CHAPITRE IV
L'émigration.
Lorsque dona Elvire reçut, en s'éveillant, la lettre que son mari lui avait écrite avant son départ, elle se livra au plus violent désespoir ; la confiance avec laquelle il lui annonçait son prochain retour, celle qu'affectaient don Alvaro et Héléna ne purent lui faire illusion sur les périls que courait l'objet de toute sa tendresse. Elle se plaignait amèrement du mystère qu'on lui avait fait et qui l'avait privée des derniers adieux de son époux. Depuis ce moment", on la vit sans cesse prosternée au pied des autels, implorant la protection de tous les saints révérés par l'Église, et faisant vœu sur vœu pour la sûreté de don Aleixo. Son ardente dévotion ne devait point avoir de succès immédiat. Un convoi de farine arriva heureusement à Nazareth à la faveur de la nuit ; mais don Aleixo et son esclave indien n'en faisaient point partie. Les rameurs portugais qu'il avait emmenés rapportèrent qu'ils l'avaient laissé au camp, se préparant à un court voyage dans les terres, d'où il se promettait de les rejoindre bientôt au lieu de leur embarcation ; mais qu'aprèsl'avoir attendu inutilement, le défaut de vivres les contraignit de mettre à la mer sans lui.
Cet événement donna lieu à bien des conjectures, qui toutes conduisaient à une conclusion déplorable. La moins alarmante de toutes , celle à laquelle essayèrent de se fixer les membres de sa famille désolée, fut qu'il était prisonnier de Sigismond Van-Schopp, dont les détache-
menls parcouraient sans cesse le littoial de Nazarelli ; mais comme rien ne le dénonçait comme transfuge, on pouvait "raisonnablement se flatter qu'il ne courait pas plus de risques qu'un prisonnier ordinaire.
Dona Elvire s'était toujours montrée, envers son beaupère, aussi soumise que respectueuse; mais aigrie par le malheur, elle osa lui reprocher d'avoir sacrifié son fils à un vain patriotisme.
« Oui, bien vain, conlinua-t-elle en s'enhardissant de plus en plus, car n'espérez pas défendre encore longtemps ces murailles. Dieu se déclare pour nos ennemis, comme nous le jugeons parleurs progrès; pourquoi donc s'obstiner à leur disputer ce coin de terre? pourquoi leur livrer nos pères, nos époux? Le Brésil est assez vaste, et possède encore assez de villes où nous puissions nous réfugier et vivre en paix. Sans les conseils emportés de son père, don Aleixo serait encore près de moi, et s'il m'eût fallu supporter la misère, son affection aurait soutenu mon courage; mais ne savoir, hélas! s'il est mort ou vivant! me le représenter sans cesse ou captif, ou ballolé par les vagues, ou menacé d'un trépas infâme, c'est plus qu'une faible créature n'en peut soutenir. »
Don Alvaro ne s'offensait point d'un discours inspiré par l'excès de la douleur, et quoique sa conscience lui rendît le témoignage qu'il s'était conduit dans cette occasion comme un digne citoyen, il recevait avec douceur des reproches qu'il ne croyait pas mériter. Il employait tous les moyens qui étaient en son pouvoir pour s'éclaircir du sort de son fils, et apprit un jour qu'un officier portugais qu'on avait rencontré en mer sur une chaloupe se trouvait prisonnier de Lichlart, commandant des forces
navales des Hollandais. Celle nouvelle un peu vague fut d'au lanl mieux accueillie dans la famillcRodriguez qu'elle étail la moins désolanle de toules.
Ainsi que dona Elvire l'avait prédit, les défenseurs de Nazareth, malgré leurs efforts, se virent contraints de capituler pour éviter les horreurs d'un assaut, mais ce fut du moins avec honneur. Ils demeurèrent libres de vivre en paix sous la domination de leurs vainqueurs ou de quitter la ville, emportant avec eux leurs richesses. Un assez grand nombre, mécontents de l'abandon de la mère patrie, acceptèrent la protection étrangère qu'on leur offrait, sous la condition d'exercer librement leur culte; mais tous ceux qu'animaient l'orgueil national, les nobles, les riches, les employés, les mili taires, sujets fidèles d'un monarque indolent, préférèrent l'exil sans balancer. Il est inutile d'ajouter que don Alvaro fut de ce nombre. Le général hollandais, jaloux de gagner un personnage dont il connaissait le mérite et l'influence, lui offrit de rares avantages; mais ce fut en vain.
t Je suis trop vieux, répondit-il, pour changer de patrie. »
11 fit donc à la hâte ses préparatifs de départ pour se joindre à ceux de ses compatriotes qui émigraient en masse, abandonnant à l'ennemi leurs sucreries, leurs terres, leurs maisons, et tout ce qu'il était impossible d'emporter. La plupart des esclaves profitèrent de la confusion du moment pour se remettre en liberté. Les rues et les environs de Nazareth étaient encombrésde chariots, de chevaux et de litières qu'on s'empressait de charger de bagages et d'effets précieux, ce qu'on tâchait de faire avec d'autant plus d'activité que cette vue était propre à
exciter la cupidité des soldats hollandais, qui se plaignaient hautement d'une capitulation par laquelle on leS' frustrait de leur butin. Les femmes pleuraient en quittant leur demeure, les enfants battaient des mains avec transport, ne songeant qu'au plaisir de voir des choses nouvelles; les vieillards, les infirmes maudissaient intérieurement leurs ennemis qu'ils n'osaient insulter tout haut; les hommes qui avaient combattu gardaient seuls le silence, mais leurs regards farouches et pleins de haine révélaient assez les sentiments qui les agitaient.
Renfermée chez elle avec son fils et la jeune Américaine qui le nourrissait, dona Elvire ne prenait aucune part à ce mouvement, et s'était opposée à ce qu'on enlevât rien de ce qui se trouvait autour d'elle. En vain sa belle-sœur fit-elle valoir les ordres de don Alvaro et la nécessité de les exécuter avec promptitude pour profiter d'une escorte envoyée par don Mathias, afin de protéger leur marche, Elvire répondit qu'on pouvait partir sans elle. Don Alvaro, mécontent de son obstination, vint luimême la presser d'y mettre un terme.
€ Nous n'avons qu'un temps assez court pour opérer notre retraite, lui dit-il; faut-il attendre qu'un soldat grossier s'empare à nos yeux de notre maison? forcerezvous mes yeux à voir de près le triomphe de nos ennemis?
— Parlez sans moi, répéta froidement Elvire; si mon mari est prisonnierdes Hollandais, je veux rcsterpour partager son sort ou pour obtenir sa liberté par mes prières.
— Simon fils est prisonnier de guerre, répliqua don Alvaro, il nous sera rendu par échange, ou autrement, comme c'est l'usage, sans que son épouse se dégrade jusqu'à intercéder auprès de l'ennemi de son souverain...
— Ne me parlez pas d'un roi qui m'esl justement odieux, interrompit-elle vivement; c'est sa criminelle insouciance qui cause Ions mes malheurs. Que Sigisraond me rende mon mari, et sa patrie deviendra la mienne.
— Portugaise dégénérée! reprit le vieillard en rougissant de colère et de honte, que dirait cet époux lui-même d'un pareil langage? Ignorez-vous donc que l'honneur consiste à rester fidèle à son Dieu et à son souverain, quand cette lidélité devrait nous coûter la vie? Seriezvous de ces âmes intéressées, égoïstes, qui ne savent rien immoler à leur devoir?
— Et vous, répliqua Elvire, étes-vous si insensible que de vouloir servir encore une cour ingrate qui regarde couler le sang de ses sujets avec autant d'indifférence que l'eau des cascades de ses jardins? Qu'a-t-elle fait pour vous inspirer tant de vénération? Hélas! elle vous a privé 4'un fils dévoué, d'un fils qui était votre gloire et votre consolation. Ah ! si Lisbonne eut fait pour conserver le Fernambuco ce qu'a fait Amsterdam pour le conquérir, je concevrais votre patriotisme; mais tout s'est borné à de fallacieuses promesses, et je ne puis oublier qu'elles me coûtent le père de mon fils. Je la déteste cette patrie dont vous êtes si fier; n'espérez pas que je vous suive.»
Étonné de trouver si violente une personne ordinairement si douce et si modérée, don Alvaro ne savait quel parti prendre avec elle, car il ne voulait ni employer la force ni la laisser à Nazareth. Tandis qu'il se promenait à pas lents dans la chambre, son petit-fils, assis sur les genoux de sa nourrice, lui tendit les bras en souriant. Le vieillard le prit dans les siens.
«Enfant, dit-il, puisque ta mère renonce à sa patrie
et consent à passer sous les lois d'une nation hérétique, toi, du moins, tu resteras Portugais comme tes ancêtres. »
Et avant qu'Elvire eût pu prévoir son dessein, il quitta l'appartement emportant Sébastien avec lui, persuadé que c'était l'unique moyen de se faire suivre de la mère. Ce stratagème lui réussit : Elvire, alarmée, se leva aussitôt et vola sur ses traces en redemandant son fils. Elle fut rencontrée par un franciscain, nommé le père Gonzalvo, directeur spirituel de presque toute la famille, et qui, à ce titre, jouissait auprès d'elle d'une grande considération. Don Alvaro l'envoyait à sa bru pour tâcher de la convaincre de la nécessité d'accompagner dans leur exil les parents de son époux. D'abord Elvire se plaignit amèrement du despotisme de son beau-père, qui voulait la contraindre à partir de Nazareth ; car, disait-elle, lui enlever son enfant, c'était la charger d'une triple chaîne d'airain.
< Celle du devoir devrait vous suffire, ma fille, répliqua le moine avec un peu de sévérité, s'il avait sur vous autant d'empire que l'idolâtrie maternelle. Croyezvous que votre mari approuvât le dessein oii vous êtes de séparer votre sort de celui de ses parents ou moment où ils s'engagent dans une voie si périlleuse ?
— Et pourquoi s'y engagent-ils, mon père? que ne se soumettent-ils à l'autorité victorieuse, au lieu de se piquer d'une fidélité romanesque envers un souverain qui les a trahis ?
— Quand les princes de la terre ne vous paraîtraient dignes d'aucun dévouement, ne vous resterait-il pas le roi du ciel à contenter? peut-on en trop faire pour léser-
vir? et son service n'exige-t-il pas que vous fuyiez avec soin ses ennemis?
— On a promis aux catlioliques le libre exercice de leur cuKe.
— Êtes-vous bien sûre que ces hérétiques tiendront fidèlement leur promesse? repartit le franciscain avec chaleur. Quelle confiance peuvent vous inspirer ces déserteurs de l'église romaine? N'emploieront-ils pas au moins la séduction, et n'est-ce pas appeler le péril que de le braver témérairement? Y exposerez- vous l'âme ingénue de votre fils, qui grandira dans le voisinage de l'erreur, à laquelle ces sectaires savent donner toutes les apparences de la vérité ? Nos plus excellents docteurs s'accordent à nous conseiller la fuite et à tenir nos oreilles fermées à leurs discours. Eve n'a succombé que parce qu'elle a imprudemment écouté le tentateur. »
Comme Portugaise, Elvire était trop zélée catholique romaine pour résister longtemps à l'autorité de son confesseur. Redevenant ce qu'elle s'était toujours montrée, pleine de soumission et de douceur, elle conjura son beau-père d'excuser son emportement momentané. Don Alvaro la conduisit près de son enfant que tenait Héléna prête à partir, et comme Sébastien montrait en riant à sa mère les voitures déjà attelées :
» Yous le voyez, Elvire, dit le vieux Portugais, cette innocente' créature semble comme nous vous inviter au départ; c'est le ciel qui l'inspire sans doute, gardez-vous de lui désobéir. Loin de nous séparer les uns des autres, unissons -nous d'autant plus étroitement que l'orage gronde sur nos têtes, et que nous avons besoin de nous soutenir pour n'en pas être renversés. Quant aux Infor-
iiialions qu'il est possible d'obtenir sur le sort de votre mari, croyez que je n'ai rien négligé à cet égard, et fiezvous au cœur d'un père pour chercher au plus tôt un terme à une si cruelle incertitude, d
Cependant, les esclaves restés fidèles jusque-là, et qui devaient accompagner leurs maîtres dans l'exil, parcouraient avec empressement toutes les parties de la maison pour la dépouiller de tous les objets dont le transport était possible, ce que l'opposition de dona Elvire avait empêché de faire plus tôt. Particulièrement attachée au service de cette dame, Yassi-Miri avait été chargée par elle du soin de réunir les choses qu'elle savait lui être le plus nécessaires, quoiqu'aux yeux de don Alvaro ils n'eussent paru que des bagatelles sans utilité. La jeune Indienne entassait à la hâte les flacons, les essences, les parures et les bijoux de sa maîtresse, lorsque Mocap, lui frappant doucement sur l'épaule, lui demanda ce qu'elle prétendait faire de tout cela :
« J'obéis aux ordres de dona Elvire, répondit la jeune îemme.
— Crois-moi, fais un choix plus judicieux, et pour elle et pour nous, répliqua Mocap; le temps n'est peutêtre pas éloigné oîi ces femmes si vaines seront trop heureuses de porter un pagne comme nous. Je vois aussi entre tes mains les babioles d'or et d'argent avec lesquelles on amuse le petit enfant : pourquoi t'en inquièteslu? les enfants des Tapuyas n'ont rien de semblable; il apprendra à vivre comme eux. Mais pourquoi pleures-tu?
— Dona Elvire a toujours été douce pour Yassi-Miri ; je ne puis me réjouir des chagrins qu'on lui prépare.
— Songe aux outrages que ta mère a reçus de cette
race, songe à la vengeance que tu lui dois, songe à nos propres maux, et tu ne te rangeras plus du côté de nos oppresseurs. Les petits des serpents sont écrasés des qu'on les découvre, quoiqu'ils n'aient encore mordu personne, parce qu'on sait qu'ils sont une race malfaisante, de laquelle on ne peut espérer aucun bien. Souviens-toi que tu m'as promis de m'obéir. Tout me porte à croire que î'œuvre que j'ai méditée si longtemps a commencé à s'accomplir; Arraïp m'a été fidèle. »
Aces paroles, prononcées avec emphase et d'un ton mystérieux, Yassi-Miri se rapprocha d'elle avec intérêt. Mais la présence du chef des esclaves, qui parut pour accélérer l'accomplissement de leur tâche, interrompit leur conversation.
Ce fut un spectacle imposant et triste autant qu'extraordinaire, que celui de plusieurs milliers de familles abandonnant à la fois ses foyers et ses terres pour transporter ses pénates sur un territoire éloigné, à travers des déserts et des périls sans nombre. Les promesses les plus séduisantes ne purent les retenir, et le peu de Portugais qu'elles gagnèrent reçurent, dit-on, tant de sujets de plaintes de leurs vainqueurs, qu'ils regrettèrent de n'avoir pas suivi l'exemple de leurs compatriotes, ce qui donna lieu à une seconde émigration; mais nous n'avons à nous occuper ici que de la première.
Elle se composait en grande partie des personnes les plus distinguées du Fernambuco par leur fortune, leur rang et leur naissance, qui se faisaient un point d'honneur de rester fidèles à leur prince malgré le mécontentement que son abandon leur causait si justement. Leur orgueil, en outre, ne pouvait consentir à ce qu'ils
se soumissent à un peuple de marchands hérétique^, comme ils appelaient les Hollandais, et ils empor- (aicnt tous l'espérance que Philippe III, qui gouvernait alors sous un même sceptre le Portugal et l'Espagne réunis, sortant enfin de son indolence, emploierait sa grande puissance à écraser leur ennemi, et leur rendrait un jour au centuple ce qu'ils abandonnaient pour l'amour de lui.
Grâce à la capitulation qu'ils avaient obtenue, les émigrants emportèrent avec eux tout ce qu'ils purent de leurs richesses, tant en or et en argent qu'en meubles et en esclaves. Une longue lile de chariots et de mulets surchargés de bagages s'éloignèrent à la vue des soldats vainqueurs, qui les suivaient d'un œil plein de regret et d'envie, comme un bulin auquel ils avaient droit. Peutêtre même l'autorité de leur chef n'eùt-elle pas suffi pour contenir leur avidité, sans la précaution qu'eut don Malhias d'Albuquerque de protéger, par une escorte imposante, la marche de ses compatriotes, Caméran, le chef indien, allié des Portugais, formait l'arrière-garde avec sa tribu, et faisait si bonne contenance que les Hollandais n'osèrent les inquiéter.
Don Halhias, cédante l'avis de son conseil, leva en même temps le camp de Bon-Jésus, reconnaissant l'inutilité de disputer plus longtemps IcFernambuco aux armes des Provinces-Unies, et que le dernier parti qu'il avait à prendre était de se réunir au général Bagnuolo, àLagoas, contrée fertile, bordée d'une mer libre, d'où il serait facile de s'embarquer pour l'Europe s'il fallait se résoudre à cette extrémité.
Alors commença cette émigration solennelle de tout
un peuple, dans laquelle on vit des familles agricoles, chassant devant elles leurs troupeaux, entreprendre, sous la protection d'une armée, un voyage lent et pénible à travei's d'impénétrables forêts sans roules frayées, sans habitations, égalementexposéesauxattaquesdessaiivages qui avaient pris parti pour les Hollandais et à celles des animaux carnassiers et des reptiles dangereux dont ce pays est in festé. Dans le coursde cette mémorable retraite, les infortunés colons eurent à supporter tous les maux réunis. Parmi les plus faibles d'entre eux, un petit nombre arriva au but qu'ils se proposaient d'atteindre; les autres tombèrent morts en chemin, vaincus par la misère et la fatigue.
De toutes ces familles que le patriotisme entraînait dans le péril, une seule nous fournira des documents pour écrire cette histoire, et c'est à sa destinée que nous nous attacherons particulièrement, tant parce que nous avons déjà fait connaissance avec les individus qui la composent, que parce qu'il lui arriva des aventures assez singulières pour intéresser le lecteur.