‹ Les Portugais d'AmériqueChapitre 8 sur 26 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Dispersion d'un grand peuple.

Yassi-Miri reprit la parole en ces termes ou à peu près : < Caramourou, en grande faveur parmi les Tupinambas, les aida à triompher d'une peuplade, qui vint pour s'emparer de leur belle contrée, et son arme formidable la mit aisément en fuite, ce qui augmenta tellement l'estime du chef, qu'il lui donna pour femme sa fille Paragazou, la plus belle de la tribu.

— Je suppose qu'elle fut baptisée auparavant, dit Héléna, car il n'est pas permis à un chrétien de se marier avec une payenne.

— Yassi-Miri ne peut vous le dire, senora. Si beau que lut alors le pays des Tupinambas, il n'était qu'un désert auprès de celui que possédait la grande nation des Tapuyas, dans le Reconcavo, qui s'étend comme un grand cercle au bord de la mer. Plusieurs rivières abondantes en poissons y versent leurs eaux douces dans l'eau salée, et l'on y voyait partout la terre ombragée d'arbres et de fruits délicieux suspendus aux rameaux de ces arbres. Depuis longtemps nos pères désiraient s'établir sur ce rivage, dont les Tapuyas les avaient toujours repoussés, parce qu'ils étaient plus nombreux. Mais l'homme de feu valait à lui seul une tribu, et son nom répandait tant de terreur qu'en apprenant qu'il était sorti pour les combattre, les Tapuyas prirent la fuite, et abandonnèrent lePieconcavoaux Tupinambas. Alors nos

pères mirent un manteau de colon sur les épaules de Caramourou, sur sa tèle une coiffure de plumes rouges. et lui dirent : t Sois notre chef. > Us lui bâtirent aussi de belles cabanes, pour sa famille et pour lui, ne le laissèrent manquer ni de fruits, ni de poissons ni de maïs, ni de gibier, suivirent docilement tons ses' conseils, et consentirent à faire pour lui plaire beaucoup de choses nouvelles que leurs pères ne connaissaient point.

€ Aimé, obéi des Tupinambas, entouré d'une nombreuse famille, le chef blanc vivait heureux, quand un canot rempli d'étrangers aborda dans le Reconcavo. Ils y virent avec surprise le commencement d'une ville, et un chef qui ne ressemblait point à son peuple. Ces étrangers n'étaient point du pays de l'homme de feu; ils ne parlaient point la même langue, ce qui ne Tempêcha pas de les recevoir comme des frères. Il arriva même qu'après avoir passé un peu de temps avec eux, il sentit se réveiller en lui le désir de se rapprocher de sa terre natale, et il les pria de l'emmener avec eux dans leur grand canot.

« Ce fut un grand deuil parmi les Tupinambas. Les plus âgés lui firent d'inutiles remontrances. « Que te manque-t-il parmi nous? n'as-(u pas des i'cmmcs et des enfants? Qu'aurait l'homme de plus cher? Te fuul-il de l'or comme à tes compagnons? le sable de nos rivières en est plein, nos jeunes gens iront t'en chercher. Tes femmes veulent-elles des plumes rouges? nos flèches atteindront l'oiseau qui les porte. > Caramourou ne soupirait qu'après son pays; mais il promit de revenir pour ne les plus quitter, et il emmena avec lui sa femme Paragazou, qu'il avait toujours aimée plus que les autres.

— Cet aven !n lier en avait-il donc plusieurs? demandii Héléna d'un air scandalisé.

— C'est ce qui fait la gloire d'un chef, repartit l'esclave, et Caramourou était trop puissant pour n'en nourrir qu'une. Celles que Caramourou ne put emmener versaient beaucoup de larmes et lui tendaient les bras du rivage. L'une d'elles se précipita dans la mer et essaya d'atteindre à la nage le vaisseau qui emmenait l'homme de feu ; mais ne pouvant y réussir, les forces lui manquèrent et elle disparut sous les flots. Au retour de la marée, ses compagnes trouvèrent son corps sur le sable. Elles l'enterrèrent dans ce lieu même, afin que son âme put se réjouir lorsque son époux aborderait au pied de sa sépulture.

— Cet espoir, j'imagine, ne s'est jamais réalisé, interrompit la jeune Rodriguez. Quel est l'homme assez dépourvu de délicatesse pour préférer la vie sauvage à la civilisation?

— Après bien des lunes, Caramourou revint pourtant avec la belle Paragazou, qui se nommait alors Catherine.

— Elle avait été baptisée? demanda Héléna.

— On dit que la femme d'un grand chef blanc avait rhangé de nom avec elle.

— Je crois pouvoir vous expliquer cela, ma sœur, dit El vire, car je connais cette relation. L'homme de feu était le Portugais Corréa. Les marins français qui l'emmenèrent dans leur pays le présentèrent à leur roi Henri H et à Catherine de Médicis sa mère, qui, ayant tait instruire la jeune Brésilienne, voulut être ensuiîe sa mnnaine. L'espoir de régner par son moyen sur cette

partie du Fernambuco, porta la cour de France à retenir Corréa et à l'entourer de séductions pour le détacher du Portugal; mais tout fut inutile. Ne pouvant obtenir l'autorisation de se rendre à Lisbonne, il écrivit secrètement au roi Jean III, son souverain, pour l'engager à faire continuer son œuvre à peine commencée. Plus tard il y revint lui-même en effet sur un navire français. Je laisse à Yassi-Miri le soin de nous apprendre ce qui arriva plus tard à cet aventurier, dont le souvenir vit encore parmi les naturels de ce pays.

— Nos pères accueillirent leur chef avec de vifs transports de joie, continua l'Américaine, qui paraissait se complaire à cette narration. Paragazou s'empressa d'enseigner à ses compagnes plusieurs travaux agréables et peu pénibles qu'elle avait appris parmi les femmes des Maïrs; une maison fut bâtie au Dieu qu'elle adorait; on planta des cannes à sucre, et tout recommença à prospérer comme avant leur départ. Des fières de Caramourou vinrent le voir; plusieurs s'établirent dans sa tribu, où, par amitié pour leur chef, les Tupinambas leur accordèrent tout ce qu'ils désiraient. Deux d'entre eux prirent pour femmes des filles de Caramourou, et le plus heureux accord régna quelque temps entre eux; mais ensuite ces derniers venus se mirent à mépriser nos pères ; ils devinrent injustes, exigeants, et prétendirent asservir les braves Tupinambas. Indignés contre ces ingrats, ils s'armèrent pour les repousser, et leur chef se mit h leur tète, quoiqu'il fût affligé de combattre ses frères. Ceux-ci, se voyant les plus faibles, eurent recours à la trahison, et firent Caramourou prisonnier, après l'avoir attiré sur leur navire par un faux prétexte. Le bruit de sa mort se

répandit dans la tribu, où on ne respira que in vengeance. Paragazou appela à son aide une peuplade alliée. De leur côté, les méchants Portugais, au lieu de s'enfuir, résolurent de s'emparer du Reconcavo.il y eut une bataille danw laquelle les Tupinambas demeurèrent vainqueurs. Elle coûta la vie aux Portugais. Mais, ce qui augmenta la joie des Tupinambas, ce fut de retrouver l'homme de feu vivant sur le grand canot. Délivré par le courage de sa lerame Catherine, il continua d'être le chef de notre peuple, qui, tout le temps qu'il vécut, conserva son bonheur et sa liberté.

— Si je t'ai bien comprise, dit El vire, c'est de cette petite nation, gouvernée par Corréa, que Mocap et toi vous prétendez descendre. >

Yassi-Miri fit un signe afOrmalif.

« Je serais curieuse de voir le parchemin de leur arbre généalogique, repartit Héléna d'un ton moqueur.

— Il y a longtemps que Reconcavo appartient aux Portugais, comme l'attestent les villes qu'ils y ont construites, poursuivit dona Elvire. Yassi-Miri sait-elle ce que sont devenus ces Tupinambas qui l'habitaient?

— Après la mort de leur chef, ils furent attaqués tant de fois, que, malgré leur courage et celui des autres tribus auxquelles ils s'allièrent, il ne leur resta plus qu'à choisir entre l'exil et la servitude, et ils préférèrent l'exil. Ils abandonnèrent le pays où reposaient les os de leurs pères, et s'en allèrent, comme j'ai vu les Portugais, chercher un lieu où le nom de leurs vainqueurs n'eût pas encore pénétré. Mais, à mesure qu'ils séloignèrent de la mer, les étrangers s'y établirent plus nombreux. Plusieurs remontèrent les rivières, et, partout où ils se pré-

sentaient, la mort et l'esclavage arrivaient sur leurs pas. Les Tupinarabas, autrefois nation forte et guerrière, raainlcDant affaiblis et dispersés, se mirent à fuir de nouveau. Quelques tribus allèrent jusqu'à la grande mer d'eau douce ^, où leurs enfants existent, dit-on, encore. La tribu de nos pères se fixa au pied des montagnes qu'habitent lesTapuyas, qui les y laissèrent vivre en paix; des eaux poissonneuses, des terres aisées à cultiver, des bois où le gibier abonde, des arbres à fruits, semblaient assurer leur existence. Cependant le temps réduisit leur nombre au lieu de l'augmenter, et il ne s'y trouvait que dix cabanes lorsque ftlocap vint au monde dans la cabane du chef; mais ces familles étaient de vrais Tupinambas de la tribu de l'Homme de feu; leur chef descendait du deuxième fils de la belle et célèbre Paragazou ; jamais leur sang ne s'était mêlé à celui d'une race étrangère.

— Si telle est votre origine, répliqua Elvire, Mocap ne devrait pas se montrer si hostile aux Portugais, car enfin, puisque Caramourou appartenait à notre nation, ses descendants sont un peu nos compatriotes.

— Caramourou était l'ami des Tupinambas ; les Tupinambas ont oublié que ses pères furent leurs ennemis. S'il les avait persécutés comme eux, on ne se souviendrait de son nom que pour le maudire. Au lieu qu'ils apprennent à leurs descendants à respecter sa mémoire et celle de la courageuse Catherine. Un Tupinambas ne doitjamaisoublierni un service, ni uneinjure. Les mères endorment leurs enfants avec une chanson qui dit que lorsque les Tupinambas redeviendront puissants dans le

(1) Le fleuve des Amazones.'

pays de leurs ancêtres, ils mangeront les Portugais.

— Pouvez-vous entendre ces affreuses paroles sans indignation, ma sœur? s'écria Héléna. Au lieu de prêcher à la jeunesse le pardon des outrages, comme on le fait parmi nous, cette race de cannibales les excite au meurtre. Quelle épouvantable perversité ?

— Hélas ! ma sœur, voilà peut-être ce que nous serions nous-mêmes si la lumière bienfaisante de l'Évangile ne nous éclairait pas. Au lieu de juger si sévèrement ces pauvres ignorants, demandons-nous si nous leur sommes aussi supérieurs que cette divine clarté devrait nous le rendre; si nous triomphons mieux qu'eux de nos ressentiments. Pour moi, je n'oserais assurer que ce que j'éprouve pour les Hollandais, depuis que je pleure mon époux, soit entièrement conforme à l'esprit de charité que ma religion me prescrit. »

Héléna baissa encore la tête avec confusion, reconnaissant qu'il ne lui appartenait pas plus qu'aux Pharisiens de jeter la première pierre à la femme sauvage. Dona Elvire s'adressant de nouveau à l'Américaine :

« Si tels sont les principes de ceux qui ont élevé ton enfance, lui dit-elle, tu ne dois voir en moi qu'une ennemie, et je ne dois attendre de toi aucune reconnaissance pour l'affection que je t'ai vouée. Je croyais, cependant, que tu aimais mon lils.

— Yassi-Miri n'est qu'à demi la fille des Tupinambas; il y a du sang blanc dans ses veines. >

La jeune femme fit cet aveu avec un singulier mélange d'embarras et de vanité. Les dames portugaises l'entendirent avec intérêt et pressèrent l'Indienne de s'expliquer plus clairement.

« C'est une chose que Mocap n'aime guère à se rappeler, et que je me garderais bien de dire si elle était là, reprit l'esclave en secouant tristement la tête.

— Elle devrait au contraire s'en glorifler, répondit Héléna, car si l'un des auteurs de tes jours était chrétien, tu te trouverais d'un degré au-dessus de tes compatriotes.

— J'ignore s'il adorait le même Dieu que nous ; mais je sais qu'il fut infidèle à ses promesses et rendit le mal pour le bien. Ce n'est pas là ce que vous dites qu'il faut faire pour être chrétien.

— Non, sans doute, et ceux qui en prennent le titre sans en observer les préceptes ne valent pas mieux que les idolâtres. Je te conjure, nourrice, de nous raconter l'histoire de ta naissance avant le retour de Mocap.

— Elle est bien triste, dit Yassi-Miri ; mais elle vous prouvera que ce n'est pas sans sujet que la vieille Tupinambas est l'ennemie des Portugais.

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