CHAPITRE VI
L'attaque.
Au commencement de ce long voyage, un échange continuel de bons offices entre les individus qu'une même calamité réunissait en diminua beaucoup les inconvénients; mais, à mesure que les difficultés augmentèrent, on vit l'égoïsme prendre la place de la bienveillance et les caractères s'aigrir, s'endurcir. Les mieux montés prirent les devants, sans vouloir attendre ceux de leurs compagnons qui avaient des chevaux fatigués. Les piétons vigoureux et sans suite abandonnèrent les familles accompagnées de troupeaux, ainsi que celles qui, se trouvant chargées d'enfan ts et de vieillards, étaien t forcées de régler leur marche sur celle de ces êtres débiles, et que ces mêmes piétons avaient aidés jusque-là. Ceux qui restèrent ainsi en arrière, quoique protégés quelque temps par la troupe de Caméran, placée à l'arrière-garde, s'effrayèrent de leur isolement et firent des efforts qui coûtèrent la vie à plusieurs. D'autres, cherchant à abréger la distance, se hasardèrent à travers des sentiers inconnus où ils servirent de proie aux bêtes féroces ou à des tribus anthropophages qui les guettaient du fond de leurs retraites. Les bois environnants étaient d'ailleurs remplis d'esclaves fugitifs qui détestaient les Portugais. Leur nombre augmentait à mesure que l'occasion devenait plus favorable et que l'aspect de leurs forêts donnait plus de vivacité à leurs souvenirs. Us s'enfuyaient au risque de tomber en-
tre les mains des tribus ennemies qui s'étaient armées pour les Hollandais.
Don Alvaroessayavainementd'arré ter la désertion parmi ses esclaves ; il leur fit d'abord des promesses séduisantes; les menaces vinrent ensuite, et ce moyen ne réussissant pas mieux, il imagina de rendre responsables de la fuitedeleurscompagnons ceux qui, étant mieux surveillés, restaient forcément à leur poste, ou qui manquaient de force ou de courage pour les imiter. Le vieux Portugais se flatta que cette mesure lui procurerait des gardiens fidèles qui l'avertiraient à temps des projets des déserteurs; mais il connaissait mal la constance et l'opiniâtreté de ceux auxquels il avait à faire.
Deux esclaves ayant encore disparu , le serviteur chargé d'avoir l'œil sur cette partie des intérêts de son maître accusa Mocap , non-seulement de n'avoir pas donné avis de leur fuite qu'elle connaissait, mais de l'avoir facilitée. Elle-même ne le nia point et reçut, sans sourciller, le nombre de coups de verges auquel elle fut condamnée. En vain Yassi-Miri supplia Elvire, sa maîtresse, d'intercéder pour sa vieille compagne, l'épouse d'Aleixo ne put obtenir qu'une faible remise du châtiment; encore dona Héléna lui reprocha-t-elle d'encourager la rébellion de cette méchante race.
« Si mon père ne s'arme de sévérité, continua Héléna, il ne nous restera pas un esclave.
— Savez-vous que la bonté est la plus forte chaîne qu'on puisse imposer à un inférieur? Je ne vous ai jamais entendue adresser une parole douce à cette femme; essayez en ce moment l'effet d'une indulgence inattendue.
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— Il faut que la volonté de mon père s'accomplisse, dona Elvire.
— Retardez-la, au moins; vous savez quel empire vous avez sur son esprit...
— Je me garderais bien d'en user pour gêner cet acte de justice ; Mocap savait à quoi elle s'exposait, il faut que sa désobéissance soit punie. Emmenez-la, dit-elle au maître des esclaves; faites votre devoir de manière à ce qu'elle s'en souvienne. »
Quand des esclaves sont excités ainsi par leurs supérieurs à tyranniser ceux qu'ils tiennent dans leur dépendance, ils ne s'en acquittent ordinairement que trop bien. Comme nous l'avons déjà dit, la vieille Indienne ne poussa pas une plainte; seulement elle lança sur Héléna un regard plein de haine, et lorsqu'elle reprit sa place auprès de Yassi-Miri sur le chariot des bagages qui précédait la litière des dames, elle lui parla ainsi dans leur langue:
« Pourquoi Mocap a-t-elle été battue comme un chien ? A-t-elle dérobé les colliers de sa maîtresse? Non 5 mais elle n'a pas voulu servir d'espion au vieux Portugais; elle n'a pas voulu trahir les projets de ses compagnons d'esclavage, voilà tout le mal qu'elle a fait. Tu as entendu la jeune senora ordonner à son serviteur de ne pas m'épargner. Elle a été sans pitié pour Mocap; voudras-tu encore que Mocap renonce à sa vengeance ? On te traiterait comme on vient de me traiter, si on ne craignait d'altérer le lait dont tu nourris leur petit enfant. Cependant que ma fille me dise si c'est pour le jeune étranger que ce lait est venu dans ses mamelles.
— Non, répondit la jeune Indienne d'un ton plaintif,
il m'a été donné pour la nourriture de la fille que j'ai mise au monde, pour ma chère Paraguazou qu'il devait faire venir grande et forte comme la femme bien aimée de l'homme de feu, qui a vu les cabanes du grand chef blanc des Mairs '. Ma Paraguazou à moi n'ira jamais chez les hommesblancsjelleneserajamaisl'épouse d'un guerrier, car elle repose morte sous un petit tertre, bien loin d'ici.
— Pourquoi la fille d'Yassi-Miri est-elle morte? reprit l'astucieuse Mocap. Les bras de sa mère se sont-ils fatigués de la porter pendant un long voyage?
— Une fille ne pèse jamais trop au bras de celle qui Ta enfantée, et si j'eusse été faible, les vôtres seraient venus à mon secours. Non, ce sont les mauvais esprils qui ont fait périr ma fille.
— Dis plutôt les méchants Péros, car ce sont eux qui l'ont contrainte à marcher dans les bois plus longtemps et plus vite que lu ne pouvais le faire, lorsque lu tournais le dos aux ossements de tes pères pour aller vivre dans l'esclavage. Alors ton lait est devenu mauvais, la maladie et la mort sont entrées avec lui dans le corps de ton enfant : ainsi ce sont les Péros qui l'ont tuée comme ils ont tué ta mère et toute sa tribu. Yassi-Miri ne serait ni bonne fille ni bonne mère si elle ne saisissait l'occasion de les venger tous. »
La famille Rodriguez ne soupçonnait guère le danger dont la menaçait le ressentiment de Mocap ni l'ardente application avec laquelle cette femme épiait le moment de le satisfaire, car Mocap n'avait point encore de plan arrêté; elle attendait une circonstance favora-
^1) Les Indiens du Brésil nommaient les Français 3Iairs et les Portugais Peios.
C2 ble. L'ennemi le plus méprisable en apparence est presque toujours le plus dangereux, parce que c'est celui dont on se défie le moins.
Yassy-Miri, livrée à elle-même, eût été incapable de méditer la moindre trahison contre des maîtres qui ne lui avaient fait aucune offense. Son équité naturelle se refusait à les envelopper dans une malédiction générale avec tous ceux de leur race, et il est certain que, sans l'influence de Mocap, il eût été facile de la soumettre au pouvoir de la civilisation ainsi que son mari Arraïp. Mais tous deux étaient accoutumés depuis leur enfance à se laisser gouverner par Mocap, à laquelle ils appartenaient par le sang et des obligations importantes. Ils la supposaient douée de qualités surnaturelles, qui la rendaient parmi ceux de sa race un objet de crainte et de vénération à la fois, et ces divers motifs, dont Mocap ne négligeait pas de se prévaloir avec toute l'adresse d'un esprit supérieur, les rendaient des instruments dociles entre ses mains.
L'ordre et la tranquillité qui régnaient autour de ses filles et de leur nombreuse suite, enhardit don Alvaro qui les avait accompagnées jusqu'alors, ainsi que don Alonzo de Sylva, le fiancé de dona Héléna, à les quitter pour se joindre à l'état-major de l'armée qui marchait en avant. Elvire et Héléna, rebutées de la difficulté des chemins, avaient abandonné leur litière pour monter surdes mules dont l'allure douce et docile ne leur offrait ni fatigue ni danger, et avec lesquelles elles se frayaient facilement un passage entre les arbres. La nourrice et l'enfant les suivaient de près sur la mule la mieux dressée; Mocap marchait auprès d'elle, prête à la secourir
oû cas de besoin, tandis que d'autres serviteurs précédaient leurs maîtresses, s'emparantde la bride de leurs montures à la moindre apparence de péril. Le soir, des personnes préposées à cet effet formaient différentscamps entourés d'un grand nombre de feux allumés, et chaque famille s'y arrangeait de son mieux pour passer la nuit. On avait également assigné une halte générale au milieu du jour.
A la fin de l'une de ces haltes, et au moment où chacun se pressait de se remettre en marche, un mouvement extraordinaire ayant eu lieu dans leur voisinage, dona Elvire apprit qu'une femme qui voyageait seule venait d'être surprise par les douleurs de l'enfantement. Tout le monde la plaignait, mais personne ne voulait rester pour la secourir, parce qu'un bruit circulait que la tribu féroce des Janguis suivait les émigrants et se disposait à les attaquer au passage d'une rivière dont on n'était pas éloigné. Les deux belles-sœurs, émues de compassion, ne purent se résoudre à abandonner cette infortunée dans un pareil moment. Elles se consultèrent à cet égard et furent bientôt d'accord de la faire placer dans leur litière ; mais voyant que leurs domestiques, dominés par l'effroi général, en étaient comme hors d'eux-mêmes, elles ne crurent pas devoir se fier à eux pour l'accomplissement de cet acte de charité, et mirent pied à terre afin de s'en acquitter elles-mêmes. Elles voulaient s'assurer de l'état de la malade et obtenir de son courage qu'elle consentit à les suivre dans la litière. Accompagnées de Mocap et de Yassi-3Iiri, les seules qui leur parurent calmes et de sang-froid, elles pénétrèrent dans ie lieu ombragé oii s'était traînée la pauvre femme,
G4 après avoir donné à leurs gens l'ordre de les attendre et de se tenir prêts à rapprocher la litière au premier signal.
Les gémissements que lui arrachaient ses souffrances les conduisirent dans le fourré où gisait l'objet de leur compassion. Elles la trouvèrent à demi couchée sur la terre, ayant à ses côtés une bouteille d'eau et quelques livres de pain qu'on lui avait laissées. Héléna reconnut on elle la veuve d'un ouvrier mort en défendant Nazareth. Sa famille avait accepté le joug étranger ; mais pour elle, inconsolable de la perte de son mari, lorsque leur union était à peine formée, elle n'avait pu se résoudre à accepter pour maîtres ceux dont les armes le lui avaient ravi. Ouvrière elle-même, elle espérait gagner partout sa subsistance et celle de l'enfant qu'elle portait dans son sein, préférant vivre de la charité de ses compatriotes que des libéralités de leurs ennemis. Forte de son courage, la jeune veuve s'était jointe seule à l'armée des émigrants parmi lesquels elle n'avait que de très légères connaissances. La fatigue usa pronipteraent ses forces, et lorsque l'épouvante se glissant dans la colonne vint à en accélérer la marche, elle se trouva incapable delà suivre. L'effroi s'empara de l'infortunée; des douleurs prématurées l'obligèrent de s'arrêter tout à coup; ses compagnes de voyage, mourant de peur elles-mêmes, ne purent que lui aidera se cacher dans le bois et la recommander à la miséricorde du ciel. Elle était expirante quand Elvire et Héléna la rencontrèrent.
La Providence, qui semble quelquefois favoriser les projets des méchants, voulut qu'à cette même heure les Janguis, ces sauvages alliés des Hollandais, si redoutés à cause de leur barbarie, sortissent toulà coup de leur cm-
buscade et attaquassent les éniigranlsencetendroit, mais du côté opposé à celui où se passait la triste scène que je viens de décrire. L'épouvantable cri de guerre que font entendre ces sauvages guerriers Gt retentir la forêt et porta la terreur dans toutes les âmes. Chacun chercha son salut dans la fuite, oubliant tout, obligations, devoir, prudence même, puisqu'en s'écartant les uns des autres ils rendaient pour chacun le péril plus imminent. Caméran survint heureuseraentavecsa tribu pour secourir les colons éperdus. Un combat terrible se livra entre lui et les Janguis, qui furent enûn contraints de se retirer avec une grande perte ; mais la confusion fut extrême et dura assez pour fournir à Mocap l'occasion qu'elle cherchait depuis longtemps de se rendre maîtresse de la destinée d'une famille qu'elle haïssait.
Les dames portugaises venaient de recevoir le dernier soupir de la jeune veuve, qui l'avait exhalé en bénissant ses bienfaitrices, lorsque leurs oreilles furent alarmées du bruit d'un tumulte extraordinaire. Mocap reçut l'ordre de tâcher d'en découvrir la cause, que d'ailleurs on ne soupçonnait que trop; ce dont elle s'acquitta avec l'adresse et la prudence d'une Indienne. Elle revint bientôt avec les signes d'une frayeur d'autant plus contagieuse qu'elle était réelle, les languisse montrant surtout ennemis acharnés des Indiens attachés aux Portugais, qu'ils fussent libres ou esclaves.
«Nous sommes perdues! s'écria-t-elle, si nous ne fuyons au plus vite dans la forêt; les Janguis n'épargnent personne, et vos guerriers sont trop loin pour nous secourir assez promplement; suivez-moi. »
El vire, épouvantée pour son fils, le saisit entre ses bras
OG et marcha rapidement sur les pas de Mocap. Ilcléna lu suivit, non sans jeter un regard de pitié sur le cadavre encore chaud de la pauvre veuve, destiné à devenir la proie de quelque bête féroce. Yassi-Miri, inquiète et troublée, pensait au dessein secret de Mocap, et cherchait à découvrir dans sa physionomie si cette alerte était feinte ou réelle.
Mocap marchait toujours avec une grande célérité, prêtant l'oreille de temps à autre pour saisir les sons éloignés, sans communiquer à personne ses réflexions. Dona Elvire avait remis à sa nourrice le petit Sébastien, ce qui ne l'empêchait pas d'être hors d'haleine. Sa sœur, plus jeune et plus forte, commençait aussi à succomber (le lassitude, lorsqu'elles arrivèrent au bord d'un marais qui paraissait devoir arrêter leur course.
« Je n'entends plus ces cris horribles, dit Elvire; ou ils ont cessé, ou nous avons fait assez de chemin pour n'avoir plus rien à craindre des Janguis, et nous pouvons nous reposer.
— Oui, reposez-vous quelques moments, répliqua Mocap ; mais ensuite nous chercherons un lieu pour la nuit, car si vous vous endormiez au bord du marais, demain le soleil n'éclairerait que des cadavres à demi dévorés par les serpents. »
Les deux sœurs frissonnèrent, et leur premier mouvement fut de recommencer leur course; mais la vieille Américaine, qui les voyait exténuées, les en empècba, en leur disant que tant que le soleil brillerait, elles n'auraient rien à redouter. Yassi-Miri ajouta naïvement que Mocap savait l'art de commander aux serpents, qui n'étaient redoutables pour elle que dans l'obscurité.
G7 < Es-tu donc si habile, Mocap? dit Héléna avec un sourire moqueur. Tes talents ne me sont donc pas encore tous connus?
— Peut-être, repartit Mocap; mais avant la fin de notre voyage le cœur de la vieille Tupinambas sera devant vos yeux comme une eau transparente qui laisse compter tous les cailloux de son lit.
— Dieu le veuille, continua la jeune senora d'un air indolent; ce sera une chose merveilleuse, car vous passez pour une race sournoise, chez laquelle la sincérité n'est pas fort en honneur. »
Le lieu où elles se reposaient était entouré d'arbres d'une hauteur prodigieuse et tellement rapprochés les uns des autres, qu'ils formaient comme un rempart impénétrable. De leurs cimes descendaient avec grâce une grande variété de lianes fleuries, dont les guirlandes se mêlaient aux arbres et à d'autres plantes parasites, formant mille décors d'un admirable effet. Les derniers rayons du soleil perçant par intervalles leurs arcades de verdure, éclairaient les voûtes lointaines de la forêt et faisaient étinceler le riche plumage des oiseaux qui voltigeaient de rameaux en rameaux . Il eût été difficile de trouver un site plus ravissant, et les deux sœurs ne purent le contempler sans admiration ; mais une vive inquiétude d'esprit dispose mal à jouir des beautés de la nature, et nos jeunes Portugaises oublièrent promptement celles qu'elles avaient sous les yeux pour ne s'occuper que des dangers de leur situation, quoiqu'elles en ignorassent encore toute l'étendue. Non-seulement ce n'était pas peu de chose pour des femmes accoutumées à toutes les délicatesses de la vie, de passer une nuit au fond des bois.
sans abri, seules avec deux esclaves de leur sexe, sans défense, sans provisions ; elles ne savaien t pas en ou tre où leur course précipitée les avait conduites, s'il leur serait facile de rejoindre leur père et d'éviter de tomber entre les mains des barbares ennemis qui les en avaient séparées.
« 0 ma sœur! dit Elvire, je reconnais qu'il n'est pas toujours prudent de s'abandonner aux mouvements les plus légitimes du cœur, et que c'est à la sagesse de les régler. Le temps que nous avons employé si inutilement auprès de cette infortunée peut nous coûter bien cher. Je sens amèrement que je ne devais pas vous entraîner dans une démarche si dangereuse, vous que don Alvaro avait confiée à mes soins, et que s'il arrivait malheur à cet enfant, mon époux aurait le droit de me reprocher de l'avoir sacrifié à ma compassion pour une étrangère.
— N'augmentez pas votre détresse par ces tristes et inutiles réflexions, lui répondit Héléna; votre intention était charitable, le Seigneur vous l'a peut-être lui-même inspirée, et quant à l'issue, lui seul la connaissait. Que savons-nous si nous ne devons pas la vie à notre absence de la colonne dans ce moment? Il se peut que sans elle nous fussions tombées sous les massuesdes Janguis. Notre position est misérable; mais elle n'est pas désespérée, puisque nous sommes sous la conduite de femmes dont la sagacité pour se diriger dans les bois est, dit-on, merveilleuse. S'il ne faut que des promesses séduisantes pour éveiller leur instinct, assurément nous ne les épargnerons pas, ni les récompenses non plus. »
Se tournant alors vers Mocap, qui se reposait à quelques pas, elle lui demanda, de l'air d'autorité qui lui
C9 était habituel, de s'approcher pour leur dire ce qu'elle^ pensait du chemin qu'elles avaient parcouru, et de celui qu'elles devaient faire encore pour rejoindre leurs amis et leur père.
€ Je ne sais, répondit Mocap sans se déranger et en affectant un air insouciant, les Portugais regardaient la la rivière et nous lui avons tourné le dos. »
Héléna, scandaliséedu ton de celte réponse et de n'avoir pasétépromptementobéie.allaitenexprimerson indignation, lorsque sa belle-sœur l'engagea tout bas à se modérer.
« Si vous l'effarouchez, ajouta-t-elle, elle prendra la fuite et nousabandonnera.Quedeviendrons-nous ensuite, n'ayant plus pour guide qu'une jeune personne sans expérience? »
Le silence de dona Héléna prouvant qu'elle se rendait à cette observation, sa belle-sœur reprit à haute voix:
c Hélas ! Mocap a raison, la frayeur donne des ailes, et tout entières à la nôtre, nous avons couru loin du tumulte, sans penser à autre chose qu'à nous en éloigner, sans nous inquiéter du retour. Cependant la circonstance du passage de la rivière peut nous aider puissamment 5 sortir de ce cruel embarras. Je compte sur la tendresse inquiète de don Alvaro, qui est peut-être déjà à notre recherche, et sur l'expérience de la vieille Indienne qui saura bien nous ramener du côté du fleuve.
— Oui, oui, dit Héléna en saisissant cette espérance avec toute la vivacité de son ège; demain, au point du jour, j'enverrai mon esclave à la découverte.
— Les pieds de la vieille Tupinambas ne sont plus agiles, répliqua sèchement Mocap; les coups de verges lui ont rompu les nerfs. »
Les dames tressaillirent de surprise et commencèrent à redouter une révolte de la part de cette femme. Elles examinèrent l'attitude de Yassi-Miri pour s'assurer qne ce n'était point un complot arrangé entre elles; le visage de la jeune Indienne n'exprimait qu'une complète impassibilité. Alors dona Elvire , après avoir par un signe recommandé la prudence à sa fière et impatiente compagne, dit à Mocap :
< Si la vieille Tupinarabas est fatiguée, le repos de la nuit lui fera du bien. Qu'elle ne se laisse pas décourager par la longueur du chemin; elle recevra de nous autant de cruzados qu'il y a de grains d'or dans ce chapelet, si elle nous ramène à don Alvaro. "
Mocap se mit h rire et à réciter une parabole de sou pays.
« Un jour, dit-elle, l'oiseau qui est né d'un rayon de soleil se prit dans les filels de l'araignée son ennemie. Comme elle s'apprêtaità le dévorer, il lui promitsesplns belles plumes, si elle le remettait en liberté. — Oiseaa sans cervelle, lui répartit l'araignée, quand je suis entièrement la maîtresse de ton sort , peux-tu bien disposer de la moindre partie de ton plumage? Tes dépouilles m'appartiennent comme ta vie.
— Qu'ose donc nous faire entendre par là cette insolente esclave? s'écria la fière Iléléna tremblante âe colère.
— Hélas ! je ne sais , répondit dona Elvire avec inquiétude, ses paroles et ses manières ont quelque chose d'hostile qui me fait trembler. Vous auriez mieux fait d«? lui épargner le châtiment qu'elle a subi tout récemmenf, comme je vous y engageais. Maintenant il faut lâcher de
Imp Bei'tauls Par.s
pu'ose doue nous faire entendre parla ceUp, insolente pspIrvr.
l'adoucir et pardonner à son ressentiment ces allusions provoquantes. Laissez-moi lui parler. « Mocap, reprit-elle avec une gravité douce, nous ne savons ce que signifie le conte de l'araignée-crabe et de l'oiseau-mouche que vous venez de nous dire ; mais je suis bien certaine que vous ne pensez point abuser de notre inexpérience dans les bois , pour nous y laisser exposées à des dangers dont votre sagacité peut seule nous mettre à l'abri.
— Mocap a vu bien des soleils , elle est réputée sage parmi les siens, elle fera ce que son esprit a résolu. >
Après avoir prononcé avec emphase cette réponse ambiguë, elle se mit à causer dans sa langue avecYassi- Miri , laissant les dames dans l'inquiétude et la consternation.