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CHAPITRE XXII

Un établissement dans le désert.

Nos voyageurs éprouvèrent, dès les premiers pas, des difficiillés inouïes à se frayer une route dans ce pays inculte. Jusqu'alors ils avaient chargé de ce soin les domestiques qui, à l'aide du fer et du feu, débarrassaient la terre d'une partie de ses épaisses broussailles. Maintenant, il fallait qu'ils travaillassent eux-mêmes, et la prudence leur était aussi nécessaire que la force pour se préserver en même temps de la morsure des reptiles, qui faisaient leur retraite dans ces hautes herbes. La nuit, ils allumaient un grand feu pour éloigner les animaux carnassiers, attachaient leurs chevaux le plus près d'eux possible, et veillaient tour à tour afin qu'il ne s'éteignit pas. Ils avaient été obligés d'abandonner le mulet à luimême, pour ne pas augmenter leur embarras; mais le pauvre animal, refusant la liberté qu'on lui offrait, continua de suivre la caravane, s'arrêtant où elle s'arrêtait, et partageant avec les autres chevaux la protection que la compagnie de l'homme cherchait à leur assurer.

Ils voyageaient sans guide depuis quatre jours, marchant pour ainsi dire à làtons, d'après la position du soleil et quelques vagues indices que le missionnaire avait appris des Indiens. Les traces imprimées sur le sol, ou s'en étaient effacées, ou devenaient trop subtiles pour des yeux mal exercés, de sorte qu'elles ne suffisaient plus pour les conduire; mais, comme ils savaient maintenant vers

quel endroil elles aboutissaient, ils n'aspiraient qu'à trouver un guide qui les aidât à atteindre le même terme. Vers la fin du quatrième jour, ils se trouvèrent subitement arrêtés par la rencontre d'un vaste marais qui occupait le fond d'une vallée. Vainement ils essayèrent de le traverser dans plusieurs directions; le terrain tremblait au loin et menaçait de les engloutir, eux et leurs chevaux. Après de nombreuses tentatives, qui fatiguèrent également leur esprit et leur corps, don Alvar jugea prudent de camper oi!i ils étaient, de peur de s'engager trop tard dans des sentiers périlleux dont ils ne réussiraient pas à sortir pendant les ténèbres. On mit aussitôt pied à terre, mais personne ne dormit, car le voisinage du marais faisait craindre que ce lieu ne fût infesté de serpents, de crocodiles et d'autres monstres aussi redoutables. La nuit se passa en tristes conjectures.

« Nous ne sommes plus sur le chemin qu'on fait suivre à mes filles infortunées, dit don Rodriguez, car, certainement, elles n'ont pu traverser ce marais, et si elles étaient eu deçà, nous les aurions rencontrées. Nous avons dévié du droit chemin sans nous en apercevoir. » Dès que parut le jour, Alonzo monta à la cime d'un arbre, et s'écria qu'il voyait de la lumée dans un lieu qu'il indiqua. Don Alvar lui recommanda d'en considérer attentivement la position, et tous trois se hâtèrent de monter à cheval et de s'y rendre le plus promptement possible, laissant à leur droite le marais. Ils trouvèrent, en effet, les restes d'un feu à demi éteint, mais ils ne virent point ceux qui l'avaient allumé, et les ciis qu'ils poussèrent pour s'en faire entendre n'obtinrent pas de réponse. Égarés de plus en plus par les tentatives qu'ils faisaient

pour sortir d'embarras, ils en vinrent à ne savoir plus de quel côté diriger leurs pas, soit pour aller vers les montagnes, soit pour regagner les bords de la mer.

Ils marchaient au hasard à travers des solitudes incultes, lorsque enfin ils découvrirent des terres ensemencées, indice assuré du voisinage de l'homme. Dévorés d'une inquiétude, qu'ils n'osaient se communiquer mutuellement, de peur de l'augmenter encore, ils éprouvèrent à cette vue un grand soulagement. Les maîtres de ces champs pouvaient à la vérité se montrer hostiles à leur égard, mais des troupeaux qu'ils aperçurent, des plantations de cannes à sucre, et dans le lointain un groupe de bâtiments plus soignés et plus considérables que ne le sont ordinairement ceux des indigènes, leur donnèrent l'espérance d'être reçus avec hospitalité.

D'épais halliers les séparaient encore des défrichements, lorsque des plaintes mêlées à des voix enfantines frappèrent leurs oreilles. Cela ne ressemblait point à des accents de détresse qui sollicitent un prompt secours, mais plutôt à une dispute entre des enfants inégaux en âgeeten forces. Les voyageurs attachèrent leurs chevaux à des arbres et s'avancèrent doucement vers un endroit où les branches moins entrecroisées leur permettaient de voir sans être vus.

*' Au milieu d'un pré couvert de bestiaux, s'élevait un sycomore, reste de la forêt qui s'avançait jadis jusquelà, et sous son ombre trois enfants , deux filles et un garçon , au teint bronzé, faisaient le brait qui avait attiré les voyageurs. L'une des filles était attachée par un mouchoir au tronc du sycomore , le petit garçon armé d'une poignée de verges , se disposait à la frapper malgré ses

^87 gémisseraenls, et l'autre jeune fille faisait tous ses efforts pour arrêter le bras vengeur.

« Laisse-moi, sœur, laisse-moi , s'écriait le jeune tyran en essayant de lever son bras, auquel s'attachait la miséricordieuse enfant , il faut qu'elle soit punie de sa négligence. Cette méchante esclave n'avait pas besoin d'emmener avec elle au fond du bois notre meilleur chien de chasse, pour le laisser dévorer par l'hyène.

— Moi, pas le lui commander, maître; lui, avoir voulu suivre moi, répondit l'esclave en pleurant.

— Il fallait le chasser à coups de pierre.

— Moi, avoir peur de blesser la pauvre bête.

— II valait mieux la laisser manger, n'est-ce pas? Que ne la défendais-tu contre l'hyène?

— Oh ! je n'osais dans la crainte qu'elle ne se jetât sur moi.

— Et voilà précisément pourquoi je te châtie, dit le petit garçon eu colère, en se débattant de nouveau contre sa sœur ; mais l'indignation augmenta les forces de celleci, elle lui arracha les verges.

— Comment, lui dit-elle, tu voudrais que cette fille eût exposé sa propre vie pour sauver celle d'un chien ! La colère te rend insensé... Je vois venir notre père, rendons-le juge de cette affaire. »

Elle courut à la rencontre d'un homme qui se promenait lentement dans la prairie en examinant chaque pièce de bétail, pendant que son frère détachait l'esclave, et paraissait honteux de son emportement. Le mulâtre (car c'en était un) s'approcha du sycomore, reprocha à l'esclave d'avoir imprudemment exposé un animal qu'elle tfavait pas la force de protéger, malgré la défense ex-

presse de SCS mailres; puis, l'exhortant à se montrer plus docile à l'avenir, il la renvoya près de ses troupeaux. Se tourDant alors vers son fils :

t Ne l'es-tu jamais rendu coupable de désobéissance? » lui demanda-t-il.

L'enfant baissa les yeux sans parler.

t Quand ce malheur t'est arrivé, me suis-je armé de verges contre toi? T'ai-je lié à un arbre comme un malfaiteur?

— Je ne suis pas un esclave, répondit le petit oigueilleux.

— Un esclave, mon fils, est une créature plus malheureuse que toi, mais dont, aux yeux de Dieu, l'âme est aussi précieuse que la tienne. On ne choisit pas sa condition ici-bas, et toutes res distinctions de riche et de pauvre, de maître et de serviteur, qui mettent tant de différence parmi les hommes qui les ont imaginées, disparaîtront dans le ciel, où il n'y en aura plus que i\eu\ : les justes et les injustes. A laquelle de ces catégories appartient celui qui traite les autres comme il ne voudrait pas l'être lui-même?

— Mon père , votre associé Farina dit que vous gâtez vos esclaves par trop d'indulgence, et que ce n'est pa^ ainsi que les traitent les Portugais.

— Mon fils, ce n'est ni sur Farina, ni sur aucun homme que nous devons régler notre conduite, c'est sur la loi de Dieu, parce que ce sera elle qui nous jugera. Celte loi , je vous l'ai appris, elle nous ordonne d'aimer Dieu pardessus tout et notre prochain comme nous-mêmes. Ainsi, chaque fois que vous êtes dur envers vos inférieurs, vous êtes rebelle à la volonté du Seigneur, puisque vous no

£89 traitez pas l'un de vos frcTcs comme vous voudriez qu'on vous traitât. »

Tout en leur faisant cette morale, le père se retirait avec ses enfants, et bientôt le son de sa voix se perdit dans l'espace.

« Partout où un père de famille élève ses enfants dans la piété, dit le dominicain , il mérite d'inspirer de l'estime et de la confiance Je crois que, malgré la distance qui sépare cet homme des hommes civilisés, nous pouvons en toute sûreté recourir à lui.

— Je le crois aussi, répliqua Alonzo , d'autant plus qu'indépendamment de sa moralité, ce colon a des manières et un langige qui ne sont point ceux d'un homme sans éducation. Si don Rodriguez est de notre avis — Mais que vois-je, senor? vous paraissez bien ému?

— Je l'avoue, répondit le vieux Portugais d'une voix altérée; mais comment ne le serais-je pas? L'homme que nous venons de voir est ce même esclave dont je vous parlais il y a peu de jours , qui a si cruellement trompé mon affection et mes espérancesu Le père Gonsalvo ne Ta-t-il pas reconnu comme moi?

— En vérité, senor, ma pensée était fort loin de lui en ce moment; le temps, qui a dû changer ses traits, etl'affaiblisseraentde ma propre vue me l'ont fait méconnaître d'abord; maintenant je mêle rappelle. Oui, c'est bien là votre mulâtre Yago; mais, après ce qu'il vous a fait, voudra-t-il vous reconnaître à son tour?

— Non-seulement j'en doute, reprit Alonzo, mais je crois qu'il y aurait beaucoup d'imprudence à don Rodriguez de se montrer inopinément à ses yeux. Cet homme

paraît être devenu riche , puisqu'il a des esclaves , il pais

raît aussi qu'il a un associé; accueillerait-il avec plaisir un ancien maître qu'il a trahi et dépouillé? Cependant comme son secours nous est indispensable, je me présenterai seul devant lui...

— Excusez-moi, sénor Alonzo, si je vous interromps, repartit le dominicain, mais je crois que c'est une mission qui convient mieux à mon caractère de religieux, qui est tout pacifique. Votre extérieur guerrier inspirerait peut-être de la crainte et de la méfiance, au lieu qu'on laissera approcher un pauvre moine sans la moindre inquiétude.

— Non, mon père, ajouta don Alvar, du ton d'un homme qui prend une ferme résolution, non, ce ne sera ni vous, ni Alonzo qui irez trouver mon esclave infidèle. Loin de l'y préparer, je prétends me montrer subitement à ses yeux, et voir de quel air il soutiendra ma présence.

— Allons-y donc tous trois ensemble, répliqua Alonzo : s'il y a quelque risque à courir, mon bras s'armera pour vous défendre.

— Non, encore une fois, il faut que je paraisse seul et désarmé, c'est la plus sûre protection que je puisse avoir. Je connais celui vers lequel je vais, à moins qu'il ne lui reste plus rien des qualités qui le rendaient estimable autrefois ; ma confiance en lui ne peut manquer de l'attendrir. »

Alors, sans écouter ni recommandations, ni prières. don Alvar partit, laissant entre leurs mains son cheval et son épée. A l'entrée du village, il rencontra un homme vêtu d'une chemise et d'un pantalon de coton et coiffé d'un large chapeau de paille, selon la mode des

^2dl colons cuUivaleurs, costume approprié à la chalcuidu climat. C'était Yago lui-même. Plus près des bâtiments se tenait son associé Farina, Africain robuste et grossier, dont la physionomie dure et repoussante contrastait avec celle du mulâtre, d'ailleurs beaucoup plus jeune.

La présence d'un Portugais du rang de don Alvar devenait pour cette colonie isolée un événement remarquable, et même inquiétant pour des hommes dont la conscience n'était pas exempte de reproches. A mesure que l'étranger s'approchait, le mulâtre se troublait visiblement, et le son de sa voix lui causa un tressaillement tel que don Alvar ne put douter qu'il ne l'eût reconnu. Toutefois ce mouvement fut si promptement réprimé, Yago sut lui faire succéder un calme si parfait que le vieux Portugais resta danslincertitude. Le nègre Farina avait joint son associé, de sorte que don Alvar leur ayant demandé, en les saluant avec politesse, de lui faire connaître le chef de cette habitation, il lui répondit brusquement :

f Nous le sommes tous les deux, que nous voulezvous? expliquez-vous nettement et sans cérémonies.

— C'est le malheur qui m'a conduit jusqu'ici, répondit don Alvar; il n'a point épargné mes cheveux blancs. Vous avez peut-être entendu parler de la guerre impie que nous font les Hollandais, et de la désolation du Fernambuco où j'avais d'immenses propriétés.

— Bon, bon, interrompit Farina, c'est de l'argent qu'il vous faut pour réparer ces pertes; mais vous vous adressez mal, je vous en avertis, et...

— N'en diles pas davantage, Farina, interrompit le

mulâtre à son tour, en voyant don Kodriguez rougir d'indignation, je crois que vous interprétez mal les paroles de cet étranger. Peut-être reqniert-il de non? un tout autre service que celui que vous supposez.

— C'est la vérité, continua don Âlvar ; des esclaves brésiliennes, profitant de la confusion occasionnée par la guerre, m'ont ravi mes filles et mon petit-fils. Je me suis mis aussitôt à leur poursuite ; mais, abandonné par mon escorte, privé de conducteur, je me suis égaré. La découverte de votre habitation m'a donné l'espérancede trouver ici des conseils et un guide pour continuer ma route; je ne demande rien de plus.

— Vous obtiendrez de nous, scnor, tous les secours que notre position nous permet d'accorder, repartit Yago, qui portait dans cette colonie le nom d'Alcazar. Quoique nous vivions dans une grande ignorance des usages du monde, nous n'avons point oublié ce qu'on doit à làge et au rang. Entrez chez moi, ma femme vous préparera des rafraîchissements... »

Un esclave accourut précipitamment l'avertir que le Giboïa venait de se saisir d'un de ses bœufs. A cette nouvelle importante, le mulâtre demanda son fusil, fit à la hâ[e quelques excuses à don Alvar, et partit pour aller combattre le monstre, suivi de son fils et de quelques esclaves armés d'arcs et de flèches.

Le Giboïa est un énorme reptile justement redouté. Il est, disent les voyageurs, de la grosseur d'un homme et long quelquefois de quarante pieds. Quoiqu'on le mette au rang des serpents, il en diffère par deux espèces de griffes placées sous le ventre, qui lui servent à contenir sa proie. Il mange des chevreuils, des bœufs, des tigres

et même des hommes, son horrible tète étant garnie de dents fortes et aiguës.

Un bruit étrange le fit découvrir aux chasseurs. Entortillé autour du bœuf qu'il avait surpris, il l'étreignait de manière à faire craquer tous ses os. Les yeux du monstre ressemblaient à deux flambeaux allumés, tandis qu'il léchait le corps de sa victime, cl le rouvrait d'une bave visqueuse pour l'avaler plus aisément. Il fallait avoir une âme intrépide pour attaquer un animal si redoutable, dans un moment où l'inquiétude de se voir enlever sa 'proie lui donnait un aspect encore plus menaçant. Le fils de Yago, malgré sa grande jeunesse, n'hésita point à décocher au reptile une flèche qui le blessa légèrement. Le Giboïa furieux abandonna le bœuf pour se jeter sur son faible ennemi qu'il aurait facilement atteint, si un coup de fusil tiré par le mulâtre ne l'eût arrêté dans son élan. On le vit alors se rouler sur la terre qu'il rougissait de son sang, soufflant, rugissant, déracinant de jeunes arbustes, et faisant voler autour de lui un nuage de poussière ensanglantée, jusqu'à ce que l'épuisement de ses forces mit un terme à ces convulsions terribles. Cependant il continuait à s'agiter par intervalles. Un esclave s'en approcha et lui passa adroitement un nœud coulant autour du cou, il fut traîné au pied d'un arbre et suspendu à une forte branche. Le mulâtre, laissant à ses serviteurs le soin de le dépouiller de sa peau, dont on retire une assez grande quantité d'huile, reprit lechemin de l'habitation, où, pendant son absence, les choses avaient bien changé de face.

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