CHAPITRE XIII
Les Tapuyas.
Mocap n'avait pas douté un moment qu'en s'emparant du fils d'Elvire elle obligerait cette dame à la suivre partout; mais elle n'était pas aussi assurée du dévouement d'Héléna, parce que, pour deviner de certaines actions, il faut être susceptible de les faire. Ce fut donc avec les transports d'une joie sauvage, que, du sommet d'une colline où elle s'était arrêtée, la vieille Tupinambas aperçut les deux sœurs et Yassi=Miri qui se hâtaient de la rejoindre, et dans le lointain Gohello et sa femme toujours à la même place. Elle jugea qu'IIéléna avait renoncé à son projet, et qu'ainsi elle ne serait point frustrée dans sa vengeance, car elle tenait surtout à humilier cette fille orgueilleuse, dont elle avait reçu de si rudes traitements. Rassurée sur la crainte de voir Cohello se déclarer le protecteur des deux captives, elle s'assit tranquillement pour les attendre, car, bien qu'elle ne fût plus jeune, Mocap courait encore avec une telle vitesse qu'il était difficile de l'atteindre, même aux femmes de sa tribu.
Yassi-Miri arriva près d'elle la première. Pendant qu'Elvire et Héléna, hors d'haleine, et arrêtées à chaque pas par les obstacles d'un sentier jonché de pierres roulantes, étaient contraintes de se reposer fréquemment, Mocap se mit à reprocher à sa jeune compagne le moment de faiblesse qu'elle avait si habilement prévenu.
«Es-tu donc insensible à la gloire de reparaître chez les Tapuyas, non comme des esclaves fugitives, mais comme
des femmes guerrièics, accompagnées des captives que nous avons faites de nos propres mains, sans le secours d'aucun homme? Je ne doute pas qu'Arraïp ne nous y ait déjà devancées avec don Aleixo. A notre tour nous nous ferons obéir de ceux qui prétendent avoir le droit de nous commander. Ah ! si, au lieu d'arriver dans une tribu étrangère, nous étions reçus par nos frères les Tupinambas, quels transports et quelle joie notre triomphe exciterait! Tu entendrais chanter de toutes parts que Mocap et Yassi-Miri sont des femmes courageuses qui savent se venger de leurs ennemis. Les présents abonderaient dans notre cabane, et l'on ferait une fête solennelle de ces trois captifs; mais les Tapuyas ne savent point comme notre peuple se réjouir de la mort de leurs prisonniers.
— Ne me rappelez point une coutume qui fait la honte de notre peuple et nous attire la haine des chrétiens, répliqua vivement Yassi-Miri. Que les Tupinambas sèment le mais et plantent des arbres à fruit, qu'ils chassent les bêtes dans les bois et jettent leurs filets dans les rivières, mais qu'ils ne se mangent plus entre eux !
— Crois-tu donc que c'est la faim qui nous attire à nos festins solennels? Informe-toi mieux, tu sauras si jamais nos pères ont immolé d'autres victimes qu'un ennemi saisi vivant sur le champ de bataille, lié de la Mussurana, corde qui était tressée exprès, promené en triomphe par toute la tribu, et assommé avec la Livvarapenne ou la hache d'honneur, par celui qui en obtenait seul le droit. Je te dis que les Tupinambas sont un peuple très grand et très sage.
— Et moi je vous déclare que je mourrai si je vois l'en-
fant de mon lait ou sa mère tomber sous les coups de la Liwara-penne.
— Pauvre fille dégénérée, poursuivit Mocap, tu n'as jamais connu le peuple de ta mère dans sa prospérité, lorsque ses villages couvraient les bords de l'eau salée, ou qu'il formait dans les forêts des nations nombreuses, comme des abeilles dans le tronc d'un gabariba, qui distille le baume. Tu n'as pas vu ses guerriers accoutrés pour le combat, ornés de peintures et de plumes d'aras d'un rouge éclatant. Moi-même, hélas! je n'ai vu que l'ombre de leur gloire ; mais j'ai recueilli avidement les récils qu'on m'en a faits, car mon sang n'est pas mêlé comme le tien à un sang plus blanc que celui de mes pères. La langue des Portugais a été bien reçue dans tes oreilles pour te faire entendre des choses que nos ancêtres n'ont point entendues. Ces paroles ont changé la fille de Zomé; qu'elle les écoute encore, et elle abandonnera Mocap pour s'en retourner dans les villes des chrétiens.
— Jamais Yassi-Miri ne" se séparera de Mocap, » dit solennellement la jeune Indienne.
A ce moment les deux captives atteignirent le sommet de la colline. Elvire courut embrasser son fils, qui lui tendait les mains en riant; Héléna s'assit à l'écart, le Tisage caché dans son mouchoir, sans daigner proférer une plainte inutile. Cependant Mocap, tenant toujours l'enfant sur ses genoux, paraissait craindre encore de le livrer entièrement aux douces étreintes de sa mère.
— Femme cruelle! lui dil Elvire en pleurant, ne sufût-il pas à ta haine de nous avoir entraînées au fond de ce désert pour faire de nous tes esclaves, sans que
tu veuilles encore me priver dos caresses de mon fils? Que crains-lu? ai-je des ailes, comme ces oiseaux, pour l'emporter à travers tant de solitudes?
— Vous n'aviez pas d'ailes tout à l'heure, et cependant si je ne me fusse saisie de ce petit enfant, où seraient à présent les captives de Mocap?
— Oserais-tu nous reprocher une tentative si criiclleraent déjouée? s'écria lléléna avec emportement. Toi, misérable esclave révoltée, nous appeler tes captives! Quels sont tes droits sur nous, sinon ceux que te donne «ne infâme trahison? Ah! si ces infortunés que nous quittons avaient conservé dans leur âme la moindre énergie, non-seulement nous serions maintenant en liberté, mais tu nous suivrais les mains liées derrière le dos pour recevoir dans nos colonies le prix de ton attentat. >
Elvire, craignant que ces vaines menaces ne servissent qu'à aggraver leur destinée en exaspérant celle qui en était l'arbitre, se hâta d'interrompre la jeune fille.
« Laissez parler cette orgueilleuse, lui dit Mocap avec un froid dédain, ne voyez-vous pas qu'elle se croit toujours entourée de ses flatteurs? A présent que je connais le traitement qu'elle me réserve, j'aurai grand soin de ne pas m'y exposer, et j'espère qu'il passera bien des nuages sur nos tètes avant que Mocap se laisse lier les bras.
— Ne regardez pas comme sérieuses des paroles prononcées dans la chaleur du ressentiment, repartit dona Elvire. Nous eussiez-vous fait un tort beaucoup plus grave, nous sommes chrétiennes, notre devoir est nonseulement de l'oublier, mais de vous rendre des bienfaits
pour des outrages. Vous secouez la tête, vous ne me croyez pas? Comment espérer en effet de le faire comprendre à des êtres assez dégradés pour considérer la vengeance la plus atroce comme un acte de vertu?
— Puisque vous en reconnaissez vous-même l'inutilité, ma sœur, cessez donc d'avoir recours à de honteux ménagements. N'abaissez plus par vos prières votre caractère de noble chrétienne devant cette louve sauvage des Tapuyas.
— Hélas! vous n'êtes pas mère, il vous est aisé de la braver. Je le ferais sans doute aussi, si je n'avais à la craindre que pour moi-même; mais quand je viens à penser que le sort de mon fils est entre ses mains , rien ne me coûte pour la lui rendre favorable , et je suis prête à baiser la poussière de ses pieds. >
Un mouvement que fit Mocap pour reprendre l'enfant fut pour Elvire l'occasion de mettre en action ce qu'elle venait d'exprimer. Elle s'écria avec un accent irrésistible.
« Mocap, si vous avez été mère , je vous supplie de ne pas me priver plus longtemps des droits que j'ai sur cet enfant. A peine jusqu'ici m'a-t-il été permis de le tenir une heure entre mes bras, votre défiance me le dérobe toujours; mais écoutez-moi , je vous promets en présence de mon Dieu , qui m'entend (serment que je n'oserais enfreindre), que je ne chercherai point à fuir à votre insu , pourvu que de votre côté vous cessiez d'intervenir entre ce cher fils et moi. Que je sois libre de le caresser à toute heure du jour et de la nuit, comme je l'ai toujours fait depuis sa naissance! Hélas! Dieu me punit cruellement de n'avoir pas rempli moi-même uniquement les saintes fonctions que la nature impose aux
i52 ïTières! Oh! maudite soit l'heure où j'ai souffert qu'une outre approchât mon enfant de son sein ! i
Mocap, toute dure qu'elle était , ne résista point à une ]>rière si touchante. Pour toute réponse , elle posa Sébastien sur les genoux de sa mère, et se retira hune assez grande distance pour témoigner qu'elle se reposait .sur la promesse solennelle qu'elle venait de recevoir. Elvire le tint longtemps serré contre sa poitrine , le couvrant de ses baisers, l'inondant de ses larmes, tandis (lue les noms les plus tendres sortaient confusément de sa bouche. Cette scène naïve réussit à distraire aussi Héîéna de son indignation ; elle se rapprocha peu à peu , et mêla ses caresses de jeune fille à celles de la mère et de l'enfant. Yassi-Miri leur souriait de loin , et le front austère de Mocap sembla s'illuminer lui-même un instant d'un reflet de bienveillance. Tout à coup elle se leva, honteuse de se laisser attendrir par ce qu'elle appelait une race ennemie, ordonna à Yassi-Miri de reprendre son nourrisson , et pressa ses compagnes de continuer leur voyage. Toutes, avant de quitter la colline, jetèrent un dernier regard sur le lieu où on avait vu les malheureux époux , et ne les apercevant plus , elles crurent qu'ils l'avaient déjà abandonné. Mocap seule les découvrit penchés sur la terre, et devina qu'ils lui demandaient un dernier asile pour leurs enfants.
Les grandes rivières , si abondantes dans le sud , sont rares dans la partie du Brésil où voyageait en ce moment la petite caravane. Elle rencontrait seulement par- ci par-là quelquesruisseaux peu profonds, faciles à traverser , soit à l'aide des fragments de rochers qui parsemaient son lit, soit sur des arbres renversés qui y formaient des
ponts naturels. La plupart de ces ponts étroits, mal assujettis , embarrassés encore de leurs branches desséchées, ne pouvaient être aisément parcourus que par le pied nu et assuré des indigènes, pour qui ce n'était qu'un jeu; mais pour peu que le ruisseau eût de largeur et que ses flots fussent agités, les Portugaises reculaient avec épouvante. Dans ces occasions, Mocap attachait une liane flexible aux arbres qui croissaient sur l'une et l'autre rive, et formait un appui propre à rassurer les timides voyageuses. Quand cette ressource lui manquait, elle et Yussi-Miri les chargeaient sur leurs épaules, et leur faisaient ainsi traverser le torrent.
Depuis deux jours elles avaient abandonné la plaine , et commençaient à gravir les montagnes inférieures des ïapuyas , lorsque Mocap leur annonça pour la première lois qu'elles devaient s'attendre à y trouver don Aleixo, qu'Arraïp s'était engagé à y conduire aussi, sans que le Portugais sans doutât. Quoique justement effrayées d'un complot si hardi et exécuté avec une astuce si bien combinée, dona Elvire et dona Héléna ne purent s'empêcher de se réjouir à cette nouvelle. Savoir près d'elles ua époux et un frère dans ce pays barbare , c'était pour elles une véritable consolation; même sous je poids de l'esclavage, elles espéraient que d'une manière ou d'une autre il trouverait le moyen de les protéger. Après avoir pleuré sa mort, elles se sentirent presque heureuses de pouvoir le considérer comme vivant, et, de cet instant, ces montagnes, dont elles n'approchaient qu'avec effroi, devinrent à leurs yeux le port du salut qu'elles étaient impatientes d'atteindre. Les obstacles toujours croissants que leur offrait un terrain de plus en plus escarpé, d'âpres
rochers, des précipices, des bois obstrués de plantes épineuses, étaient franchis avec un nouveau courage. Enfin de petites portions de terres cultivées annoncèrent le voisinage de l'homme; une légère colonne de fumée se fit voir au-dessus d'un bouquet de cèdres , et l'on découvrit la cabane d'où elle sortait. C'était la seule qui parût aux environs; on semblait l'avoir bâtie à dessein dans le lieu le plus triste et le plus isolé de la contrée. Le devin ou le Paye le plus célèbre et le plus redouté de cette tribu tapuyas faisait là sa demeure. Ces sauvages charlatans affectaient de choisir de préférence les sites les plus affreux, ils y vivaient seuls, fuyant la société des hommes pour celle des démons auxquels ils prétendaient commander, sacrifiant toutes les joies d'une existence innocente à la folle prétention de se faire craindre et révérer. Il y avait pourtant des occasions oii la colère l'emportait sur la terreur superstitieuse qu'ils tâchaient d'inspirer à leurs dupes, ainsi que dona Elvire et sa jeune sœur en virent un exemple à leur arrivée. Un Tapuyas sortit brusquement de la cabane du Paye, l'œil étincelant, le visage enflammé de courroux, et se mit à proférer contre lui des menaces et des reproches. L'imposteur parut à son tour, mais arrêté sur le seuil de sa demeure, d'où son regard haineux semblait vouloir anéantir son ennemi.
« Oses-tu prononcer contre moi des paroles outrageantes ? s'écriait-il avec des gestes d'énergumène, ne crainstu pas que je ne te donne en pâture aux monstres cachés dans ces bois? ou que je n'ordonne à l'esprit malin de l'enlever au-delà des nuages pour te laisser retomber sur ces rocs aigus ? Mais va, je n'ai besoin que de moi-même
j)Our te punir, tu as offensé Paranopuza, Paranopuza ne veut plus que tu vives. Je vois déjà le mal descendre sur toi , tes compagnons n'ont plus qu'à ouvrir ta sépulture, car pour loi tu vas te coucher dans ton Iiamac, et tu n'en sortiras plus vivant. »
Le farouche magicien se retira dans sa hutte, sans paraître avoir remarqué le groupe des voyageuses qui l'avaient écouté à peu de distance, et laissant le jeune Indien immobile de terreur sous le coup de la terrible prédiction. Toute sa colère s'évanouit pour faire place au plus complet découragement. Sa démarche, d'abord précipitée, devint mal assurée et lente; il croisa ses mains sur sa tête et pleura. 3Iocap l'ayant facilement atteint, le reconnut et voulut l'entretenir de son voyage; mais il n'était plus en état d'y prêter attention.
« Que la femme tupinambas laisse en paix celui qui s'en va mourir, lui dit-il languissamment; les paroles du Paye sont venues sur moi; elle a dû les entendre.
— Et pourquoi mon fils a-t-il irrité cet homme puissant? Ne sait-il pas qu'il est moins dangereux d'attaquer le féroce janouare dans la forêt que de braver Paranopuza dans sa hutte écartée, toujours pleine de malins esprits, quoique nos yeux ne puissent les apercevoir ?
— Le chagrin m'a rendu imprudent. Celle que j'aimais est allée dans le pays des âmes, et cependant le Paye a reçu mes présents en me promettant qu'elle guérirait. Pourquoi me trompait-il?
^^Mon fils est jeune; il choisira une autre femme pour lui faire cuire sa venaison. Qu'il ne se laisse point abattre. Un rayon de miel et de chaudes fourrures ac-
corapagnées d'humbles paroles pourront apaiser le terrible Paranopuza.
— Non, Mocap; il est trop tard ; le mal est déjà venu. Je l'ai senti qui s'emparait de moi avant que le Paye fermât la bouche. Mon cœur est froid, mes genoux sont faibles. Paranopuza est un homme puissant.»
11 prit un sentier détourné, impatient de finir un enretien pénible, et s'éloigna sans faire attention aux compagnes de Mocap. Telle est, sur un peuple ignorant et superstitieux, l'empire de l'imagination, que ce malheureux aida lui-même à l'accomplissement de la vengeance du devin en se laissant consumer de tristesse, et enfin mourir de frayeur. Les voyageurs ont vu plusieurs exemples de faits semblables.
Peu de temps après, la petite caravane était au centre du village des Tapuyas. Il n'était point fortifié, comme ceux de la plupart des autres populations du Brésil; on n'y voyait point de ces vastes hangars où habitaient ensemble plusieurs familles ; les cabanes, rangées en cercle au nombre de cinquante à soixante, étaient légèrement construites, parceque les Tapuyas changent de demeureà mesure que l'abondance du gibier diminue dans leur contrée. Ils étaient même à la veille d'effectuer l'une de ces translations, lors du retour de Mocap. Elle s'assit dans la place avec ses prisonnières, en attendant qu'on la priât d'entrer dans quelque hutte, la sienne ayant disparu pendant son absence, et le vent en ayant balayé jusqu'aux débris. Les Tupinambas accoururent les premiers autour de l'épouse de leur défunt chef, et entendirent avec admiration le récit que Mocap leur fit de ce qu'elle appelait son triomphe dans un langage que les Portugaises ne
comprenaient point. Elles n'étaient d'ailleurs occupées que de l'espoir de revoir don Aleixo, qu'elles s'attendaient à voir sortir de l'une de ces misérables cabanes. Elles ne tardèrent point à être entourées d'une foule nombreuse de femmes, parmi lesquelles se trouvaient aussi quelques hommes, mais dont l'aspect suffit pour obliger les dames chrétiennes à tenir leurs yeux constamment baissés, à cause de la nudité dégoûtante de ces sauvages. Ce fut une confusion étourdissante de questions, d'exclamations de surprise, d'éclats de rire mêlés de gestes frénétiques qui ne laissaient pas d'inquiéter celles qui en étaient les principaux objels. Mocap, haranguant seule l'assemblée, se vanta, non-seulement d'avoir échappé à ses oppresseurs, mais de leur avoir rendu le mal qu'elle en avait reçu en leur enlevant celles qui faisaient leur joie et leur orgueil.
« Oui, mes amis, conlinua-t-elle avec emphase, il est temps que nous leur apprenions à servir les Indiens , comme ils nous appellent, et il serait juste que les chefs achetassent des esclaves blancs pour remplacer ceux de nos frères qu'on emmène par violence dans leurs colonies. Je me suis dit : Mocap, te voilà vieille ; tes bras ont besoin de se reposer : iras-tu demander aux Tapuyas qu'ils te nourrissent? Non j il vaut mieux te procurer deux esclaves jeunes qui feront ce que tu ne voudras pas faire. Tu les enverras travailler à la chaleur du jour, et, pendant ce temps-là, tu dormiras dans ton hamac. >
Un grand éclat de rire servit d'applaudissement à ces paroles ; mais une vieille Tupinambas sortit de la foule en secouant la tête avec un air d'incrédulité, et, prenant dans sa main la main blanche et délicate de la
<o8 trembluuîe fille de Rodiiguez, elle répondit à Mocap :
— Si ma sœur a compté sur cette main pour faire venir son manioc, elle pourra avoir faim. Qu'elle regarde : ces doigts ont-ils jamais touché à la terre? »
Mocap repartit aussitôt :
« Que ma sœur voie aussi les pieds : avant de suivre Mocap, ils étaient comme ceux de ce petit enfant qui ne sait pas encore s'en servir; mais, depuis, ils ont fait beaucoup de chemin. Au commencement, un grain de sable les blessait; il fallait les envelopper de feuilles fraîches, l'habitude les a endurcis; les mains feront de même. >
Elvire, dévorée d'impatience, ne put se contenir plus longtemps, et demanda à Yassi-Miri pourquoi don Aleixo ne paraissait point. La réponse de la jeune Indienne fit évanouir sa dernière espérance. Elle lui apprit qu'Arraïp n'avait point encore paru chez lesTapuyas, et, quoique Yassi-Miri se flattât de l'y voir arriver bientôt, dona Elvire, en songeant au temps qui s'était écoulé depuis sa sortie de Nazareth et aux nombreux accidents qui avaient pu se présenter sur une si longue route, sentit un triste découragement s'emparer de son cœur. Ses larmes coulèrent, et ce fut au tour d'Héléna de lui rappeler que le sort le plus désespéré en apparence peut subir un heureux changement par la seule volonté de Dieu, qui l'accomplit de la manière et dans le temps qu'il lui plait ; qu'elles se trouvaient, il est vrai, à la merci d'une nation barbare, ennemie de leur race, dont la grossièreté et la laideur blessaient leur modestie et leurs regards, mais que cette dépendance était plus apparente que réelle, puisque, là comme partout, Dieu continuait de tout gouverner.
Les amis de Mocap, ceux qui, l'ayant accompagnée chez les Tapnyas, la regardaient comme leur reine, s'empressèrent à l'envi de lui offrir un asile, jusqu'à ce que le chef, absent en ce moment pour la chasse avec presque tous ses guerriers, lui en eût assigné un. Mocap connaissait à peine ce chef, qui ne jouissait de l'autorité que depuis son départ, et ce n'était pas sans une secrète inquiétude qu'elle attendait son retour, parce qu'on le lui avait représenté comme un jeune homme fier et absolu, jaloux de son autorité, et ne pouvant souffrir qu'un autre le surpassât en quelque chose. Or, cette femme avait une si haute opinion de l'action qu'elle venait de faire en ravissant les deux Portugaises, qu'elle craignait de se trouver en butte à la vanité blessée de Couarassi, nom du chef, qui signifie soleil. Elle eut bientôt sujet de se rassurer, car Couarassi, auquel ses femmes racontèrent avec empressement la grande nouvelle, en montra une admiration mêlée de joie, et voulut aller lui-même l'en féliciter. Le véritable motif de cette politesse prenait sa source dans la curiosité. Le chef n'avait jamais vu de Portugais, dont il avait beaucoup entendu parler, surtout depuis l'agression de Cohello, et il éprouvait le désir bien naturel de voir les captives de Mocap ; mais la fierté indienne ne permettait ni qu'il avouât cette curiosité ni qu'il la contentât avec trop d'empressement. Il trouva ]Mocap seule dans la cabane d'emprunt qu'elle habitait provisoirement.
« Ma mère a bien fait de revenir parmi ses amis, lui dit le chef, j'espère qu'elle ne les quittera plus. Elle a montré qu'elle est sage, courageuse, et sait rendre à ses ennemis le mal pour le mal. Mainienant elle ne doit plus
songer qu'au repos. Nos jeunes gens lui dresseront une cabane où elle voudra j ils sèmeront son manioc, et la viande de chasse ne lui manquera pas. Mais sont- elles menteuses les langues qui disent que Mocap a fait de sa main deux prisonnières? Ma mère serait-elle seule comme je la vois?
— Couarassi est un grand chef, répondit-elle en s'inclinant; il adresse des paroles de paix aux affligés, comme avait fait avant lui le vieux chef. Quand mon fils Arraip sera aussi de retour, Couarassi pourra compter un guerrier de plus, et nous aurons de la chasse en abondance, sans qu'il soitbesoin que d'autres qu'Arraïp y pourvoient. Maintenant, nous ne sommes que des femmes, Yassi-Miri et les deux captives portugaises, car on a dit au chef la vérité; il peut les voir d'ici sous cet ombrage, où elles fontbaigner leur petit enfant.
— Ont-elles donc un mari? demanda Couarassi en se tournant vers l'endroit désigné.
— Oui, la plus âgée; mais la plus jeune n'en a point encore. >
Le chef contempla quelques moments avec surprise deux femmes si différentes de celles qu'il avait vues jusque là ; mais il ne prononça pas une parole qui pût faire deviner ce qu'il en pensait, et se retira sans essayer d'entrer en communication avec elles.
Partout la faveur des chefs attire la vénération publique à ceux qui en sont les objets. LesTapuyas n'attendirent pas les ordres du leur pour prévenir avec empressement les besoins des nouvelles arrivées. Les femmes les fournirent de hamacs de toile de coton fabriqués par elles-mêmes, de robes teintes et bigarrées de brillantes
ooiileurs, de vases d'argile qu'elles savent sculpter et peindre assez agréablement. On leur apporta force manioc en farine, en pâte plus ou moins dure, principale nourriture de ce peuple; du poisson, du miel, du gibier. Mocap avait trop d'expérience, elle connaissait tropl'ineonslancedu cœur humain pour espérer que cet empressement fût durable. Elle était loin, d'ailleurs, de vouloir vivre ainsi aux dépens d'autrui, et s'en expliqua nettement, en déclarant aux Portugaises qu'elles eussent à prendre part au travail commun. C'était où l'attendait Héléna ; sa réponse était depuis longtemps préparée, et, comme elle la croyait propre à déconcerter tous les projets de Mocap à leur égard , elle la fit d'un ton calme et résolu.
€ Nous comprenons parfaitement, lui dit-elle, que les Tapuyas seraient bientôt las de fournir à vos besoins et aux nôtres, et qu'ils n'ont aucun intérêt à le faire. Ce ne sont point eux qui nous ont enlevées de notre pays, pour nous conduire dans un lieu où tout diffère si essentiellement de nos habitudes. Pour vous qui les connaissiez , et qui avez voulu vous charger de nous, malgré nous, vous devez en subir seule les conséquences. Vous n'ignorez pas qu'accoutumées à recevoir les soins de nos esclaves, nous ne savons rien faire des choses dont les femmes s'occupent parmi vous.
— Les personnes de notre nation ont aussi des habitudes qui ne ressemblent point à celles des chrétiens, répliqua Mocap sans s'émouvoir ; lorsqu'elles ont pourvu à leurs besoins, elles se reposent sans s'inquiéter de la poussière de leur cabane ni des toiles que file l'araignée dans un coin, ni des mouches qui bourdonnent autour
\G2 d'elles pendant leur sommeil. Aussi libres que les oiseaux de l'air, on ne les voit obéir qu'à leur propre volonté; si leurs yeux soiit fatigués pendant qu'elles Ussentou filent leur coton, elles les ferment sans craindre qu'un cruel inspecteur vienne les réveiller avec son fouet; mais, une fois prises et achetées par les Portugais, il faut qu'elles oublient ce que leur ont appris leurs mères pour faire ce que leur commande un maître étranger ; et, si elles disaient : « Je ne sais rien faire de ce que vous faites, » la jeune maîtresse de la maison commanderait à l'un de ses serviteurs d'attacher au poteau l'esclave indienne et de lui donner dix coups de fouet, si elle n'aimait mieux elle-même la frapper au visage. Vous verrez que les Tupinambas sont plus faciles à servir que les riches Portugaises, et que nous saurons vous occuper selon votre intelligence et vos forces. >
En entendant cette allusion à son despotisme, Héléna avait rougi et baissé les yeux avec embarras; mais les dernières paroles de Mocap blessèrent si cruellement son orgueil, que, les relevant avec vivacité, elle s'écria, pleine de dépit :
« Que ma force y suffise ou non, jamais, non, jamais on ne verra la fille de don Alvar Rodriguez se dégrader jusqu'à obéir à ses esclaves. >
Mocap s'approcha d'elle, et, lui serrant le bras avec force, elle lui dit d'un air menaçant :
« Vous m'avez appris comment les maîtres châtient îeurs esclaves; souvenez-vous que vous êtes maintenant la mienne, et que je n'ai pas besoin de personne pour mettre en pratique les leçons que vous m'avez données. »
A ces paroles" foudroyantes , la malheureuse jeune
'I()5 fille pâlit et rougit tour à tour; mais elle se tut, n'osant braver cette femnae impitoyable. La nuit qui succéda à cette scène fut pour Hélcna une nuit affreuse ; elle la passa entièrement dans les pleurs. Elvire, couchée près d'elle, dans le môme hamac, oubliait ses propres chagrins pour ne songer qu'à la consoler; mais ni le langage de la raison, ni celui de la tendre amitié, ne pouvaient calmer son désespoir. Elle appelait la mort, et laissait même entrevoir le sinistre dessein d'attenter à ses jours.
t Fille obstinée, lui dit enfin sa belle-sœur, vousêtesvous bien rendu compte de ce qui produit en vous ce désespoir criminel? Ce n'est point le légitime regret d'être séparée violemment de ceux que vous aimez, puisque vous avez de justes motifs d'espérer qu'ils parviendront à retrouver nos traces. Non, votre orgueil seul, révolté de l'insolence de Mocap, vous inspire la haine de la vie; c'est pour si peu que vous voulez mourir. Mourez donc, cruelle, car rien ne vous est plus facile : les moyens ne vous manqueront pas. Mais que répondrez-vous à Dieu quand il vous demandera compte de tant d'années que vous paraissez devoir vivre encore ? Et s'il vous fait voir que ces années vous étaient nécessaires pour accomplir votre salut qu'une impatience extravagante vous a fait perdre, ne sera-ce pas alors que vous sentirez le véritable désespoir, le désespoir des réprouvés?
— Ah ! ma sœur, ayez pitié de moi; ne me présentez pas des images si terribles. Hélas ! je n'ai ni votre piété ni votre courage-, mais celui qui nous a créées l'une et l'autre connaît ma faiblesse, et me traitera sans doute avec indulgence; il voit bien que mes maux sont plus grands que je ne les puis supporter.
— Lui seul est le juste appréciateur de notre force morale, répartit Elvire, et a bien voulu nous dire, par la bouche d'un saint apôtre, qu'il ne permettra point que nous soyons tentés au-delà de celle qu'il a donnée à chacun de nous. Le désespoir ne peut donc naître que dans un cœur où la foi est languissante et menace de s'éteindre tout à fait. Voulez-vous que je puisse supposer que le vôtre soit dans un état si déplorable? >
Elvire et Héléna ne sont que des personnages imaginaires, j'en conviens ; mais la situation dans laquelle on les représente, ne l'est pas, et il est arrivé assez fréquemment que des familles chrétiennes soient tombées entre les mains des barbares pour y être sacrifiées ou réduites en servitude. Qu'on pèse bien toute l'horreur d'une pareille destinée, et qu'on se demande s'il y a quelque consolation humaine qui puisse la rendre supportable ; mais la religion en a en réserve pour toutes les infortunes, et il n'en est aucune qu'elle ne parvienne à soulager. Héléna l'éprouva bientôt, lorsque les affectueuses exhortations de sa compagne eurent enfin pénétré dans son âme, et que, domptant son caractère altier, elle eût reconnu humblement devant Dieu qu'elle méritait ce rude châtiment. Mocap ne fut plus à ses yeux que l'instrument aveugle de la toute-puissance éternelle. Elle s'était couchée le cœur gonflé de haine, méditant des projets de vengeance et de révolte, accusant de dureté la Providence; elle se leva humble, résignée, prête à souffrir toutes les épreuves qu'il plairait au ciel de lui envoyer. Mocap, qui s'attendait à de nouvelles scènes de violence, fut étrangement surprise d'entendre la jeune senora lui tenir ce langage :
iCui € Mes cmporteraenls d'hier n'étaient confoimes ni à la raison ni à la foi chrétienne. La première veut qu'on cède avec calme à la nécessité j la seconde nous enseigne à démêler, dans tous les événements qui nous arrivent, la volonté d'un Dieu auquel toutes les créatures doivent obéir. Ce n'est ni votre adresse ni notre crédulité qui nous ont conduites ici ; c'est uniquement parce que Dieu l'a voulu, et quand il voudra de même nous ôter de vos mains, tous vos efforts pour vous y opposer deviendront inutiles. Dès ce moment, je ferai en sorte de vous montrer, par mon exactitude à remplir la lâche qui m'est imposée, comment une fille chrétienne sert son Dieu.
— C'est bien, repartit l'Indienne en cachant sous une froideur apparente l'étonnement que lui causait ce changement inattendu. Vous verrez que je serai pour vous une meilleure maîtresse que vous n'avez été pour moi.
— Que vous ai-je donc fait pour que vous m'accabliez si souvent de vos reproches? répliqua la jeune Portugaise avec une impatience mal contenue qui démentait un peu les sentiments qu'elle venait d'exprimer. Je ne vous ai pas traitée plus durement que les autres dames de la colonie ne traitent leurs esclaves.
— Ce que vous m'avez fait? répéta la vindicative Brésilienne, l'avez-vous si tôt oublié? Quand je déplorais jour et nuit ma liberté perdue, avez-vous daigné vous apercevoir de mon chagrin et me faire entendre une parole de consolation? Quand j'ai été malade dans mon hamac, êtes-vous venue vous assurer que je ne manquais pas de secours? Eh! pourquoi l'eussiez-vous fait, vous qui avez dit si souvent en ma présence que les Indiens ne valent pas les animaux de leurs forêts, et que vous
IGG donneriez toute une tribu pour l'un de ces perroquets magnifiques dont vous faites vos délices? Regardez mes épaules : elles portent encore la trace des coups appliqués par vos ordres. Si je pouvais vous montrer aussi aisément mon cœur, vous y verriez vos injures gravées plus profondément encore. Vous dites :lesautresdaraesdes colonies agissent de môme. Je le sais, à peu d'exceptions près; aussi sommes-nous tous d'accord pour vous haïr. »
Plus ces reproches étaient fondés, plus ils paraissaient durs à entendre. Aussi Héléna, dont l'orgueil n'était qu'à demi dompté, se disposait-elle à défendre sa cause, quelque mauvaise qu'elle fût, lorsque sa belle-sœur lui rappela ses sages résolutions. Héléna garda le silence, effort dont elle recueillit bientôt le prix ; car Mocap, malgré sa dureté, se conduisit assez généreusement envers ses captives; non-seulement elle ne chercha pas à les humilier par des emplois dégradants, mais elle prenait soin de leur réserver dans les travaux tout ce qui n'excédait point leur force, tout ce qui ne répugnait point trop à leur délicatesse.
Yassi-Miri allait encore plus loin à l'égard de dona Elvire; il n'eût tenu qu'à cette dame de passer ses jours dans une complète oisiveté, et même de se faire servir par elle comme autrefois; la nourrice indienne ne laissait échapper aucune occasion de continuer auprès d'elle son service d'esclave. Elvire recueillait ainsi le prix de sa bienveillance et de son humanité. Elle avait compris de bonne heure que l'esclavage blesse la justice, et que s'il ne dépendait pas d'elle de l'abolir, elle pouvait du moins en diminuer beaucoup l'humiliation parles témoignages d'une affectueuse sympathie. La sienne s'ex-
d67 primait journellement par des égards multipliés envers les moindres serviteurs de la maison, en les visitant dans leurs maladies, en s'intéressant à leurs affaires, en leur donnant des directions pour leurs devoirs, en excusant ou réparantleurs négligences. Yassi-Miri, à laquelle ses fonctions de nourrice donnaient avec sa maîtresse des relations plus étroites, avait eu aussi plus d'occasions de la bien apprécier, et elle l'aimait, comme il est naturel d'aimer tout ce qui est bon. Il avait fallu son aveugle dévouement aux volontés de Mocap pour la déterminer à ne point traverser les projets de vengeance de la vieille Tupinambas, en en avertissant dona Elvire; mais au moins à présent qu'ils étaient accomplis cherchait-elle ingénieusement à en détourner de cette dame les conséquences les plus pénibles. Tout ce que dona Elvire avait à faire, soit pour son propre service, celui de son fils , ou le service commun, Yassi-Miri s'en chargeait à son insu, et l'exécutait si promptement, qu'Elvire restait toute surprise de voir sa besogne achevée comme par enchantement. Il arrivait même fréquemment à la fille de Zomé de se charger seule de la tâche des deux captives, non qu'elle aimât beaucoup l'orgueilleuse Héléna, mais parce qu'elle savait qu'Elvire lui en saurait gré. Cette dame était reconnaissante en effet de tout ce que la jeune Brésilienne faisait pour adoucir leur situation, et néanmoins elle éprouvait contre elle un secret dépit, en songeant qu'elle aurait pu les en préserver par un avis charitable, et que même c'était son devoir, puisqu'elle ne lui avait donné aucun sujet de lui vouloir de mal. Aussi lui dit-elle, un jour que Yassi-Miri redoublait de zèle pour son service :
— Tes prévenances, jeune femme, ressemblent à celles d'une personne qui jetterait sa compagne dans une rivière pour avoir ensuite le plaisir de la sauver. Si tu avais aimé le fils et la mère, tu ne te serais pas liguée avec leurs ennemis, car tu ne pouvais douter que ce ne fut un grand malheur pour tous deux. Pourquoi nous trahissais-tu alors, ou pourquoi cherches-tu à nous faire du bien à présent?
— Le messager des âmes est venu parler à Mocap, il \enait de la part de ma mère : Yassi-Miri pouvait-elle ne pas obéir ?
— Je t'ai déjà dit que ce n'est qu'une imposture. Les âmes des morts n'ont aucun commerce avec les vivants. Si Dieu leur permettait d'en avoir, ce ne serait pas pour prescrire des actes de vengeance que lui-même défend. Est-il juste de punir sur notre famille innocente le crime qui a coûté la vie à ta mère, que nous ne connûmes jamais?
— Je ne pouvais trahir Mocap, car Mocap a été une mère pour Yassi-Miri.
— Ne m'as-tu pas trompée encore en me disant que je retrouverais ici don Aleixo, qu'il y serait conduit par Arraïp? N'est-ce pas encore un fruit de la méchanceté de Mocap? Tu pleures... hélas ! je frémis de t'en demander la cause !
— Je ne sais rien de don Aleixo, mais le nom d'Arraip met de l'amertume dans mon esprit, il ne se souvient plus de sa femme.
— Tu en as donc reçu des nouvelles?
— Paranopuza le devin, que j'ai été consulter, m'a ditqu'Arraïp a rencontré une tribu de son peuple, et
qu'il vit heureux avec une épouse plus belle que Yassi- Miri.
— Enfant crédule! si tu n'as pas de meilleure raison pour douter de la fidélité de ton mari, crois-moi, sèche tes larmes. Il est plus probable que don Aleixo, par persuasion ou par force, aura triomphé des mauvais desseins de son guide, et qu'ils se seront rendus ensemble dans le Reconcavo où doit se trouver don Alvaro Rodriguez. » La jeune Indienne regarda Elvire d'un air de surprise et de joie, comme si cette nouvelle idée lui faisait du bien.
« Si la chose est ainsi, continua Elvire, Yassi-3Iiri serait sage d'imiter l'exemple du fidèle Arraïp, et se repentant comme lui du mal qu'on a voulu faire à des personnes de qui elle n'en reçut jamais, nous faciliter les moyens de retourner aux villes portugaises.
Yassi-Miri demeura quelques minutes pensive, puis secouant tristement la tète, elle dit, comme se parlant à elle-même :
cNon, cela ne saurait être, Arraïp n'a point désobéi, il n'est point retourné parmi les blancs, le Paye connaît la vérité, Yassi-Miri a perdu l'affection de son mari.
— Mais si don Aleixo l'accompagne, quel intérêt a-t-il de le retenir loin de nous?» continua Elvire avec un peu d'impatience.
L'Indienne repartit :
« Peut-être le jeune seigneur a-t il fait comme Caramourou; la fille de quelque chef aura trouvé grâce devant ses yeux.
— Quoi ! répondit la dame portugaise émue par cette supposition, vous avez vécu près de deux ans avec les
chrétiens, et vous connaissez si mal la sainteté des nœuds qui les engagent! Quand deux époux s'unissent, ils prennent Dieu pour témoin de leurs promesses, ils s'appartiennent pour la vie, et ne peuvent plus disposer d'eux-mêmes. Quelque part que soit mon cher Aleixo, je ne crains pas qu'il me donne de rivale.
— Que les femmes chrétiennes sont heureuses! s'écria naïvement l'Américaine. Pour nous, nous avons beau être soumises à nos maris, ils prennent autant d'épouses qu'il leur plait, sans que nous ayons le droit de nous en plaindre. Jusqu'ici cependant le fils de Mocap n'aimait que Yassi-Miri, mais cela ne pouvait pas durer, puisqu'il est fils d'un chef. Quand je ne devrais jamais le revoir, je ne sortirai jamais de la cabane de sa mère pour entrer dans celle d'un autre mari. Les femmes des Tapuyas ne mettront jamais une marque autour de mes yeux.
— Que veut dire, en effet, ce signe que j'ai remarqué sur le visage de quelques jeunes filles de ce pays ?
— Les mères attirent ainsi l'attention sur celles qui les portent, afin que les jeunes gens apprennent qu'elles sont en âge d'être mariées.
— Fi donc! cela est bien digne d'un peuple barbare, où les femmes n'ont aucune idée de la pudeur.
— Comment font donc les jeunes filles des Portugaisquand elles ne trouvent point de maris?
— Elles restent dans la maison de leurs parents, et se contentent du bonheur qu'elles y trouvent. 11 y a même des vierges qui renoncent à plaire aux hommes, et qui vivent ensemble dans la retraite, sans vouloir d'autre époux que Dieu. >