CHAPITRE VIII
Les traditions brésiliennes.
Le premier qui s'éveilla fut le petit Sébastien ; sa nourrice se hâta de lui donner sa nourriture ordinaire pour apaiser ses cris; mais déjà ils étaient parvenus aux oreilles de sa mère, dont le court sommeil fut aussitôt dissipé. Ses yeux se tournèrent vers le jacapuya, mais ils n'y retrouvèrent plus Mocap. Yassi-Miri lui dit que la vieille Tupinambas était allée reconnaître les sentiers et chercher de la nourriture, explication qui calma d'autant plus les craintes de la dame portugaise qu'elle lui fut donnée du ton le plus paisible et le plus naturel. Les deux sœurs s'agenouillèrent pour réciter leur chapelet, puis elles se promenèrent en s'entretenant de leur embarrassante situation et de la dépendance inquiétante où elles se trouvaient d'une esclave irritée.
« Elle ne manquera point de s'en prévaloir pour obtenir de nous une plus grande récompense, dit Héléna; peut-être même demandera-t-elle sa liberté, et en vérité je me verrais sans regret débarrassée d'une pareille créature à la fois stupide et impertinente.
— Si vous eussiez entendu cette nuit notre conversation, Héléna, vous ne parleriez pas ainsi. J'étais confondue de la justesse de son raisonnement; elle est révoltée de l'état misérable de sa nation, elle s'en plaint avec énergie, et j'ai pensé, en l'écoutant, que nous ne saurions assez ménager cette àme fière.
— Mon Dieu, ma sœur, quel étrange langage est le
vôtre! Parleriez -vous autrement d'uue princesse du .sang royal de Bragance?
— La fierté peut élever rame de la femme ou de la raère d'un cacique comme celle d'une reine de l'Europe, Iléléna, et Mocap se prétend d'un rang supérieur. Je vous exhorte donc, dans votre propre intérêt, à ne pas Jroisscr davantage la haute opinion qu'elle parait avoir de sa naissance. N'en riez point, ma sœur ; mais souvenezvous plutôt qu'aux yeux de celui que nous adorons, et devant lequel nous venons de nous humilier, une couronne de diamants n'est pas plus précieuse qu'une couronne de plumes et que les prétentions orgueilleuses de ceux qui les portent sont également vaines. Nous sommes tous descendus d'un même père et appelés au même salut. >
Elles retournèrent auprès de Yassi-Miri, qui faisait marcher l'enfant en jetant devant lui une pomme de pin. Elle ne paraissait point inquiète de l'absence de sa compagne, et cependant cette absence prolongée ne rassurait point dona Elvire.
€ Mocap ne nous a point abandonnées sans retour dans cette forêt, dit-elle à la jeune Indienne en affectant une sécurité qui lui manquait; mais si quelque accident malheureux nous privaitde son secours, sûrement Yassi- Miri deviendrait notre guide.
— Yassi-Miri n'a jamais voyagé seule dans les bois, répondit l'Indienne ; elle n'en connaît point les sentiers; elle ne pourrait retrouver les ruines du village de sa mère ni la terre qui couvre ses os.
— C'est que sans doute ils sont bien loin d'ici ; mais il est moins difficile de retrouver les traces de ceux que
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nous n'avons quittés que d'hier. Beaucoup de pas doivent avoir laissé de nombreuses empreintes.
— Les pieds des Janguis sont aussi en grand nombre; Yassi-Miri saurait-elle les distinguer de ceux des Péros? Il faut attendre Mocap.
— Cependant, si elle ne revenait pas, que ferionsnous?
— Mourir ici vaudrait mieux que de tomber sous la massue des Janguis.
— Juste ciel 1 quelle alternative! s'écria Héléna, et avec quel calme ces sauvages se résignent à la mort! Ne trouves-tu pas, nourrice, que nous sommes encore bien jeunes pour quitter la vie?
— Il tombe des arbres plus de fruits verts que de fruits murs, senora.
— Je ne le sais que trop, répliqua Héléna; les personnes comme les fruits n'atteignent pas toutes leur maturité; mourir ici, loin des secours de la religion, sans emporter la bénédiction de mon père, sans recevoir les adieux de... de ceux qui nous sont chers! sans avoir In consolation de penser qu'on sera enseveli dans une terre sainte... O c'en est trop! c'en est trop! »
La pauvre fille fondit en larmes.
« Pourquoi vous désespérer ainsi, chère sœur? lui dit la pieuse Elvire. Mettons notre confiance dans le ciel , car c'est de lui que nous viendra le secours. Il nous enverra la délivrance, ou nous donnera la force de mourir saintement. Toutes les créatures ne sont que les instruments de sa volonté , et bien souvent il se sert des plus faibles pour l'accomplir. »
Élevant alors ses yeux humides de larmes, elle laissa
échapper de ses lèvres une de ces touchantes invocations que le malheur inspire aux âmes vraiment religieuses. Héléna se jeta dans ses bras, elles restèrent quelques instants serrées l'une contre l'autre. Elvire remarquant queYassi-Mlri les contemplait avec attendrissement, lui dit avec bonté :
e C'est aussi pour toi que j'ai prié, pourquoi ne te joindrais-tu pas à nous ? tu es la compagne de nos périls.
— Yassi-Miri ne connaît point votre Dieu , elle ne sait pas comment on lui parle.
— Ce qu'elle dit là est pour nous un amer reproche , Héléna. Oui, nous sommes coupables d'une grande négligence.
— Ma sœur, votre conscience est trop délicate; sommes-nous donc obligées de travailler à la conversion de nos esclaves? Cela regarde les prêtreset les missionnaires.
— Il est vrai qu'étant plus versés que nous dans ces matières, et tirant de leur saint caractère une autorité qui nous manque, ils ont plus de chance d'y réussir; mais Dieu bénit quelquefois les efforts des chrétiens ignorants, et c'est notre devoir de nous intéresser aux âmes de ceux qui nous appartiennent. Si nous étions aussi exigeants pour le service qu'ils doivent à Dieu que pour celui qu'ils nous doivent à nous-mêmes, leur instruction religieuse ne laisserait rien à désirer.
— Vous savez bien , Elvire , que mon père a toujours ordonné à ses esclaves d'assister aux cérémonies de l'Église.
— Oui, Héléna; mais je sais aussi que trop souvent , pour mon plaisir ou pour mon intérêt, j'ai empêché les miens de remplir fidèlement celte obligation importante.
Sans cloute la fréquentation de l'Église est une bonne chose; et toutefois il faut quelque chose de plus à ces pauvres âmes qni ont vieilli dans l'abrutissement. La meilleure semence est répandue en vain sur une terre non préparée.
— Nous n'avons fait que suivre l'usage de tous les colons, ma sœur.
— La négligence d'autrui ne justifie pas la nôtre , continua Elvire , il vaut mieux donner un bon exemple que de s'en tenir à un mauvais. Je vous avoue , lléléna , que je ne puis m'en>pêcher de craindre que nous n'en subissions les dangereuses conséquences. Si ces esclaves avaient été soigneusement instruites des devoirs de la religion , elles sauraient que la vengeance appartient au Seigneur et que le chrétien doit surmonter le mal par le bien. Au contraire , dans leurs mœurs sauvages , c'est une vertu de se venger de ses ennemis. Si Mocap juge que nous avons abusé de notre pouvoir sur elle, n'avons-nous pas tout à redouter de son ressentiment? >
La jeune fille baissa la tète et garda le silence , car sa conscience lui faisait des reproches qu'elle ne pouvait désavouer. C'était elle surtout dont la rigueur et l'esprit hautain avaient rendu à Mocap son esclavage insupportable. Sa belle-sœur, voyant qu'elle avait éveillé en elle des remords salutaires, feignit délicatement de ne pas le remarquer, et s' asseyant auprès de Yassi-Miri, elle prit son enfant sur ses genoux, et se remit à causer avec l'Américaine.
« Mocap aura été trop avant dans la forêt , lui dit-elle, elle ne peut plus retrouver son chemin pour revenir vers nous.
— Quanti le ramier perdra sa route à travers les airs, la vieille Tiipinambas s'égarera dans les bois où chassaient les guerriers de sa tribu, répondit la nourrice avec un air de confiance.
— Moeap n'aime pas les femmes de mon peuple : peutêtre a-t-elle pris la fuite vers le sien, nous ne la verrons pas revenir.
— N'a-t-elle pas dit à Yassi-Miri de l'attendre?
— Peut-être a-t-e)!e voulu la tromper aussi bien que nous?
— Une mère n'agit point de la sorte av£Cson enfant... Yassi-3Iiri s'arrêta tout à coup, comme une personne qui a laissé échapper son secret.
— Mais Mocap n'est point ta mère , dit vivement Héléna en venant prendre part à la conversation.
— Elle est la mère de mon mari, reprit Yassi-Miri d'un air un peu confus, celle qui m'a enfantée était sa .sœur.
— Quelle duplicité! s'écria Héléna , avec quel soin elles nous ont caché leur lieu de famille ! Quel était le but de ce mystère?
— Mocap sait beaucoup de choses, sa mémoire est pleine des traditions de nos ancêtres, depuis le temps où l'homme de feu prit placedansleur conseil jusqu'au jour qu'ils partirent pour i'exil. Yassi-Miri ne connaît rien, elle doit donc obéir.
— Qu'entend-elle par l'homme de feu? reprit lïéléna eu regardant Elvire.
— Explique-nous cela , si tu peux, Yassi-Miri, ajouta la jeune mère.
— On le nommait autrement le grand Caramourou,
répartit riudienne , il était arrivé dans un grand canot qui se brisa contre les rochers du pays qu'habitaient alors les Tupinambas nos ancêtres. C'était une belle contrée, aussi la leur a-t-on enlevée par violence. Un jour qu'ils avaient bu abondamment du suc de l'acayaba, ils virent des inconnus qui du bord de la mer se dirigeaient vers leur aidée. Les Tupinambas leur crièrent de s'arrêter, et et comme ils s'avançaient toujours, on tua les uns à coups de flèches, on fit les autres prisonniers pour servir à la fête.
— Quoi ? quelle fête ? » interrompit Héléna avec impétuosité.
Yassi-Miri garda le silence.
< Je te comprends, poursuivit la jeune Portugaise, ils en firent un abominable festin. »
Les indigènes établis parmi les Européens n'avouaient qu'avec répugnance cette odieuse coutume de leurs ancêtres, intimidés par la juste horreur qu'elle inspirait aux colons. La nourrice demeura muette, la rougeur sur le visage, n'osant continuer son récit. Elvire vint encore h son secours.
« Je trouve assurément comme vous, ma sœur, que l'anthropophagie est une chose révoltante; mais songez que cette esclave nous parle d'un temps fort éloigné, où personne n'avait eucore appris à ces pauvres gens qu'ils commettaient une action infâme,dont leurs descendants mieux instruits rougiraient un jour. Souffrez donc que Yassi-Miri poursuive un récit qui déjà m'intéresse. >
La nourrice reprit timidement :
« Le lendemain, des Tupinambas s'étant levés de bonne heure pour aller pêcher, virent un étranger sortir
des mangliers qui croissaient au bord de la mer. Saisi* de frayeur, ils le prirent d'abord pour l'Ypinpapra, monstre redoutable , qui demeure au fond des eaux, dont le visage est semblable à celui d'un homme, et qui emporte dans l'abîme les imprudents qui osent s'en approcher. Cependant en considérant mieux cet étranger, ils le reconnurent à sa couleur, à ses vêtements et à sa démarche, pour le compagnon de ceux qu'ils avaient pris la veille. Ils allèrent à sa rencontre. En les voyant, il cueillit une branche verte, se prosterna à leurs pieds, et tâcha de leur faire comprendre que son désir était de vivre en paix avec eux. Caramourou, car c'était lui, craignait de mourir comme ses amis ; mais les Tupinambas, loin de lui faire aucun mal, le conduisirentau chef qui le rassura elle garda dans sa cabane, en le traitant avec beaucoup de bonté, le menant avecluiàla pêche et à la chasse; il était armé d'une de ces massues bruyantes, que vous appelez mousquets. Nos pères furent bien surpris de voir l'homme la diriger sur un oiseau qui traversait les airs, et le tuer à une grande dislance avec le bruit accoutumé. Ils §' écrièrent dans leur admiration : Caramourou ! c'està-dire dans notre langue : Homme de feul Le nom en resta depuis à l'esclave du chef.
— Vous l'entendez, ma sœur, interrompit encore l'altière Héléna, ces Indiens mangeurs d'hommes, qui se plaignent si amèrement de nous, ont osé réduire un chrétien, un Portugais peut-être, à la plus honteuse servitude! Et nous nous ferions un scrupule de les priver de leur liberté !
— Réfléchissez-y mieux, ma sœur, et vous reconuaitrez que l'agression n'est pas venue de ce peuple que
vous méprisez tant. Déjà à l'époque de l'événenient dont on nous parle (car je crois en avoir lu la relation ), les Portugais avaient tenté de chasser les Tupinambas de leur pays, et ces derniers n'avaient que trop de sujets de se tenir sur leurs gardes. »
Yassi-Miri ne comprenait qu'imparfaitement la conversation des deux dames, lorsque celles-ci s'exprimaient en bon Portugais, l'idiome ordinaire des Indiens des colonies étant une espèce de patois mêlé de mots tupis et portugais, souvent inintelligible pour Elvîre, dont la première jeunesse s'était passée à Lisbonne, mais que dona Héléna, toujours entourée d'esclaves, parlait aussi bien que sa propre langue. Après la courte interruption que l'impatience d'Héléna avait occasionnée, la jeune Indienne fut invitée à continuer son histoire.