CHAPITRE VII
Une nuil dans le déserf.
Le jour commençait à s'éteindre rapidement sous l'ombrage de la forêt, lorsque les deux esclaves se consultèrent sur le parti qu'il convenait de prendre pour leur sûreté. Si d'un côté elles redoutaient l'humidité de ce lieu pendant les ténèbres, de l'autre, elles appréhendaient la rencontre des Janguis ou celle des Portugais qui les aurait fait tomber dans l'esclavage , en marchant trop à l'aventure. Yassi-Miri n'était point insensible au plaisir de se retrouver en liberté, mais elle n'aurait point voulu que ce fût aux dépens de celle de dona Elvire qu'elle aimait à cause de sa douceur et dont l'enfant lui était cher. Cependant l'affection qu'elle leur avait vouée ne pouvait balancer l'affection plus ancienne et plus légitime qu'elle portait à Mocap, sœur de sa mère, qui lui en avait servi depuis qu'elle existait, et dont le fils était son mari. En proie à ces impressions opposées , elle écoutait la vieille Indienne lui expliquer ses craintes, ses projets et ses espérances avec plus de soumission que de joie.
«11 serait imprudent de dormir ici, disaitMocap ; mais nous ne devons marcher dans cette forêt qu'avec les plus grandes précautions, et après avoir donné le temps aux Janguis de reprendre le chemin de leurs villages, car il vaudrait autant voir deux panthères affamées venir à notre rencontre qu'une troupe de ces ennemis féroces. Évitons aussi le vieux chef, don Alvaro , qui doit chercher nos traces. Il sera bientôt persuadé que les Janguis
nous ont toutes tuées ou îailes i)risonnières, et celle erreur rempèchera de troubler notre retraite.
— Ma mère est très sage , elle pèse le bien et le mal ; mais Yassi-Miri est une ignorante qui ne saurait pénétrer dans l'esprit de Mocap pour voir les desseins qu'elle s renferme. Notre tribu est dispersée comme les feuilles desséchées des arbres , le feu a noirci nos cabanes , il n'y reste que les os de nos pères. Ma mère compte-t-elle les relever pour y conduire les Portugaises? Peut-être a-telle ordonné à son fils de rebâtir l'ancienne demeure des Tupinambas.
— Yassi-Miri était bien petite, lorsque je l'emportai suspendue à mes épaules jusque chez les Tapuyas , où j'allai chercher un asile, parce que nous n'étions plus assez nombreux ni assez forts pour nous suffire à nousmêmes. Qu'irions-nous donc faire aujourd'hui dans le lieu que les méchants Portugais nous ont contraints d'abandonner? Il vaut mieux retourner parmi les Tapuyas dans la cabane de l'exil ; mais nous n'y retournerons pas seuls.
— Les Tapuyas haïssent les Péros, ils seront mécontents de les voir partager notre cabane.
— Où est la tribu qui les aime ?
— Us feront mourir l'enfant que j'ai nourri de mon lait, et ce sera un grand chagrin pour Yassi-Miri.
— Il ne mourra point. Quand il en aura la force, il servira le chef des Tapuyas comme ses pères se font servir par les Indiens.
— Mais lui-même est le fils d'un chef , sa mère saura bien le lui dire, il ne voudra point obéir au Tapuyas. Voyez comme il est beau ! comme déjà sa petite voix sait commander! Non, il ne doit point devenir esclave. »
En parlant ainsi, elle dressait Tenfant sur ses petits pieds, et le regardait avec l'orgueil d'une nourrice affectionnée. Mocap lui posa une main sur le bras, et prenant l'attitude d'une personne qui écoute , elle reprit :
< Yassi-Miri entend-elle le chant d'un oiseau? C'est celui du messager des âmes. Écoute-le , car nos ancêtres nous renvoient pour nous instruire de leurs volontés.
— J'entends bien des sons plaintifs , mais je ne sais ce (ju'ils veulent dire.
— Les coutumes des étrangers ont fait oublier à ma lille celles de ses pères. Pour moi dont le cœur a toujours habité dans les forêts , je n'en ai pas perdu le souvenir. L'âme de ta mère est irritée contre toi à cause de ton affection pour une race ennemie. Elle te commande de ne pas l'opposer à ma vengeance et de rester fidèle aux traditions de ton peuple.
— Je lui obéirai, dit la jeune Américaine en regardant autour d'elle avec terreur; oui, Yassi-Miri suivra partout Mocap sans lui demander : Pourquoi marches-lu dans tel ou tel sentier?»
Mocap, ayant ainsi, par son adresse, triomphé de la sensibilité de sa compagne, se leva pour se remettre en marche et chercher un lieu pour la nuit, en s'éloignant autant que possible du voisinage du marais. Dona Elvire et sa belle-sœur, malgré la juste défiance qu'elles avaient conçue de cette femme, suivirent Mocap sans résistance, ne sachant que trop bien que leur sûreté dans cette forêt dépendait entièrement d'elle, et que, réduites à leurs seules ressources, elles y périraient infailliblement de misère et de faim.
Lorsqu'on eut fait choix d'un emplacement, la vieille
TiipiDambas fit asseoir ses compagnes et les invita à manger des fruits qu'elle avait cueillis chemin faisant. C'étaient des grappes de raisin sauvage, des pommes de pin que le vent avait détachées de leurs hautes cîmes, les fruits du pacoaire, et bien d'autres encore, car les forêts du Brésil abondent en arbres fertiles et en fruits nourrissants. En dépit de tant de richesses végétales, dona Elvin^ et dona Iléléna, auxquelles leurs propriétés étaient inconnues, seraient mortes de faim dans la crainte de s'empoisonner. Ce ne fut pas sans hésitation qu'elles les reçurent de la main de Mocap; cette femme s'en aperçut très bien, mais sans paraître s'en offenser, elle en mangea la première en leur présence, et elles purent, en toute sécurité, se dédommager d'un long jeûne. Elles suivaient avec anxiété tous les mouvements de la vieille Américaine, qui s'occupait de pourvoir à leurs besoins en préparant des réduits pour leur coucher, de concert avec Yassi-Miri. En la voyant courber en berceau les branches les plus flexibles et arracher de longues herbes pour en former sur la terre une sorte de matelas, dona Elvire ne savait qu'augurer de ces attentions qui, d'ailleurs, ne s'accordaient guère avec l'expression dure et sauvage de sa physionomie.
€ Je crois, dit-elle à Héléna, que le caractère de cette femme nous a été peu connu jusqu'ici, et qu'on n'a pas assez ménagé sa susceptibilité naturelle. Un vif ressentiment paraît empreint dans ses discours, et cependant voyez comme elle s'efforce de nous être utile. Passonslui donc sa mauvaise humeur, de peur que, s'y abandonnant tout à fait, elle ne prenne la fuite à l'exemple de tant d'autres esclaves.
=— Je vous assure, ma sœur, que je m'en consolerais aisément, tant l'insolence de son langage et la cruelle joie qui brille dans ses yeux, lorsqu'elle nous voit inquiètes, me sont insupportables. Songez donc que nous ne pouvons être fort éloignées de la colonne des émigrants, que mon père et don Alonzo ne manqueront pas de faire, pour nous trouver, les plus promptes et les plus exactes recherches, et qu'il me semble que nous pouvons compter sur la fidélité de votre jeune esclave.
— 11 est vrai qu'elle paraît attachée à mon fils; mais ne remarquez-vous pas entre elle et Mocap une intimité plusétroiledepuisque nous avons quitté Nazareth?Quand celle-ci lui parle, son ton de voix et ses gestes décèlent une autorité affectueuse, et, de son côté, Yassi-Miri l'écoute avec soumission et respect. On dirait une mère et sa fille, et je ne leur supposais d'autre liaison que celle d'appartenir au même peuple; j'en conclus que l'influence de Mocap l'emporterait aisément sur toute autre considération.
—Il faut laprévenir et nousassurerledévouementde votre esclave par l'appât des promesses les plus séduisantes.
— Vous oubliez le peu de succès qu'un pareil moyeu a eu sur Mocap. L'affection rend incorruptible comme la fierté.
— La fierté! l'affection! les indigènes les connaissent-ils?
— Héléna, ces préventions sont injustes. Pour être inférieurs aux nations civilisées sous beaucoup de rapports, les Indiens ne peuvent être étrangers aux sentiments de la nature, à ceux de l'amitié. Dieu a donné un cœur à ces femmes aussi bien qu'à cous. Bien certaine-
ment, ni séductions, ni menaces ne vous persuaderaient de me trahir.
— C'en est trop, dona Elvire, je ne souffrirai pas que vous me compariez, moi, chrétienne et noble Portugaise, à ces êtres dégradés, à peine au-dessus des bétes de leurs forêts ; 5 des monstres anthropophages qui préfèrent u i ; odieuse nudité aux habitudes décentes de la civilisation. Non, je ne le souffrirai pas. Autant vaudrait nous assimiler aux femelles du tigre et de la panthère.
— Convenez pourtant, reprit Elvire en souriant de la véhémence de la jeune senora, qu'on n'a jamais entrepris de prêcher la foi aux panthères, tandis qu'on l'a fait connaître aux Indiens, et même avec succès. Il s'en convertirait un bien grand nombre, si, au lieu de s'en reposer sur les seuls missionnaires, tous les chrétiens le devenaient eux-mêmes dans leurs maisons , en joignant l'exemple aux préceptes; mais combien de colons ne veulent voir, comme vous, que des bêtes de somme dans leurs esclaves, au lieu de les considérer comme des frères et des sœurs infortunés qu'il est de notre devoir de consoler et d'instruire ! »
Pendant cet entretien, celles qui en étaient le sujet ayant achevé leurs préparatifs, invitèrent les dames à se livrer au repos avec sécurité. Rien ne paraissait les menacer d'aucun péril de la part des animaux féroces, que le bruit de la guerre et le voisinage des établissements européens avaient depuis longtemps éloignés de cette partie de la forêt. Le terrain sec et élevé sur lequel on campait devait aussi les rassurer contre l'attaque des reptiles. Elvire proposa d'allumer du feu ; mais Mocap jillégua que ce serait attirer près d'elles les Janguis, plus
redoutables que les serpents les plus dangereux, et, intérieurement, elle craignait aussi de découvrir leur retraite à ceux qui cherchaient les deux sœurs. Celles-ci, qui ne pouvaient pénétrer ce dernier motif, n'insistèrent pas davantage. Après s'être recommandées à la protection de celui pour lequel les ténèbres sont comme la lumière^ elles allèrent prendre place sur leur matelas de verdure, ayant à leurs pieds Yassi-Miri et le petit enfant.
Ce groupe, accablé de fatigue, ne tarda point à dormir profondément, à l'exception de dona El vire, qui demeura la tète appuyée sur son coude, les yeux ouverts, l'oreille attentive, veillant à la sûreté de son fils. Assise au pied d'un énorme jacapuya, arbre dont le fiuit imite par sa forme, un petit vase garni de son couvercle, Moeap avait caché sa tète sous une pièce de coton qui faisait partie de ses vêtements, de sorte qu'il était diflicile de voir si elle dormait ou se tenait éveillée. Cependant ses yeux noirs étincelaient fréquemment dans l'obscurité, et alors ils se dirigeaient vers la figure mélancolique de dona Elvire, qu'ils retrouvaient toujours dans la même attitude. L'esclave prit enfin la parole de manière à être entendue de celle qui veillait sans interrompre le repos des autres.
c Pourquoi les paupières de dona Elvire ne se fermentelles pas comme celles de sa sœur? demanda-t-elle. Seraitce qu'elle n'ose se fier à la garde d'une vieille femme ?
— Non , Mocap, je sais que tes yeux voient mieux que les miens, quoiqu'ils soient moins jeunes 5 mais mon esprit est trop agité pour me permettre de dormir. Le sort de mon mari m'inquiète, je pense aussi aux craintes de don Alvaro, qui ignore ce que nous sommes devenues.
Enfin je ne puis me défendre d'un peu de terreur en ma voyant de nuit au fond des bois; les femmes de ma nation n'y sont point accoutumées , les ténèbres leur font peur, elles ne se croient pas en sûreté ici comme dans leurs habitations.
— Pourquoi disent-elles donc que leur Dieu est partout, qu'il est puissant et bon, et qu'il n'arrive rien que par sa volonté? Si cela était vrai, la nuit et le jour, la voûte du ciel ou le toit de la maison seraient la même chose pour les chrétiens. »
Elvire surprise et embarrassée de celte objection inattendue fut d'abord tentée d'y répondre par le silence froid et dédaigneux d'une maîtresse offensée de la liberté de son esclave ; mais la droiture de son caractère l'emportant sur sa fierté, elle repartit :
«Je ne puis nier, Mocap, que ton observation ne soit juste. Notre conduite n'est pas toujours d'accord avec notre croyance , et nous tombons fréquemment dans la tristesse et dans la défiance , au lieu de nous en remettre à notre Dieu. Toutefois il y a des périls que la prudence humaine suffit pour éloigner, et dont il est raisonnable de se défier en veillant au salut de ceux qui ont les yeux fermés par le sommeil.
— Que craint pour ceux-là dona Elvire?
— Les Janguis peuvent être encore dans les bois.
— Que la senora se repose sur la vigilance de Mocap. Une nuit sans sommeil est une mauvaise préparation aux fatigues du voyage que nous aurons à faire demain. »
Cette invitation ne rassura point l'épouse de don Aleixo, elle excita au contraire sa défiance , car elle s'imagina que l'esclave voulait profiter de leur sommeil pour les
abandonner dans ce désert, et elle résolut de l'épier pins .Ulentivenaent encore; mais, comme il était important de lui cacher la mauvaise opinion qu'on avait d'elle, Elvire feignit au contraire de la ménager.
« J'ai dit à Mocap que le chagrin me tient les yeux ouverts, qu'elle dorme donc, car elle a besoin de réparer ses forces , je veillerai jusqu'au jour.
— Vos maux sont légers, le dormir les rendra plus légers encore.
— Légers! ô ciel! vous osez dire qu'ignorer le sort d'un époux, se voir chassée de ses biens, de son pays, séparée de sa famille, égarée dans une forêt, exposée à mille dangers, ce sont des maux qu'on oublie facilement dans le sommeil! Dormez, dormez, Mocap, vous ne comprenez rien à mes douleurs.
— Je ne les comprends que trop bien, reprit l'Indienne avec amertume , puisque j'en souffre depuis plus longtemps que vous. Ne suis-je pas aussi loin de mon peuple, dépouillée de ce que je possédais, en proie à tous les maux de l'esclavage? D'avides étrangers sont venus s'emparer de nos terres de chasse, brûler nos villages, exterminer nos guerriers. Ceux qui nous ont traités ainsi étaient-ils pauvres et nus comme nouslesomraes! Avaientils faim? Leurs arbres ne produisent-ils point de fruits? Leurs rivières manquent-elles de poisson? Ils vantent eux-mêmes la fertilité de leur pays et disent qu'il leur donne de tout en abondance.
— Les Portugais construisent des vaisseaux, répondit Elvire de plus en plus surprise, mais font-ils aussi le vent qui les soutient et les pousse sur la mer? Non, c'est l'ouvrage de Dieu, et tous les hommes réunis ne sauraient
onller une voile. Ainsi la main de notre Dieu a seule fait aborder nos navires sur ce rivage. Nos pères y ont trouvé un peuple qui ne connaissait point ce Dieu puissant, qu'il laut que toute la terre adore, ils ont été chercher des missionnaires pour leur enseigner la grande science du salut.
— Oui, voilà ce qu'ils disent; mais pourquoi notre sang a-t-il coulé? Pourquoi nos terres sont-elles devenues les vôtres? Pourquoi sommes-nous chassés dans les bois, comme on chasse le loup et la panthère? Parce qu'après s'être emparés violemment de nos terres fertiles, les Portugais achètent des esclaves pour les cultiver.
— Nous méprisons ceux qui s'en procurent par uiî infâme trafic, dit Elvire; il y u même des lois qui les punissent : notre roi veut être le protecteur des Indiens comme de ses autres sujets.
— Je ne connais point votre roi 5 mais je sais que sa protection ne nous empêche point de devenir la proie de son peuple, et, quanta ceux qui demeurent dans les villes, s'ils ne nous troublent point dans nos déserts, ils nous achètent des mains de nos persécuteurs; leurs maisons sont pleines d'esclaves. »
Elvire baissa les yeux devant le regard étincelant de Mocap, jusqu'à ce que, sentant la nécessité de ne pas paraître réduite au silence, elle reprit :
« Quand nous reprochons à votre peuple l'atrocité de cerlaines coutumes, il allègue pour excuse qu'elles existaient longtemps avant cette génération, et qu'il ne fait que marcher sur les traces de ses pères. Nous aussi, nous sommes venus longtemps après les fondateurs de nos colonies; s'il y a des choses injustes, est-ce à nous qu'on doit les attribuer? Demande à Yassi-Miri si je n'ai pas
toujours été pour elle une maîtresse indulgente et affectionnée.
— Yassi-Miri ne se plaint pas de celle qui a besoin du lait de ses mamelles, répliqua sèchement l'impitoyable Mocap. Ses épaules ne portentpoint, comme les miennes, les marques des coups de verges don ton les a frappées. S'il faisait jour, vous les verriez encore, car elles s^nt toutes Iraiches, et ce ne sont point vos pères qui me les ont faites. Celle dont la voix excitait le bras de son serviteur, où est-elle, maintenant? A qui peut-elle commander? »
En parlant ainsi, la Brésilienne laissait biiller dans ses yeux une joie maligne, qui aurait vivement alarmé dona Elvire, si l'obscurité lui eût permis de la voir.
î Ma belle-sœur est une enfant, dit-elle après une minute de réflexion ; une enfant un peu gâtée même, je l'avoue, et sa vivacité l'emporte parfois trop loin ; mais le malheur la rendra plus juste. En vous devant aujourd'hui son salut elle reviendra de ses préventions, et vous la trouverez à l'avenir aussi bonne et aussi généreuse qu'elle s'est montrée capricieuse et sévère jusqu'ici. »
Mocap ne répondit rien et toutes deux gardèrent le silence le reste de la nuit. Pendant une heure encore dona Elvire lutta avec succès contre le besoin du sommeil; elle ouvrait et fermait alternativement les yeux, voyant toujours l'esclave à la même place. Enfin la nature l'emporta ; sa tête appesantie se laissa aller doucement sur l'épaule d'Héléna, et bientôt elle fut comme sa compagne, profondément endormie.