‹ Les Portugais d'AmériqueChapitre 3 sur 26 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Une femme héroïque.

Ce qu'on appelait le camp de Bon-Jésus n'était pas seulement un asile pour les troupes; mais, comme je l'ai déjà dit, un grand nombre de familles portugaises s'y étaient réfugiées et logées comme elles avaient pu, dans des demeures provisoires construites à la hâte, aimant mieux subir les privations les plus dures que de se soumettre aux Hollandais. Les nobles et les riches y étaient accourus d'Olinda, et les premiers, surtout, portaient jusqu'au fanatisme l'amour national et la haine des ennemis. Don Mathias d'Albuquerque, pour mieux entretenir cette exaltation qui enfante des prodiges de valeur, mais qu'il commençait à perdre secrètement, en voyant l'inutilité de tant d'efforts, avait nommé son camp la Kouvelle-Olinda, lorsque cette capitale eut été détruite par le feu. On y forma des rues, des marchés, des chapelles, des édifices pour les tribunaux, et la police y était aussi bien faite qu'il était possible par un temps de confusion et de trouble.

Cette cité provisoire, fortifiée avec art et défendue par une nation naturellement belliqueuse dont la bravoure était encore augmentée par le désespoir, avait résisté à toutes les attaques des Hollandais. Ceux-ci ne manquaient cependant ni de bons soldais ni de capitaines expérimentés; mais ils ne connaissaient point assez le pays pour s'y aventurer avec avantage. Chaque buisson recelait une embuscade d'où partait une nuée de flèches

inrisiblos jusque là, et qu'on n'apercevait qu'en recevant la mort; car telles étaient les armes des Indiens alliés des Portugais. Les Hollandais ne négligèrent pas de se faire aussi un parti parmi les indigènes; des tribus ennemies furent opposées les unes aux autres et rendirent cette guerre plus sanglante et plus désastreuse.

Don Aleixo reçut du général l'accueil distingué que méritait son dévouement patriotique etla promesse d'une nouvelle tentative en faveur de la ville assiégée.

€ Car vous savez, poursuivit don Mathias, que ce n'est pas ma faute si Nazareth se trouve réduite à cette extrémité : j'ai essayé plus d'une fois d'avoir des communications avec elle; mais, hélas 1 je n'ai réussi qu'à envoyer de braves gens à la mort ! Peut-être ont-ils manqué de prudence ; espérons que d'autres seront plus heureux, puisque votre arrivée ici prouve qu'il n'est pas impossible d'échapper à la surveillance de Sigismond Van- Schopp. Ah ! si la sollicitude de Philippe II égalait le zèle et le courage de ses sujets du Brésil, la république batave n'aurait jamais mis un navire à l'ancre sur nos rivages! Mais vous le voyez, senor don Piodriguez, on nous abandonne à nos seules ressources, tandis que les Hollandais reçoivent continuellement des convois d'hommes et d'argent : cette différence rend la lutte trop inégale. Quelle que soit la grosseur du torrent, il s'épuise à la fin parce qu'aucune source ne l'alimente. Nous disparaîtrons comme lui.

— Au moins, senor don Mathias, nous ne périrons pas «ans gloire; jamais on n'oubliera ce que vous faites pour la défense du Brésil.

— Lesais-je? répliqua le guerrier d'un air soucieux,

n'ai-je pas à craindre qu'après avoir inutilement sacriûé ma fortune, ma santé et peut-être ma vie, ma conduite ne soit amèrement blâmée par ceux-là même dont l'insouciance aura causé notre perte? Du sein de leur mollesse et de leur oisiveté, les courtisans flatteurs décident trop souvent de la réputation des hommes de guerre, et il leur est d'autant plus aisé de les perdre, que les rois éont ignorants et ne veulent jamais avoir tort. Le grand Albuquerque, mon aïeul, qui éleva si haut dans les Indes la puissance et la gloire du Portugal, ne fut-il pas aussi payé d'ingratitude? Ces tristes pressentiments, je les renferme dans mon sein, de peur qu'ils ne refroidissent le courage de mes officiers; mais assuré que rien n'est capable d'altérer le vôtre, senor, j'ai cru pouvoir vous laisser lire dans mon cœur. >

Pour le dire en passant, les inquiétudes de don Mathias n'étaient que trop fondées : vaincu par des forces supérieures, forcé d'abandonner Fernambuco, il fut mal apprécié à la cour et oublié par elle. L'histoire, plus équitable envers lui, a rendu justice à ses talents militaires. Il fît, pour conserver le Brésil à son souverain, tout ce qu'on pouvait attendre d'un habile général.

En quittant le chef de l'armée, don Aleixo se rendit chez une de ses parentes nommée dona Maria de Souza. Cette dame, qui habitait Olinda, était venue lune des premières se mettre sous la protection de l'armée avec toute sa famille, composée de quatre fils, dont l'aîné était marié, ce qui ne l'empêchait pas de porter les armes comme son cadet; les deux derniers, très jeunes encore, attendaient impatiemment leur tour. La mère de cette famille belliqueuse se piquai telle-même d'un patriotisme

enthousiaste qui rappelait celui de ces femmes Spartiates jours prêtes à immoler au salut de la république les plus doux sentiments de la nature. La défense du Brésil lui coûtait déjà un époux ; cependant, loin de chercher à modérer l'ardeur guerrière de ses enfants, elle les aurait armés de sa propre main, si un pareil encouragement leur eût été nécessaire. Quoique dona Maria n'eût point encore vu son jeune parent depuis la mort de son mari, dont elle portait le deuil, elle ne se laissa point dominer par un attendrissement excessif, assez ordinaire en pareil cas, et se contenta de le saluer avec une gravité douce et triste. Sa fermeté ne se démentit pas, lorsque don Aleixo lui adressa à ce sujet un compliment de condoléance.

< Senor, lui répondit-elle d'un ton calme et noble aussi éloigné de celui d'une virago que des éclats immodérés d'une personne déraisonnable, il est vrai qi:e j'ai supporté une rude épreuve; mais le Brésil a fait une perte non moins grande que la mienne dans l'un de ses plus braves défenseurs. Que la gloire dont ce héros s'est couvert en succombant nous console! La mort est une chose inévitable; heureux ceux qui savent la rendre utile! »

Un moment après, passant à un autre sujet de conversation, elle s'informa avec intérêt de la situation de la famille de don Aleixo.

« J'ai entendu parler, continua~t-elle, du courage avec lequel vous vous êtes dévoué, ainsi que votre père, à la défense de la dernière place qui nous reste dans cette malheureuse province; et ce qu'on en rapporte me rend iîère de notre parenté. Je voudrais seulement que dona Elvire et dona Héléna fussent ici, elles y seraient plus en

sùrelé qu'à Nazareth. Nous y manquons assurément de beaucoup de choses, et ce mélange inouï de soldats et de populace qui nous presse de tous côtés, parait aussi désagréable qu'étrange aux femmes de notre condition ; mais au moins nous n'avons pas à craindre d'être réduits par la famine à nous manger les uns les autres comme des sauvages.

— Il faut espérer, madame, que nous n'en viendrons pointa cette extrémité, reprit don Aleixo en souriant; ma femme et ma sœur soutiennent courageusement leur situation, et c'est volontairement qu'elles partagent nos périls. Au surplus la place est forte, et, si l'on^peut réussira l'approvisionner, nous comptons nous y maintenir jusqu'à l'arrivée du secours promis...

— N'y comptez pas, senor, interrompit vivement la dame; vous verrez Lisbonne se transporter au Brésil avant que cette flotte tant désirée aborde dans cette contrée trahie.

— L'intérêt du roi est cependant de conserver une si belle colonie.

— Sans doute; mais les princes connaissent-ils leurs vrais intérêts? Si le nôtre était mieux instruit do l'état des choses, il n'aurait pas laissé l'ennemi faire tant de progrès parmi nous; mais il prête malheureusement l'oreille à de faux rapports, et la vérité ne lui sera manifestée que lorsqu'il n'en sera plus temps. N'importe, nous n'en ferons pas moins notre devoir jusqu'à la fin. Pour l'honneur du Portugal, vous n'abandonnerez pas Ja défense de Nazareth.

— Je vous le répète, senora, avec des vivres nous sommes en état de lasser la patience de Sigismood Van-

5'J Scliopp; l'exemple de mon père soutient tous les coucages.

— Et pourtant aucun des défenseurs de la forteresse ne s'est offert, je le gage, pour remplir la mission dangereuse dont vous êtes chargé, car le cruel Hollandais condamne à mort sans pitié tous ceux qui tombent entre ses mains par suite d'une tentative semblable à la vôtre. Époux et père, vous n'avez pas reculé devant la crainte d'un si affreux péril.

— Votre fils aîné est aussi tendrement lié à une intéressante épouse, et il n'en ménage pas davantage ses jours sur le champ de bataille.

— Il est vrai; mais mourir en combattant est la perspective de tous les guerriers ; ils peuvent, ils doivent s'y attendre, tandis qu'un supplice ignominieux peut devenir le prix de votre patriotisme.

— Au crime seul le déshonneur! s'écria fièrement le jeune Rodriguez ; le gibet deviendra pour moi un théâtre de gloire, si je n'y monte que pour avoir servi mon pays.

— Je ne désespérerai jamais d'une cause soutenue par de tels défenseurs, dit dona Maria, et mon regret est de ne pouvoir me joindre à eux pour en augmenter le nombre. Toutefois, si je ne puis armer mon bras d'une épée, j'ai nourri dans le cœur de mes enfants ce désir de gloire et cet amour de la patrie qui immortalisent les hommes. »

En s'exprimant ainsi, cette Portugaise exaltée rappelait à don Aleixo ces nobles Romaines dont il avait lu l'histoire, ou ces mères Lacédémoniennes qui disaient à leurs fils, en leur montrant leur bouclier : c Avec ou dessus. » Dona Maria de Souza avait le regard fier et la

taille élevée que notre imagination prête volontiers a ces antiques héroïnes.

Pendant le séjour que don Aleixo fit au carap de Bon- Jésus, on y reçut la nouvelle d'un brillant avantage remporté sur les Hollandais dans une rencontre partielle. Elle se répandit rapidement parmi les habitants de la Nouvelle Olinda, qui l'accueillirent avec transport. Sans attendre les détails officiels du combat, on chanta des Te Deum dans toutes les chapelles, les maisons furent illuminées et lepeuple montra sa joie par des danses exécutées dans les rues. Don Malhias n'ignorait pas que ces victoires isolées ne pouvaient changer le sort de la colonie, dont elles relardaient à peine la ruine; il avait même de fortes raisons de penser que celle-là coûtait assez cher aux Brésiliens-Portugais pour changer bientôt leur allégresse en lamentations, mais il se garda bien de troubler cette joie patriotique, de peur qu'on ne lui reprochât de jeter le découragement parmi ses concitoyens.

Dona 3Iaria de Souza ne manqua pas de prendre une part active aux réjouissances publiques, d'une manière convenable à son rang et à son caractère de veuve. Elle fit préparer un festin pour un certain nombre de familles des plus pauvres, celles particulièrement qui avaient fourni des défenseurs à l'État; elle invita aussi à sa table des femmes et des mères d'officiers, el fil illuminer le soir les fenêtres de son logement. Une seule personne de sa famille ne partageait pas son enthousiasme; c'était dona Éléonore, sa bru ; non -seulement sous un léger prétexte elle ne parut point à la table de sa belle-mère, mais au milieu de l'illumination générale, son appartement resta dans les ténèbres. Dona Maria en étant avertie

se hàla de se rendre près d'Éléonore, qu'elle trouva plongée dans la tristesse.

« Que veut dire cette mélancolie hors de propos? lui denianda-t-elle; voulez-vous qu'on vous accuse de ne prendre aucun intérêt à la gloire de votre pays? Est-ce ainsi que vous vous intéressez aux succès de nos braves défenseurs, parmi lesquels se trouvent votre mari et votre beau-frère?

— Hélas ! répondit la jeune dame, c'est une joie bien prématurée que celle à laquelle on se livre en ce moment: il n'est plus de victoire capable de nous sauver; le Fernambuco a été arrosé inutilement d'un sang précieux 5 il est perdu pour le Portugal.

— Ces lâches paroles sont de nature à accélérer notre ruine, et c'est avec un étonnement douloureux que je les entends prononcer par l'épouse de mon propre fils. Le destin des nations est entre les mains de Dieu, mais l'homme n'en doit pas moins rester fidèle à son devoir. Quand la mort ou la captivité nous menaceraient, par suite de cette lutte acharnée, rien ne m'empêchera de pleurer sur les maux de la patrie et de triompher de ses succès. Que ces noblessentimentsdeviennent aussi les vôtres, senora : hâtez-vous de donner l'ordre d'illuminer vos fenêtres avant que le peuple n'ait eu le temps de remarquer qu'elles ne le sont pas.

— Ah! madame, savons-nous ce que nous devons faire? La victoire a, dit-on, été vivement disputée; qui peut dire ce qu'elle nous coûte à vous et à moi, et si le deuil ne nous convient pas mieux que des fêtes? »

Dona Maria ne put s'empêcher de frémir; puis elle reprit avec un air d'abattement :

« Privée déjà de mon époux , serai-je condamnée à pleurer encore mes fils? Mais non; le Seigneur qui les a protégés tant de fois, exaucera les prières de son humble servante. Aucune nouvelle officielle n'est encore parvenue; espérons jusque-là. Au surplus, nous vivons dans un temps où l'intérêt général doit faire taire tous les autres intérêts. Qu'importe que toute une famille périsse, pourvu que le Brésil soit sauvé! »

Malgré Ténergique expression avec laquelle elle affecta de prononcer ces dernières paroles, dona Maria ne pressa pas davantage sa bru, et se retira la laissant libre de partager ou non les démonstrations publiques. Le jour suivant, un ecclésiastique qui dirigeait la conscience de don Mathias, car dans ce siècle les hommes de guerre s'entouraient jusquedans leurs campsd'un appareil religieux, se présenta de la part du général devant doua Maria, de laquelle il était aussi particulièrement connu. C'était un prêtre de bonne compagnie, d'un esprit fin et enjoué, vivant beaucoup avec les grands, dont il n'effarouchait pas les plaisirs par une sévérité trop rigoriste ; mais, dans cette occasion, sa bonne humeur habituelle avait entièrement disparu sous le nuage de tristesse qui voilait ses traits. Messager de malheurs, le discours qu'il avait préparé d'avance pour ménager adroitement les coups qu'il apportait, sa langue se refusa à le prononcer. Il ne put que balbutier ces mots :

« Senora... que le Seigneur vous soit en aide... »

Ses pleurs lui coupèrent la voix.

« Mon père '.s'écria la dame justementépou van lée,a-t-on reçu des nouvelles... des nouvelles de mes enfants?...

— On en a reçu, madame...

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les la U'oiivri'PiiL iTiivorsée dans un PaiiLeuil

— EtdonMalhiasd'AIbuquerqiie vous envoie vers moi? C'en est assez ; je devine aisément qu'une nouvelle flèche du Seigneur m'a percée !

— Souvenez-vous, senora, qu'il n'a point épargné ses saints, et que la voie qui mène au ciel est une voie douloureuse.

— J'en ai déjà fait l'épreuve, mon père, répliqua -telle en désignant son habit de veuve ; mais j'espère que la raain qui me frappe me soutiendra. Lequel de mes chers fils est délivré de ce monde de misère?...

— Le Seigneur n'a mis entre eux aucune différence, répondit le religieux d'une voix faible ; prions pour l'âme de tous deux. »

Dona Maria ne put retenir un cri si terrible, qu'il fit accourir près d'elle les femmes qui la servaient. Elles la trouvèrent renversée dans son fauteuil, le visage couvert d'une si effrayante pâleur, tous les membres tellement crispés, qu'il leur sembla qu'elle allait mourir. Le salon retentit de lamentations et de ces mouvements confus de personnes qui s'empressent sans savoir ce qu'elles font. Ce tumulte rappela l'infortunée mère à elle-même. Elle se leva, et, par l'effet d'une volonté forte, se tint droite et ferme sur ses jambes, c Vous voyez bien, dit-elle à ses femmes, que la mort est encore loin de moi, et que je puis me passer de vos secours. Retirez-vous donc, et qu'on avertisse don Rodriguez que je souhaite le voir. »

Restée seule avec le religieux, elle commença par se prosterner le front dans la poussière, en adressant au ciel une prière fervente pour implorer son secours dans sa détresse. Ensuite, selon les rites de son église, elle demanda au religieux qu'il récitât l'office des Morts pour

rèraede ses deux fils, et se joignit h lui avec un calme et uno présence d'esprit que le révérend père ne pouvait se lasser d'admirer. Ce fut ainsi que don Aleixo la trouva, au lieu des transports désespérés auxquels il devait naturellement s'attendre; mais cette femme extraordinaire lui préparait encore d'autres surprises. Elle écouta avec une sombre gravité ce qu'il lui dit d'abord de la part que tout le camp prenait à sa douleur maternelle, etde la sympathie encore plus vive que ressentaient tous ceux qui avaient l'honneur de lui appartenir de plus près. En consolateur adroit et qui connaissait l'ardeur de son patriotisme, il l'entretint de la reconnaissance de son souverain, qui ne manquerait pas de la récompenser de ses sacrifices en comblant de ses faveurs les fils qui lui restaient. Dona Maria, fixant sur lui un regard où l'incrédulité était peinte:

* Quand le roi en aurait la volonté, répliqua-t-elle, où trouverait-il de quoi récompenser tous ceux qui Tout fidèlement servi dans cette guerre? Les mères pleurant leurs fils et les femmes leurs époux, sont en grand nombre! D'ailleurs, les enfants qui me restent survivront-ils longtemps à leurs frères?

— Ils sont jeunes, pleins de santé, et vous ne devez pas craindre qu'on les ravisse à leur mère, dont ils feront désormais la dernière consolation.

— Vous ne connaissez ni eux ni moi, senor; vous nous supposez capables de rester froids spectateurs de la ruine de notre patrie. »

Cette réponse, dans un pareil moment, frappa de surprise les deux personnes qui l'entendirent; mais ils ne répliquèrent rien, et la dame demeura elle-même ensevelie dans ses douloureuses réflexions. Au bout de quelques

minutes, don Aleixo demanda à demi-voix au révérend père si dona Éléonore avait été avertie de son malheur.

— Elle n'en sait rien encore, senora, et, s'il faut vous l'avouer, c'est une tâche pénible devant laquelle tout mon courage recule. Dona Eléonore n'a point, comme sa bellemère, une âme héroïque propie à triompher des plus sanglantes épreuves: je crains de lui porter involontairement le coup de la mort. Si, en votre qualité de parent, vous tentiez de la préparer...

— Moi! s'écria don Aleixo, scandalisé de la proposition du religieux.

— Ce ne sera aucun de vous, interrompit la dame de Souza en se redressant avec majesté; à moi seule appartient la cruelle mission d'apprendre aux personnes de ma famille comment elles doivent supporter les |)Uis grands malheurs: ne les ai-je pas tous éprouvés? Qui oserait comparer sa blessure à celle d'une mère qui perd en un même jour le double fruit de ses entrailles? Je vous quitte, mon révérendpère,et vous aussi, mon noblecousin. Permettez à Marie de Souza d'accorder à la faible nature le reste de cette journée : elle me verra répandre assez de larmes! Mais mon courage reprendra le dessus, et avec l'uidedu ciel demain vous me retrouverez digne du nom que je porte. »

Elle tint parole; et lorsque don Aleixo la revit, rien dans son extérieur ne trahissait le déchirement de son âme. Elle montrait, par la seule énergie de sa volonté, ce calme mélancolique qui n'est pour d'autres que l'ouvrage du temps. Sa présence d'esprit, sa politesse, l'égalité de son humeur, ne se démentirent pas un seul instant; sa Lru, incapable d'imiter cet exemple , en proie au plus violent désespoir, la laissait s'occuper seule du soin de

i(5 rendre aux morts les honneurs funèbres. Dona Maria disait d'elle au jeune Rodriguez :

« La pauvre jeune femme connaît pour la première fois toutes les rigueurs de l'adversité; son âme tendre n'était point préparée à ces horribles déchirements, elle s'est trouvée exposée sans défense aux coups de son ennemi. »

Lorsque tous les honneurs que l'Église portugaise prodigue aux cendres des riches et des grands furent épuisées pour les jeunes héros de la maison deSouza(cen*était pourtant pas à leurs restes que ces honneurs s'adressaient, mais plutùlà leur mémoire, leurs corps n'ayant pasélé retrouvés sur le champ de bataille), à la suite de ces solennités, dis-je, dona Maria parla ainsi aux fils qui lui restaient, et qui n'étaient âgés que de quatorze à seize ans.

« Mes enfants, les Hollandais ont tué votre père et vos deux frères, leur sang vous crie vengeance ; votre patrie, qu'ils ont presque entièrement subjuguée, vous appelle également à son secours : souffrirez-vous qu'elle devienne la proie de ces avides étrangers? vous êtes bien jeunes encore, mais ne sentez-vous pas déjà brûler dans votre cœur le courage héréditaire de votre race? Parlez, voulez-vous servir la sainte cause de votre patrie? — Nous le voulons! nous le voulons! s'écrièrent-ils à la fois.

— Venez donc recevoir la bénédiction de votre mère, poursuivit-elle en leur ouvrant sesbras: je voudrais qu'il me fût permis de partager vos périls, je serais fière de vous présenter moi-même à notre vaillant général; mais cela ne convient point à mon sexe, et voici notre parent, don Rodriguez, qui consent à me remplacer. Ne vous inquiétez point du rang que don Mathias vous assignera dans son armée; un héros y est partout à sa place. »

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