‹ Les Portugais d'AmériqueChapitre 17 sur 26 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Le Protecteur.

On a mis au rang des misères Ijumaines la facilité avec laquelle notre esprit se laisse distraire de ses chagrins. Il serait plus juste d'en bénir le Créateur, et de reconnaître qu'elle nous a été accordée dans un but miséricordieux, aiin de diminuer le poids de nos maux. La rencontre de cette enfant, le récit naïf qu'elle venait de lui faire avaient suspendu le cours des amères réflexions auxquelles se livrait l'époux d'Elvire. Lorsque Mirza le quitta , il la suivit des yeux jusqu'à ce qu'il cessât de l'apercevoir, et alors, se retrouvant pour ainsi dire en face de sa nouvelle destinée , il se mit de nouveau à la considérer. Les singes ne paraissaient plus , tout était calme et silencieux autour de lui. L'ombre pleine de fraîcheur que répandait un groupe de platanes sur l'épais gazon étendu à leur pied invita le malheureux captif à s'y reposer après une course assez longue. Là, se livrant sans contrainte à ses douloureuses pensées , opposant sa situation aux jours fortunés dont il avait joui avant la guerre, à ceux qui semblaient l'attendre encore auprès d'une épouse bien-aimée, il laissa couler d'abondantes larmes qu'il aurait rougi de répandre devant témoin.

Pendant qu'il rêvait ainsi, étendu sur l'herbe, les yeux tournés sur le feuillage du platane qui l'abritait, il vit s'y abattre une nuée d'oiseaux dont le plumage offrait ie mélange des plus admirables couleurs. L'or et les pierreries en fouies dans le sol de cette riche contrée sem-

Liaient se refléler sur loiirs nilos. Parmi eux il aperçut des colibris dont réclali'emporte sur tous les autres oiseaux, et dont la taille est si exiguë qu'on est tenté de les prendre pour des insectes. Les œufs de ces oiseaux sont delà grosseur d'un pois. Comme il voltige de fleur en iieur, en se plongeant tout entier dans leurs corolles, on a cru longtemps qu'il se nourrissait des sucs qu'elles contiennent ; mais en observant mieux ce charmant oiseau, on s'est aperçu qu'il est insectivore, et qu'il cherche sa proie sur les plantes.

Lorsqu'une volée de colibris traversait les airs, éclairée par un rayon de soleil , don Aleixo ébloui croyait voir tourbillonner toutes les nuances de l'arc-en-ciel. Insensiblement ses yeux fatigués se fermèrent et se rouvrirent tour à tour, ses paupières devinrent plus pesantes; favorisé par la chaleur et le repos, il tomba dans un profond sommeil. Alors d'heureux songes prirent dans son imagination la place de la réalité. Il retrouvait Elvire, il embrassait son fils et recevait à genoux la bénédiction d'un père vénéré , quand il fut réveillé, comme dans le désert, par des paroles menaçantes prononcées dans un jargon rude et grossier. Quatre nègres armés de deux mousquets étaient près de lui.

« Je le reconnais, disait l'un d'eux, c'est l'homme que nos gens ont amené hier, et qu'on a donné à Zama pour esclave. Est-ce donc pour dormir qu'elle t'a envoyé ici?

— J'y suis venu pour préserver le maïs du pillage des singes, répondit le Portugais un peu confus. Ce n'est qu'après les avoir chassés que j'ai pris quelque repos.

— Les singes en ont profité pour faire un terrible dégât , nous en avons fait fuir plus de soixante. On dit que

tu es un colon : apprends-nous comment on traite parmi vous les esclaves négligents.

— Une réprimande suffit pour une première faute.

— Mensonge! s'écricM-ent les nègres; nous savons comment vous punissez. Un jour, pour avoir causé quinze minutes avec un voyageur qui passait sur le chemin, je reçus quinze coups de fouet de notre surveillant.

— Moi, dit un autre, on m'en appliqua vingt pour avoir égaré un outil pendant une heure. »

Tous invoquèrent h l'envi un souvenir analogue, faux ou réel, peut-être exagéré, avec le désir non équivoque de s'en venger sur l'infortuné captif.

«Maintenant, poursuivirent-ils, comme nous pouvons cerlifier qu'au lieu de remplir ton devoir lu as laissé dévaster les possessions de la maîtresse, nous allons. . .

— S'il vous reste dans le cœur le moindre sentiment de justice, interrompit don Aleixo alarmé, vous n'abuserez l^as de votre nombre pour outrager un prisonnier sans défense. Vous n'avez aucun droit sur moi, puisque vous reconnaissez vous-mêmes que Zama est ma maitresse,

— Elle ne nous saura pas mauvais gré de la prévenir dans le châtiment d'un mauvais esclave. D'ailleurs si elle ne trouve pas la besogne bien faite , elle pourra la recommencer. »

Tout en prononçant cette raillerie impertinente, le nègre choisissait parmi de nombreuses lianes celles qui paraissaient propres à servir de liens, et tous ensemble, se jetant sur Aleixo, se disposèrent à l'attacher au tronc d'un platane pour le fustiger. Il criait en se débattant entre leurs mains : « Tuez-moi! misérables! tuez-moi! je préfère la mort à celle indignité. »

Tout à coup un jeune homme blanc, portant le costume d'un ecclésiastique, survint sur le lieu de la scène , et d'un geste arrêta l'entreprise des Palmarésiens, qui reculèrent avec respect.

« Que se passe-t-il, mes frères? leur demanda-t-il , pourquoi mal traitez- vous cet étranger ?

— Père , répondirent-ils , nous avons surpris cet esclave en faute , nous voulions le châtier comme on châtie nos frères dans les colonies.

— Quoiqu'il ait fait, accordez-moi sa grâce, car il m'a rendu autrefois un grand service. »

DonAleixo ne put retenir un mouvement de surprise à ces paroles, il regarda plus attentivement le missionnaire sans pouvoir le reconnaître; mais il se garda bien de démentir cequ' il considérait comme un mensonge obligeant.

« Je vous le répète, continua le prêtre, j'ai une trop grande obligation à ce Portugais, quoiqu'il ne paraisse pas s'en souvenir, pour demeurer insensible aux outrages dont vous le menacez. L'arbre chargé de fruits oublie l'oiseau qui s'est abattu sur ses branches , mais l'oiseau sait bien toujours le retrouver parmi les autres arbres de la forêt. De même si le bienfaiteur manque de mémoire , il n'en doit pas être ainsi de l'obligé. Auquel de vous l'esclave appartient-il , mes frères?

— La république en a fait don à Zama ; c'est dans son seul intérêt que nous agissons.

— Je vous dispense de ce zèle, et me charge d'arranger cette affaire avec Zama. J'irai mèaie , si elle l'exige , jusqu'à la dédommager, à mes propres frais, du tort qu'elle a pu souffrir; mais qu'on ne touche pas à un cheveu de ce Portugais.

— Père Alhanasc, reprit un nègre avec humeur, si nous n'étions pas bien assurés de votre fidélité, nous dirions que vous prenez toujours contre nous le parti des hommes de votre couleur, ayant constamment des motifs pour les protéger.

— Je prends les intérêts des blancs chez les noirs comme je prenais la défense des noirs parmi les blancs. Cela prouve que les uns et les autres deviennent injustes dès qu'ils sont les plus forts.

— Nous ne voulions pas ôter la vie à celui ci, mais seulement lui donner une leçon dont il se souvint, car il appartient à un peuple rempli d'orgueil.

— C'est le péché de tous les hommes, mes frères, depuis le roi le plus puissant jusqu'à l'Indien qui ne possède pas un hamac pour se coucher; il n'est pas un de nous qui soit vraiment humble. Laissons donc à Dieu le droit de nous en punir; et, pour vous, continuez votre chasse. »

Les nègres obéirent; mais il était facile de voir qu'ils îe faisaient à contre -cœur, et ne renonçaient qu'avec peine au cruel plaisir qu'ils s'étaient promis de maltraiter un blanc. Don Aleixo , silencieux pendant toute cette scène, ne savait que penser de son protecteur. S'il parlait et agissait en chrétien, il vivait aussi volontairement parmi des hommes révoltés, ouvertement adonnés à la rapine et au meurtre, et sur lesquels ce qui venait de se passer prouvait qu'il jouissait néanmoins d'une assez grande autorité; il ne voulut, dans ce moment, que considérer en lui un libérateur, et lui dit, lorsque les Palmarésiens furent assez éloignés pour ne point l'entendre : « Votre intervention vient de me sauver plus que la vie, et je n'oublierai jamais la feinte généreuse à laquelle je dois...

— Vous croyez donc que j'ai parlé faussement à votre sujet? interrompit le missionnaire.

— La pureté de l'intention n'en serait-elle pas Texcuse suffisante?

— Non, senor, en aucun cas il n'est permis d'offenser Dieu pour servir la créature, et si, malgré le caractère dont je suis revêtu, vous avez pu m'en supposer capable, vous devez me mépriser intérieurement.

— Vous augmentez ma surprise. Comment aurais-je pu obliger une personne que je vois aujourd'hui pour la première fois?

— Consultez mieux vos souvenirs, Aleixo Rodriguez.

— Tous me connaissez ? vous savez mon nom ?

— Celui d'Athanase Péciguéro vous est-il absolument inconnu? »

Don Aleixo tressaillit, et, fixant ses regards sur le jeune prêtre : € Quoi! vous seriez cet élève indocile qui... > Il baissa les yeux et n'acheva pas. Athanase prenant pour lui la parole :

f Qui, non content de négliger ses études et de troubler le collège par ses désordres, s'avilit jusqu'à voler à Aleixo sa propre bourse. Les recherches bien naturelles de celui-ci allaient faire découvrir le coupable et changer en certitude les soupçons dont il était déjù l'objet. Épouvanté, il embrasse les genoux d' Aleixo, lui confesse son crime et lui demande de le sauver. Le généreux écolier s'accuse alors d'étourderie, de prodigalité ; il accepte les réprimandes, les punitions, et, grâce à lui, la honte d'Athanase reste à jamais ignorée. C'est à ce service que j'ai fait allusion, sénor, et, certes, je n'ai eu garde de l'oublier, car il a eu sur ma vie une influence extraor-

dinaire. Sorti du collège avant moi, vous ne fûtes pas témoin de ma réforme. Je ne me contentai pas de mériter l'approbation des hommesje me donnai entièrement à Dieu, qui, par votre moyen, avait retiré ma jeunesse de l'abîme qui menaçait de l'engloutir.

— Cher Athanase, répondit don Aleixo en lui serrant affectueusement la main, vos paroles dissipent le nuage qui s'était élevé sur mes souvenirs. Oui, je vous reconnais, à présent. Mais par quel étrange événement vous retrouvé-je dans cette forêt? Vous y fûtes sans doute amené prisonnier comme moi?

— Non, sénor; c'est volontairement que j'y suis venu, et c'est volontairement que j'y reste.

— Gomment un homme pieux et ami de l'ordre, un chrétien, un serviteur des autels, peut-il consentir à vivre dans une société aussi corrompue?

— Le Sauveur du monde, auquel on faisait le même reproche, répondit que ce sont les malades, et non ceux qui se portent bien, qui ont besoin de médecin. En m'établissant l'aumônier des Palmarésiens, je crois faire une bonne œuvre. J'ai déjà trouvé ici plus d'un Zachée, plus d'une Magdeleine qui se repentent, quoiqu'il n'y ait encore que six mois que j'y demeure, et j'espère triompher à la fin de l'immoralité de ce peuple. Il sait que l'intérêt de son salut est le seul qui m'anime, et vous avee pu voir que je ne suis pas sans influence sur son esprit.

— Vous avez du moins essayé de lui faire comprendre que, en désertant nos habitations, ils nous font éprouver des pertes considérables, non-seulement parce que nos terres restent en friche, mais parce que nous achetons les esclaves fort cher.

— Je ni'eu garderais bien, car ils ne manqueraient j)as de répondre que, ayant élé vendus comme des bœufs de labourage, sans y avoir consenti, et même contre leur gré, en se remettant en liberté, ils ne font qu'user de leur droit naturel. Je les exhorte seulement à ne pas abuser de cette liberté, qu'ils veulent conserver et défendre.

— Permettez-moi de vous dire, sénor Atbanase, que ee n'est point parler comme un blanc.

— C'est au moins tenir le langage d'un cbrétien, sénor. La couleur de la peau ne saurait rendre juste ce qui est injuste.

— Puis-je espérer, cependant, que votre protection ne se bornera pas à m'épargner les insultes de ces nègres grossiers, et qu'elle s'emploiera sans retard à obtenir d'eux qu'ils se contentent pour ma liberté d'une rançon raisonnable?

— J'ai fait, dans des occasions semblables, d'inutiles eliorts pour adoucir le sort des prisonniers qu'une des lois de cette république condamne à un perpétuel esclavage, en représailles de celui qu'ils devaient eux-mêmes subir. Il n'est pas aisé de détruire en eux l'esprit de vengeance.

— A la bonne heure; mais puisque vous ne désapprouvez pas que les nègres aient secoué notre joug, vous ne me blâmeriez pas non plus de me soustraire par la fuite à une indigne servitude?

— Au contraire, je serais ravi de vous savoir en liberté.

— Avec le secours d'un ami, je ne désespère pas d'y réussir. Les routes de cette forêt forment, dit-on, mille et mille détours qui en font un labyrinthe inextricable...

— Senor Rodriguez , interrompit le missionnaire,

quand les noirs de Palmarès m'ont permis de rester parmi eux ; ils ont exigé de moi la promesse d'observer fidèlement leurs lois, dont l'une défend, sous peine de mort, de découvrir à personne les issues de cette forêt. Ce n'est pas la mort que je crains, c'estde.manquer à ma parole.

— Je n'exige point que vous me serviez de guide, mais nous dessinions au collège, nous levions des plans... il vous serait facile.

— Don Aleixo voit encore en moi le jeune infâme qu'il a préservé d'un déshonneur public! s'écria douloureusement Athanase; je ne suis à ses yeux qu'un prêtre liypocrite.

— Pardonnez-moi ces paroles inconsidérées , reprit don Aleixo, et gardez-vous surtout d'en tirer une pareille conséquence. Moi ! vous regarder comme un hypocrite! Mais songez à ma cruelle situation, au peu d'espoir qui me reste de revoir jamais ma famille. Hélas! vous ignorez que je suis époux et père.

— S'il ne fallait que mon sang pour vous tirer d'ici, je le répandrais avec joie jusqu'à la dernière goutte; mais la promesse solennelle qui me lie me défend de favoriser directement ou indirectement l'évasion d'un prisonnier. N'ayantque ce moyen de protéger leurs jours, J'ai cru devoir engager ma parole, ne prévoyant pas ce qu'il m'en coûterait un jour pour y demeurer fidèle. Ne vous abandonnez pas cependant au désespoir, je ferai de nouveaux efforts auprès des chefs de cette république, et peut-être, à force d'importunités, obtiendrai-je d'eux qu'ils se contentent de recevoir de vous une rançon. »

Don Aleixo le remercia de sa bonne intention, mais il

le fil avec une froiileur qu'il s'efforçait en vain de dissimuler, et qu'Athanase ne remarqua que trop bien. L'intérêt personnel est si puissant que tout autre intérêt, même celui de la vertu, lui est subordonné dans le cœur humain, se dit le prêtre en lui-même, et après avoir salué son ancien condisciple, il s'éloigna pour continuer sa lecture qu'il avait interrompue. Aleixo se livra d'abord à l'amer dépit qui suit toujours une déception quelconque. Sa rencontre avec Athanase, la délivrance qu'il lui devait, les souvenirs d'enfance que le missionnaire avait si noblement évoqués, le lui firent regarder comme son libérateur. Il ne douta point que, par son appui, il n'échappât bientôt à cette captivité humiliante, et lorsqu'il se vit obligé d'y renoncer, ce ne fut point sans un vif mécontentement. Toutefois il ne fut pas de longue durée. La droiture de son cœur le ramena peu à peu au sentiment de la justice, obscurci un moment par l'égoisme. Il lit ce qu'on devrait faire toujours en pareille occurrence ; il se mit à la place du missionnaire, et se demanda s'il y avait aucun intérêt au monde auquel il consentit à sacrifier son honneur et sa conscience.

Comme il retournait à Mocambos, inquiet de l'accueil qu'il recevrait de Zama, qu'on avait sans doute instruite de l'incident de la forêt, il rencontra quelques prisonniers blancs qui revenaient aussi de leur travail. Il aurait bien désiré entrer en conversation avec eux, et les consulter sur la possibilité de mettre fin à leur cruel esclavage, de pareilles entreprises ayant besoin du concours de plusieurs personnes courageuses et intelligentes; mais ils étaient accompagnés de surveillants dont l'air farouelle, le regard menaçant montraient assez qu'ils n'avaient

besoin que du moindre prétexte pour exercer leur vengeance sur ces infortunés.

Mirza se trouva assez loin à sa rencontre, de peur qu'il ne s'égarât de son chemin, et aussi parce qu'elle avait hâte de le rassurer sur les suites de sa négligence, dont Zaraa avait été avertie par les quatre nègres chasseurs. Ils avaient excité si vivement la colère de cette femme qu'elle n'attendait que le retour de son esclave pour le faire jeter dans un cachot, où il aurait subi un long jeûne, quand le père Athanase vint la voir. Ses paroles de paix ne se firent pas entendre inutilement, il ne quitta point Zama qu'elle ne lui eût promis de traiter avec indulgence celui qui fut l'ami de sa jeunesse.

Tel était l'empire du vertueux missionnaire parmi les Palmarésiens, que toute méchante que fût Zama, elle se contint assez pour ne faire à son captif aucun reproche; mais le coup d'œil furieux qu'elle lui adressa, lorsque, s'accusant lui-même, il offrit de payer le dégât, si on voulait lui restituer sa bourse, prouvait assez la violence qu'elle se faisait pour ne point éclater.

Appelé ainsi par la Providence au dur apprentissage de la servitude, don Aleixo n'en devint que plus compatissant envers ceux que leur malheureuse destinée y appelle. Il n'avait jamais été un maître cruel et tyrannique, mais il était loin de comprendre, comme il le faisait maintenant, toute l'étendue de ses devoirs de maître, et il se promettait bien d'adoucir de plus en plus le sort de ses domestiques, si jamais il se retrouvait à la tête de sa maison. C'est une âme bien dure que celle que l'adversité ne parvient pas à rendre meilleure.

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