CHAPITRE XXI
L'affliction paternelle.
Nous avons laissé don Âlvar de RoJriguez à rarmée portugaise, prêt à passer la rivière de San-Francisco. Tranquille sur le sort de sa fi Ile et de sa bru qu'il croyait en sûreté parmi ces nombrtux et ma-'iianimesémigrants i[\n préféraient l'exil et la [aiivrele a la dominalioii étrangère, il s'était réuni à i'ttat-major du gênerai don Malhias d'Albuquerque, dont le fiancé dHéléna, le brave Alonzo de Sylva faisait partie. Malgré la fermeté de ses principes, et le courage avec lequel il supportait ses malheurs, le vitux Portugais était vivement aliecté comme patriote et comme père. Depuis la réduction de Nazareth, il ne pouvait plus espérer que son fils fût prisonnier des Hollandais, et qu'un échange le lui rendrait tôt ou tard. Son sort était toujours po ur sa famille un mystère plus effrayant que ne l'eût été la certitude de sa ]rioit, (;..= tr:;'- i ' laieut à la physionomie
de don Alvar en -i.-.\ jai n'était pas sans
amertume. AIolzu. a c'uc>di jjie? Je lui, s'aperçut du chagrin qui le dévorait et essaya de l'en distraire. Admirateur passionné de la gloire de sa patrie, dont les succès dans l'Inde avaient étonné l'univers, le jeune officier ne parlait de la république batave qu'avec un injuste mépris. Il rabaissait ses victoires, attribuant celles qu'il ne pouvait nier au peu d'harmonie qui régnait entre les généraux portugais et aux fautes d'une cour mal cor-
2G8 scillée. A ces paroles, don Alvar, secouant sa tête blanchie par les années, répondit an jeune homnie :
— Il est vrai que notre courage n'est point dégénéré de celui de nos ancêtres, nous pouvons le soutenir hautement dans un pays tant de lois arrosé de notre sang; mais, Alonzo, nous n'avons point affaire à un ennemi méprisable, et il n'est pas si aisé que vous paraissez le croire de le dépouiller des conquêtes qu'il a faites sur nous. Tant que la couronne de Portugal ceindra le front d'un monarque espagnol, notre patrie ne reprendra point son illustiation, ni cette colonie sa première prospérité. Je suis trop vieux pour espérer de voir la révolution qui doit replacer sur leur trône nos princes légitimes; mais elle arrivera infailliblement, comme me l'assure le mécontentement général. Ne croyez pas, cependant, que je ferme mon âme aux consolations que le Seigneur daigne mêler à mes épreuves. Hélas! si j'étais rassuré sur le sort de mon fils, de quoi oserais-je me plaindre? Je fais de grandes pertes, sans doute, mais il me reste assez de fortune pour que mes enfants puissent tenir leur rang dans la société, ce qui est un rare avantage dans un temps comme celui-ci. Je mets également au nombre des faveurs du ciel l'honorable constance que vous me faites voir. Quoique la dot de ma fille soit considérablement diminuée, vous n'en persistez pas moins à rechercher notre alliance. Cela est digne de vous, sénor, mais j'ai déjà vu tant de projets semblables se rompre par des motifs d'intérêt, qu'il est permis de s'applaudir de la fidélité d'un ami. »
Le bruit de l'attaque des Janguis, qui avaient essayé de surprendre le corps des émigrants, parvint de proche en
2G9 proche jusqu'aux oreilles de don Alvar, qui en conçut de l'inquiétude pour sa famille. Alonzo de Sylva lui rappela les précautions qui avaient été prises pour la sûreté des voyageurs. Coméran et les Indiens de sa tribu protégeaient l'arrière -garde; les jeunes dames marchaient entourées d'esclaves et de serviteurs; et, comme le jeune homme se disposait à retourner en arrière pour s'informer plus exactement de cette affaire, don Alvar voulut l'accompagner.
« II serait peu convenable d'abandonner la protection d'une jeune fille et d'une femme séparée de son mari à un cavalier de votre âge et de votre tournure, dit le vieillard en souriant; trouvez bon que nous retournions ensemble. >
Ils remontèrent la longue colonne formée par une partie des régiments portugais , celle moins régulière des émigrants, les uns à cheval, les autres à pied, chassant devant eux leurs troupeaux, ou conduisant des chaiiols chargés de bagages, de vieillards, de femmes et d'enfants. Les riches voyageaient en litière; mais, hélas! bien pou, même parmi les plus opulents, devaient arriver au tcrniti de leur exil dans l'équipage qu'ils avaient en le commençant, tant la longueur et les difficultés du chemin leur suscitèrent d'accidents. Le bétail, épuisé de fatigue, souffrant la faim et la soif, tombait mort sur le sol, ou devenait la proie des Indiens ens'écartant de la colonne pour paitre dans les bois. L'épaisseur des buissons, l'entrelacement des branches épineuses, les troncs d'arbres renversés et pourris, asiles d'une multitude d'insectes et de reptiles dangereux, obligèrent les plus riches et les plus délicats à marcher à côté du pauvre. C'est alors qu'on
put dire, comme dans toutes les grandes calamités: t Malheur aux femmes enceintes et à celles qui allaitent!» car il en coûta la vie à plusieurs infortunées qui se trouvèrent dans cet état.
Parvenus à l'endroit qu'occupaient, dans la colonne, les personnes dont le sort les inquiétait, les deux Portugais ne les y retrouvant plus, ni même les nombreux serviteurs de leur maison (ceux-ci s'étaient dispersés par la fuite, n'osant affronter la colère de don Alvar Rodriguez), s'informèrent d'elles avec angoisse; maisl'attaque des sauvages avait tellement épouvanté tout le monde et jeté dans les rangs une si grande confusion que personne ne se trouva en état de les satisfaire. Madame de Souza, blessée par la flèche d'un Janguis, ne savait rien autre chose-, mais l'une de ses femmes de chambre avait vu les dames de Rodrigiiez mettre pied à terre et quitter la colonne pour entrer dans le bois ; seulement, parsuite du trouble de son esprit, elle ne put rendre compte du motif qui les y conduisait, et dire si elles paraissaient agir de gré ou de force. Ces renseignements confus ne firent qu'augmenter les transes de don Alvar, qui commençait à craindre que ses filles n'eussent été entraînées par les Janguis, comme prisonnières de guerre, supposition que la férocité de cette tribu rendait si terrible qu'il en était tout éperdu. En ce moment, deux domestiques portugais, faisant partie de la suite de dona Elvire, touchés de la vive douleur de leur vieux maître, sortirent du milieu de quelques chariots de bagages où ils se tenaient cachés, et, se jetant à ses pieds, lui apprirent plus exactement comment les choses s'étaient passées. Ils ajoutèrent qu'en entrant dans le bois avec leurs esclaves in-
■diennes et la femme malade, leurs maîtresses leur avaient donné l'ordre d'attendre leur retour, mais qu'à l'approche des païens, ils n'avaient pu résister à leur épouvante, et s'étaient enfuis comme les autres; qu'ils ne «avaient ce que les jeunes dames étaient devenues, mais qu'ils espéraient qu'elles avaient évité les sauvages, la direction qu'elles suivaient étant opposée à la leur, autant qu'il leur était permis d'en juger.
Don Alvar, n'en pouvant tirer d'autres éclaircissements, les quitta, le cœur navré de douleur, et prit le chemin de la forêt en cherchant les traces de ses filles. Égaré, hors de lui, conduisant, ou plutôt se laissant conduire au hasard par son cheval, il élevait la voix par intervalles en prononçant les noms d'Elvireetd'Héléna. Des vêtements de femme, qu'il aperçut sortant de quelques broussailles, frappèrent ses regards. Il mit pied à terre en frémissant, €ar ces vêtements semblaient recouvrir un cadavre. C'était, en effet, celui de la veuve de Nazareth, pour qui les généreuses sœurs avaient quitté la colonie sans pouvoir la sauver. Le père, heureux que ce ne fût pas le corps d'une de celles qu'il cherchait, tomba à genoux au pied d'un arbre, découvrit ses cheveux blancs, et en rendit grâces au ciel dans une prière muette, tandis que des larmes ruisselaient sur ses joues ridées. . Il se croyait seul et s'en abandonnait plus librement à «es sensations ; mais, en se relevant après sa prière, il vit qu'Alonzo de Sylva était près de lui. Le jeune sénor ouvrait même la bouche pour lui adresser quelques consolations, lorsque le vieillard y coupa court en remontant à cheval pour continuer sa recherche, et Alonzo le suivit eu silence.
Grâce à l'ardeur qu'ils y mettaient, ils auraient rejoint les fugitifs ce jour-là même, s'ils avaient marché constamment sur leurs traces ; mais ils en dévièrent bientôt pour suivre la voie bien plus distincte des Janguis. Elles devinrent si apparentes que Sylva ne douta point que le dessein du vieux Portugais ne fût d'aller braver le lion dans son antre. C'était courir à sa perte sans ulilité pour les jeunes dames. Alonzo fit de nouvelles instances auprès de don Alvar pour l'en détourner. Le vieillard lui répondit: f J'avais un fils dont j'ignore la destinée, et que je ne reverrai peut-être jamais; j'avais une fille, un petit-fils et une bru, qui viennent de disparaître à leur tour; que m'importe la vie si je ne les retrouve? Quand tout me fait craindre qu'ils ne soient devenus la proie d'une nation féroce, voulez-vous que je demeure calme et indifférent? Des dangers me menacent, je le sais, mais je ne crains que d'arriver trop tard. Quant à vous, mon jeune ami, je vous engage à retourner auprès de don Malhias ; vous avez une famille, de l'avenir; pourquoi les sacrifieriez-vous en vous associant aux périls d'un vieillard au désespoir? votre honneur ne l'exige point.
— Vous me connaissez mal, sénor, repartit 'Alonzo; mon désir est moins de vous détourner de votre projet que de vous engager à le mûrir davantage, pour mieux en assurer la réussite. Le jour est déjà avancé 5 à peine aurons-nous le temps de regagner la colonne avant que le soleil disparaisse; comment nous flatter de pouvoir atteindre les Janguis, quand nous ne pouvons plus distinguer leurs traces? Remettons à demain notre voyage; songez que si nous devenions victimes l'un et l'autre de la férocité des hommes ou des animaux pendant les té-
nèbres de la nuit, cette mort ignorée laisserait volio famille sans protecteurs. >
Don Alvar reconnut enfin la justesse de ce ruisonnemonl, et consentit à retourner sur ses pas, non sans gémir et jeter de tristes regards autour de lui. L'arnice avait fait Iialte pour la nuit, et chaque famille se préparait à jouir de quelques heures de repos et de ra fraîchi. ssement; mais le malheureux père la passa tout entier*' dans le chagrin et les apprêts de son voyage. Cependant, quelque activité qu'il y mît, il lui fut impossible de se mettre en route le jour suivant, parce qu'il ne put réunir autour de lui les personnes dont l'expérience lui était indispensable.il envoya à la vérité plusieurs domestiques à la découverte, mais ils revinrent sans avoir rien appris ni rien rencontré.
Enfin, au commencement du deuxième jour, don Alvar partit pour son pénible pèlerinage, accompagné d'Alonzo de Sylva, qu'aucune considération ne put empêcher de suivre son vénérable ami, d'un Indien qui devait leur servir de guide et de trois domestiques portugais chargés de conduire le mulet qui portait les portemanteaux et les provisions de bouche. Le personnage le plus important de cette caravane était un moine dominicain, le père Gonsalvo, directeur spirituel de la famille Rodriguez, le même dont nous avons déjà parlé. Son secours pouvait devenir d'autant plus précieux pour don Alvar qu'il était venu au Brésil comme missionnaire et en avait exercé longtemps les fonctions. 11 savaitla langue de ces peuples, celle du moins qu'on parlait le plus généralement, et se flattait de n'être pas sans influence parmi certaines tribus.
De nouveaux renseignements, obtenus par ce religieux, dinainuèrent beaucoup les craintes qu'on avait eues d'abord que les dames n'eussent été enlevées par les languis. Longtemps après la retraite de ces Indiens, Mocap avait été aperçue de loin, rôdant sur la lisière de la forêt. Elle était seule, à la vérité, mais comme on la supposait mieux en état que personne de donner des lumières sur le sort de ses maîtresses, ce fut de ce côté qu'on dirigea les premières recherches. L'Indien choisi par le père Gonzalvo avait une intelligence remarquable. Il commença par étudier minutieusement le terrain, interrogeant des signes et des indices invisibles pour tout antre œil que le sien, et tournant sur un espace assez circonscrit, comme le chien de chasse qui est en quête d'une voie. Les valets européens, impatientés de cette lenteur, en murmuraient entre eux, et suspectaient même la fidélité du guide.
« Vous verrez, se disaient-ils, qu'il s'entend avec les ravisseurs pour nous faire perdre un temps précieux et nous empêcher de léfe atteindre. Qui sait même s'il ne nous conduit pas dans quelque tribu anthropophage pour nous y faire dévorer? A quoi pensent ces seigneurs de s'abandonner avec tant de confiance à la merci de pareils réprouvés? Mais c'est le moine qui l'a choisi, leur en faut-il davantage? »
Le guide, qui marchait en avant, tout occupé de son affaire, fit entendre une exclamation qui fit cesser tous lesentretiens.il était parvenu à l'endroit où les dames avaient passé la nuit, comme l'attestaient encore un emplacement noirci par le feu, les herbes foulées qui leur avaient servi de couche et les débris de leur frugal repas;
EeHa.d; ?=!?:
■(•Cuiafeinai'diditenavani
il était évident que des créatures humaines s'étaient reposées là; mais don Alvar pouvait douter que ce fût celles qu'il cherchait, lorsqu'un témoignage plus cerlaia vint changer son espoir en certitude. L'Indien trouva sous des feuilles desséchées l'un des hochets d'argent qu'on met entre les mains de l'enfance, et que le vieux Portugais reconnut pour appartenir à son petit-lils. Plein d'émotion, il hénit Dieu, qui lui envoyait ce premier encouragement, et, ne doutant plus qu'ils ne fussent sur les traces des deux sœurs, il tirait déjà sa bourse pour récompenser l'Indien, quand le dominicain s'y opposa :
« Ne vous pressez pus d'éveiller sa cupidité, lui dit-il, de peur que l'impatience d'échanger son argent contre des marchandises d'Europe ne le pousse à nous abandonner. Ces hommes sont encore de grands enfants, incapables de se vaincre eux-mêmes. Retenez-le par des promesses, il sera temps de les réaliser lorsque vous o'aarez plus besoin de ses services. »
Don Alvar Rodriguez réprima avec peine son mouvement généreux, et continua de suivre tous les pas de l'Indien avec un intérêt toujours croissant. La qualité du sol avait si nettement conservé les empreintes des pieds en divers endroits, que les moins clairvoyants ne pouvaient s'y méprendre. On distinguait aisément la chaussure large et grossière des esclaves, de la chaussure élégante des Portugaises. Les pas encore plus remarquables d'un cheval et la disparition totale de ceux des dames les surprit et les inquiéta ; mais un examen approfondi leur ilt deviner qu'une des deux Indiennes se l'était procuré d'une manière quelconque pour épargnera leurs maî- Iresses les fatigues d'une longue marche. Du reste, ces
traces paraissaient si fraîches et si récentes, qu'Alonzo de Sylva, s'attendant d'heure en heure à rencontrer les dames qu'ils cherchaient, marchait en avant avec l'impatience d'un jeune homme, et que don Alvar lui-même ne songeait ni à se reposer ni à prendre de la nourriture. Il est vrai que si aucun obstacle ne fût survenu , leur ardeur était telle que, malgré l'avance que Mocap avait sur eux, ils seraient arrivés à temps pour déjouer ses mauvais desseins.
Grâce à son expérience, le père Gonzalvo ne se faisait point illusion sur les embarras où pouvait les jeter tout à coup un changement dans la naturedusol, changement capable de les éloigner pour longtemps peut-être d'un but qu'il se croyaient si près d'atteindre. Il était donc prudent de modérer l'ardeur de leurs chevaux, de m énager les forces de leur suite, et de se réconforter euxmêmes, afin de fournir au besoin une plus longue carrière. Il proposa d'établir dans leur marche une certaine régularité, qu'il se chargea de maintenir, jusqu'à ce qu'un nouvel incident les obligeât à prendre d'autres mesures.
La direction des pas, tous tournés du côté de l'intérieur dupays,vint leur causer un grand étonnement. Ils supposèrent premièrement que la nécessité de fuir les Janguis les avait détournés de la véritable route; mais, à mesure qu'on avançait, au lieu de remarquer aucun changement, ni hésitation, on voyait au contraire des signes d'une marche rapide et assurée. Si parfois elle devenait moins directe, l'obstacle qui l'avait nécessité était encore là pour l'expliquer. Frappé de cette singularité , Alonzo dit en s'arrétant tout à coup :
« Sommes-nous véritablement sur les traces de celles que nous cherchons? ne courons-nous pas après un fantôme? Quelle apparence que dona Elvire se soit dirigée vers ce pays désert, où nul intérêt ne l'appelle , et qu'elle se soit éloignée de plus en plus de nos établissements? Aurait-elle obtenu quelques lumières sur le sort de son mari? L'espérance de le revoir l'entrainerait-elle? Mais alors elle vous en aurait prévenu, sénor Rodriguez, elle vous aurait prié de joindre vos effortsauxsiens, elle vous aurait rassuré sur sa jeune sœur... Non, nous ne sommes point sur leurs traces.
— Pourquoi vous décourager ainsi, sénor Alonzo? répliqua le dominicain : le hochet de l'enfant a été reconnu , et quant à l'étrange direction des pieds , j'avoue qu'il est difficile de s'en rendre compte , à moins de supposer que les dames soient trompées par leurs guides. Est-on bien sûr de la fidélité des esclaves qui les accompagnent? Serait-il impossible qu'elles voulussent profiter de cette occasion et de l'ignorance de leurs maîtresses pour retourner dans leur tribu ?
— Vous me faites frémir, mon père, repartit Alonzo. Ah! s'il en était ainsi, il faudrait redoubler d'efforts pour les atteindre, avant qu'elles fussent à la merci de ce peuple sanguinaire.
— Je n'ai jamais eu aucun sujet de suspecter la fidélité de ces femmes, dit don Alvar, et la jeune nourrice surtout paraît fort attachée à l'enfant et à la mère. Héléna s'est plainte quelquefois de la maladresse de Mocap, de la tacilurnité de son humeur; mais elle n'a point essayé de s'enfuir à l'exemple^e tant d'autres esclaves qui ont profité pour cela de la confusion de notre dé-
part. Cependant je n'oserais dire que je me repose sur elle, ni sur la moralilé d'aucun esclave, après la triste expérience que j'ai déjà faite. A qui puis-je me fier, moi si cruellement trompé par un mulâtre que je regardais comme un fils? Vous vous souvenez de Yago, mon père?
— Comment l'aurai-je oublié, sénor? c'est moi qui l'ai initié dans les mystères de notre sainte religion. Son intelligence et sa piété le rendaient remarquable entre les esclaves de son âge.
— Il montrait aussi tant d'heureuses dispositions pour l'étude, que je me fis un devoir de soigner son éducation. A dix-huit ans, je le plaçai à la tête de mes affaires qu'il dirigea pendant trois ans avec une habileté et une intégrité admirables. Aux rares qualités d'un bon régisseur, il joignait celles d'un serviteur plein d'attachement et de reconnaissance, du moins j'en étais si persuadé que j'aurais plutôt douté de moi-même que de mon fidèle Yago.
— Eh bien, sénor? demanda Alonzo avec intérêt en le voyant hésiter.
— Eh bien ! cet homme s'est enfui de ma maison, emportant avec lui une somme assez considérable, répondit le vieillard en détournant la tête pour cacher son émotion, ï
Le bruit d'une altercation assez vive entre le guide et les valets vint suspendre cet entretien. Il était si important de maintenir entre eux la concorde, que don Rodriguez, qui dans une autre occasion n'aurait pas daigné y prendre garde, pria Alonzo de Sylva d'aller s'informer du sujet de la querelle et d'employer sa médiation pour rétablir la paix. Gomme il revenait d'accomplir heu-
leusement celte mission, le jeune officier vit ses deux compagnons engagés dans une conférence sérieuse avec un étranger si pauvrement et si singulièrement velu, qu'il était difficile do décider de sa condition. Une femme assise à terre à quelques pas de lui, offrait dans sa toilette un pareil dénùment, et paraissait plongée dans UQ accablement extrême. Leurs pieds fangeux avaient reçu de nombreuses blessures des aspérités du chemin. L'homme n'avait même aucune espèce de chaussure, ayant donné la sienne à sa compagne, à qui il en restait à peine' quelques débris. Dès qu'il aperçut Alonzo, don Alvar lui dit avec agitation :
« Venez, venez recueillir les tristes nouvelles que m'apporte cet étranger. 11 a vu mes pauvres filles, ce sont bien leurs traces que nous suivons ; mais leurs méchantes esclaves ont osé se révolter contre elles et les faire prisonnières; elles les emmènent chez lesTapuyas.»
Si le lecteur n'a point oublié Cohello d'Almeida et son épouse, que dona Elvire et sa jeune sœur rencontrèrent dans le désert, traînant après eux leurs deux enfants à l'agonie, il les aura bientôt reconnus dans ces étrangers arrêtés avec nos voyageurs. Poursuivi par l'aversion de tout un peuple, par le souvenir de ses crimes, auteur de la mort de ses enfants, de la douleur maternelle et des souffrances physiques de son épouse, le tyran Cohello, tout coupable qu'il avait été, méritait alors plus de compassion que de haine. Don Alvar s'empressa de soulager tant de misère en partageant avec ces infortunés et les vêtements et les provisions dont il pouvait disposer. Il leur donna même un de ses domestiques pour les conduire, et Alonzo de Sylva pria instamment la dame d'ac-
^80 cepterle cheval qu'il montait. Elle n'y consentit point et préféra continuera pied son funeste voyage.
Lorsqu'ils se furent séparés, don Rodriguez pria le père Gonsalvo, d'annoncer au guide qu'il eut à les conduire chez les Tapuyas par le plus court chemin. L'Indien reçut cet ordre sans s'émouvoir, mais il n'en fut pas ainsi des valets. Effrayés et mécontents, ils se dirent entre eux que c'était les mener au supplice, que les Indiens les mangeraient eux cl leurs maîtres. Le dominicain s'efforça de les rassurer en leur répétant que cette nation n'est point anthropophage, ce qui est la vérité; mais, dans leur obstination ignorante, ils n'ajoutèrent point de foi à ses paroles, feignirent de se soumettre, et délibérèrent secrètement de s'enfuir aux colonies.
La nuit survint, chacun fit les préparatifs accoutumés pour la passer avec sécurité, et s'assurer un repos salutaire. Don Alvar et ses amis se retirèrent sur une colline, au pied de laquelle leur suite s'élait établie ; lorsqu'aux premiers rayons du soleil le vieux Portugais ouvrit les yeux, il aperçut le dominicain qui achevait sa prière.
t Vous m'avez laissé dormir trop longtemps, mon père, lui dit-il, je devrais déjà avoir remercié Dieu des nouvelles qu'il m'a permis de recevoir sur mes enfants, et me trouver prêta recommencer notre voyage.
— Ce n'est pas assez de rendre grâces à l'Eternel pour les consolations qu'il vous envoie, sénor, répondit gravement le moine, il faut encore vous préparer à supporter avec résignation les contrariétés dont il les accompagne.
— Sans doute, mon pèrej mais quelle contrariété
peut-il être survenu depuis hier? Le ton dont vous vous exprimez m'alarrae malgré moi, et cependant il me semble qu'une matinée sereine succède à une nuit paisible,
— Pendant qu'elle était paisible pour nous, un crime détestable se commettait dans l'ombre, et changeait entièrement notre position.
— Un crime, ô ciel ! quelqu'un aurait-il porté la main surlesénor Alonzo...
— Non, ce n'est pas sur lui, c'est sur notre guide. Il est mort d'un coup de couteau dans le cœur. Vos valets ont pris la fuite, le brave Sylva les a cherchés inutilement.
Ces nouvelles désolantes firent pâlir le vieillard, il en demeura un moment comme accablé ; mais retrouvant bientôt sa fermeté naturelle, il fut en état d'écouter les renseignements que le père dominicain avait recueillis de la bouche du guide expirant. Les domestiques de don Alvar, effrayés du voyage que leur maître entreprenait de faire chez les Tapuyas, avaient engagé le guide à feindre de ne plus reconnaître son chemin, afin de forcer don Alvar à la retraite. L'Indien, excité par l'appât d'une riche récompense, refusa d'entrer dans le complot et devint leur victime. Epouvantés de leur propre crime, les valets ne songèrent qu'à fuir l'indignation de leur maître. Soit que, perdus dans les bois, ils devinssent la proie des animaux, soit qu'ils eussent heureusement retrouvé le chemin des colonies, ou les traces de leur camarade, qui s'en était allé la veille avec Cohello, on ne les revit plus; Alonzo revint tout découragé annoncer à don Rodriguez qu'ils se trouvaient seuls dans ce désert.
— Nous ne sommes pas seuls, mon ami, répondit le vénérable Portugais en regardant le ciel; le maître de l'univers est avec nous. Qu'avions-uous à espérer de ces lâches assassins? Après nous avoirprivés d'un guide fidèle, ce qu'ils avaient de mieux à faire, c'était de nous éviter la peine de les punir. Maintenant, qu'allons-nous devenir? Demandons au Seigneur qu'il nous fasse rencontrer quelque village indien où nous puissions nous procurer un autre guide. Le père Gonsalvo, qui a déjà exploré les solitudes du Brésil, nous indiquera peut-être...
— Hélas! sénor, répliqua vivement le pauvre moine, je crains beaucoup de ne vous être d'aucun secours. Il est vrai que j'ai souvent erré, dans ma jeunesse, au milieu des tribus indiennes ; mais j'avais moi-même des guides, et je pouvais choisir mon point de départ, au lieu qu'en ce moment j'ignore absolument où nous sommes.
— C'est une chose fâcheuse, reprit don Alvaro, et, toutefois, je ne veux point désespérer de noire salut. Dieu est tout-puissant; notre entreprise est légitime; il ne nous ôte, sans doute, tout secours humain que pour que nous mettions notre assurance en lui seul. Celui qui guide les oiseaux de passage dans les plaines de l'air n'abandonnera pas sur la terre trois chrétiens qui se réclament de son nom.
— J'approuve cette sainte confiance, repartit le père Gonsalvo, dont le visagecxprimait plus d'inquiétude qu'il ne voulait en laisser voir; n'attendons pas, cependant, que le Seigneur fasse en notre faveur un miracle dont nous ne sommes pas dignes. Ne nous jetons pas témérairement dans le péril, sous prétexte qu'il est tout-puissant pour nous en retirer, car cela s'appelle tenter Dieu. Si vous
daiîinez prendre l'avis d'un pauvre moine, nous renoncerons, quant à présent, à ce voyage, et, préférantla voie la plus sûre, nous essaierons de retourner sur nos pas jusqu'à ce que nous nous procurions un autre guide et des domestiques plus dociles. Songez que les vôtres ont emporté presque toutes les provisions, les paniers du mulet sont vides, ou à peu près.
— Ils nous ont laissé fort heureusement des munitions pour nos armes, dit Alonzo de Sylva, et avec cela, dans des forêts remplies de gibier, des hommes ne peuvent mourir de faim.
— Je suis de votre avis, sénor Alonzo, reprit le vieux Portugais. J'avoue que la seule pensée de tourner le dos à ces montagnes où l'on conduit mes enfants me remplit de honte et de douleur. Que le père Gonsalvo me le pardonne; mais, sans vouloir tenter Dieu, je m'assurerai, avant de renoncer à notre projet, que sa volonté y est absolument contraire. Ouvrons votre livre de prières, vénérable Gonsalvo, et voyons s'il nous aidera dans notre incertitude. »
Le volume s'ouvrit au hasard, et les mots sur lesquels s'arrêta le doigt de don Alvar furent ceux-ci d'un Psaume de David :
« Je m'assure en Dieu; je ne craindrai rien ; que me ferait l'homme? »
Le dominicain, lui-même, ne put s'empêcher de regarder ces paroles comme un encouragement de la Providence à marcher en avant, et l'on n'hésita plus.