CHAPITRE XXIV
L'Enlèvement.
Pendant qu'on s'occupait ainsi de ieur délivrance, Elvire et Héléna étaient en proie aux humiliations et à la crainte des violences auxquelles pouvait se porter un sauvage tout-puissant. Mocap, touchée un moment de leur détresse et des prières de dona Elvire, qui la conjurait de protéger l'innocence de sa sœur, avait paru d'abord assez disposée à repousser les prétentions du chef, dont elle était secrètement peu satisfaite; mais Couarassî qui la connaissait et redoutait son caractère porté à la vengeance, s'apercevant peut-être de son mécontentement, changea de conduite, et fit tous ses efforts pour la mettre dans ses intérêts. Il redoubla à son égard de prévenances et de distinctions, jusqu'à ne l'appeler que sa mère, la plaçant ainsi au-dessus des autres femmes, nonseulement de sa propre tribu, mais de celle des Tapuyas. Ces flatteries ne demeurèrent pas sans effet sur un esprit naturellement vain et avide d'honneurs, comme était celui de Mocap. Yassi-3Iiri devina son changement et lui enfitquelques reproches; son cœur sensible et affectueux la rendait moins accessible à la séduction, et lorsqu'elle vit que ses efforts pour détacher Mocap des intérêts du chef devenaient inutiles, elle en avertit dona Elvire. La jeune dame, de plus en plus alarmée, se décida à faire expliquer Mocap, à lui demander ouvertement le parti qu'elle avait résolu de suivre.
• Je m'aperçois, coiilinua-t-clle, qu'au lieu de se rebuter de nos refus, Couarassi multiplie ses visites et redouble ses présents. Ma sœur fuit sa présence avec un soin extrême, il ne s'en offense point : quel est donc son projet?
Mocap ne répondit point.
«Vous parliez, il y a quelques jours, d'avoir recours à la fuite, poursuivit dona Elvire, et quoique ce projet offre de grandes difficultés, nous sommes prêtes à partir dès que vous le voudrez.
— A quoi cela vous servira-t-il? répliqua Mocap : en quelque lieu que nous allions, Couarassi saura bien retrouver nos traces. D'ailleurs la veuve du chef de mon peuple n'a plus autant d'agilité et de force qu'autrefois. Ses pieds sont fatigués de la longue route qu'ils ont faite, et quoique les vôtres dussent avoir la légèreté de la jeunesse, les pierres des chemins les ont promptement meurtris.
— Que nos souffrances ne vous arrêtent pas, Mocap; l'impatience d'échapper aux poursuites de Couarassi nous donnera le couiage de les vaincre.
— Oh! sans doute, vous méprisez tellement notre peuple que vous choisiriez la mort plutôt que de devenir les épouses du plus grand chef.
— Oui assurément, mais cène serait point par mépris comme vous dites, ce serait par respect pour notre croyance, qui interdit de pareilles unions. Vous ne l'ignorez pas, vous qui avez vécu parmi les chrétiens. Un mari ne peut avoir qu'une femme, et une femme qu'un mari. Ma sœur oserait-elle invoquer son Dieu pour un époux qui ne le prie jamais, qui ne le connaît même pas?
— Elle lui apprendra à le connaîlre. Couarassl ne peut-il devenir chrétien et recevoir le baptême comme beaucoup d'autres que vos missionnaires ont convertis?
— Qu'il en appelle donc et se fasse instruire avant de songer à prendre une femme chrétienne, et d'abord qu'il renonce à son sérail, qui est un scandale à nos yeux. Deux époux doivent vivre fidèlement ensemble, sans partage, jusqu'à la mort. »
Elvire crut avoir trouvé le moyen de dégoûter le chef, en mettant à raccomplissement de ses vœux des conditions si opposées à ses mœurs. Elle fut bien mortifiée de voir que Mocap, loin d'en paraître révoltée, répondit simplement :
« Je dirai au chef qu'il se fasse chrétien pour épouser ma jeune captive. Il l'aime assez pour y consentir.
— Ce n'est pas tout encore, reprit Elvire alarmée. Je vous ai dit que don Rodriguez a fiancé sa fille à un jeune Portugais à qui elle a promis sa foi. Héléna ne peut, en conscience, devenir la femme de Couarassi,que son père et son fiancé n'y consentent.
— Et avez-vous espéré que le chef des Tapuyas abandonne sa tiibu, pour aller demander à ses ennemis la permission de s'emparer d'une esclave qu'il emmènera dans sa cabane, dès qu'il voudra user de son pouvoir?
— Cette action serait grande et noble, dit Elvire.
— Qu'en arriverait-il? poursuivit Mocap avec ironie ; que non-seulement l'Indien serait refusé avec mépris, mais qu'on le retiendrait dans l'esclavage comme le dernier de sa tribu, pour le punir d'avoir jeté les yeux sur une fille noble.
— N'en croyez rien, sénor Couarassi, s'écria Elvire
en apercevant le chef qui , étant survenu doucement, écoutait leur entrelien debout, les bras croisés sur son sein, cherchant à comprendre le sens de ses paroles. Non, continua-t-elle en faisant tous ses efforts pour se rendre plus intelligible à ses oreilles, le chef des Tapuyas ne courrait aucun risque à se confier à la bonne foi de notre père; il n'en recevrait, au contraire, que des bénédictions pour nous avoir délivrées d'un injuste esclavage. Il s'efforcerait peut-être de vous gagner à notre divine religion, afln de vous payer de votre généreux service par une éternité de bonheur.
— Si Couarassi devenait chrétien , la jeune fille blanche raimerait-elle? demanda le chef, toujours préoccupé lie la même idée.
— Je ne puis rien décider à cet égard, répondit dona Klvire en baissant les yeux. Il ne faut pas même espérer que ma sœur s'y engage. La coutume des filles de notre nation est de s'en remettre pour le choix de leur mari à la seule prudence de leurs parents et de n'aimer que celui qu'ils lui donnent. »
L'Indien, ne pouvant comprendre une chose si nouvelle pour lui, crut avoir mal interprété les paroles de dona Elvire, et s'adressa à Yassi-3Iiri pour en avoir une plus ample explication. Lorsqu'elle les lui eut répétées, le chef haussa impatiemment les épaules, disant que les usages des Portugais blessaient le sens commun, que la jeune fille devait savoir mieux que son pèie si un mari lui convenait ou non ; que quant à lui, il n'avait pas besoin de la permission des Portugais pour cueillir un bon fruit qu'il trouvait à sa portée, et qu'une belle femme lui agréant encore davantage, il s'emparerait de l'une aussi
bien que de l'autre on dépit de tous les obstacles qu'on lui susciterait. 11 se retira brusquement après cette menace, laissant Elvire dans la dernière consternation. Héléna, qui s'était cachée à son ordinaire à la venue de Couarassi, revint après son départ, et trouvant sa bellesœur toute éplorée :
« Est-il possible, lui dit-elle, que l'obstination de cet audacieux sauvage résiste aux témoignages d'aversion qu'il reçoit de moi tous les jours? Vous ne lui avez donc pas ouvertement déclaré que je le hais et que je mourrais mille fois plutôt que d'être sa femme? Non, je vois que vous ne l'avez pas osé et que c'est à moi de le lui apprendre de ma propre bouche.
— Ce n'est pas la résolution qui me manque, ma sœur, je vous le proleste ; mais la prudence exige que nous ménagions cet homme. Tout sauvage qu'il est, il jouit ici d'une grande autorité et nous n'avons personne qui nous défende. Notre uw^ue ressource est de gagner du temps, le temps peut noui amener enfin un protecteur.
— Vous vous bercez là, Elvire, d'une espérance vaine. Au milieu de la confusion qui règne dans notre malheureux pays dévasté par la guerre, comment saura-t-on seulement que nous existons encore. Il vaut mieux braver hardiment la colère de ce chef, peut-être me tuera-t-il et mettra-t-il ainsi un terme à mes chagrins.
— Serez-vous donc toujours extrême, Héléna? Calracz-vous, ne désespérez pas ainsi de la miséricorde céleste. Dieu nous éprouve, demandons-lui de la résigna lion et du courage. Peut-être prépare-t-il notre délivrance par l'un de ces moyens inattendus qu'il a toujours tout prêts.
— L'indigne Mocap, après nous avoir Uaîlreusement enlevées à notre famille, nous livre maintenant à cet odieux chef, il n'y a rien à espérer d'elle; Yassi-Miri, soumise à ses volontés, nous plaint peut-être, mais ne trahira pas sa mère pour nous servir; je ne vois que la mort qui puisse me soustraire au sort dont je suis menacée. Quand les bêtes féroces devraient me dévorer, je fuirai dans les bois. Pour vous, ma sœur, dont le péril n'est pas aussi pressant, restez ici, si vous pouvez supporter cette misérable vie, laissez-moi partir seule.
— Hélas! ce n'est pas ma propre vie qui m'est chère, répartit la jeune femme en regardant son enfant; mais je ne puis exposer mes jours sans compromettre une autre existence bien plus précieuse. Vous n'êtes pas mère, Héléna,si jamais vous le devenez, vous saurez tout ce qu'on est capable d'endurer pour l'amour d'un fils. Mon dessein n'est pas cependant de vous sacrifier au mien ; tout ce que je vous demande, c'e^L^uelques jours de patience, et de vous prêter à un projet que je viens de concevoir. S'il ne vous délivre pas du péril qui vous menace, il sera toujours temps d'entreprendre une fuite désespérée. »
Elle lui expliqua aussitôt ce qu'elle avait lésoîu de faire, et ce que le lecteur apprendra lui-même bientôt. Héléna, tout en l'approuvant, n'osait se flatter d'une parfaite réussite, mais elle ne voulut point désoler son affectueuse belle-sœur, en lui montrant son propre découragement, et elle lui promit d'attendre le résultat de cette nouvelle épreuve.
Dona Elvire appela Yassi-Miri el la chargea de rapporter au chef qu'ayant pressé Héléna de s'expliquer sans
feinte à son sujet, la jeune fille ne lui paraissait pas insensible à l'honneur de devenir l'épouse d'un grand chef; mais que son Dieu ne lui permettait pas de s'unir à un homme déjà marié à plusieurs femmes, que si elle avait la hardiesse de lui désobéir, ce Dieu tout-puissant ne manquerait pas de la punir en lui envoyant la mort, et que peut-être sa vengeance ne s'arrêterait qu'après l'entière destruction de la nation des Tapuyas et de son chef.
Etonnée des sentiments qu'on prêtait à la fière Iléléna, Yassi-Miri, l'oreille attentive, les yeux fixés sur ceux de dona Elvire, cherchait à deviner sa véritable intention; mais la jeune dame garda religieusement son secret.
Yassi-Miri trouva Couarassi agité par des sentiments contraires : tantôt, ne consultant que son despotisme sauvage, il voulait forcer Iléléna à lui obéir, et tantôt il reculait devant la crainte de se rendre odieux. Le message delà jeune Tupinambas ne fit qu'augmenter les perplexités du chef, yjfcpluralité des femmes étant un des privilèges du sou^rain de ce pays, une manjuc de sa puissance, il ne pouvait y renoncer sans déchoir de sa grandeur aux yeux de son peuple, violer un usage ancien et général, et surtout offenser ses femmes et leuis familles. Dona Elvire, instruite de ces nombreux inconvénients, avait espéré que Couarassi, rebuté par eux, finirait par renoncer à une idée dont l'exécution devait lui paraître si difficile et qui lui occasionnait déjà tant de contrariétés; mais ses prévisions la trompèrent : plus les obstacles se multipliaient autour de lui, plus la volonté du chef devenait tenace; dans son orgueil il résolut de prouver à ces étrangères qu'il ne dépendait point du caprice de ses sujets, qu'il était le maître et n'avait rien
à redouter de personne. Cependant, au fond du cœur, il ne se dissimuluit pas que son autorité courait quelque danger; aussi s'efforça-t-il de présenter les choses de manière à satisfaire ses conseillers.
Son conseil, composé des devins, des guerriers et des anciens de la tribu, fut immédiatement convoqué par ses ordres. Là, aussi adroitement qu'aurait pu s'y prendre un prince d'Europe, il essaya de prouver que l'intérêt de sa nation était d'accord avec les innovations qu'il avait projetées; qu'elle tirerait de grands avantages de son mariage avec une chrétienne, une Portugaise; que lui-même, en devenant chrétien cl en se conformant aux lois de cette croyance, il se ferait l'allié des souverains de l'Europe qui élèveraient les Tapuyas au-dessus de tous les autres peuples du pays. Ce discours, si étrange dans la bouche d'un homme qui avait toujours manifesté jusque-là une si grande aversion pour les Portugais, mécontenta tout le monde et ne trompa personne. Les devins lui prédirent que, bien loin d'augmenler sa puissance, cette union en causerait la ruine. Les vieillards lui rappelèrent gravement l'ancienneté de la polygamie parmi leurs chefs, dont c'était le plus glorieux privilège; que plusieurs de ses femmes lui ayant déjà donné des enfants se résigneraient difficilement à céder leur place à une étrangère. Les guerriers, alliés pour la plupart à celles qu'on menaçait de répudier, dissimulaient avec peine leur indignation. Ils dirent qu'ils n'avaient besoin du secours de personne pour se maintenir dans le premier rang parmi les nations du Brésil; que leurs ancêtres n'avaient jamais permis aux Portugais l'accès de leurs vallées, et que la trahison toute récente de Cohello ap-
prenait à leurs descendants à ne point se départir de leur exemple. Le chef et les membres du conseil se séparèrent fort mécontents les uns des autres, sans avoir rien décidé, mais disposés à se résister réciproquement par force ou par adresse. Les deux Portugaises, instruites par Yassi- Miri du mauvais effet qu'avaient produit les ouvertures du chef, se persuadèrent qu'il ne compromettrait pas son autorité pour satisfaire sa passion, et que pour tranquilliser les Tapuyas, il finirait même par renvoyer les deux captives à leur famille. Ce dénouement, qui aurait comblé leurs désirs, n'était point celui que préparait Iîî Providence.
Trois jours après la réunion du conseil, Héléna mit dans une corbeille une pièce de coton qu'elle avait tissée et teinte elle-même de diverses couleurs, à la mode du pays, et alla la plonger à plusieurs reprises dans une source, dont l'eau avait la propriété de raviver les couleurs. Cette source, peu éloignée du village, coulait dans une gorge profonde, entre deux montagnes si couvertesde bois et de rochers qu'on pouvait s'y croire dans ud désert. Héléna avait à peine eu le temps de déployer l'étoffe qu'elle voulait y faire tremper, qu'un bruit léger lui fit détourner la tête. Elle vit une femme tapuyas se diriger vers elle avec précaution, une seconde la suivit de près, puis une troisième; elle en compta six, arrivant toutes par le même chemin, qui, dès qu'elles se trouvèrent réunies, l'entourèrent d'un air menaçant. La jeune Portugaise essaya de fuir en appelant sa sœur à sou secours; mais, au premier cri qu'elle lit entendre,, ces femmes lui jetèrent une pagne sur la tête et l'ern portèrent précipitamment au fond des bois, comme une
louve se saisit d'un agneau qu'elle a surpris loin de sa mère.
Au bout d'un certain temps, ces femmes, qui s'étaient chargées tour à tour de ce fardeau, s'arrêtèrent pour reprendre haleine, et découvrirent le visage de leur victime, que la frayeur et le manque d'air avaient fait évanouir. La croyant morte, elles se livrèrent à une joie sauvage, car ces femmes étaient les épouses de Couarassi, qui, ayant appris qu'il songeait à les répudier pour épouser Iléléna, avaient résolu de sacrifier à leur jalousie cette innocente jeune fille.
Ranimée par la fraîcheur d'une ondée qui traversait ses légers vêtements, Héléna ouvrit les yeux et regarda avec stupeur les furies dont elle était entourée. Toutes à la fois l'accablèrent d'injureset de menaces, lui crachant à la figure, lui arrachant les cheveux, et ne faisant que rire de ses prières et de ses larmes. Le nom de Couarassi, mêlé à leurs imprécations, fit soupçonner à la jeune infortunée la cause d'un traitenaent si barbare. Elle essaya inutilement de leur faire comprendre sa véritable situation, et combien elle était éloignée de se prévaloir du choix de leur chef-, elle avait dédaigné de s'instruire de leur idiome à l'exemple de dona Eivire, et ne put réussir à s'en faire entendre dans un moment où sa vie cependant en dépendait.
Les femmes tapuyas cessèrent enfin de la maltraiter pour former entre elles une sorte de délibération. Héléna, attentive à tous leurs mouvements, crut remarquer que, d'accord pour la perdre, ses ennemies ne dilféraient que sur le genre de son supplice. L'une proposait de la pendre à un arbre, l'autre de la lapider, une troisième
de la précipiter du haut d'un rocher voisin. Toutes appréhendaient la colère du chef. Tout à coup l'une montra une rivière qu'on entrevoyait de loin à travers les arbres et prononça le nom de yacu-mama qui fut aussitôt répété avec acclamation par toutes ces femmes. On appelle ainsi un énorme serpent amphibie, si redouté des Brésiliens, qu'ils croient que sa seule haleine est capable de causer la mort de quiconque la respire. Il fut unanimement décidé qu'Héléna deviendrait la proie du monstre. Ses persécutrices l'entraînèrent vers le fleuve, dont les rives souvent noyées formaient de vastes marais fréquentés par dos reptiles. Persuadée qu'on la conduisait à la mort, l'infortunée voulait prier le seul protecteur qui put encore le secourir, mais déjà \n terreur avait mis le désordre dans son esprit; bientôt elle perdit le souvenir de sa situation et ne sut plus que répéter avec le rire de l'idiotisme le nom de yacu-mama qu'elle entendait sortir de toutes les bouches.
La malheureuse enfant se laissa paisiblement attacher à un arbre si voisin de la rivière que toutes ses branches inférieures y plongeaient. Les femmes de Couarassi s'enfuirent ensuite précipitamment, abandonnant sans pitié leur victime à l'affreuse alternative de mourir de faim ou d'être déchirée par la dent venimeuse des reptiles.