CHAPITRE XIV
Le Chef.
Le gibier commençant à devenir de plus en plus rare dans ce canton, lesTapuyas songèrent à le quitter, pour aller s'établir dans quelque autre partie de la chaîne de montagnes qu'ils habitent, car ce peuple ne descend jamais dans la plaine. Dès que la nécessité du départ fut convenue entre le chef et son conseil, Couarassi assembla les Payes de la tribu , pour les consulter sur la direction qu'il convenait de prendre pour trouver du gibier en abondance. Ce fut l'occasion d'un grand festin dans lequel on consomma assez imprudemment le reste des provisions, et qui fut suivi de chants et de danses, accompagnements obligés de toutes les cérémonies parmi les peuples sauvages. C'est par des chants et des danses qu'ils saluent le lever des Pléiades, constellation bien connue, à laquelle ils rendent une espècede culte. Lorsque les Portugaises s'en aperçurent pour la première fois, elles s'imaginèrent qu'ils adoraient le Créateur dans le plus magnifique de ses ouvrages, le ciel étoile; mais en interrogeant mieux les femmes, elles acquirent bientôt la certitude que tout se réduisait pour eux à la plus stupide idolâtrie.
Pendant que le vulgaire se réjouissait en se gorgeant de boisson et de viande, les devins réunis à part, se livraient à leurs conjurationsdontleschefs attendaient le résultat avec anxiété. Les premiers faisaient mille contorsions effroyables, feignant de lutter avec le démon invisible
yuquel chaque Paye se vantait de conimauder, et plus la lutte paraissait longue et difficile, plus elle donnait une haute opinion de celui qui la soutenait ; aussi ces misérables se mettaient-ils dans un étataffreux: ils tremblaient, ils hurlaient, la sueur ruisselait sur leur corps, et à force de simuler, ils tombaientdans des convulsions véritables. A quoi l'ambition de dominer ne conduit-elle pas les hommes ! Pour s'attirer delà considération, ces devins se vouent à une triste solitude, ils compromettent leur santé par un exercice violent, et par des excitants dangereux, qui les mettent quelquefois dans des accès de rage. Il est présumable qu'il y a parmi ces imposteurs des hommes à cerveaux malades, qui croient les premiers h leur prétendue puissance, et s'imaginent de bonne foi être en relation avec des êtres invisibles. Cette illusion peut seule expliquer le fait extraordinaire de tant de sorciers, se déclarant eux-mêmes pour tels en face de leurs juges, quoiqu'ils n'ignorassent pas le supplice effroyable auquel un pareil aveu les exposait. Que les PayesTapuyasfussentdcs imposteurs ou des extravagants, leur art n'en était pas moins en faveur parmi leurs compatriotes. Paranopuza (nom qui signifie pompeusement la vaste mer) passait pour le plus savant de tous, et quoique ses prédictions ne réussissent pas toujours, il savait se tirer si adroitement d'embarras, que son crédit n'en était pas diminué.
Le jour fixé pour le départ, la tribu partit avec l'aurore, chargée du peu de bagage qui composait son matériel. Mocap ne se déplaça qu'à regret, et parce qu'il y avait trop de péril à demeurer en arrière, les animaux carnassiers accourant ordinairement sur les terrains
abandonnés pour se nourrir des débris qu'y laisse après elle une population nomade. Les Tupinambas n'avaient point l'habitude d'errer ainsi, ilss'allachaientvolontiers à leur cabane et au champ qui l'avoisinait; mais réduits à un petit nombre, ils étaient obligés de se conformer aux mœurs des Tapuyas chez lesquels ils vivaient. Quant à Elvire et à Héléna, le lieu de leur exil leur eût été indifférent, si elles n'eussent conservé l'espérance d'être délivrées tôt ou tard par le courage et la persévérance de leurs amis, à qui ce changement pouvait faire perdre leurs traces. Elles prirent du moins de sages précautions pour les aider dans leurs recherches, en laissant en divers lieux des écrits détaillés de leur triste aventure, et des moyens dont elles se proposaient d'user pour indiquer le chemin qu'elles allaient suivre. Yassi-Miri n'avait peut-être pas perdu tout espoir de revoir Arraïp, malgré la déclaration du devin ; mais elle ne se mit pas en peine de lui laisser des avertissements sur leur route, sachant bien qu'il n'avait besoin pour cela que de ses yeux.
A l'ordre des devins, qui marchaient en tête de la troupe , celle-ci s'arrêta et prit possession de son nouveau territoire, en plantant un arbre à l'endroit où l'on devait placer la cabane du conseil. Des jeunes gens furent chargés de réunir les simples et légers matériaux dont on construit les huttes, qui s'élevèrent promptement sur un emplacement circulaire. Quelques-unes cependant furent bâties à l'écart, suivant le goût ou le caprice de leurs propriétaires. Les Tupinambas exilés se groupèrent autour de Mocap, sur le penchant d'une colline, comme des abeilles autour de leur reine, et les Payes, fidèles à leur misanlliropie, se retirèrent dans les sites les plus
agrestes, en évitant même le voisioage les uns des autres.
Pendant que les uns bâtissaient, les autres s'occupaient de cherclier des vivres. On fouilla les troncs d'arbres pour recueillir du miel , on jeta l'hameçon dans les ruisseaux poissonneux, on tira des flèches aux oiseaux, on ramassa avec soin les fruits tombés des arbres, et à mesure qu'on leur apportait des provisions, les femmes se hâtaient de présenter au feu celles qui avaient besoin d'être cuites. Toute la population était en mouvement, déployant une activité proportionnée aux forces et à l'intelligence de chacun , depuis l'enfant jusqu'au vieillard. Les terres qui parurent susceptibles d'être ensemencées furent distribuées par le chef, selon le nombre des familles et l'activité de ceux qui devaient les mettre en valeur. Cette culture, si rude ailleurs, n'offre rien de pénible dans un pays d'une fertililési surprenante, qu'un travail de vingt-quatre heures suffit pour nourrir une personne pendant toute l'année.
Ces intérêts divers étant réglés, on se disposa à faire une grande chasse pour juger de l'abondance du nouvel établissement. Les Payes, sur la foi desquels on l'avait choisi, accompagnèrent les chasseurs, et firent les cérémonies d'usage pour empêcher le gibier de dépasser de certaines limites, par le moyen des sorts qu'ils lui jetèrent, La méthode de ces chasseurs sauvages est celle que la nature indique aux hommes de tous les pays. Elle consiste à enfermer la proie dans un cercle que forment les chasseurs, et qu'ils rétrécissent en se rapprochant toujours davantage du centre, jusqu'à ce que, rencontrant le gibier, ils n'aient plus qu'à l'exterminer à coups de flèches. Ces chasses générales durent plusieui's jours de
suite, et entraînent souvent une tribu fort loin de son village. Celle-ci ne retint les Tapuyas que trois jours , le gibier étant en abondance dans leurs bois. Ils annoncèrent de loin leur retour par des cris de joie auxquels répondirent les femmes restées dans les cabanes, et aussitôt elles abandonnèrent tout pour courir à la rencontre des chasseurs, ne laissant derrière elles que les infirmes, ceux que la vieillesse accablait, et les tout petits enfants. Mocap et Yassi-Miri ne se joignirent point à elles, parce que, n'ayant aucun parent parmi les chasseurs, elles n'y prenaient aucun intérêt personnel.
Un bruit formidable signala la réunion des deux troupes, dont les chants, ou plutôt les hurlements et les danses, confondus ensemble, troublèrent la tranquillité <Je ces lieux pendant toute la nuit. Les transports étaient d'autant plus exagérés que la chasse avait surpassé leur espérance. Des cornets, des roseaux composaient leurs instruments de musique; les danseurs s'attachaient aux chevilles des espèces de grelots dont le son multiplié les animait et augmentait encore le tumulte. La lutte succéda aux autres divertissements. Les jouteurs se partagèrent en deux bandes, dont chacune se pourvut d'un tronc d'arbre, qu'il s'agissait de porterie plus loin possible. Chaque homme enchérissait sur son adversaire pour fournir une plus longue carrière , et celui qui était proclamé vainqueur jouissait du privilège de s'établir à son choix sur le nouveau territoire , et le tronc d'arbre illustré par ses exploits restait exposé devant sa cabane comme un monument triomphal.
On pense bien que dona Elvire et la belle Héiéna ne prenaient aucune part à ces fêtes grossières, quoique le
clieflesyeùt fait inviter par ses femmes; mais du lieu où (lies se tenaient à l'écart, non-seulement le bruit en parvenait à leurs oreilles, mais elles pouvaient même apercevoir une partie des exercices, et la curiosité les excita plus d'une fois à y diriger leurs regards. Cependant, à mesure que l'orgie s'animait, une secrète inquiétude s'éveillait dans leur esprit , et elles frémissaient à la j)ensée que ces sauvages, exaltés par l'ivresse, termineraient peut-être la fête en venant les massacrer. Leur effroi eût été bien plus grand si elles eussent compris les sujets de leurs chansons et de leurs harangues, commencées parles devins, et auxquelles les guerriers répondaient f'n chœur avec une énergie toujours croissante. Ils célébraient d'abord la gloire et la prospérité de leur patrie avant qu'une race étrangère fût venue l'envahir, et finissaient par s'exciter réciproquement à la vengeance contre les Portugais , qui récemment encore avaient entrepris de les asservir.
On ne sait que trop, en effet, si dans de semblables occasions la sûreté des deux captives n'eût pas été compromise , sans la puissante protection du chef, qui paraissait s'étendre sur tout ce qui appartenait à Mocap. Couarassi continuait à entourer cette femme de témoignages d'estime et de respect. Il lui avait fait construire une grande cabane dans le meilleur terrain; il lui fît porter de la venaison de sa propre chasse , et ordonna à ses femmes d'y ajouter de leurs plus précieuses étoffes, car, disait-il; elle n'a pas de chasseur qui aille pour elle dans la forêt, et ses prisonnières ne savent point tisser le coton pour en faire des robes, des manteaux et des couvertures, comme font les femmes des Tapuyas.
Couarassi était un homme de vingt-huit à trente ans, grand, bien fait, et d'une figure qui aurait pu être agréable sans le tatouage dont elle était peinte, et plus encore la hideuse incision que ces sauvages se font à la lèvre inférieure, de manière qu'ils paraissent avoir deux bouches. Ils ont beau orner cette incision de plumes et de pierres de couleurs éclatantes, elle n'en est pas moins une difformité repoussante aux yeux des Européens. Le chef entra un jour dans la cabane de Mocap, et y demeura quelques moments en silence, les yeux attachés sur le petit Sébastien, endormi entre les bras de sa nourrice. Elvire, à côtéde lui, s'occupait de lui tailler un vêtement; Héléna, un peu plus loin, aidait Mocap à préparer du manioc. Un léger signe de tète fut la seule marque que donna la vieille femme qu'elle s'apercevait de la présence du chef, après quoi elle continua son ouvrage. Pour les captives, leurs yeux s'en étaient détournés d'abord, comme il leur arrivait toujours à l'aspect de ces hommes, dont la nudité offensait leur modestie, et elles les tinrent constamment baissés tant que dura sa visite. Mocap, voyant que Couarassi continuait de garder le silence , s'approcha enfin de lui, et lui dit avec une affectueuse gravité.
« Mon fils a-t-il besoin de boire, de manger, ou de quelque chose qui soit dans la cabane de la pauvre exilée ? Qu'il parle. Mon fils est bien bon de s'être donné la peine de venir sous mon toit. »
A ces formules de la politesse brésilienne, le chef répondit par un assez long discours, auquel les Portugaises ne comprirent rien, quoiqu'elles commençassent à entendre un peu l'idiome des Tapuyas et qu'elles écoutas-
:3enl avec d'autant plus d'attention qu'elles crurent s'apercevoir qu'il était question d'elles. Le ton de voix et les gestes de Couarassi donnaient l'idée d'un prince accordant à ses inférieursquelque faveur importante, pendant que Mocap et Yassi-Miri s'inclinaient, comme pour le remercier, avec plus d'embarras que de reconnaissance. Le chef ne s'aperçut, ou ne voulut s'apercevoir que de cette dernière impression, et sortit de la hutte avec le pas assuré et la contenance majestueuse que donne l'habitude du commandement. A peine les eut-il quittées, que les dames portugaises se hâtèrent d'interroger Mocap sur le motif de cette visite, dont un secret pressentiment leur faisait craindre le résultat.
« Couarassi veut du bien au petit étranger, dit Mocap après une courte hésitation. Il le fera marcher l'égal de ses propres enfants, car demain est le jour où on leur percera la lèvre, et il est venu nous prévenir qu'il lui destine le même honneur.
— Percer la lèvre à mon fils! s'écria dona El vire alarmée, le défigurer hideusement! Ah ! ne m'en parlez pas ; je n'y consentirai jamais... >
Puis, se rappelant combien sa volonté était impuissante, elle eut recours à la prière, et demanda à la vieille Tupinambas d'employer le crédit dont elle jouissait pour lui épargner une si grande douleur.
« Vous ne savez pas ce que vous dédaignez, repartit Mocap. Ce que désire le chef est un grand honneur pour l'enfant. Élevé selon les usages de ce peuple, il deviendra un jour un grand chef dans quelque puissante tribu, comme il arriva autrefois à l'homme de feu; au Heu qu'en restant séparé des Tapuyas, il vivra obscur et méprisé.
— Hélas ! je ne puis me persuader que Dieu abandonne à son triste sort cette innocente créature. La délivrance peut tarder, mais elle arrivera certainement, puisqu'il a des parents qui ne peuvent l'oublier. Vous savez que ces mutilations sont en horreur aux chrétiens.
— Ils se percent cependant les oreilles, et les vôtres sont même chargées d'ornements précieux. Y a-t-il plus de mal à embellir de préférence une autre partie du corps?
— Je conviens que tout cela est la marque d'une vanité ridicule, mais l'habitude nous rend l'un de ces usages agréable, et l'autre odieux. Je vous conjure, au nom du <;iel, de ne pas souffrir qu'on rende mon cher fils méconnaissable à son père.
— J'avais prévu cette résistance, reprit Mocap en se tournant vers Yassi-Miri. Oui, je m'y attendais, car je sais combien les chrétiens nous haïssent, nous et nos coutumes ; mais comment oser dire à Couarassi : Nous ne voulons point de tes faveurs pour l'enfant? S'il laisse entrer la colère dans son cœur, nous serons chassées de la tribu.
— Si vous craignez d'attirer sur vous le ressentiment de ce chef, continua Elvire, me voici prête à l'affronter seule. J'irai lui dire que mon fils est chrétien, qu'il a reçu sur son front l'eau sainte du baptême, et qu'il ne doit pas participer à des cérémonies que désapprouve sa religion. Que Yassi-Miri consente à me servir d'interprète, et l'on verra ce que peut l'éloquence d'une mère désespérée. »
Après y avoir réfléchi, la vieille Brésilienne approuva ene démarche qui lui sembla, en effet, devoir détourner
d'elle l'indignation des Tapuyas. Héléna voulait accompagner sa belle-sœur, afin de partager ses périls, s'il y en avait. Moeap la retint, sous prétexte qu'il valait mieux que l'attention du chef ne se fixât que sur une seule personne; mais son véritable motif sera connu plus tard du lecteur.
Tenant son fils serré contre sa poitrine (car, dans le péril qui le menaçait, elle n'osait le confier à personne), dona Eivire traversa le village au milieu des Indiens étonnés, pour qui la vue des femmes blanches, comme ils les appelaient, était le sujet d'une curiosité d'autant plus vive qu'elles se montraient rarement en public. Ils lisaient d'ailleurs sur son visage, dans ses yeux, où brillaient encore quelques larmes, dans sa démarche, qu'une vive émotion remplissait son âme ; mais aucun d'eux ne se permit de l'interroger, ni de faire à haute voix une conjecture à son sujet ; tous la laissèrent passer dans un profond silence.
Couarassi était assis à l'entrée de sa cabane, fumant sa pipe et fermant à demi les yeux, dans cet état de somnolence et d'oisiveté qui plaît tant aux Indiens. Ses femmes travaillaient autour de lui, les unes à filer du coton, les autres à le tisser, soit pour garnir des hamacs, soit pour des manteaux de cérémonie qu'elles ornaient de plumes. Leur activité dans ces diverses occupations contrastait avec l'indolence de leur sultan sauvage. Lorsque Ekire s'arrêta devant lui, l'une de ces femmes l'éveilla en lui frappant doucement sur l'épaule, et lui montra en silence la Portugaise. Le chef se leva aussitôt, entra dans la cabane avec Eivire et la nourrice, et parut attendre qu'elles s'expliquassent.
n Grand chef, lui dit l'épouse de don Aleixo, en s'exprimant avec lenteur, afin de faciliter à Yassi-Miri son rôle d'interprète, je suis venue vous remercier de l'honneur que vous destinez à ce petit enfant, et vous prier en même temps de ne point vous offenser si je ne reçois pas cette distinction avec les sentiments que vous avez lieu d'attendre de moi. Nos coutumes ne ressemblent point aux vôtres, et ce qui est estimé parmi vous produirait sur les chrétiens un effet tout contraire. Vous savez que ce n'est pas volontairement que nous sommes venus ici, Mocap s'étant emparée de nous par surprise; mais, quoique nous habitions une tribu des Tapuyas, nos cœurs n'ont jamais quitté les chrétiens, et j'espère que le Dieu que j'adore fera retourner parmi eux cet enfant quand il sera devenu un homme, si notre captivité doit durer jusque-là. Toutefois, il se peut que sa bonté y mette plus tôt un terme, soit en nous faisant trouver grâce aux yeux des Tapuyas, qui forment une nation généreuse, soit en guidant les pas de nos parents et de nos amis, qui nous cherchent, sans doute. Je vous conjure donc de ne point soumettre mon cher fils à une opération douloureuse qui ne servirait qu'à le faire méconnaître de sa famille, et qui ne manquerait pas d'ajouter un chagrin très Tif à celui que je ressens déjà. Voilà ce que j'avais à vous dire, grand chef; ne mettez pas le comble aux disgrâces de deux pauvres captives qui ne vous ont jamais offensé. >
Yassi-Miri lui ayant répété ce discours aussi fidèlement que le permettait son ignorance, Couarassi l'écouta avec surprise, mais sans colère, et y répondit dans ce sens :
« Que ma sœur ne s'afflige point, je ne ferai rien contre
sa voloDlé. Il est bien vrai que cliaque nation a ses coutumes, comme les différents animaux eux-mêmes ne vivent point de la même façon. Qu'elle aille donc en paix; lamitié desTapuyas lui est acquise; nous ne laisserons point la hutte de Mocap manquer de provisions, à moins que nous ne tombions nous-mêmes dans la disette. Quant à vous rendre à vos amis, il y a beaucoup de chemin entre eux et les Tapuyas, et je ne puis ravir à la reine des Tupinambas le prix de son adresse et de son courage; mais elle sait ce que je lui ai promis : quelle est la réponse que Yassi-Miri est chargée de me faire de sa part? »
A cette question directe, qui parut évidemment l'embarrasser, l'Indienne répliqua que le moment n'était pas encore venu, qu'il fallait laisser à Mocap le temps d'y réfléchir. Puis, se hâtant de rapporter à Elvire les paroles bienveillantes du chef, elles reprirent ensemble le chemin de la cabane de Mocap. La pauvre mère versait des larmes de reconnaissance et de joie, et rendait grâces à Dieu, qui avait adouci pour elle le cœur de ce prince sauvage. D'aussi loin qu'elle aperçut Héléna, qui accourait à sa rencontre, dona Elvire lui fit des signes qui lui annonçaient la vive satisfaction dont son cœur était plein, et elle remarqua que, bien loin d'y répondre, la jeune personne n'avait pas même l'air de les voir, et qu'elle tenait son mouchoir sur son visage, comme pour arrêter le cours de ses larmes. A mesure que la distance diminuait, elle ne put douter, en effet, que sa sœur ne fût en proie à une désolation excessive, et les premiers mots qu'Héléna laissa échapper de sa bouche à travers mille sanglots lui en donnèrent bientôt l'explication.
« Ah! ma sœur! s'écria cette fille infortunée, c'est à
présent que la vie m'est odieuse» que mes malheurs sont à leur comble! Être ravie à mon pays et entraînée dans ce lieu sauvage, loin de mon père, de tous ceux que j'aimais, être réduite à servir ma propre esclave, tout cela n'était rien auprès du nouvel outrage dont je suis menacée ! Cet affreux sauvage que vous venez de quitter, le chef des Tapuyas, a osé jeter les yeux sur moi, il veut me prendre pour sa femme, et Mocap, l'odieuse Mocap, ne l'a point refusé avec l'indignation que mérite sa témérité ! Chère Elvire! ayez pitié de moi ! i>
Aussi consternée qu'elle, sa belle-sœur, après l'avoir embrassée en pleurant, essaya cependant de relever son courage, en lui disant que tout sauvage qu'il était, Couarassi ne paraissait pas dépourvu de toute délicatesse, qu'il écouterait leurs raisons et n'agirait point violemment à son égard. Ce nouvel incident causa plus d'inquiétude que de surprise à dona Elvire, et déjà depuis longtemps elle avait soupçonné que les présents dont il comblait Mocap cachait un but secret. Le respect bien connu des nations brésiliennes pour les nœuds du mariage, dont ils punissent sévèrement la plus légère infraction, l'empêchait de craindre pour elle-même; mais la beauté et la jeunesse d'Héléna lui inspiraient de vives appréhensions, quoiqu'elle ne lui en eût jamais rien dit. Elle demanda à Yassi-Miri si, dans l'entrevue qu'elles venaient d'avoir avec le chef, Couarassi ne lui avait pas dit quelque chose de particulier, comme il lui avait semblé s'en apercevoir. La nourrice ne le nia point.
€ Le chef m'a confié des paroles qui ne doivent entrer que dans les oreilles de la jeune senora, dit-elle en désignant la fille de don Rodriguez.
— Tu peux les répéter devant l'épouse de mon frère, ou garder ton message, car je ne le recevrai pas différemment, répondit Iléléna. »
Yassi-3Iiri reprit alors :
« Voici ce que le chef des Tapuyas dit à la jeune fille ])lanche : Si vous consentez à devenir ma femme, j'obtiendrai de Mocap la liberté de l'autre captive et du petit enfant, et je les ferai reconduire parmi leurs frères. La reine des Tupinambas aura la première place dans ma tribu, elle me sera comme une mère. J'enverrai mes guerriers à la recherche de son fils, et s'ils ne peuvent le ramener, Yassi-Miri deviendra l'épouse du plus adroit de nos chasseurs.
— Ainsi, repartit Iléléna en redoublant ses pleurs, je serais seule sacrifiée au bonheur des autres. C'est un piège tendu à ma générosité, et peut-être, ma sœur, jugez-vous en vous-même qu'il serait de mon devoir d'y consentir; mais je ne me sens pas assez de courage pour m'y résoudre.
— Non-seulement je n'ai point la pensée que vous me supposez, répondit dona Elvire, mais je n'accepterais pas votre dévouement, si la générosité vous égarait à ce point. Vous, noble et chrétienne, vous, la fiancée de don Alonzo de Sylva, entrer dans le harem d'un Indien! Mou cœur se révolte à cette idée. Faisons les plus puissants efforts pour vous soustraire à ce péril, appelons à notre secours l'adresse et la prudence, et n'irritons point par nos mépris celui qui nous tient en son pouvoir. Fléchissons surtout par d'ardentes prières notre Dieu, qui ne veut peut-être que châtier notre orgueil avant de nous accorder notre délivrance. »
La confiance religieuse de cette dame se communiqua à sa jeune compagne, qui tomba aussitôt à genoux, en élevant vers le ciel ses mains suppliantes; elle commençait même à prononcer la formule d'un vœu, lorsque Elvire, dont la piété était plus éclairée, l'arrêta :
« Pourquoi vous imposer des chaînes inutiles, lui ditelle, comme si nous n'avions pas assez de celles de nos péchés ? Dieu, qui nous donne gratuitement le salut, nous accordera la délivrance sans condition, s'il la juge utile au bien de notre âme. Quelle que soit l'issue de cette épreuve, vos devoirs envers lui ne peuvent être
changés. *
Eu parlant ainsi, dona Elvire s'efforçait de paraître calme, pour réconforter le courage de sa belle-sœur ; mais intérieurement elle éprouvait une vive affliction. Elle appela à son secours ce qu'elle avait de présence d'esprit, afin de ne négliger aucun des moyens qu'elle pouvait avoir de conjurer cet orage. Dona Elvire chercha avant tout à pénétrer les intentions de Mocap et à savoir l'effet que produisait sur elle les séduisantes promesses de Couarassi. Mocap hésitait encore. Il lui en CDU tait de renoncer à son plan de vengeance, en rendant la liberté à Tune de ses captives, et consentant à voir l'autre se placer dans un rang supérieur au sien. Elle craignait, en outre, qu'Héléna ne profitât de son influence sur l'esprit du chef de la tribu pour persécuter son ancienne esclave. Sans deviner tous ces motifs, Elvire s'aperçut avec joie que la vieille Tupinambas n'était guère plus flattée qu'elles-mêmes de l'honneur qu'on prétendait lui faire; mais ce en quoi elle se trompait, c'est qu'elle attribuait cette répugnance à un reste d'in-
iS6 térèt pour Héléna, aux reproches secrets de sa conscience; et, dans cette persuasion, elle la pressa avec chaleur de s'opposer aux entreprises de Gouarassi.
€ J'ai entendu dire, continua-t-elle en recourant à une innocente flatterie, que la nation desTupinambas, nation brave, grande, généreuse, se distinguait surtout par sou respect pour le mariage : leurs descendants seraientils moins scrupuleux que leurs ancêtres à cet égard ?
— La fille du chef blanc n'est point mariée, répondit Mocap, Gouarassi s'en est informé tout d'abord. Si je lui disais à présent qu'elle est liée, il verrait bien que mes lèvres sont fausses.
— Ce serait pourtant la vérité, Mocap. Sachez que la jeune fille fut promise par son père à un seigneur portugais, dont elle serait à présent l'épouse, sans les malheurs qui nous sont arrivés. G' est ce qu'on appelle parmi nous être fiancée. Sans être tout à fait le mariage, cet engagement est saint, et tant qu'il subsiste, on ne peut en contracter un autre. Si on entreprenait d'y contraindre ma sœur, le Dieu que nous adorons ne manquerait pas d'en tirer tôt ou tard une vengeance éclatante. Il ferait mourir le gibier, tarir les fontaines, tomber les fruits des arbres, ou il enverrait de terribles maladies sur les hommes et sur les femmes, car c'est un Dieu puissant, tout l'univers lui appartient : il est sage de ne point affronter sa colère. D'ailleurs, Mocap, si nous avons eu des torts envers vous, ne les trouvez -vous pas suffisamment expiés? Mettez un terme à votre ressentiment. Usez des ressources de votre esprit ingénieux pour protéger cette jeune fille dans son innocence et sa vertu. Ce seul service effacera tout le reste. Quelque promesse
qu'on vous fasse ici, vous savez bien que don Rodriguez est plus en état de vous rendre à jamais riciie et puissante quedeux chefs comme Couarassi. »
Ce discours ébranla en partie la vieille Indienne, qui ne se souciait nullement de favoriser le projet du chef. Dona Elvire faisait signe à Héléna de se joindre à elle pour essayer de l'attendrir tout à fait ; mais elle ne put l'obtenir de son orgueil, qui fut plus fort que sa crainte. Sa bouche resta muette, ses genoux ne fléchirent point, ses mains ne purent se serrer dans une attitude sup' pliante ; elle se contenta de verser beaucoup de larmes.
Mocap répondit à Elvire que la fuite pouvait seule les tirer de cet embarras, et qu'elle ne savait où chercher un asile ; qu'on disait, à la vérité, qu'il y avait dans la plaine, du côté du nord, un village habité par des Tupinambas ; mais qu'elle en ignorait le chemin, et n'osait trop se fiera cette tribu, que des Payes chrétiens avaient visitée, et dont ils avaient peut être changé le cœur. Elle désirait attendre, gagner du temps, et trouver quelque prétexte pour retarder de faire à Couarassi une réponse positi ve capable de l'irriter.
Malgré la situation alarmante dans laquelle se trouvent nos deux Portugaises, je dois cesser pour un temps de m'en occuper, afin de parler au lecteur d'un autre personnage, en butte comme elles à la vengeance de l'implacable et despote Mocap, don Aleixo Rodriguez.