Laisse couler tes larmes, lui dit Elvire avec bonté; ta douleur est trop légitime pour que son expression nous offense. »
L'histoire d'Yassi-Miri était à peu près terminée. Amenée avec ses compagnons d'infortune au marché des t^sclaves, ils furent achetés tous les trois par don Alvaro Rodrigucz, qui, sachant que la jeune Indienne avait perdu récemment un enfant qu'elle nourrissait, la destina à l'allaitement de son petit-fils. Fidèle au motif superstitieux qui l'avait entraînée loin des Tapuyas, Mocap se crut chargée de venger l'injure de sa sœur sur les premiers Portugais qui se trouveraient en son pouvoir, et, sans savoir encore comment elle y réussirait, elle en attendait patiemment l'occasion. Il lui sembla que, si leur parenté était connue, elle éveillerait des soupçons qu'il était utile d'endormir-, c'est pourquoi elle avait recommandé à ses enfants de la tenir secrète, et l'on a vu avec quelle docilité ils se soumettaient à ses ordres, quoiqu'ils ne les approuvassent pas entièrement. Il est vrai que deux fois, dans la chaleur de son récit, la jeune femme avait
laissé échapper le secret de celte parenté 5 mais elle n'en fut que mieux sur ses gardes relativement au reste, et sut éviter de répondre aux questions multipliées des deux sœurs avec une finesse dont celles-ci ne la croyaient point susceptible et qu'elles prirent pour de la naïveté.