‹ Les Portugais d'AmériqueChapitre 19 sur 26 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Mœurs indiennes.

Si des populations de nos climats voyaient leurs foyers envahis, leurs demeures livrées aux flammes, etleurs personnes même forcées de suivre les pas du vainqueur pour aller subir au loin le joug de l'esclavage, elles n'auraient ni assez de plaintes, ni assez de larmes pour exprimer la désolation. Dans une situation semblable les Indiens se conduisent tout différemment. Concentrant en euxmêmes tout ce qu'ils éprouvent, ni gémissements, ni prières, ni menaces ne sortent de leur bouche. Soit qu'étrangers à la compassion, ils ne s'attendent point à en trouver dans les autres, soit qu'ils craignent de paraître lâches et d'augmenter le triomphe de leurs ennemis, les plus faibles soutiennent leur malheur avec une fermeté stoïque.

La troupe des aventuriers était déjà loin du village incendié, lorsqu'on s'arrêta pour manger et passer la nuit. Quelques pièces de gibier tué pendant la marche furent apprêtées et grillées pour les hommes blancs, qui choisirent pour eux les portions les plus délicates et se servirent avec tant de libéralité qu'il ne restait guère que des os. Aleixo ne put s'empêcher de faire la remarque qu'il y avait encorebeaucoup de personnes à nourrir.

« Il y en aura toujours assez pour ces chiens-là, lui répondit-on brutalement, ils sont accoutumés au jeûne. N'est-il pas juste qu'ils expient l'horrible péché, qu'ils

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ont commis sans doute plusieurs fois, de manger delà chair humaine? »

Et quand le moment en fut venu, on leur jeta les chétifs restes du festin, puis on leur permit de se désaltérer à un ruisseau qui coulait aux environs. Don Aleixo obtint la permission de partager sa portion avec Arraïp, mais il n'osa s'entretenir avec lui de peur d'exciter la méfiance des aventuriers, et se retira aussitôt à l'écart. Jusque-là, fasciné par l'habitude, il avait peu réfléchi aux conséquences désastreuses de l'esclavage ; maintenant il avait devant les yeux le tableau des douleurs et des crimes qu'il suscite. Depuis qu'il voyait de ses propres yeux les odieuses manœuvres de la cupidité pour ravir ces infortunés à leurs affections les plus chères, il comprenait leur haine invétéréecontreleursoppresseurs.

€ Sans l'esclavage, se disait-il intérieurement, ces aventuriers ne viendraient point à travers mille dangers porter la mort et le désespoir parmi ces peuplades lointaines. Enfants d'artisans, ils auraient continué l'humble profession de leur père, et n'auraient point fondé sur le malheur d'autrui l'espoir de leur fortune rapide. »

On fit de prudents préparatifs pour passer la nuit, car le sommeil des hommes violents n'est jamais paisible, ni assuré. Les captifs Indiens, toujours liés, furent placés au centre du camp, et aussi bien entourés que le permettait le petit nombre de leurs ennemis. Deux aventuriers se chargèrent d'entretenir le feu et de veiller à la sûreté générale. Don Aleixo aurait pu se joindre à eux, car il ne dormait point, trop de sujets d'inquiétude tenaient ses yeux ouverts ; il s'était mis à l'écart, et portait envie à la tranquillité des Indiens qu'il voyait étendus sur la

terre, et plongés en apparence dans un profond sommeil. Pendant qu'il contemplait en silence un groupe de femmes plus rapproché de lui, il remarqua parmi elles un mouvement léger, mais général, qui se communiqua de proche en proche. Toutes soulevèrent un peu la tète et la laissèrent ensuite retomber sur le gazon. Quelques minutes plus tard un sifflement se fit entendre, une sentinelle tomba percée d'une flèche, la seconde, atteinte dans le bras, s'écria aussitôt :

« Les Indiens ! Éteignez le feu. »

Au même instant, une troupe de guerriers brésiliens se précipitèrent dans le camp en poussant des cris horribles, auxquels les captifs répondirent par des hurlements de joie, car c'étaient leurs parents et leurs amis qui venaient les délivrer. Les aventuriers se défendiient vaillamment; mais, accablés par le nombre, ils eurent recours à la fuite, et profitèrent de l'obscurité pour se sauver dans les bois. Don Alcixo, qui redoutait presque également les deux partis, n'attendait qu'à être rejoint par Arraïp pour s'éloigner avec lui, car il n'avait pris aucune part à ce combat. Pendant qu'il promenait ses regards sur la foule, cherchant à découvrir son esclave, un sauvage, peint d'une manière effrayante, se jeta sur lui, le mena en triomphe à ses camarades, qui le joignirent aux autres prisonniers.

Les femmes rendues à la liberté se livraient à une joie aussi bruyante que leur douleur avait été silencieuse. L'espoir de la vengeance étincelait dans leurs yeux. Elles s'approchaient des blancs, leur montraient en riant leurs bras encore meurtris par les cordes dont on les avait liés, et s'étudiaient à leur faire comprendre, par une pan-

toniime expressive, le sort qui leur était réservé. Un des aventuriers dit à don Aleixo :

t Savez-vous ce que signifient les grimaces de ces mégères, senor? Elles nous apprennent qu'on va nous dévorer comme de la chair de bœuf, et tel est en effet le sort qui nous attend. Ayez donc pitié de ces démons incarnés.

— Leurs coutumes sont horribles, j'en conviens; mais croyez-vous que le moyen de les en corriger soit d'exaspérer leurs passions féroces par des traitements inhumains, et de détruire leur confiance dans les missionnaires, qui seuls peuvent les civiliser et les convertir?

— Votre morale est fort bonne, senor, mais elle ne s'accorde guère avec votre intérêt, car si vous avez des terres et un rang élevé, comme vous le dites, il vous faut nécessairement beaucoup d'esclaves. Comment vous en procureriez-vous, si des gens entreprenants tels que nous n'en fournissaient pas aux marchands? Au lieu de nous reprocher notre métier, il serait plus juste de nous remercier des périls que nous courons pour satisfaire aux exigences de votre luxe. >

Frappé de cette réflexion, le colon resta un moment confus et muet,

« Il n'est que trop vrai, dit-il enfin en soupirant, que l'égoïsme et la mollesse des riches sont la source de beaucoup de maux qui désolent la terre. Ainsi se justille cette menaçante déclaration de l'Évangile qu'un riche entre plus difficilement dans le royaume des cieux qu'un câble dans le trou d'une aiguille.

— Et malgré cette menace, reprit le vagabond en souriant, tous les pauvres convoitent la fortune, et tous

les riches travaillent à devenir encore plus riches.

— L'incrédulité des uns et des autres en est la cause, répliqua gravement don Aleixo. Si on appréciait à leur juste valeur la fragilité de cette vie et l'éternité qui doit la suivre, on cesserait de faire tant de choses pour l'une, et on s'occuperait davantage de l'autre. J'avoue que jusqu'à ce moment je ne me suis guère inquiété moi-même de ces vérités importantes; mais la Providence ayant daigné m'en instruire par des épreuves accumulées, je serais indigne de ses miséricordes si je n'essayais pas d'en profiter pour devenir meilleur. Si jamais le Seigneur me fait la grâce de revoir ma famille, je ne veux plus autour de moi que des serviteurs libres.

— Je crois, senor, que vous ne risquez pas grand'chose en prenant ce difficile engagement; nous sommes à la merci de gens qui nous auront bientôt débarrassés du soin de l'avenir. »

Cette allusion menaçante, prononcée d'un ton dégagé par des personnes si peu préparées à comparaître devant le juge suprême, produisit sur l'âme du colon une sensation doublement pénible. Le peu de mots qu'il se hasarda à leur adresser à ce sujet ayant été assez mal accueillis, il tourna toute son attention sur lui-même. II espérait toujours qu'Arraïp lui servirait de protecteur auprès des Indiens; mais ne sachant où il était, il commençait à craindre qu'il n'eût succombé dans le combat nocturne, et dans ce cas il ne lui restait qu'à se préparer à la mort comme ses compagnons.

Le retour de la lumière vint éclairer par degrés ïa sombre obscurité de la forêt, et montrer aux captifs les trails de leurs vainqueurs. Cette vue n'était rien

moins que rassurante. I!s étaient entourés de visages liideusementdéfigurés par de bizarres peintures, composées des couleurs les plus disparates, dans le but de se rendre plus effrayants aux yeux de leurs ennemis. Ces guerriers, armés de massues, d'arcs et de flèches, étaient ornés d'une prodigieuse quantité de plumes qu'ils avaient collées sur diverses parties; elles formaient leur ceinture et leur parure de tête. Un manteau de coton, bordé de plumes rouges, distinguait particulièrement le chef, car c'est pour eux une grande magniOcence. Tous portaient suspendus au-dessous de la lèvre inférieure, à l'ouverture qu'ils ont coutume d'y pratiquer, divers ornements en bois, en os et en pierres.

A une certaine distance du village, dont presque toutes les huttes étaient déjà réparées, tant ces constructions sont faciles, ils s'arrêtèrent et poussèrent tous ensemble le cri de triomphe. Le petit nombre de ceux qui restaient encore dans l'aidée y répondit sur-le-champ; et les deux troupes, s'avançant à la rencontre l'une de l'autre, furent bientôt réunies. La joie que leur inspirait la délivrance de leurs amis, l'orgueil d'une double victoire (car les guerriers étaient revenus vainqueurs de leur première expédition), produisirent parmi ce peuple des démonstrations frénétiques don t les pays civilisés n'offrent aucun exemple. De vieilles femmes apostrophaient les captifs d'un ton si énergique, que ceux-ci s'attendaient à chaque moment à être mis en pièces, et toutefois leur fureur se borna à des injures et à des gestes menaçants. Don Aleixo, dont les yeux cherchaient de tous côtés son esclave, le découvrit enfin, au moment d'entrer dans le village. On l'avait joint aux prisonniers indiens, qui accompa-

2G0 gnaient les faux missionnaires, lorsque don Aleixo s'était si imprudemment livré entre leurs mains. Ces Indiens, d'une tribu ennemie, ne flrent que changer d'oppresseurs, et Arraïp, quoiqu'il leur fût étranger, se trouva confondu avec eux.

Lorsque les guerriers eurent laissé leurs femmes et leurs enfants se rassasier du plaisir barbare d'insulter aux prisonniers, ils délièrent ceux-ci, et les livrèrent aux habitants des cabanes qui s'étaient offerts de les loger. Là, au sein de ces familles, chacun d'eux aurait pu se croire en liberté, puisqu'ils allaient et venaient à leur gré, sans qu'on parût s'occuper d'eux. Cependant ils n'en étaient pas moins les objets d'une surveillance active et générale. Chaque individu raisonnable se considérait comme responsable de leurs personnes, et prenait lin vif intérêt à ce qu'ils ne s'échappassent point. Les captifs indiens surtout, dont ils connaissaient l'adresse, l'agilité, les ressources, et de qui, selon leurs mœurs, ils attendaient leur spectacle le plus intéressant, excitaient particulièrement leur vigilance, sans qu'ils les laissassent moins libres en apparence.

Don Aleixo demanda à Arraïp comment il se faisait qu'il était prisonnier d'une peuplade indienne, lui Indien, puisqu'il n'y avait jamais eu de relations entre eux.

« Ils m'ont trouvé parmi leurs ennemis, répondit Arraïp, et pourtant nos pères étaient frères, nous descendons de la tribu que gouvernait l'homme de feu.

— Serait-il vrai?

— Oui , leurs ancêtres faisaient partie de la grande émigration du temps do Japy-Ouassou , ce vieux chef dont je vous ai parlé.

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— En ce cas tu n'as rien à craindre do ce peuple.

— Il n'a jamais vu mon visage.

— N'importe, lu leur raconteras ce que tu m'as raconté.

— Ils ne voudront pas me croire, ils diront que l'histoire des Tupinambas est connue de beaucoup de tribus qui n'en font point partie.

— Eh quoi ! tu te laisseras immoler sans tenter même de te faire reconnaître?

— Nos anciens savent des paroles secrètes au moyen desquelles les Tupinambas se distinguent entre eux ; mais je ne les ai point encore apprises. Si je me vante de descendre du grand Caramourou, sans pouvoir le prouver, ils m'accuseront de faire un mensonge pour sauver ma vie , et je mourrai déshonoré.

— Voilà bien l'orgueil du sauvage , s'écria don Aleixo, il lui est plus cher que sa vie... Mais avons-nous le droit de le lui reprocher? N'avons-nous pas aussi notre faux point d'honneur qui nous rend homicides, non-seulement de nous-mêmes, mais de notre prochain? »

Nous avons rapporté plus haut comment l'absence de tous les hommes forts de ce village indien l'avait livré sans défense à la cupidité des faux missionnaires, mais nous n'avons pas dit pour quel motif les Tupinambas avaient pris les armes, car c'était une nation paisible. Il s'agissait d'une de leurs jeunes filles que leur avait ravie le chef d'une tribu étrangère. Les frères et les amis de cette nouvelle Dina s'étaient réunis pour venger celte injure, et ils la ramenaient en triomphe, lorsqu'au lieu de se voir saluer, selon l'usage, par des acclamations de joie , ils virent venir au-devant d'eux quelques vieillards éplo-

26-2 rés qui leur raconteront le désastre arrivé dans leur village. Une longue et funeste expérience ayant appris aux Indiens combien les blancs leur étaient supérieurs dans les combats, ils évitaient volontiers leur rencontre; mais, semblables à la poule timide, qui devient hardie pour défendre sa couvée, ils n'hésitèrent pas à poursuivre les ravisseurs de leurs familles. Quelques-uns restèrent pour garder les prisonniers de guerre qu'on avait faits, les autres suivirent les traces des aventuriers, s'animant d'autant plus à cette poursuite qu'ils reconnurent bientôt le petit nombre de leurs ennemis.

Parmi les prisonniers indiens, ceux qu'ils avaient amenés les premiers se faisaient remarquer par une contenance lière et provoquante, en harmonie avec leur rang et leur valeur. Ils se promenaient dans le village la tète haute, et en chantant des paroles telles que celles-ci :

« Femmes des Tupinambas , laissez là vos travaux et mettez à terre vos petits enfants, accourez et réjouissezvous, car le festin que vous aimez se prépare. Les femmes de notre tribu en feront de semblables aux dépens de vos guerriers, elles danseront au son des flûtes qu'on fera avec leurs os. »

Des injures et des moqueries répondaient à ces bravades, mais sans aucun mauvais traitement. Ils étaient aussi libres que les autres et vivaient familièrement avec ceux-là même qui quelques jours plus tard devaient le.s immoler.

Quoique la description de ces fêles cannibales soit peu attrayante pour nous, il est impossible de parler des sauvages du Brésil sans en faire mention , puisqu'à très peu d'exceptions près, ils étaient tous anthropophages. Ils

ne mangent à la vérité que leurs ennemis pris vivants, et sacrifiés par eux avec des cérémonies particulières. Les victimes des combats restent sur le champ de bataille. Ils n'ont point l'usage barbare de torturer leurs prisonnier? pour éprouver leur fermeté d'âme, comme font les Canadiens et les naturels de la Floride. Il semble que leur but, en se nourrissant d'une chair ennemie, soit d'humilier le vaincu en le confondant avec les animaux qu'ils se procurent à la chasse. Voici, au reste, ce qui se passa sous les yeux de don Aleixo, dans ce même village où il était en captivité ; la relation en a été faite par luimême et conservée parmi ses descendants.

« Je remarquai un jour, dit-il , un mouvement et une activité extraordinaires parmi les femmes de mon hôte, et mescompagnonsd'infortune purent observer la même chose de leur côté. Déjà quelques jours auparavant , elles avaient fabriqué des vases d'argile de différente grandeur, car ce sont les femmes qui se livrent à ce genre d'industrie , et les ustensiles , peu nombreux à la vérité , dont elles se servent dans leur ménage sortent tous de leurs mains. Elles ornent leurs poteries de dessins capricieux comme leur imagination, et savent même les enduire d'un vernis blanc assez agréable à l'œil. Elles remplirent les vases destinés à la fête (quelle fête , grand Dieu ! ) d'une liqueur fermentée dont on use abondamment dans ces occasions. D'autres femmes tressaient, en riant, une longue corde de coton qu'elles nomment la mussurana, et qui est destinée à attacher la victime. L'objet de ces cruels préparatifs était un prisonnier indien que je voyais vivre en bonne intelligence avec les Tupinambas, et dont le visage ne manifestait

pus plus de tristesse ou d'effroi que sil eût ignoré le sort qui l'attendait. Le jour même de sa mort, il affectait une gaieté qui surpassait celle de tout le monde.

« Chaque guerrier se montra paré de ce qu'il avait de plus précieux, le corps point avec un soin tout pailiculier, des plumes autour de la tète et de la ceinture; une légère draperie de coton attachée sur les reins et tomhant un peu au-dessous du genou, faisait l'unique vêtement des femmes; quelques peintures sur le reste du corps en dissimulaient un peu la nudité. Elles avaient aussi beaucoup de bijoux, des fleurs, des pierres, des coquillages, des os blanchis, des graines noires ou rouges à leur cou, à leurs oreilles, à leurs bras et à leurs jambes. Le chef était distingué par son manteau, bordé de plumes artistement nuancées; mais cet ornement, qui sert à leur vanité, parait les embarrasser beaucoup ; ils ne le mettent que les jours de cérémonie, leur passion pour le bain leur rendant toute espèce d'habillements incommodes.

La fêle meurtrière commença par des divertissements innocents et une gaieté qui laissaient d'autant moins deviner son épouvantable conclusion que le patient luimême, comme je viens de le dire, prenait part à l'allégresse générale. A la fin du second jour, qui avait commencé, de même que le précédent, par des chants et des danses, la mussurana fut apportée. Deux hommes vigoureux s'emparèrent du captif, demeuré libic jusqu'à ce moment, lui attachèrent au cou la fatale corde et le promenèrent en triomphe pendant que les femmes lui disaient en chantant:

« Nous tenons l'oiseau par le cou, il ne nous échap-

€ pera pas. Si lu avais été un perroquet pillant nos t champs, tu te serais envolé ; mais tu n'as point d'ailes, f et tes jambes, fussent-elles plus agiles que lèvent, ne € le serviront de rien aujourd'hui. Regarde le soleil « avant qu'il se couche, car les yeux ne le reverront t plus. I

A ces chants provocateurs, le captif ne répondait qu'avec mépris, ou en vantant ses propres exploits et ceux de sa tribu. Une femme, dansant et chantant d'une façon toute particulière, apporta une massue ornée de plumes et la remit à celui qui devait jouer le rôle de saerificaleur. Celui-ci se hâta de l'offrir au chef qui l'accepta d'abord et la lui rendit après quelques simagrées d'usage. Avant d'en frapper le prisonnier, on lui annonça que les hommes sages de la tribu lui permettaient de venger sa mort, selon la coutume. En même temps on le conduisit près d'un tas de pierres, qu'on avait rassemblées à cet effet, on lui délia les bras, et chacun se hâta de s'éloigner de lui. Arraïp, qui m'expliquait toutes ces cérémonies, me saisit la main et m'obligea de fuir comme les autres. Je n'eus pas besoin d'en demander la raison en voyant une pluie de pierres tomber autour de nous. L'infortuné captif, jusque là si tranquille, entra tout à coup en fureur, et, quoique retenu par les pieds, il se servit si adroitement des pierres que plusieurs Tupinambas furent atteints de blessures graves. Lorsqu'il n'eut plus de projectiles, il rentra dans son calme précédent, et attendit la mort avec une indifférence sloïque.

« La foule rassurée se rapprocha, et le chef parla ainsi

au captif :

— Est-il vrai que tu sois renncmi de inou peuple? >"es-tu pas venu en armes contre nous, et n'as-tu pa& fait mourir plusieurs de nos frères?

— Compte, si lu le peux, les gouttes de pluie qui tombent d'un nuage, et tu sauras combien j'ai immolé de Tupinambas depuis que je sais lancer une flèche.

— Si on te rendait la liberté, quel usage en ferais-tu ?

— Je m'en servirais pour te faire la guerre, et pour te manger avec mon peuple, toi, et les tiens.

— On va donc prévenir tes mauvais desseins et venger ceux que tu te vantes d'avoir tués.

— Fais ce que tu voudras, mes amis me vengeront à leur tour. *

La massue se leva lentement et retomba avec force sur la tête de la victime qui perdit la vie d'un seul coup.

Don Aleixo n'en voulut pas voir davantage, et c'en était bien assez pour un homme qui allait bientôt être appelé à figurer comme acteur dans une pareille scène. Nous détournerons aussi nos regards d'un spectacle hideux qui déshonore l'humanité et la fait descendre ao niveau de la brute, et que l'Evangile a pu seul faire disparaître; car, de même que les ténèbres se dissipent devant la clarté du so'eil, l'ignorance et la barbarie se retirent à mesure que le Soleil de justice étend ses rayons sur notre globe. C'est en comparant le Brésil de cette époque à ce qu'il est aujourd'hui, que la plupart de ses tribus sont devenues chrétiennes, qu'on peut surtout apprécier les bienfaits de la révélation.

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