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CHAPITRE XV

Souvenirs de gloire7

Les chapitres précédents ont dû jeter assez de jour sur le caractère et les projets d'Arraip, pour confirmer le lecteur dans les soupçons qu'il a sans doute conçus contre lui. Instrument docile des passions haineuses de sa mère, ce jeune Indien s'était engagé par obéissance à travailler à la perte de la famille Rodrigucz, et c'était dans cette intention perfide qu'il s'était attaché à mériter la confiance de son maître, en redoublant de zèle pour son service. Les exigences d'Hélène, son orgueilleux mépris pour un peupl'e misérable, sa dureté, son despotisme, avaient affermi de plus en plus la haine de Mocap et augmenté sa soif de vengeance. Réduire à leur tour sous son autorité ces Portugais si fiers et si superbes, leur rendre humiliation pour humiliation, telle était son idée fixe; et pour la voir se réaliser, elle aurait passé la moitié de ses jours dans la servitude, et supporté avec courage les plus indignes traitements.

Il n'en fut pas ainsi d'Arraip et d'Yassi-Miri. Leurs sentiments, d'abord conformes à ceux de Mocap, reçurent de grandes modifications de la douceur de leurs maîtres, qui, pleins de justice et d'humanité, les rendirent aussi heureux qu'on peut l'être dans l'esclavage. Ils comprirent qu'une civilisation bien entendue est préférable à cette liberté grossière qui rapproche l'existence humaine de celle de la brute dans les forêts, et livrés à eux-mêmes, ils auraient tôt ou tard renoncé à leur pre-

iiiière éducation pour devenir chrétiens; mais ni l'un ni l'autre ne voulurent secouer le joug de Mocap, ni lui refuser leur coopération, même pour des choses que leur cœur n'approuvait pas. On peut juger de leur docilité par le secret avec lequel ils avaient caché leurs relations de famille, et habité ensemble dans la même maison, sans donner lieu de les soupçonner, quoique Mocap fût habile à saisir toutes les occasions d'entretenir leur zèle et de les maintenir dans la règle de conduite qu'elle leur avait tracée dès le commencement. Ses exhortations se renouvelèrent avec encore plus de force lors du départ de don Aleixo. Elle recommanda vivement à son fils de profiter hardiment de toutes les chances que le sort lui offrirait pour conduire le Portugais chez les ïapuyas. Arraïp ne put dissimuler ce que cette perfidie avait de révoltant pour son cœur, mais il promit d'obéir.

On a déjà vu que, dès le commencement du voyage, il avait essayé d'égarer les pas de son maitre, en les détournant de la direction du camp de Bon- Jésus, tentative que déjoua la rencontre d'une patrouille portugaise. Malgré les soupçons que lui manifesta le nègre Diaz, qui commandait cette patrouille, don Aleixo ne pouvait se résoudre à regarder comme un traître un homme jusque-là si fidèle, et auquel il ne connaissait aucun motif de lui vouloir du mal. L'affection qu'il se sentait pour cet esclave, et les bons traitements qu'il lui avait toujours faits, le rassuraient d'ailleurs tellement qu'il eut bientôt oublié ce léger incident du début de leur voyage : aussi n'hésita-t-il point à se confier de nouveau à sa conduite, lorsqu'il partit du camp pour essayer d'accom-

fOO plir le pieux désir d'une mère, de donner la sépullure aux corps de ses enfants. Don Aleixo ayant pris de prudentes mesures, relativenient au convoi de farines destiné pour Nazareth, et chargé un officier expérimenté de son embarquement, s'il n'était pas rendu lui-même au jour et à l'endroit désigné, monta à cheval et se dirigea sur le lieu oii la bataille s'était donnée deux jours auparavant.

Qu'on ne s'étonne pas de la téméraire confiance du Portugais; elle avait sa source dans les sentiments que j'ai déjà expliqués, et dans l'assurance de sa propre supériorité sur un esclave qu'il aurait rougi de craindre : lui, jeune, vaillant, exercé au métier de la guerre, protégé par de bonnes armes, qu'avait-il à redouter d'un seul homme? Il est vrai que, comme guide, Arraïp ne devait pas lui paraître d'une grande ressource, après ce qui s'était passé ; mais don Aleixo comptait sur sa propre intelligence, sur les minutieuses indications qu'il avait reçues, et sur la sagacité naturelle de l'Indien. Arraïp cachait sa duplicité sous un air si ingénu, il veillait sur son maître avec une attention si constante, il lui obéissait avec tant de promptitude, et savait l'intéresser à un tel point, par sa conversation, que la préférence qu'Aleixolui accordait sur ses autres serviteurs s'explique facilement.

A mesure qu'ils avançaient dans leur nouvelle route, les désolations occasionnées par la guerre devenaient plus remarquables. Des sucreries en ruine, des cultures saccagées par les pieds des chevaux, des bestiaux errantsautour des bâtiments détruits par le feu, des femmes, des enfants effrayés fuyant et se cachant à la vue des voyageurs, sans écouler leur appel ni leurs prières : tel était le triste spec-

tacle qui s'offrait à leurs regards. Don Aleixo s'en détournait avec dégoût, tandis que ces paroles se précipitaient sur ses lèvres :

« Se peut-il que des hommes, des chrétiens, se persécutent ainsi d'un bout de la terre à l'autre, parce que les lins se nomment Bataves et les autres Portugais? On s'arrache la vie sans s'être fait aucune injure, sans même se connaître, et cependant ces ennemis, que des raisons inconnues d'eux, pour la plupart, ont rendus tels, renferment peut-être dans leur sein tous les éléments d'une douce et tendre sympathie, qui n'ont besoin que d'une occasion favorable pour se développer. Hélas! les nations qui adorent Dieu dans la même église, qui espèrent le même salut, ne se font-elles pas aussi la guerre? Doiton s'étonner après cela de celle que les hérétiques font au peuple fidèle? »

Don Aleixo, que les réflexions naïves de son esclave amusaient quelquefois, tolérait en lui une certaine liberté dont Arraip usait, mais dont il n'abusait jamais. Le maître ne fut donc pas surpris d'entendre le jeune Brésilien, qui marchait à côté de son cheval, répondre à un raisonnement qu'il n'avait exprimé que pour lui-même.

< Cette terre est bonne, dit Arraïp; c'est pourquoi les îiommes des autres pays se la disputent; tousveulentavoir les bords de la mer, tandis qu'il y a plus loin de belles forêts, de hautes montagnes, des rivières remplies de poissons. S'ils étaient venus paisiblement en demander une part à nos ancêtres, ceux-ci leur auraient répondu : Choisissez, car il y a assez de place pour nous et pour vous. Au lieu de cela, les Portugais ont agi avec violence, massacrant une nation, chassant une autre ; maintenant

qu'ils sont à la place de l'ancien peuple, les Hollandais arrivent pour les traiter comme ils ont traité les premiers maîtres du sol.

— Ce n'est pas pour vous enlever votre pays que les Portugais sont venus, je dois te l'avoir déjà dit; c'est pour travailler au salut de vos âmes, et ils n'ont eu recours aux armes que lorsque votre obstination les y a forcés. Quant aux Hollandais , ce sont de méchants hérétiques qui ne cherchent qu'à s'enrichir à nos dépens.

— Vous dites quelquefois que tous les hommes sont frères : accordez-vous donc ce titre à ceux qui voudraient vous faire mourir de faim à Nazareth?

— Oui, sans doute, puisque ce sont des hommes, et que tous sont les descendants d'Adam et d'Eve, qui furent créés de Dieu. Si tu n'avais pas l'intelligence aussi dure, Arraïp, tu saurais cela depuis longtemps, car le pore Gonzalvo l'a dit souvent en chaire, pour convaincre les Indiens que leurs devoirs religieux ne diffèrent pas des nôtres.

— Vos prêcheurs se moquent de nous, sénor ; mais nous n'ajoutons pas foi à leurs paroles. Arraïp a des yeux ; il a vu les enfants des esclaves noirs naître noirs aussi "bien que leurs pères. Ceux des blancs et des Indiens se ressemblent-ils entre eux? Pas plus que vous et moi. Comment serait-il donc vrai que nous sortions de la même souche?

— Tu sais qu'Héléna est ma sœur; cependant je suis brun, et sa blancheur est éclatante. K'en devines-tu pas la raison ?

— Vous vous exposez souvent à l'air et au soleil ; elle ne sort qu'en litière et le visage caché par un voile.

idô

— Regarde ma poilrine, continua le Portugais en entr'ouvrant SOS vêtements, compare sa couleur à celle (le mes mains et de mon visage : dirail-ou que c'est la même peau?

—Votre poitrine deviendrait bientôt comme vos joues, si vous ne la teniez pas couverte avec tant de soin.

— Comprends-tu maintenant pourquoi, malgré leur commune origine, la couleur des hommes varie selon la position qu'ils occupent sur le globe, les habitudes de leur vie et leur proximité du soleil?

— Maître, Arraïp n'est qu'un pauvre Tupinambasdont la tribu est détruite; il ne sait rien, il ne peut vous répondre ; mais il y a chez les Tapuyas des hommes habiles qui lisent dans l'avenir. Un d'eux, entendant parler du Sauveur,néd'une vierge blanche, répondit : « Si Dieu voulait nous sauver aussi, il ferait naître un autre Jésus d'une vierge indienne, puisqu'il est tout-puissant, et nous n'aurions pas besoin que des étrangers traversassent les mers pour nous instruire.

— Vos devins sont des imposteurs qui vous égarent, répondit don Aleixo d'un ton dédaigneux. Ce ne sont pas eux que vous devez écouter, mais croyez-en plutôt les missionnaires chrétiens qui vont aux dépens de leurs jours vous chercher dans les forêts ténébreuses et dans les déserts éloignés. Si vous compreniez une fois l'importance des choses qu'ils vous enseignent, loin de regretter, comme vous le faites, la prétendue gloire de vos ancêtres, vous remercieriez le ciel, qui vous a privés de vos anciennes possessions pour vous donner à leur place une éternité de bonheur.

— La gloire de nos ancêtres est une vraie et illustre

gloire, repartit le Brésilien avec vivacité. Quand ils s'exposaient nus aux coups de leurs ennemis couverts de fer, n'étaient-ils pas aussi braves que les Portugais qui aiment tant à parler de leur vaillance? Que pouvaient contre vos armures leurs flèches légères? hélas! ils tombaient de toutes parts comme des fruits mûrs, quand les arbres sont secoués par un vent violent; mais néanmoins la mort ne les effrayait pas, ils ne prenaient point la fuite, et, sans la trahison de leurs alliés chrétiens, peutêtre leur cause eût-elle triomphé.

— Ces alliés chrétiens, n'étaient-ce pas des Français?

— Je ne sais. Nos vieillards disent qu'ils avaient appris à nos pères les coutumes guerrières des blancs. Par leurs conseils, les villages indiens furent protégés par des fortifications qui mettaient à l'abri leurs défenseurs, et leur permettaient de décocher leurs flèches avec plus d'avantage. Que firent alors les Portugais? Ils dirent à leurs frères chrétiens : Quittez les Indiens vos alliés; cessez de nous faire la guerre avec eux, et pas un cheveu ne tombera de votre tête. Ils les crurent et se retirèrent d'avec nos peuples. La nation des Tamoyos périt toute entière. Ce qui restait de celle des Tupinambas prit le parti de s'exiler. Us livrèrent aux flammes leurs villages et s'en allèrent avec leurs blessés, leurs vieillards et leurs petits enfants. Sans provisions, sans abris, ne sachant en quel lieu s'établir, exténués de fatigue, de faim et de douleur, ils s'arrêtèrent pour délibérer et chercher un remède à leurs maux. Ce qui les augmentait encore, c'est que la désunion s'était mise entre les chefs des tribus. Aigris par tant de revers, ils se les reprochaient mutuellement. Quelques-uns proposèrent de re-

tourner sur loiirspas, de se soumettre ù leurs vainqueurs et d'accepter d'eux un asile où il leur fût permis d'habiter en paix. Un chef, que son grand âge rendait vénérable entre tous, se leva dans le conseil , et leur dit:

« 0! Tupinambas dégénérés! êtes-vous véritablement les fils de ce peuple célèbre qui régna si longtemps dans les lieux envahis aujourd'hui par d'odieux étrangers? Descendez-vous de cette nation guerrière avec laquelle l'homme de feu conquit les bords fertiles du Réconcavo , et dont le nom seul mettait en fuite les autres nations? Dépouillés de votre ancienne gloire , il ne vous reste que votre liberté, et vous consentiriez à la perdre ! Allez donc pleurer aux genoux de vos oppresseurs. Dans le besoin qu'ils ont de bras pour cultiver les terres qu'ils viennent de vous ravir, ils ne manqueront pas de vous prodiguer les promesses, comme ils ont déjà fait. A les entendre, c'est par affection pour nous qu'ils sont venus , c'est pour nous éclairer, pour nous rendre bons et sages; mais ils mentent, vous le savez. L'esclavage, le mépris et la mort sont tout ce que vous devez attendre d'eux et de tous les hommes blancs, car tous sont nos ennemis. Fuyons-les donc à jamais. La terre est vaste : partout elle reçoit la semence qu'on lui confie , partout elle porte des arbres dont le feuillage nous abrite, dont les fruits nous nourrissent; et les eaux pures ne nous manqueront pas. Oublions seulement les superfl uités que de perfides tyrans avaient répandues parmi nous pour nous vaincre plus aisément, ces vêtements commodes, ces ustensiles ingénieux , cette liqueur traîtresse auxquels ils nous ont accoutumés et que nos pères ne connaissaient point. Reprenons nos anciennes mœurs; leur rudesse est préférable à

la servi liido. Marchons, marchons tant que nos jambes pourront nous porter, ne nous arrêtons que lorsque nous serons assez loin pour n'entendre jamais la voix d'un homme blanc , pour que le nom de nos ennemis ne puisse parvenir jusqu'à nous.

— Vraiment, Âriaïp, tu m'ctonnes, dit le Portugais en s'arrétant. Voilà une fort belle harangue ; mais comment sais-tii qu'elle a été prononcée par unTupinambas, et dans la circonstance que tu me rapportes? Vous n'avez point comme nous d'histoires écrites.

— Il est vrai, maître, mais nous avons une mémoire dans laquelle chaque fils retient ce qu'il a appris de son père. Il n'est aucun de nous qui n'ait entendu raconter bien des fois le récit que je viens de vous faire. Il se chante dans les festins de chasse, et on l'appelle la chanson de Japy-Ouassou , du nom de ce chef vénérable, qui empêcha son peuple de retourner vers les Portugais.

— Ainsi son éloquence obtint un plein succès?

— Oui, elle ranima le courage des plus abattus, et tous, s' écriant à la foisqu'il fallait poursuivre leur voyagCj déclarèrent maudit quiconque proposerait de faire alliance avec les blancs. Ils campèrent quelque temps dans une forêt, qui n'avait pour habitants que les jaguars et les tigres, afin de donner à leurs malades le loisir de se reposer et de reprendre des forces, puis ils se remirent en chemin pour chercher un meilleur établissement. Leurs longues colonnes , composées de personnes de tout sexe et de tout âge , traversèrent des pays habités par diverses nations qui les regardaient passer avec étonnement. Quelques peuplades effrayées de leur nombre , et les prenant pour des guerriers envahisseurs,

s'armèrent pour leur disputer le passage, mais les Tupinambas n'y répondirent que par des paroles de paix. — '< 11 est vrai , dirent-ils, qu'expulsés violemment du pays de nos pères, nous cherchons une autre patrie , et que nous sommes assez forts pour la choisira notre convenance. Cependant vous n'avez rien à craindre de nous, nous ne voulons dépouiller personne. Il y a beaucoup de terrains inhabités, c'est sur l'un d'eux que nous construirons nos villages, ï — Après une longue marche, ils atteignirent enfin une rivière si large qu'en certains endroits on ne voit pas la rive opposée, et que de nombreuses villes la divisent en canaux navigables. La grande fertilité des terres qu'elle arrose engagea les exilés à s'y établir, et ils purent s'y fixer sans blesser les droits de beaucoup de nations qui y vivent, tant cette contrée est vaste et abondante en aliments délicieux. Ils célébrèrent leur arrivée par une fête. Leur multitude ne peut être comparée qu'à celle des abeilles. Lorsque la boisson préparée par les femmes de chaque tribu les eut enivrés, des querelles survinrent, le désordre devint d'autant plus grave , que la voix des chefs ne pouvait se faire entendre au milieu de tant de personnes rassemblées. Ce ne fut que le lendemain que la tranquillité se rétablit. Japy-Ouassou en profita pour donner encore à ses frères un bon conseil ; il leur parla ainsi : « Vous m'avez déjà écouté une fois, faites-le encore, si vous êtes sages, car c'est votre intérêt seul qui m'inspire, étant trop vieux pour me soucier beaucoup de mon avenir. Votre nation est nombreuse, elle a plusieurs chefs; mais s'ils restent ensemble, tout ira mal. Il y en aura toujours quelquesuns qui voudront dominer les autres. Un seul vaudrait

mieux , mais le fardeau serait trop lourd pour lui. Imitez le peuple des abeilles : quand la ruche est trop'pleine, l'essaim s'en va. Que chaque chef choisisse un emplacement pour sa tribu , soit en remontant le fleuve, soit en le descendant, soit sur le bord de quelqu'une des rivières qui s'y précipitent : car ce beau pays est arrosé de toutes parts, et je ne vis jamais de plus riches ombrages que ceux de ses forêts. Où que vous alliez, frères, vous trouverez la vie douce et facile. Je vous exhorte toutefois, si mon conseil vous agrée, à conserver, en quelque lieu que ce soit , le souvenir de vos malheurs et de votre origine. N'oubliez jamais que les Tupiuambas sont frères. Honte à celui qui négligerait de raconter à ses enfants notre douloureuse histoire et les temps glorieux qui l'ont précédée! » — Ce fut ainsi que les tribus se dispersèrent. Fidèles aux recommandations du vénérable chef, elles eurent grand soin de perpétuer le souvenir de leur race. Il y a même entre les Tupiuambas des signes secrets au moyen desquels ils se reconnaissent, mais que les Payes et les chefs âgés ne révèlent pas volontiers à la jeunesse étourdie.

Arraïp n'avait entrepris celte longue narration que pour s'emparer de l'attention du Portugais, et l'empêcher de s'apercevoir qu'il l'emmenait fort loin des colonies j mais ce sujet national l'entraîna tellement luijnême, qu'il finit par marcher au hasard, sans faireattention aux signes par lesquels il s'était dirigé jusque-là.

Les expressions que je lui prête, faute de pouvoir traduire fidèlement son langage, ne sauraient approcher de l'éloquence sauvage de ses propres discours, quoique l'idiome mélangé dont il était contraint de se servir leur

en fît perdre une partie. Don Aleixo avait peine à reconnaître dans cejeune homme fier et enthousiaste, racontant avec feu les infortunes de ses ancêtres, et leur héroïque résolution de tout souffrir plutôt que de perdre leur liberté, il avait peine à reconnaître, dis-je, l'esclave soumis, silencieux, simple et naïf, presque stupide, qu'il croyait avoir dans Arraïp.

Cependant, en dépit de l'intérêt qui s'était emparé de son esprit, don Aleixo ne perdait pas entièrement de vue le but de son voyage; il témoigna plusieurs fois à son compagnon son étonnement de ne rencontrer aucun des indices qu'on lui avait annoncés.

— La bataille s'est livrée à peu de distance d'un ermitage, lui dit-il, tellementqueje suis chargé de m'entendre avec l'anachorète au sujet de la sépulture des corps de mes parents, et que c'est lui qui conduira mes pas sur le lieu funeste oîi ils ont trouvé la mort; comment se faitil que nous n'apercevions pas encore cet ermitage, car l'heure me parait avancée?

Il voulut consulter sa montre, elle était arrêtée. Celte circonstance enhardit l'Indien qui prétendit que l'impatience que son maître avait d'arriver lui faisait trouver la route longue, et que l'ombre des bois obscurcissait l'éclat du soleil. Puis il continuait d'amuser le Portugais par le récit de légendes indiennes ou par des chants guerriers, s'enfonçant toujours davantage dans la noire forêt qui occupe l'intérieur du Brésil. Un marais les ayant forcés de prendre une autre direction, ils gravirent le sommet d'une colline, où les arbres, éclaircis par un récent ouragan, embarrassaient le sol de leurs troncs renversés. De là les yeux découvraient un assez vaste

horizon, et don Alcixo reconnut avec effroi que le soleil paraissait prêt à quitler la terre:

«Présomptueux esclave, s'écria-t-il en fronçant les sourcils, pour la seconde fois m'as-tu donc égaré? dirastu maintenant que c'est mon impatience qui me trompe? Voici la nuit, et je n'aperçois aucun asile. Comment nous préserver des bêtes féroces?

— Ariaïp a trop discouru, répliqua l'Indien en affectant un air de confusion, le souvenir de ses pères s'est emparé de son esprit; mais il saura bien [empêcher les bêtes de nuire à sou maître, il leur donnera plutôt sa cbair à manger.

— Quelles provisions avons-nous nous-mêmes pour apaiser noire faim, après une si longue marche? »

Arraïp regarda autour de lui et au dessus de sa tête et montra du doigt des fruits éclatants, suspendus à des branches à une hauteur considérable. Le Portugais reprit en secouant la le te :

« Ils sont bons, et je les crois mûrs; mais pour s'en emparer, il faudrait avoir l'agilité d'un singe ou les ailes d'un oiseau.

L'esclave sourit, et une minute après il grimpait le long d'une tige droite et élevée, balancé avec elle par le vent, comme une fourmi sur un roseau flexible, au grand effroi de don Aleixo, qui s'attendait à le voir précipiter de celte hauteur. lien descendit cependantsans accident, avec une provision abondante d'excellents fruits qui apaisèrent leur faim. Arraïp s'occupa avec le même zèle de préparer le coucher de son maître, visitant avec soin le terrain pour s'assurer qu'il ne recelait point de reptiles et allumant un grand feu dont l'éclat devait éloigner les

bètes féroces. Tout étant prêt, il invita don Aleixo à &c livrer paisiblement au sommeil, pendant qu'il veillerait à sa sûreté. Don Aleixo en avait un pressant besoin; mais, conseillé par la prudence qui lui représentait la nécessité de ne confier qu'à lui-même un soin si important, il se proposa de tenir ses yeux ouverts toute la nuit. Sans se défier delà foi de l'Indien, il craignait que la fatigue ne le fit tomber malgré lui dans le sommeil, et ne les livrât tous deux sans défense aux divers périls qui les menaçaient. Pendant les premières heures il lutta victorieusement contre les atteintes de ce besoin impérieux auquel il est si difficile de résister; mais ensuite il eut beau s'entourer de tous les souvenirs inquiets qui écartent si souvent le repos de notre couche, la nature épuisée succomba, et don Aleixo demeura complètement à la merci du fils do Mocap.

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