‹ Les Portugais d'AmériqueChapitre 15 sur 26 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Une république.

Le réveil de don Aleixo fut rude et désastreux. Arraïp n'était plus là ; une bande d'hommes noirs, formidablement armés, entourait le voyageur et le chargeait déjà de liens. Don Aleixo, ne pouvant faire aucune résistance, demanda la raison de ce traitement, et comment il avait pu le mériter de personnes qu'il n'avait jamais vues.

«Tu es blanc et nous sommes noirs, lui répondit le chef, ne sais-tu pas qu'il y a guerre entre la couleur et la DÔtre? échappéheureusement à votre tyrannie, l'Africain prend sa revanche quand il en trouve l'occasion. Tu vas nous suivre dans notre glorieuse république.

Don Aleixo comprit qu'il se trouvait au pouvoir des Palmarésiens.

On a déjà dit quelques mots de cette association de nègres qui profitèrent des désordres inséparables de la guerre, pour s'enfuir de chez leurs maîtres et se remettre eu liberté. Ils se réfugièrent dans une vaste forêt de palmiers qui croissaient dans l'intérieur de celle province, d'où leur vint le nom de Palmarésiens. Depuis longtemps cette forêt, d'un abord difficile et dangereux, servait de retraite à quelques esclaves marrons qui furent comme le noyau de cette république; mais elle s'était si rapidement accrue depuis l'invasion des Hollandais, qu'elle ne se composait point alors de moins de trente mille âmes. Poursuivis sans relâche par les Portugais, qui ne voyaient en eux que des esclaves rebelles, les Palmarésiens les

haïssaient aussi plus que tous les autres et ne manquaient pas de réduire à l'esclavage tous ceux dont ils pouvaient s'emparer. Us pillaient leurs habitations écartées, et enlevaient aux femmes portugaises leurs bijoux les plus précieux, pour en parer leurs noires compagnes.

Don Aleixo, convaincu que son malheur était sans remède, et qu'il n'avait pour le moment aucun moyen de s'y soustraire, s'efforça de le supporter en homme et eu chrétien. Il eut d'abord la pensée qu'Arraïp, par suite d'une infâme trahison, l'avait livré aux nègres, et que c'était dans ce dessein qu'il l'avait amené dans cette solitude; mais il apprit ensuite que les Palmarésiens n'avaient même pas vu le Tupinambas, que c'était par hasard qu'ils avaient rencontré don Aleixo endormi seul auprès d'un hrasier éteint. Il en conclut que l'Indien avait profilé de cette occasion pour retourner vers les siens en abandonnant son maître. Le chef des noirs l'interrogea avec un air hautain sur son nom, son rang et le dessein qui l'avait conduit si loin des villes.

« De quel droit ra'adressez-vousces questions? répondit le Portugais indigné, et que gagnerai-je à satisfaire votre eu riosi té? Qu'il vous suffise de savoir que je suis gentilhomme, eten état de me racheter par une bonne rançon.

— Une rançon? répéta le nègre en hochant la tète, les Palmarésiens n'ont pas coutume de s'en contenter. Us savent où trouver sans cela l'or et les marchandises dont ils ont besoin. La république en décidera. »

Au bout de deux heures de marche, on s'arrêta pour déjeuner, et le prisonnier reçut une part de la nourriture grossière que les noirs porlaientavec eux. Don Aleixo se flattait de rencontrer quelqu'un des nombreux déta-

chements que 3Iathias d'Albuquerque envoyait parcourir la campagne, soit contre les Hollandais, soit contre les Palmarésiens, ce qui lui aurait probablement procuré la liberté. Mais la Providence ne le permit pas; et d'ailleurs, il s'aperçut que les noirs étaient sur leurs gardes. Ils n'étaient sortis des limites de leur forêt que pour se procurer de l'eau, dont leur territoire n'était pas suffisamment pourvu ; ils y rentrèrent dès qu'ils en eurent rempli leurs énormes calebasses, sans avoir été inquiétés dans leur course.

Avant de s'engager dans les sentiers ténébreux de la forêt, les noirs couvrirent d'un bandeau les yeux de leur prisonnier, précaution superflue, toutefois, car, à l'exception des Indiens, auxquels l'babitude de vivre dans les bois donne, pour s'y reconnaître, une sagacité presque merveilleuse, tout autre voyageur n'aurait pu se diriger sans boussole dans cet immense labyrinthe. Non-seulement les arbres croissaient fort près les uns des autres, mais i's étaient unis par de nombreuses lianes, qui, jetant capricieusement leurs tiges flexibles comme les cordages d'un navire, tantôt se croisaient en treillis, tantôt grimpaient de branche en branche jusqu'au sommet des plus grands arbres, dont elles épaississaient encore les ombres ténébreuses. Les Palmarésiens, qui considéraient ces obstacles comme autant de fortifications d'où dépendait leur sûreté, se gardaient bien de se frayer des chemins plus commodes. Ils préféraient s'envelopper de détours sinueux, dans lesquels ils s'égaraient quelquefois euxmêmes, que de détruire leurs palissades naturelles.

Ce bruit confus qui annonce le voisinage d'u ne ville ou d'une grande bourgade, avertit le Portugais qu'il appro-

chaitdu terme tle son voyage. On le débarrassa enûn de son bandeau, et il se vit dans une rue si longue qu'il en distinguait à peine l'extrémité, bordée des deux côtés de buttes serrées, qui annonçaient une grande population. 11 ne tarda pas à se voir entouré de femmes et d'enfants sautant, dansant, l'insulte à la bouche, et poussant des cris de joie à la vue d'un blanc fait prisonnier. Un personnage, chargé probablement de la police, sortit d'une des huttes, écarta à cou ps de fouet cette populace bruyante, etconduisitAleixodans une cabane où il fut renfermé seul.

Cette Mocambos, ou bourgade, se composait de trois rues d'une derai-lieue de longueur chacune, et contenait environ six mille âmes. Elle était la plus vaste de la république de Palmarès ; les autres villages étaient moins grands; il y avait, en outre, beaucoup d'habitations éparses dans les terrains défrichés. Quoique cette république ne fût guères qu'un rassemblement de brigands, ses membres, comme tous ceux qui veulent jouir d'une existence assurée, comprirent de bonne heure la nécessité de se soumettre à une discipline invariable. L'égalité la plus parfaite y fut établie, et les esclaves qui abandonnaient les colonies pour venir se joindre à leurs frères, jouissaient aussitôt des droits de citoyen. Une milice permanente protégeait la sûreté commune et faisait des excursions pour procurer à la république, par force ou pav adresse, les choses dont elle manquait.

C'est une vérité incontestable, et que Texpérience a maintes fois confirmée, que ce besoin de l'ordre qui se fait sentir au milieu même du désordre. Une société quelconque ne peut s'établir sans s'imposer des règles de justice. Isolés, les liommess'aftranchissentvolontiersdu joug des

iois et de la religion 5 réunis, ils ne peuvent se passer ni de, l'une ni de l'autre. Les Palmarésiens avaient aussi un culte. Ce n'était, il est vrai, qu'un mélange impie de christianisme et d'idolâtrie grossière, quoiqu'ils eussent depuis peu au milieu d'eux un missionnaire qui travaillait à les éclairer. Avant son arrivée, ils avaient déjà senti le besoin d'unecroyance. Pourquoi l'iiommesecourbe-t-il partout sous une double souveraineté ? On conçoit la nécessité des lois humaines; mais les lois divines, qui les impose?

Des voyageurs ont prétendu que les indigènes du Brésil vivent et meurent sans aucune espèce de religion ; cependant leurs propres relations démentent cette assertion calomnieuse. Qu'est-ce que la religion, sinon une reconnaissance de l'iraniorlalilé de l'âme? Les Brésiliens ont des opinions qui l'établissent, telles que l'oiseau nommé par eux le messager des âmes, parce qu'ils le croient chargé de leur transmettre, par ses chants, les ordres de leurs parents morts ; ils l'écoutentavec une émotion extraordinaire, et ils prennent quelquefois, après l'avoir entendu, des résolutions qui ne le sont pas moins. Ces devins, qu'ils supposent en relation avec des puissances surnaturelles, ne sont-ils pas une autre preuve qu'ils admettent l'existence d'un ordre de choses invisible?

Comment douter de la réalité d'une croyance si parfaitement d'accord avec l'esprit humain, quoiqu'il ne puisse la fonder sur aucun témoignage matériel? Nul peuple, si sauvage qu'il soit, n'a voulu se contenter de cette vie. En vain la destruction frappe journellement leurs regards, tous comptent sur cette double et mystérieuse existence que la foi nous promet. Ces réflexions sont sérieuses, on ne saurait trop s'y appesantir. Je ne

connais rien de plus propre à nous affermir dans nos espérances chrétiennes que celte adliésion unanime de tous les habitants de la terre à la même vérité.

Les prisonniers destinés à l'esclavage étaient répartis entre les citoyens de la république nègre, selon le besoin que chacun en avait, et lorsque plusieurs y avaient droit, le sort en décidait. Don Aleixo fut destiné au service d'une négresse dont les trois fils avaient été tués récemment dans une rencontre avec les Portugais, et qui, par suite de ce malheur, se trouvait réduite à cultiver ellemême ses champs de maïs, aidée seulement par une jeune fille à peine sortie de l'enfance.

Don Aleixo ne pouvait tomber dans une condition plus misérable, non-seulement parce qu'il était peu fait à un travail rude et grossier, mais parce qu'il allait dépendre d'une méchante femme, aigrie par un long esclavage, et qui se plaisait à se venger sur tous les blancs des maux que quelques-uns d'entre eux lui avaient fait souffrir dans sa jeunesse. Il n'eut besoin que de la voir pour pressentir sa triste destinée, tant la dureté de son âme était empreinte sur son visage.

Assise devant un miroir, qui provenait évidemment du pillage de quelque riche habitation, elle se faisait coiffer par sa jeune servante d'un mouchoir du plus beau rouge qu'aient fabriqué les ouvriers de l'Inde orientale. Non loin d'elle cuisait dans un plat, soigneusement couvert, une pièce de gibier qu'elle surveillait avec une complaisance gastronomique. Son intérieur propre et bien ordonné, annonçait une certaine aisance. Elle passait pour être riche et avare. L'un des noirs qui conduisaient don Aleixo dit à celte femme :

« Réjoiiissoz-vons, Zama, la république vous accorde ce prisonnier pour vous dédommager de la perte de vos fils, morts à son service.

— La république est bien généreuse 1 répondit ironiquement l'Africaine. A la place de trois hommes vigoureux et endurcis au travail, elle me donne un de ces pâles colons qui ne savent que manger et dormir! Six personnages comme celui-là ne remplaceraient pas mes fils.

— Nous le savons comme vous, Zama ; mais le chasseur-ne choisit pas son gibier, il le prend comme il le trouve. On fait de même à la guerre. Au surplus, si l'esclave ne vous convient pas, on lui donnera un maître moins difficile.

— Non, qu'il demeure, à défaut de force, peut-être possède-t-il, comme tous ces sénors efféminés, des connaissances qui ne me seront pas inutiles. »

Les nègres se retirèrent en riant, et la négresse, ayant examiné fort attentivement l'édifice de sa coiffure, y trouva des défauts qu'elle signala durement à sa jeune suivante en lui appliquant un soufflet. La pauvre enfant se remit à l'ouvrage sans se plaindre, mais les larmes qui coulèrent silencieusement sur ses joues, prouvèrent assez qu'elle n'était point insensible à ce traitement. Zama, s'adressant alors à don Aleixo lui demanda comment il se nommait.

« Comme il vous plaira, lui répondit-il. Le nom de mon père ne convient qu'à un noble et libre Portugais, je ne dois point le porter dans l'esclavage.

— Yoilà bien leur orgueil, reprit Zama avec emphase. Un noble Portugais 1 Apprends cependant que je suis plus noble que toi, oui, et d'une noblesse plus élevée, car tu

Comme il vous phirajui pépondit^il.le nom dernun père ne eonviont qii a un noble ei libre portugais

n'os après tout que le serviteur de ton roi, et je suis dans mon pays la fille du mien.

— Cela se peut, repartit fi'oidement le Portugais. Nous savons qu'il y a en Afrique tel souverain dont le royaume n'égale point en étendue les domaines d'un seul colon.

— Qu'importe la grandeur du royaume? C'est l'autorité qui fait tout. D'un mot mon père pouvait faire tomber la tête de ses sujets ; ils ne lui parlaient qu'à genoux, le front dans la poussière, et j'étais comme lui l'objet de leurs respects.

— Les monarques chrétiens ne seraient pas obéis, s'ils avilissaient ainsi leurs peuples ; mais vous qui affectez un si grand despotisme, comment osez-vous nous reprocher notre orgueil? Nous n'exigeons pas de nos esclaves qu'ils se traînent à nos genoux.

— Vous faites pis mille fois en trafiquant de leur liberté.

— Nesont-ce pas les rois nègres eux-mêmes qui approvisionnent les marchés d'esclaves? peut-être en étesvous un exemple. Comment la fille d'un prince africain se trouve-t-elle dans le Brésil?

— Si les rois de mon pays vendent des hommes, c'est que les blancs les y excitent. Mon père, attaqué par le chef d'une nation ennemie, fut tué dans le combat, sa famille fut faite prisonnière de guerre et vendue ensuite. Emmenée au Brésil, j'appartins à un maître qui m'accabla d'humiliations et de durs traitements. Condamnée au travail que je haïssais, battue pour la moindre faute, on révolta surtout mon orgueil en me donnant pour femme à un ennemi de ma nation, à un homme de néant qui n'aurait pas osé me regarder en Afrique. Lrs

années eurent beau s'écouler, le ressentiment ne vieillissait point dans mon âme. Aussi, lorsque j'eus appris que des noirs, réfugiés dans la vaste forêt des palmiers, y avaient fondé une république, où ils recevaient les malheureux esclaves sous leur protection , je méditai secrètement ma délivrance. Celui auquel je suis liée est un lâche qui supporte sans chagrin la servitude, je l'y abandonnai, et emmenant avec moi mes trois fils, nous parvînmes à gagner les bois, bravant les attaques des serpents et des bêtes féroces, ne marchant que dans les ténèbres et par des routes inconnues. Nous souffrîmes de grands maux, mais l'espoir de la liberté nous soutenait. Cependant il est si difficile de pénétrer dans cette forêt, que nous serions peut-être morts tous les quatre avant de parvenir jusqu'ici, sans la rencontre que nous fîmes d'autres esclaves qu'un dessein semblable au nôtre y amenait. Nous arrivâmes enfin.

— Frères, dis-je aux Palmarésiens, je ne suis qu'une femme déjà vieille, usée par le travail et le chagrin ; mais je vous amène trois vigoureux garçons , recevez-moi pour l'amour d'eux.

« On n'eut garde de mépriser un pareil présent; car mes fils, quoique le plus âgé eût à peine quinze ans, montraient déjà une force, un courage et une fierté digne s deleur mère. Les chefs de la république me demandèrent quelle portion de terre j'exigeais pour moi et mes fils.

— Autant que nous en pourrons cultiver, répondis-je, car je suppose que la terre ne vous manque pas.

— Non, le terrain inculte nous abonde, mais il y a beaucoup à faire pour le mettre en valeur, les bras s'y lassent.

— Les nôtres sont infatigables. Après avoir travaillé si

longtemps pour un maître, Zama ne perdra pas courage lorsqu'il s'agit de ses propres intérêts.

« Effectivement, en moins de deux années nos champs se couvrirent d'une abondante moisson. Nous recueillîmes deux fois plus de mais que nous ne pouvions en coDsoramer, de sorte que les paresseux qui en manquaient vinrent nous offrir, en échange, de l'or, des étoffes et des meubles qu'ils se procuraient à main armée dans les riches habitations.

— Ils eussent mieux fait d'imiter votre vie laborieuse, observa don Aleixo, une existence qui se soutient par le travail étant infiniment plus honorable que celle qu'oQ doit à la rapine.

— Ce qu'on prend à son ennemi est toujours un bien légitime, repartit durement la négresse, et les chrétiens, malgré leurs belles maximes, ne se ménagent pas mieux entre eux , lorsqu'ils se font la guerre. Mes fils ne se sont pas contentés de semer et de recueillir; dès qu'ils ont été en âge de prendre les armes , ils m'ont laissée dans notre hutte et sont devenus la terreur des blancs. Je n'avais plus besoin de vendre du maïs pour me procurer des mouchoirs rouges, des colliers et des boucles d'oreilles d'or, mes fils ne m'en laissaient pas manquer, et quant à nos champs, ils étaient devenus si fertiles, qu'il suffisait de les remuer légèiement pour les voir se couvrir de moissons.

« Un jour que mes fils étaient partis ensemble pour une expédition , ils ne revinrent que deux. Un peu plus tard l'aîné m'apporta le corps de son frère, pour que je lui donnasse la sépulture. Lui-même était grièvement blessé, il languit quelques semaines, et Zama u'eutplus d'enfants. »

Page 1