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CHAPITRE XIX

La Fuite.

Les travaux que nécessite une abondante récolte occupèrent pendant plusieurs jours les Palmarésiens et leurs esclaves; mais, lorsqu'ils furent terminés, les nègres ne songèrent plus qu'à se réjouir. C'est alors que commença cette longue série de fêtes, ou plutôt d'orgies, dont avait parlé Mirza, durant lesquelles les danses et les festins ne sont interrompus que pour accorder à la nature quelques instants de repos. La débauche, l'ivresse s'y montrent partout sous leur aspect le plus hideux. La danse, sans gaieté, sans grâce, dégénère en une frénésie convulsive qui fait horreur, et ne ressemble nullement au divertissement auquel nous donnons le même nom. Dans la danse nationale des nègres, on ne se choisit point de partenaire; on danse seul ; quoique la même musique eu réunisse plusieurs, chacun ne s'occupe que de soi, et ne s'arrête que lorsqu'il est fatigué. Ils ne parcourent pas le terrain; ils ne sautent point; cet exercice consiste pour eux à frapper la terre du talon sans quitter la même place, ce qui ne l'empêche pas d'être des plus violents, parce que tout leur corps y participe. Ils s'accroupissent, se redressent, se tordent les membres, se renversent tantôt en avant, tantôt en arrière, le visage grimaçant, les yeux fermés ou horriblement ouverts, et toujours chantant des paroles inintelligibles. Le son du tambour les met comme hors d'eux-mêmes. Acteurs, spectateurs, musiciens, hommes et femmes, jeunes et vieux, tous se

hulaiiceiit, trépignent, et se livrent à dalTreuses contorsions. Après plusieurs heures de cet exercice, on en a vus baignés de sueur, étendus sur la terre faute de pouvoir se soutenir sur leurs jambes, danser encore avec la tète.

Don Aleixo ne manqua point d'assister au début de ces fêles, non par plaisir, ni même par curiosité, ayant eu plusieurs fois l'occasion de voir danser les nègres ; mais, afin de s'assurer jusqu'à quel point il pouvait s'exposer à braver la vigilance de ce peuple pendant la durée de ces bacchanales africaines, l'espoir de s'échapper de ces lieux ne l'abandonnant pas. Le père Âlhauase le visitait presque tous les jours, et, grâce à sa protection, Aleixo était traité par Zama avec des égards auxquels il n'aurait osé s'attendre 5 mais la bienveillance du missionnaire n'allait pas plus loin ; il se refusait ahsolument de se prêter à toute tentative d'évasion, et s'efforçait même de faire comprendre au captif le péril imminent d'une telle entreprise.

— Ne pouvez-vous supporter patiemment quelques mois de captivité? lui dit-il. Peut-être au bout de ce temps arrivera-t-il quelque circonstance favorable qui vous réunira sans péril à votre famille; ou mes prières adouciront le cœur des chefs de cette république, ou il se fera quelque traité de paix, ou au moins un échange des prisonniers, j

Don Aleixo promit d'attendre; mais lorsqu'il vit ses tyrans se plonger chaque jour dans l'ivresse, la tentation devint trop forte.

« Si je laisse échapper cette occasion, pensa-t-il, il ne s'en présentera pas de longtemps une semblable. Quelle

23G apparence que jamais les Portugais consentent à traiter avec ces brigands comme avec une puissance? Je n'ai guère plus sujet d'espérer que les Palmarésiens se relâchent en ma faveur de leurs lois impitoyables. Puisque je ne dois attendre de secours que de mon courage, autant vaut que ce soit aujourd'hui qnc demain. Si je rencontre la mort, eh bien! que mon sort s'accomplisse, elle est aussi une délivrance pour qui la préfère à la servitude. >

Sa résolution arrêtée, il aurait bien voulu prendre congé du P. Alhanaseet se recommander à ses prières, mais pendant ces scènes scandaleuses, ce saint homme avait coutume de se retirer dans quelque solitude ignorée, dont il ne sortait qu'après le rétablissement de l'ordre. Don Aleixo fit part de son dessein à Mirza en lui promettant de la ramener auprès de la sénora Thérésa de Molis, si elle voulait être compagne de sa fuite, et que celle-ci eût une heureuse issue. Mirza, s'imaginant qu'il s'était assuré d'un guide, accepta d'abord avec joie; mais le découragement y succéda bientôt lorsqu'elle sut qu'il partait seul.

« Si j'avais la moindre connaissance des lieux, lui ditelle, je n'hésiterais point à vous suivre; mais je n'ai jamais été plus loin que le champ de Zama, et j'ai si souvent entendu parler des difficultés du chemin, des dangers sans nombre qu'on y rencontre, que votre perte me paraît certaine. Ne comptez pas trop sur l'ivresse de ce peuple, tous ne se livrent pas au plaisir. Il y a toujours quelques détachements qui parcourent les limites de la forêt, de sorte qu'après l'avoir traversée heureusement nous pourrions aller tomber au milieu d'eux. Ce serait

'257 infailliblement nous condamner nous-mêmes aux plus cruels supplices. »

Elle finit, en le conjurant, les larmes aux yeux, de renoncer à un dessein si téméraire. Don Aleixo reçut avec reconnaissance ce témoignage d'un naïf intérêt, mais il ne put ébranler la résolution bnrdie qu'il avait prise, et dont l'exéeulion fut fixée pur lui à la nuitsuivanle. Mirza lui prépara, quoiqu'à regret, quelques provisions^ des gâteaux de farine de maïs, des fruits, et une gourde remplie d'eau qu'elle lui recommanda d'autant plus de ménager qu'il n'en trouverait pas dans la forêt. L'abrutissement de sa maîtresse, qui, après avoir bu et dansé toute la nuit, passait le jour à dormir, lui donnait pour ces préparatifs mystérieux une facilitéqui lui aurait manqué dans d'autres temps.

La journée s'écoula bien lentement pour don Aleixo, qui avait peine à chasser de son imagination les tableaux menaçants qu'on lui avait faits de son entreprise désespérée. Il regrettait beaucoup l'absence du P. Alhanase, espérant, sans se l'avouer ouvertement à lui-même, qu'il se relâcherait de la sévérité de ses principes en voyant un ami s'engager dans un péril si imminent; mais le missionnaire, comme on l'a dit, fuyait un spectacle de désordre contre lequel il tonnait vainement, car il avait représenté plus d'une fois aux Palmarésiens que ce n'était point par ces coupables excès qu'ils devaient remercier le ciel de ses libéralités. Ceux qui paraissaient les plus attentifs à ses remontrances, oubliaient tout aux premiers sons du tambour. « Nous ferons pénitence ensuite, > disaient-ils en courant danser le bamboula.

Déjà le jour expirait dans les profondeurs de la forêt de Palmarès. Ce mouvement confus, ces bruits aériens, qui annoncent une grande réunion de personnes sur un même point, commençaient à se faire entendre. Zama, malgré la fatigue des deux nuits précédentes, quoiqu'elle ne fût plus jeune et que la mort de ses fils dût la plonger dans le deuil, voulut se rendre encore à la fêle; mais, sentant ses jambes mal affermies, elle prit le bras de sa jeune servante. Un triste regard d'adieu fut échangé entre les deux captifs qui n'espéraient plus se revoir.

Lorsque les deux femmes se furent éloignées et que leurs voisins eurent pris aussi la même direction, le Portugais commença son voyage nocturne, impatient de se mettre à couvert sous les ombres de la forêt. A peine y avait-il fait trente pas qu'il entrevit une masse noire et rampante qui s'avançait de son côté. Don Aleixo, pensant que c'était quelque animal, éleva la voix pour l'épouvanter, en le menaçant en même temps du bâton qu'il tenait à la main; mais cet objet se redressa aussitôt, jeta une peau de loup qui l'enveloppait, et montra, aux yeux surpris de don Aleixo, un homme, l'Indien Arraip.

« Traître! lui dit-il, oses-tu bien reparaître à mes yeux après m'avoir livré aux Palmarésiens ?

— Pourquoi Arraip aurait-il fait cela? demanda tranquillement l'Indien; les hommes noirs sont-ils ses frères?

— Comment donc as-tu évité de tomber comme moi entre leurs mains? N'étions-nous pas ensemble?

— Le jeune Tupinauibas est agile; il a entendu de loin le bruit de leurs pas, il a pris la fuite.

— Averti à propos, je me serais tenu sur mes gardes.

— >'on, non, les Portugais ne savent que se ballre, ils

2Ô9 craignent le déshonneur plus que la mort; vous auriez fait usage de vos armes, et les hommes noirs nous auraient tués tous deux.

— Que viens-tu faire ici, à présent?

— Les hommes noirs ne pensent qu'à se réjouir, parce qu'ils ont beaucoup de maïs; suivez mes pas, ils ne s'apercevront pas de votre fuite.

— Est-ce pour cela que tu es venu?

— Il y a trois jours et trois nuits que je parcours cette forêt, cherchant l'occasion de vous parler.

— Et je soupçonnais ta fidélité! Elle mérite, au contraire, une récompense; et si je puis me retrouver jamais dans nos colonies...

— Chut! dit tout bas l'Indien, quelqu'un marche. » En disant cela, il reprit sa peau de loup et se retira

dans une ombre épaisse, oii l'œil le plus exercé n'aurait pu le découvrir. Don Aleixo écouta quelques instants avant que le bruit dont parlait l'Indien vînt frapper son oreille. Il n'entendait que le son monotone du tambourin, et les cris rauques dont les nègres l'accompagnent en dansant. Enfin il distingua la marche lourde et traînante d'une ou de deux personnes qui s'approchaien t lentement, etil reconnut même la voix fraîche de Mirza, qui paraissait prononcer des paroles d'encouragement. C'était elle, en effet; elle soutenait avec peine Zama, sa maîtresse, plongée dans la plus honteuse ivresse et absolument hors d'état de faire usage de ses facultés. Don Aleixo, remerciant Dieu de ce retour inespéré, s'approcha de la jeune fille à laquelle il apprit qu'il avait trouvé un guide. A cette nouvelle elle n'hésita plus à se joindre à eux pourrecouvrer aussi sa liberté et retourner auprès

de sa bionfyitiice. Ils placèrent la vieille négresse dans son hamac cl partirent.

En peu d'instants ils se trouvèrent engagés dans les routes naultipliées et sonabres de celte redoutable forêt de palmiers dont il était aussi difficile de trouver les issues que de sortir du fameux labyrinthe de Croie. Ils marchaient en silence les uns après les autres, l'Indien allait devant, Mirza le suivait, don Aleixo formait l'arrière-garde. Le sentier devenait parfois si obscur que ce dernier, ne pouvant plus apercevoir Arraïp, se dirigeait uniquement sur le bruit de ses pieds nus, quelque légers qu'ils fussent. Pour l'Indien, il avançait avec une assurance merveilleuse, sans s'arrêter, ni même hésiter jamais, ce qui surprenait Aleixo et lui donnait fort à penser de la part de cet esclave qui déjà deux fois l'avait fait égarer en plein jour et par des chemins bien plus faciles. Il y avait pour lui dans cet Indien des contradictions qui lui paraissaient inexplicables. Vers le milieu de la nuit, Arraïp se rapprocha doucement de son maître et lui dit à l'oreille :

< Un homme blanc est près de nous, je l'ai entendu parler avec une langue portugaise. Marchez aussi légèrement qu'unécureuil et évitez de froisser lesbranchesdes arbres.

— C'est sans doute quelque malheureux prisonnier des nègres qui aura voulu se hasarder comme nousdans cette immense forêt, où il s'est peut-être égaré. Ne lui prêterons-nous pas secours?

— Prenez garde à ce que vous allez faire, ajouta Mirza; il y a des Palmarésiens qui parlent la langue portugaise aussi bien que vous, et je vous ai prévenu que leurs détachements sont en campagne. »

Son avis parut digne d'allenlioii; on redoubla de vigilance en approchant d'une masse de rochers d'où sortait la voix, qui avait cessé de se faire entendre. Gomme ils l'avaient dépassée de quelques pas, ces accents s'élevèrent plus distinctement, et don Aleixo et Mirza reconnurent aussitôt la voix du missionnaire; il priait ainsi : c Pardonnez-moi, Seigneur, de ne voir qu'avec colère des vices que vous supportez avec tant de patience et de charité. Vous ne vous vengez de nos offenses qu'en nous comblant de bienfaits; de notre ingratitude, que par de nouveaux témoignages de votre compassion, et moi, pécheur, j'ose me plaindre de l'endurcissement des hommes, j'ose vous supplier de les punir de leur impiété ! Nouveau Jonas, suis-je donc plus touché de ma propre gloire que de celle de mon Dieu? Regardé-je d'un œil jaloux sa miséricorde envei'^ mes frères? 0 Éternel! lent à la colère et abondant en grâces, je me suis retiré ici pour ne point voir ce qui déplaît à vos yeux, et j'y apporte avec moi ma propre misère! j'y suis venu pour vous apaiser par le sacrifice de mes prières , et je n'ai dans la bouche que des plaintes accusatrices î »

Athanase se tut, et resta comme accablé sous le poids de la honte et du repentir. Plein d'admiration pour une piété si humble et si sincère, don Aleixo résista au désir de le voir une dernière fois pour ne pas interrompre ses solitaires méditations. Il se contenta de se joindre à h i du fond de son cœur pour demander au ciel son assistance. Les trois voyageurs passèrent devant l'entrée de la caverne sans avoir été aperçus, sans que le digne prêtre eût le moindre soupçon de leur fuite.

Les premiers feux de l'aurore vinrent faciliter leur

course qui en prit une rapidité nouvelle ; mais comme ils augmentaient aussi leurs périls, ils redoublèrent de précautions pour éviter les lieux habités et se tenir toujours dans la partie la plus déserte de la forêt. A peine s'accordèrent-ils quelques moments pour reprendre haleine et ranimer leurs forces par un peu de nourriture, tant ils éprouvaient d'impatience de sortir du territoire de la république nègre; mais don Âleixo, touché de l'extrême jeunesse de Mirza, craignait d'autant plus d'épuiser ses forces que la courageuse enfant supportait sa fatigue sans se plaindre. On verra bientôt jusqu'à quel point elle était capable de porter l'héroïsme de la constance.

Depuis qu'il faisait jour, Arraip s'arrêtait fréquemment, et, le corps penché, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, l'oreille au guet, il recueillait attentivement les moindres bruits que le vent lui apportait, et dirigeait sa marche en conséquence. Grâce à sa sagacité et aux détours continuels qu'il faisait, les fugitifs allaient atteindre les limites de la forêt sans avoir rencontré d'ennemis plus dangereux que des renards et des singes, lorsque le Tupinambas se jeta brusquement dans une direction opposée, en appelant fort bas ses compagnons. Ils rétrogradèrent vivement et en silence jusqu'à un endroit bas et humide où croissait une herbe haute et touffue. Là l'Indien écouta de nouveau, et ne pouvant douter qu'on était sur leurs traces, il lit signe à son maître et à Mirza de se tapir promptement sous l'herbe, dans un lieu qu'il leur indiqua, et lui-même s'y glissa avee l'agilité d'un reptile. Dix minutes après, une vingtaine de Palmarésiens qui revenaient de la maraude, déboii-

cluTcntilii bois. Ils avaient aperçu l'empreinte des pieds du Portugais que sa chaussure fort différente de celle des nègres, la plupart nu-pieds, rendait remarquable. Heureusement pour les fugitifs, leurs ennemis n'avaient pas, pour suivre une piste, l'étonnante facilité qui caractérise les Indiens. Ils perdirent bientôt celle qu'ils cherchaient, et celui qui les avait mis d'abord sur la voie fut le premier à y renoncer et à se jeter à terre pour se reposer de sa fatigue. Ses camarades en firent autant^ une gourde pleine de liqueur forte passa de main en main, et tout en buvant, ils se mirent à se vanter, à l'envi, de leurs brigandages, avec un mélange de plaisanteries grossières et de forfanterie, qui excitait violemment la colère du colon portugais. Il se contint cependant, car sa mort eût été le prix d'une démonstration hors de propos. Immobile dans une position incommode, osant à peine respirer, il dut rester une heure dans ce dangereux voisinage. C'était peu de chose pour Arraïp, accoutumé à ne devoir ses succès, à la chasse ou à la guerre, qu'à son infatigable persévérance; mais la vivacité européenne s'accommode mal d'une pareille épreuve. Enfin les nègres firent retraite, et don Aleixo put reprendre sa position naturelle. L'Indien quitta aussi sa cachette, mais avec plus détenteur et en se découvrant par degrés. 3Iirza seule ne paraissait point, elle ne répondait point à l'appel de ses compagnons.

« La fille noire s'en est allée avec les hommes noirs, dit l'Indien en secouant la tête , fuyons vite avant qu'ils reviennent.

— Quoi ! Mirza nous trahirait ! cela n'est pas possible. Élevée par une dame des colonies, elle n'a point de pa-

lents ni il'aniis parmi ceux dosa race, et c'est malgréelle qu'elle se trouvait chez les Palmarésiens. Cherchons encore, peut-être se sera-t-elle endormie de fatigue. »

Une légère agitation qu'il remarqua dans un massif de hautes fougères ayant altiié le Portugais de ce côté, il écarta les plantes et découviit un spectacle plein d'horreur. Mirza, l'infortunée Mirza gisait sur la terre, en proie à une affreuse agonie. Elle était si démesurément enflée que son visage était méconnaissahle.

« Malheureuse enfant! s'écria don Aleixo, que lui estil donc arrivé? Qui peut l'avoir réduite en cet état?

— L'ibiracua l'a mordue, répondit l'Tndien , voyez, le sang coule par le nez et par les oreilles, elle ne peut en revenir.

— Cependant il y a du remède à la morsure de ce dangereux serpent, je l'ai ouï dire et tu dois le connaître, Arraïp : pour l'amour de moi, ne laisse pas périr cette enfant, si tu peux la sauver.

— Impossible, senor, il est trop lard; elle va mourir. » Don Aleixo désolé se jeta à genoux près de la jeune

négresse dont la respiration était faible et entrecoupée. Il lui prit la main en lui disant :

« Mirza, pauvre enfant, pensez à Dieu, remettez-lui votre âme, car vous allez paraître devant lui. »

Elle ouvrit les yeux et parut le reconnaître.

« Pourquoi, conlinua-t il , ne nous avoir pas appelés à votre secours?

— Les Palmarésiens... Je vous perdais avec moi... » Ces mots, à peine intelligibles, furent les seuls qu'elle

prononça. Us suffirent à don Aleixo pour lui faire comprendre que Mirza mourait victime de sa générosité. At-

Don Aloixo s'approeliM ilmiPPiDniiL.

taqiiée par l'Ibiracua, tandis que les noirs se reposaient, elle avait retenu ses cris pour ne point compromettre la sûreté de ses compagnons de voyage. Elle ne tarda point à expirer, et don Aleixo, le cœur plein d'amertume, pensait au moyen de lui donner la sépulture, lorsque l'indieii le pressa vivement de songer à leur sûreté... Il se contenta donc de prier intérieurement pour cette jeune âme, si brusquement séparée de son enveloppe mortelle, selon les rites de l'Église portugaise, et reprit tristement son voyage avec Arraïp. Sortis enfin de cette funeste forêt, ils arrivèrent sur les bords agréables d'un lac de peu d'étendue, que de beaux arbres encadraient de leur verdure. Là, l'Indien invita son maître à se reposer et à prendre de la nourriture , son projet étant de le conduire beaucoup plus loin ce jour-là.

«Assurément, dit Aleixo, un repas me serait fort utile, mais tu dois savoir que nos maigres provisions sont épuisées, et parmi ces arbres, aucun d'eux ne me paraît porter de fruits. De quoi vivrions-nous ici?

— Il y a des poissons dans le lac.

— Cela peut être; mais pour les pêcher, nous n'avons ni ligne, ni filet.

— Le timbo nous en servira, répondit Arraïp en lui montrant une liane qui montait de branche en branche jusqu'au sommet d'un arbre, au pied duquel elle avait pris racine. Il en coupa un sarment, le dépouilla de son écorce qu'il divisa en morceaux, et qu'il jeta ensuite dans le lac, attendant en silence l'effet qu'ils produiraient. Curieux déjuger par ses yeux d'une expérience nouvelle pour lui , don Aleixo s'approcha doucement de la rive du lac, où il se tint immobile. Il vit les poissons avaler avi-

dément cette amorce, mais, peu de minutes après, leurs coips privés de vie flottaient à la surface de l'eau où l'Indien n'eut qu'à se jeter pour choisir sa proie.

— A quoi bon cette destruction ? reprit le Portugais, ce poisson est mort empoisonné, nous ne saurions en manger sans périr comme lui. »

Ariaip le rassura. Il en avait fait souvent l'expérience, et lui nomma plusieurs autres plantes, connues des Indiens, qui avaient la même propriété que le timbo. Mais comme il vit que son maître conservait des doutes, il cessa de les combattre par des paroles, alluma promptement du feu, mit le poisson sur de la braise et le mangea avec une telle assurance, que don Aleixo, pressé d'ailleurs par la faim, se décida à l'imiter. Pendant qu'ils faisaient ce repas, le Portugais dit à son esclave :

« Je reconnais, Arraïp, que je t'ai de grandes obligations. Certainement tu m'as donné des preuves de fidélité et de zèle qui méritent toute ma confiance. Cependant il se trouve dans ta conduite bien des choses qui me semblent inexplicables. Après t'avoir vu traverser la forêt de Palmarès avec l'assurance la plus extraordinaire , même pendant les ténèbres, je me demande comment tu as pu t' égarer deux fois en plein jour, par des chemins bien plus faciles. On croirait que tu me précipites exprès dans le péril pour te donner la gloire de m'en retirer. Je ne puis te regarder comme mon ennemi, puisque, sans toi, je serais encore prisonnier des nègres, ou peut-être anrais-je perdu la vie en essayant seul de leur échapper. Maintenant, où me conduis-tu? N'as-tu pas dessein de me ramener au camp de don Mnthiasd'Albuquerque?

— Il n'y a plus de camp de Bon-Jésus, le grand chef portugais s'en est allé avec ses guerriers.

— Et Nazareth?

— Les Hollandais eu sont les maîtres.

— Commentsais-tu cela? demanda viveraentdonAleixo.

— Beaucoup d'Indiens ont repris le chemin de leurs tribus, Arraïp a parlé avec quelques-uns d'entre eux.

— Hélas! quel aura été le sort de mon père , de toute ma famille , au milieu de ces graves événemen ts ? Où aller pour m'en instruire?... j

11 fut interrompu par un geste alarmant que fit rindien pour lui recommander la circonspection.

« Sommes-nous poursuivis par les nègres? demanda don Aleixo avec effroi et d'une voix très basse.

— Il y a des hommes près de nous, j'entends leurs voix, mais je ne puis les voir. »

Ils montèrent avec précaution sur la branche d'un Lételé, l'un des plus beaux arbres qui croissent dans ce pays sur le bord des eaux douces, afin d'y trouver une retraite à l'heure du danger, et pour découvrir à quelle sorte de personnes ils allaient avoir affaire. Ils virent de là une dizaine d'Européens, revêtus du costume ecclésiastique, et accompagnés d'Indiens que don Aleixo jugea devoir être leurs guides. Tous ensemble prirent place sur l'herbe, dans un lieu ombragé, et se disposèrent à manger de quelques provisions qu'ils portaient avec eux dans des besaces.

— Dieu soit loué! dit le Portugais, nos inquiétudes n'étaient pas fondées. Ce sont des libérateurs et non pas des ennemis que sa bonté nous envoie. Ne reconnais-tu pas cet habit, Arraïp?

— Il ressemble à celui de vos prêtres, répondit le fils de Mocap.

— Ce sont des pères de saint Ignace; et sais-tu ce qui les amène si loin des colonies ?

— Je ne sais, maître; mais si j'en juge par l'air triste des Indiens qui les accompagnent, ce n'est pour rien de bon pour eux.

— La dislance t'abuse, Ârraïp , ils ont, au contraire, Je grands sujets de se réjouir, puisque ces missionnaires n'ont d'autre but que de sauver les âmes de ces pauvres gens.

— Je n'aime pas celte immobilité, maître. Ils ressemblent à des prisonniers liés avec des cordes.

— Cela est impossible, jamais je n'ai ouï dire qu'ils employassent la violence. Avançons vers eux sans crainte. »

En disant ces mots, don Aleixo se laissa glisser en bas du bételé et se dirigea vers le groupe qu'il avait aperçu, suivi de l'Indien, qui ne le faisait cependant qu'avec une répugnance visible. Pour dire la vérité, cette répugnance venait moins de son défaut de confiance à l'égard de ces inconnus que de la contrariété qu'ils pouvaient apporter à son projet de conduire don Aleixo chez les Tapuyas, ainsi qu'il l'avait promis.

A l'aspect d'un blanc misérablement vêtu (les citoyens de la république de Palmarès s'étaient d'abord emparé des habits de leur captif), les missionnaires parurent surpris et inquiets. Au lieu d'accourir charitablement à sa rencontre, comme don Aleixo s'y attendait, ils lui firent signe de s'arrêter, et l'un d'eux élevant la voix, lui cria d'un air presque menaçant :

« Qui êtes-vous? que nous voulez-vous ? »

Don Aleixo, quoique surpris de ce ton, ne laissa pas (le répondre qu'il était clirélien et Portugais, qu'il avait élé dépouillé par les nègres révoltés de Palmarès, et qu'il venait réclamer leur protection pour retourner dans les colonies. Il voulut continuer de s'approcher, on l'arrêta encore du geste, et on lui demanda quelles armes il portait.

« Les noirs ne m'en ont laissé aucune. » On lui permit alors de s'avancer. Don Aleixo attribuant cet accueil au mauvais état de son accoutrement, espéra le changer en se faisant connaître par son nom, la maison de son père étant ouverte à plusieurs membres influents de cette congrégation. A sa grande surprise, aucun de ces personnages n'en avait entendu parler. Ils ne connaissaient pas davantage les religieux de leur compagnie.

— Consacrés particulièrement aux missions, dit l'un d'eux, notre ignorance des affaires du monde est une chose toute naturelle ; mais, scnor Rodriguez, qu'est-ce que cet Indien qui vous accompagne?

— Un bon et fidèle serviteur, auquel je dois ma délivrance et ma vie.

— Nous le croyons ainsi sur votre parole ; cependant vous trouverez bon que nous prenions à son égard des précautions qui nous rassurent davantage. >

Soudain ils se saisirent d'Arraïp et lui lièrent solidement les mains derrière le dos. Il n'essaya point une résistance inutile, et se contenta de regarder tristement son maître comme pour lui dire : « N'avais-je pas raison de me défier d'eux? » Don Aleixo se plaignit vivement de

ce traitement fait à son serviteur.

« Cette violence est inutile, dit-il 5 je réponds de sa fidélité.

— Répondez de vous-même," si vous le pouvez, lui répliqua-t-on brutalement, et ne vous mêlez pas des autres. II vous est aisé de voir que la force n'est pas de votre côté, et, si vous en doutiez, voici de quoi vous en convaincre mieux. »

Ils entr'ouvrirent leurs longues robes, sous lesquelles des armes étaient cachées.

« C'est-à-dire, s'écria le colon indigné, que vous portez faussement l'habit religieux.

Il nous suffit quant à présent, senor, mais nous pouvons aussi, dans l'occasion, y joindre le maintien et le langage: c'est un appât tout-puissant pour attirer l'espèce de gibier que nous poursuivons. »

Don Aleixo n'entendit point ces paroles sans se sentir consterné, car il comprit que ces hommes étaient du nombre de ces aventuriers qui enlevaient les Indiens pour les vendre ensuite aux marchands d'esclaves, employant pour cela la force ou la ruse, selon l'occasion. Cet odieux commerce, défendu par les lois, obligeait ces chasseurs d'hommes à user de déguisement. Ils portèrent la dépravation jusqu'à prendre les vêtements de missionnaires chrétiens pour attirer à eux la jeunesse indienne. Lorsqu'ils a vaient[ réussi as 'en faire suivre assez loin, ils les liaient avec des cordes, et se hâtaient de les conduire aux marchands. C'est ainsi qu'ils s'étaient emparés des jeunes Indiens qui se trouvaient avec eux, et c'est dans le même but qu'ils firent Arraïp leur prisonnier. Don Aleixo n'avait qu'un seul moyen de le sauver, et il n'hésita point à le tenter. Ces misérables, endurcis dans le

crime, se seraient moqués de ses représentations; ils auraient méprisé ses menaces ou ses prières j il jugea plus facile de séduire leur cupidité.

€ Je tiens à cet homme, leur dit-il, par les raisons que je vous ai dites : d'esclave qu'il était, je voulais le rendre libre, et, certes, j'en avais le droit, puisque je l'ai acheté de mon argent. Vous prétendez, vous, avoir celui de m'en priver, et, comme la force est de votre côté, je dois me résigner à mon malheur. Je vous offre donc de vous racheter cet Indien ; fixez-en vous-mêmes le prix.

— Ah! c'est parler comme il faut... Mais voyons d'abord si vous êtes en mesure de nous payer. Où est votre bourse?

— Je vous ai déjà déclaré que les nègres ne m'avaient rien laissé. Je ne puis vous satisfaire qu'à mon retour dans les colonies portugaises.

— Senor don Aleixo ou don Rodriguez, comme il vous plaira, apprenez que nous ne sommes pas des personnes aussi crédules que vous paraissez le supposer. Tel qui se vante ici d'un grand nom et d'une grande fortune ne trouverait pas souvent une cruzade dans les colonies. D'ailleurs nous ne faisons point d'affaires avec les seigneurs, notre commerce est trop mal protégé pour cela. Une fois rendu à Bahia, ou dans toute autre ville, il vous serait aisé d'obtenir main-fo?te contre nous...

— Je vous proteste...

— Laissez là les serments, nous sommes des gens qui n'y croyons guère, et qui leur préférons de bons gages. Vous n'en avez point à nous donner, ainsi n'en parlons plus, et pour votre propre intérêt, ne lassez point notre patience. Quant à l'Indien, qu'il se soumette paisible-

ment à son sort, car s'il s'avisait de comploter quelque chose, une balle ne tarderait pas à le mettre à la raison. »

Don Aleixo convaincu de l'inutilité de toutes ses teotatives, et que ces aventuriers ne valaient pas mieux qne les Palmarésiens, se remit à la Providence de son sort et de celui d'Arraïp, priant Dieu de veiller sur cet infortuné, qu'il avait conduit dans le piège sans le vouloir. Si la vérité lui eût été mieux connue, au lieu des vifs reproches qu'il se faisait, le généreux colon n'aurait va dans cet événement que la juste punition d'un esclave qui trahissait son maître.

Les aventuriers, du reste, le traitèrent assez bien. Nonseulement ils partagèrent avec lui leurs provisions, mais ils lui offrirent même des liqueurs fortes qui leur servaient d'appât pour attirer à eux les malheureux Indiens elles priver plus aisément de leur liberté. A mesure qu'ils se livraient eux-mêmes à la bonne chère, ils mettaient de côté toute réserve, et se montraient ouvertejnent si grossiers et si vicieux, que don Aleixo les aurait quittés sur-le-champ, au risque de ne retrouver jamais son chemin, s'il n'avait conservé l'espérance de racheter Arraïp. Pendant qu'il les écoutait avec le dégoût qu'éprouve naturellement un homme bien né pour une semblable compagnie, un des leurs vint les avertir qu'il y avait à quelques milles de là, un village indien sans défenseurs, dont il serait facile de s'emparer, ses guerriers se trouvant tous engagés dans une expédition contre une autre tribu. Cette proposition fut aussitôt adoptée. Les plus exercés dans l'art de feindre prirent les devants pour reconnaître les lieux et se présenteraux Indiens comme des missionnaires pleins de zèle. Les ïq-

(liens les accueillirent sans défiance et parurent mcrao les écouler avec plaisir; mais personne ne consentit à les suivre en qualité de guides, maigrie leurs pressantes invitations et les promesses qu'ils leur firent de récompenser leur complaisance, non que ces sauvages se défiassent de ces prétendus religieux, mais parce qu'ils attendaient incessamment le retour de leurs guerriers.

Les aventuriers, voulant prévenir ce retour, se décidèrent alors à employer la violence. Ils entrèrent en armes dans le village, mirent le feu aux cabanes, et s'emparèrent de cette population inoffensive de femmes et d'enfanls, abandonnant au milieu de leurs ruines ceux que l'âge ou la maladie aurait rendus une cbarge inutile. Ils avaient engagé don Aleixo à se joindre à eux pour cette entreprise peu dangereuse ; mais le vertueux colon, après avoir essayé en vain de les en dissuader euxmêmes, refusa cette association avec un juste mépris. Il aurait profilé de cette occasion pour rompre les liens d'Arraïp et s'enfuir avec lui, si les malfaiteurs n'avaient prévenu son dessein en mettant leurs captifs sous la carde de deux hommes bien armés.

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