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CHAPITRE XVII

La servante de Zama.

La négresse avait fait ce récit d'un ton chagrin, mais sans répandre une larme, ce qui attestait son peu de sensibilité, car quelle est la mère qui puisse raconter la perte récente de toute sa famille sans que ses yeux se couvrent de pleurs? Témoin de cette dureté, don Aleixo, qui avait d'abord espéré de trouver dans cette femme quelque sympathie pour ses malheurs , cessa dès ce moment d'en attendre aucune. Malgré Tespèce de confidence qu'elle venait de lui faire de ses disgrâces, Zama n'était en effet nullement disposée à adoucir le sort de son esclave. Orgueilleuse de son origine et de ses fils, elle aimait à s'en prévaloir, et à paraître supérieure à ceux qui l'entouraient. Elle haïssait profondément les Portugais , et prenait plaisir à se venger sur tous indistinctement des injures qu'elle avait reçues de son maître.

Tandis qu'elle se nourrissait avec délices d'un gibier délicat, ses deux esclaves durent se contenter d'une bouillie de farine de maïs grossièrement broyée, que don Aleixo, accoutumé à une nourriture choisie , n'aurait pu peut-être avaler, sans la fatigue et le jeune qu'il venait de subir. Après son repas, la vieille négresse se fit allumer un cigare, et s'étendit mollement sur sa natte, en essayant d'imiter les manières indolentes des dames des colonies. Elle donna ensuite cet ordre à son nouveau serviteur :

« Esclave, écoute-moi : la récolte du maïs approche,

et jusqu'à celte époque, la terre n'exige plus de travail ; mais comme mes cliaraps sont éloignés, ils sont fort exposés au pillage des singes. Arme-toi d'un bâton et va faire bonne garde toutle jourconlreces méchantes bêtes, ma servante Mirza te montrera le chemin. »

On concevra aisément le dépit et l'indignation du Portugais qui recevaitcet ordre de la bouche d'une vieille esclave révoltée. Il fut un moment tenté de se révolter lui-même , et de se refuser à des fonctions qu'il regardait comme indignes de lui; mais il n'eut pas besoin de longues réflexions pour se convaincre que cette mégère ne manquerait pas d'être soutenue contre lui , et que lutter contre son sort, c'était s'exposer à des traitements encore plus indignes. Non-seulement il prit le parti d'obéir, mais il empêcha soigneusement sa colère de se manifester, pour ne pas augmenter le triomphe de cette méchante femme, dont l'œil malin semblait épier les souffrances secrètes de son fier captif.

Mirza, chargée de lui faire connaître les possessions de leur commune maîtresse , avait une de ces physionomies intéressantes qui préviennent à la première vue. Elle regardait son compagnon de servitude d'un air à la fois si timide et si triste qu'il désira de la mieux connaitre.

c Mon enfant, lui dit-il, votre condition me parait trop dure pour croire que vous l'occupiez volontairement. Zama est-elle votre parente? Ou bien avez-vous été placée près d'elle par votre mère?

— Je suis esclave comme vous, répondit-elle.

— Vous m'étonnez. Je croyais que les Palmarésiensne 'faisaient point d'esclaves de leur couleur. Vos parenis n'habitent donc point cette république?

— Je n'ai de parents ni ici , ni ailleurs, je n'avais dans le monde qu'une seule amie... et je l'ai perdue ! >

En disant cela , elle se mit à pleurer. « Elle est morte?

— Eh I non... Je l'espère du moins. Elle demeure dans une ville qu'on appelle Olinda. Vous êtes Portugais, vous me donnerez peut-être de ses nouvelles, puisqu'ellemême est Portugaise. Oh ! si vous la connaissez, parlezmoi de dona Thérésa de 3Iolis.

— Je n'ai jamais vu cette dame , quoique j'aie souvent entendu citer son nom avec éloge-, mais Olinda n'a plus d'habitants, les Hollandais ont détruit cette ville.

— Ah ! que m'apprenez-vous! on a donc fait périr ma bienfaitrice! Mirza est désormais seule au monde! Pourquoi l'ai-je quittée? Je serais morte avec elle.

— Je ne vous dis pas qu'elle soit morte, reprit don Aleixo, touché de sa douleur, consolez-vous; il y a lieu d'espérer au contraire, qu'ainsi que la majeure partie des habitants d'Olinda, elle a abandonné cette ville pour se réfugier auprès de don Mathias d'Albuquerque. Cependant puisque vous appartenez à cette dame et que vous lui paraissez si attachée, comment vous trouvezvous ici? Les Palraarésiens vous auraient-ils enlevée? »

La jeune fille se couvrit le visage de ses deux mains et répondit avec confusion :

« Hélas! non, c'est moi, moi seule qui ai fait mon malheur... Sachez d'abord comment le bon Dieu me plaça sur le chemin de cette excellente dame afin de me sauver la vie. Elle me rencontra sur le bord d'une rivière, où l'on m'avait exposée aux crocodiles, lorsque je ne faisais que de naître. Ses femmes lui conseillèrent

de passer outre, et de ne point se charger d'une enfant qui était comme morte , faute d'avoir reçu les premiers soins. Ce n'est après tout, ajoutèrent-elles, qu'une petite négrillonne. Dona Tliérésa leur répondit :

— Toutes créatures, quelle que soit leur couleur, sont les créatures de Dieu, toutes sont protégées par sa Providence et appelées au salut par Jésus-Christ. En mettant celle-ci sur mon chemin, il a voulu sans doute se servir de moi pour lui conserver la vie, je me garderai bien de lui désobéir. Qu'on me cherche une nourrice.

« Une femme blanche se présenta pour remplir cet office, je fus confiée à ses soins, elle me nourrit dans une des maisons de campagnes de dona Thérésa, qu'elle habitait une partie de l'année. Ma nourrice mourut ; ses soins ne m'étant plus nécessaires, on ne m'en donna point une autre, et ce fut ma bienfaitrice elle-même qui m'éleva. Ne connaissant, ne chérissant qu'elle, je l'appelai ma mère, elle ne s'en offensa point et finit par m'aimer autant que si elle m'avait donné le jour. Ses parents l'en blâmèrent, ils lui reprochèrent de se dégrader en montrant une telle affection à une enfant qui était sans doute d'une race d'esclaves, et qui aurait infailliblement en grandissant tous les défauts qu'on remarque chez les nègres.

— Ces défauts, répondait-elle, sont le fruit de l'ignorance et du malheur, une bonne éducation en préservera, je l'espère, ma protégée.

< Elle n'épargna rien pour me rendre ce qu'elle souhaitaitque je devinsse, et apparemment que son attente ne fut pas trompée, puisque son goût pour moi ne fit qu'augmenter avec le temps. Libre dans ses volontés.

elle put les suivre sans manquer à aucun de ses devoir»; mais sans se soucier beaucoup de ceux qui la désapprouvaient, elle s'ennuya d'être l'objet de leurs critiques et se retira peu à peu du monde pour vivre davantage avec moi à la campagne. Je me croyais toujours sa fille, erreur dont elle avait défendu que personne me tirât, 3e réservant de le faire elle-même lorsqu'elle le jugerait à propos.

« Toute enfant encore, je lui demandai un jour pourquoi je n'étais pas blanche comme elle, ou pourquoi elle n'était pas noire comme moi. Dona Thérésa réfléchit un instant, partagée entre le désir de ne point blesser la vérité et celui de m'épargner une grande douleur. Enfin elle me dit que la nature était pleine de bisarreries qu'on ne pouvait attribuer qu'à la volonté du Seigneur.

— Regardez cette poule, continua-t-ello, ses petits sont de couleurs variées, quoiqu'elle ait le plumage blanc; en voilà de gris, de noirs, de dorés : cela ne les empêche pas d'aimer et de suivre leur mère qui, de son côté, les soigne tous également.

« Contente de cette explication, je n'en demandai pas davantage, mais mon ignorance ne pouvait durer. Quelque défense qu'on eût faite aux esclaves noires de rhabitation, jalouses de mon bonheur, elles brûlaient de le détruire et de m'humilier. Me voyant un jour seule à la portée de leur voix, elles se dirent l'une à l'autre, de manière à ce que je ne perdisse pas un mot de leur entretien :

— Cette petite Mirza, si fière et si élégante, se croit véritablement la fille de notre maîtresse, elle s'imagine

2i7 être du même sang. Elle ne s'est donc jamais regaidée dans un miroir? Qu'elle y jette altentivcment les yeux, elle verra que c'est à nous qu'elle ressemble. Il est certain que sa mère n'était qu'une esclave aussi bien que nous, et que de plus c'était une très méchante femme, puisqu'elle donnait ses enfants aux crocodiles.

« Surprise et indignée de ces paroles, je courus aussitôt les rapporter à dona Thérésa qui ne put éviter plus longtemps de me révéler ce qu'elle savait de ma naissance. Ce fut en vain qu'elle accompagna cette explication des protestations les plus tendres, de ne m'abandonner jamais et de me conserver les sentiments d'une véritable mère, elle ne réussit point à me consoler. Je n'avais que dix ans alors , mais je comprenais déjà rénorme différence qui se trouve entre une protégée et une fille légitime telle que j'avais eu la simplicité de me croire. J'étais d'ailleurs frappée des expressions pleines de mépris avec lesquelles les esclaves avaient parlé de moi et de ma couleur, et je me disais :

€ Les blancs me mépriseront bien davantage! «Dès ce moment je cessai d'être heureuse, sans cesser d'aimer ma bienfaitrice; mais à mon affection se mêlèrent des doutes et des regrets que toutes ses bontés ne purent vaincre. Je me persuadais qu'au fond de son âme elle était honteuse de ma couleur et que c'était pour cela qu'elle ne me menait jamais à Olinda.

— Si j'étais sa fille, si j'étais seulement blanche comme elle, me disais-je tout bas, elle ne manquerait pas de me présenter à ses amis; mais aucun d'eux ne voudrait recevoir dans sa maison la fille d'une négresse, d'une esclave, malgré tout le soin qu'on a pris de mon éducation.

« Quelque temps après, j'entendis parler des secrets que possédaient les Indiens pour faire des étoffes et leur donner des couleurs éclatantes et solides. On ajoutait qu'ils trompaient souvent les marchands de plumes, en leur vendant pour des oiseaux rares des oiseaux communs, dont ils savaient changer la couleur. Cela me fit beaucoup d'impression. Je m'imaginai qu'un peuple si habile aurait peut-être le pouvoir de changer ma peau en la rendant blanche, ce qui ne me paraissait pas plus difficile que de colorer en rouge un plumage gris. Après une longue hésitation, j'interrogeai à ce sujet une négresse, esclave dans une habitation voisine, et dont l'expérience était fort renommée même parmi les blancs, qui la consultaient sur beaucoup de choses. Elle pensa d'abord que je ne parlais pas sérieusement; lorsqu'elle se fut convaincue de ma bonne foi, elle résolut de profiter de ma crédulité pour son propre avantage, et flatta ma manie au lieu de m'en désabuser. Elle connaissait, me dit-elle, un Indien, âgé de plus de cent ans, qui faisait des choses bien autrement merveilleuses que celle que je désirais, et qui me changerait si complètement de couleur, qu'elle craignait que dona Thérésa de Molis ne put ensuite me reconnaître.

« Ah! soyez tranquille, m'écriai-je avec transport, mon cœur n'aura point changé comme mon visage; elle ne se méprendra pas aux sentiments dont il est rempli. 11 ne faut pourtant pas qu'elle soit avertie de mon dessein, car elle pourrait s'en effrayer et me défendre de l'accomplir.

— Vous avez raison, repartit la perfide; ainsi nous profiterons de son premier voyage à la ville pour effec-

2i0 tiicrlenùtie; mais il y a une difficulté : l'Indien est avare, il ne fera rien pour rien; moi, je n'ai pas d'argent, pas de bijoux...

— Je n'en manque pas de bijoux, ma bienfaitrice est si généreuse! J'ai une chaîne d'or qui fait quatre fois le tour de mon cou, j'ai des bagues et des bracelets du même métal; j'emporterai tout, et les donnerai à l'Indien sans regret pour qu'il me rende blanche. Dona Thérèsa, j'en suis sûre, ne m'en fera pas de reproche, tant elle sera heureuse de ce changement.

(f Vous riez de ma simplicité, continua Mirza, et vous avez raison, car on m'avait assez appris à me défier de toutes les superstitions populaires pour je dusse moins qu'une autre m'y laisser prendre; mais je souhaitais si passionnément de devenir blanche que je ne voulais pas douter de la possibilité des moyens qu'on me proposait pour cela. Je ne reconnus ma folie que lorsque la trahison m'eut livrée au pouvoir des Palmarésiens. Le désespoir s'empara de mon cœur; mais ne croyez pas qu'il fut causé uniquement par le triste changement de ma condition. Sans doute, il m'était dur de passer d'une vie si fortunée à un esclavage rigoureux ; mais je répandais surtout des larmes à la pensée de ma bienfaitrice abandonnée volontairement par moi, sans qu'elle pût même soupçonner le motif qui m'y avait décidée. Ne lui ai-je pas donné le droit de me regarder comme la plus ingrafe des créatures?

— Pauvre enfant! reprit don Aleixo, je vous plains d'autant plus que votre malheur est en effet votre ouvrage. Le Seigneur vous avait tirée de l'excès de la misère pour vous élever au comble de la félicité, et, au lieu d'en

jouir avec actions de grâce, vous n'avez tenu compte que (les avantages qui vous manquaient. N'en doutons point, c'est pour cela qu'il a permis que vous devinssiez la dupe d'une esclave perfide et impitoyable (puisqu'elle nu été touchée ni de votre conliance ni de votre jeunesse), afin de vous apprendre le prix des bienfaits que vous dédaigniez. Cependant ne perdez pas courage, repentez- vous et priez;peut-ètreDieune vousalflige-l-ilquepourun temps.

— Ilélas ! ce séjour est comme l'enfer ; il n'y a aucun moyen d'en sortir.

— La puissance du Seigneur est grande, toutes les difficultés s'évanouissent devant elle. Quand vous étiez chez votre mère adoptive, au riez-vous pu vous persuader qu'unjour vous deviendriez l'esclave de Zama? De même, quand il en sera temps, Dieu opérera votre délivrance. Depuis quand ètes-vous ici?

— Depuis trois ans. Je les ai vus célébrer quatre fois leur détestable fête, et la cinquième fois est prête à revenir.

— De quelle fêle parlez-vous?

— De celle de la récolte du maïs, qui se recueille deux fois par année. Us passent alors huit jours entiers ù danser, faire des festins et à boire avec excès.

— IN'avcz-vous jamais essayé de vous tirer d'ici par la fuite? Puisque Zama et ses fils y sont venus, pourquoi n'eu sortirait-on pas?

— IS'avez-vous pas compris ce qu'elle vous a dit que, sans des guides qu'ils rencontrèrent, ils auraient succombé à la peine?

— C'est un détour employé à dessein pour m'effrayei-, soyez-en sûre. Vous même n'y êles-vous pas arrivée avec l'esclave qui vous trompait?

— Oh! elle en connaissait le chomin, mais je n'y faisais aucune attention, et il me serait impossible de le retrouver. La forêt est remplie de fondrières cachées sous l'herbe, qui servent de retraites à des reptiles monstrueux, et les jaguars s'y promènent toutes les nuits avec des cris horribles.

— Je comprends vos terreurs et votre peu de courage à les braver à votre âge ; mais que ne ferait-on pas pour reconquérir sa liberté! J'ai un père, une épouse et un fils que je ne puis espérer de revoir jamais sans une tentative énergique. Si l'occasion s'en présente, je ne la laisserai point échapper."

— Mais si on vous a couvert les yeux...

— Il est vrai, je n'ai pu prendre une idée de la route ; je m'abandonnerai à la conduite du ciel, me contentant des indications un peu vagues qu'il me sera possible de tirer de mes études astronomiques et géographiques. Ne me suivrez-vous pas?

— Où? demanda Mirza, à la mort?

— Peut-être; mais elle est préférable à la vie passée au milieu des brigands.

— Si vous saviez quel supplice ils infligent à ceux qui tentent de leur échapper ! Zama m'a forcée une fois d'en être le témoin, j'en frissonne encore d'épouvante. »

Ils étaient parvenus au champ de la vieille négresse sur lequel flottaient les larges feuilles de maïs, dont les tiges s'élevaient à une grande hauteur, garnies de nombreux épis, les uns encore renfermés dans leur enveloppe, les autres montrant en partie leurs grains déjà dorés. Un cri aigu se fît entendre : c'était un avertissement que donnait à ses compagnons le singe placé en

senlioelle sur une branche élevée pour leur signaler la présence de l'ennemi. Trente ou quarante singes de petite taille, mais singulièrement agiles, sortirent du maïs et grimpèrent sur les arbres en se servant de leur longue queue comme d'un crochet pour s'y suspendre. Les petits bondissaient sur le dos de leur mère, et s'accrochaient à son cou sans que ce nouveau poids lui fit rien perdre de son agilité. Aleixo, les voyant hors de l'atteinte de son bâton, allait les chasser à coups de pierres, lorsque Mirza l'en empéclia.

î Contentez -vous de les surveiller, lui dit-elle, et ne leur donnez point un exemple dont ils pourraient vous faire repentir; car vous savez qu'ils imitent volontiers ce qu'ils voient faire. On assure qu'ils ont mis en danger la vie de quelques voyageurs en se réunissant pour les assommer à coups de pierres. Soyez attentif et vigilant, Ne vous fiez point à la solitude apparente qui vous entoure; beaucoup de Palmarésiens rôdent secrètement dans la forêt, ne faites rien qui puisse éveiller leur défiance et leur aversion pour les gens de votre couleur. >

Pondanl, qu'il ?évait ainsi

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