‹ Les possédées de Loudun et Urbain GrandierChapitre 3 sur 9 · LKS POSSÉDÉES DE LOUDUN S · texte numérisé non relu

LKS POSSÉDÉES DE LOUDUN S

science de la magie à laquelle plusieurs personnes trop curieuses se sont adonnées dans toutes les parties de la terre. »

« La subtilité de ces esprits, fait observer Tertullien, leur donne une merveilleuse aptitude à pe/ié^rer la double substance de l'homme (1). »

Nous trouvons, dans le livre des Machabées, une démonstration irréfutable de l'existence des esprits, bons ou mauvais, et des manifestations auxquelles ils se livrent parfois.

« En ce temps-là, dit l'historien sacré, Antiochus Epiphane ?e préparait pour faire une seconde fois la guerre en Egypte.

« Or il arriva que l'on vit dans toute la ville de Jérusalem, pendant quarante jours, des hommes à cheval qui couraient en l'air, habillés de drap d'or et armés de lances, comme des troupes de cavalerie.

« Des chevaux rangés par escadrons qui couraient les uns contre les autres ; des combats de main à main ; des boucliers agités ; une multitude de gens armés de casques et d'épées nues ; des dards lancés, des armes d'or toutes brillantes, et des cuirasses de toutes sortes.

« C'est pourquoi tous priaient que ces prodiges tournassent à leur avantage (2). »

Mais c'était là les signes avant-oureurs d'un affreux désastre. Jason, qu'Antiochus avait dépouillé de la souveraine sacrificature, profita du bruit qui avait couru de la mort de ce prince pour s'en remettre en possession. Ayant donc pris mille hommes avec lui, il s'empara de la ville et la remplit de sang et de carnage.

Les esprit forts, qui ne soct le plus souvent que

(1) Tertullien, Apolog., ch. xxm.

(2) Mach., 1. II, ch. v.

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de pauvres intelligences, ne manqiieronfpasdenous dire : « Vous croyez donc au diable ? »

Voici notre réponse ; elle sera aussi nette que possible : Nous croyons au démon d'une foi très vive. Savez-vous pourquoi ? Parce que si on supprime le démiin, l'édifice religieux s'écroule tout entier.

Vous prétendez que Satan est un mythe ? Mais alors la chute originelle n'est plus qu'une légende.

Si la chute originelle n'est qu'une légende, il faut biffer l'Incarnation du Verbe et la divinité de Jésus- Christ. Si Jésus-Christ n'est pas le Fils de Dieu, l'Evangile est un vulgaire roman. Mais si l'Evangile est un roman, l'Eglise catholique et les communions chrétiennes dissidentes doivent être considérées comme des institutions purement humaines, sans valeur dogmatique, sans autorité morale.

Seule la croyance en Dieu échappera au naufrage. Or., ce Dieu ne ressemble guère à celui des chrétiens. Relégué dans les profondeurs de son éternité, il laisse à chacun le soin de se conduire comme il l'entend et de se tirer d'affaire au petit bonheur. Quant au dogme des peines et des récompenses, il ne saurait en être question.

Ce que nous disons du Christianisme s'applique aux autres religions, car toutes ont pour base la déchéance originelle de l'humanité, déchéance en dehors de laquelle le culte extérieur et le culte intérieur, les sacrifices sanglants et non sanglants n'ont aucune raison d'être.

Qu'on ne nous parle pas de fautes personnelles à expier. Toute faute suppose la préexistence d'une loi morale. Or, si vous supprimez le démon, et par voie de conséquence, la chute originelle et la révélation qui en a été la suite logique, où trouverezvous le code qui renferme cette loi V

Dans le témoignage de la conscience ? Mais, la conscience, livrée à elle-même, peut-elle nous faire

distinguer le bien du mal, le juste de l'injuste, le bien et le mal, le juste et l'injuste n'existant pas, faute de la loi morale qui établit cette distinction?

Est-ce que, parmi les sectateurs d'une même religion, tous apprécient les choses de la même manière? Est-ce que la conscience n'est pas faussée le plus souvent par les préjugés, par le milieu dans lequel on vit, par les exemples que l'on a sous les yeux, par les passions auxquelles on se livre, par les entraînements aveugles du cœur, par le tempérament dont la nature nous a doués et que nous n'avons pas su ou voulu combattre ? La conscience du catholique diffère de celle du musulman, et celle du musulman ne ressemble point à celle du sauvage de la Terre de Feu. Les grands principes de morale sont à peu près les seuls qui soient connus sinon respectés de ceux qui sont nés et ont vécu dans une des religions positives qui se partagent le monde et enseignent l'existence de Dieu et du démon, des bons et des mauvais génies.

Enfin nous croyons au diable parce que tous les peuples y ont cru, et que si le diable n'existait pas, le monde deviendrait pour le savant comme pour l'ignorant une énigme indéchiffrable.

Mais si le démon existe, si l'air dans lequel nous /ivons est peuplé d'esprits déchus, il est évident de toute évidence qu'entre ces esprits-ià et nous il existe des rapports dont le mode nous échappe, mais qu'il est difficile de nier.

Les enseignements de l'Eglise à l'endroit de cette question ne laissent prise à aucun doute.

Bornons-nous, pour ne pas être trop long, à interroger le rituel catholique, et nous serons pleinement édifiés.

Voici, par exemple, la formule dont se sert le prêtre pour faire l'eau bénite :

« Créature du sel, je t'exorcise au nom du Dieu vivant... Deviens la santé de rame et du corps ! Partout où tu seras jetée, que YEsprit immonde soit mis en fuite ; que tout caprice, que toute ruse, que toute malice du diable s'évanouisse. »

Puis, se tournant vers l'eau, le prêtre poursuit en ces termes :

« Créature de l'eau, au nom du Dieu tout-puissant, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, sois exorcisée. Reçois la puissance de mettre en fuite l'ennemi, de l'arracher, de le déraciner lui-même, non moins que ses anges apostats... Seigneur, que cette créature de l'eau, qui sert à vos mystères, ait la puissance de cha'<ser les démons et de mettre en fuite les maladies. Sur quelque maison, sur quelque lieu appartenant aux fidèles que vienne à tomber cette eau, faites que toute impureté disparaisse, faites que V Esprit de peste et que le souffle de sa corruption cesse d'y résider ! Arrière tous les pièges \enà\i% par l'ennemi (\u\ se cache! Arrière tout ce qui peut nuire au repos et à la santé des habitants !

« Seigneur, vous qui brisez les forées de la puissance rebelle ; Seigneur, vous qui domptez la fureur de Dotre ennemi rugissant, faites que toute aspersion de ces créatures du sel et de l'eau repousse les assauts de l'esprit immonde., et chasse au loin la terreur que répand le serpent venimeux ! »

La bénédiction des cierges n'est pas moins caractéristique. Lisez plutôt :

« Seigneur, bénissez ces lumières... partout où elles seront allumées ou placées, que les princes des ténèbres se retirent ; qu'ils tremblent frappés de terreur, eux et leurs ministres ; qu'ils fuient de ces demeures, qu'ils n'aient plus l'insolence de troubler ou de molester vos serviteurs. »

Citons encore les règles que l'Eglise trace aux

exorcistes, quand ils sont en présence d'une possession diabolique :

« L exorciste, dit le Rituel, portera son attention sur les ru?es, sur les fourberies dont usent les démons afin de donner le change. Car une de leurs habitudes est d'entasser les mensonges et de ne se manifester qu'avec peine, à seule fin de rebuter l'exor ciste par la fatigue, ou bien pour que la personm qu'ils possèdent semble ne pas être possédée. Qufe l'exorciste évite les vaines questions, qu'il réprime ou méprise les rires, les scurrilités, les facéties du démon ; etc. .. »

Viennent ensuite les formules de l'exorcisme, formules que nous ne rapporterons point ici, car elles n'ajouteraient rien à la preuve que nous venons de faire.

On ne peut nier le fait des possessions diaboliques sans méconnaître i autorité doctrin.ile de l'Eglise, et sans refuser à l'Evangile toute valeur historique, car, à chaque page du livre inspiré, nous voyons le Sauveur user de sa puissance pour chasser les démons du corps de ceux qu'ils tourmentaient.

Les représentants de la science moderne, qui ont la prétention de tout expliquer scieniifiquement, donnent à ces faits de possession démoniaque le nom de mononianie religieuse^ et se flattent d'avoir ainsi résolu le prol>lème.

Nous nous demandons, et beaucoup se demanderont après nous, s'il est possible de se contenter d'une démonstration qui ne démontre rien, puisqu'elle se borne à classer les possédés, au sens catholique du mot, parmi les monomaties, expression vague, élastique et sonore dont se ser-vent les sacanit pour voiler la pauvreté de leurs systèmes.

Nous serions tenté de dire qu'entre le démoniaque

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et le docte personnage qui a la prétention d'en faire un vulgaire malade, le plus monomane des deux n'est pas celui qu'on pense.

« Aujourd'hui, écrivait le docteur Calmeil, dans son ouvrage sur la FoUe^ les ecclésiastiques qui font la traversée des mers pour aller répandre les lumières de la foi jusque dans les déserts du Nouveau- Monde, sont souvent très surpris de rencontrer des énergumènes parmi les néophytes dont se compose leur nouveau troupeau, tandis qu'il est rare, de leur propre aveu, que le démon prenne à présent possession des fidèles au sein de la mère-patrie. La lettre que je vais ra;; porter et qui fut adressée à Winslow (célèbre médecin) en 3738, par un digne missionnaire, prouve que le délire de la démonopathie peut devenir partout le partage des âmes faibles et timorées. »

Le Délire de la démonopathie ! Des mots, toujours des mots ! C'est par des mots d'un vide désespérant que le docteur Calmeil croyait pouvoir expliquer les phénomènes constatés dans le récit du missionnaire, récit dont il ne songe pas, d'ailleurs, à contester Texactitude.

« Je ne puis enfin me refuser à votre empressement, écrit le mis'^ionnaire au docteur Winslow, d'avoir par écrit le détail de ce qui s'est passé au sujet du Cochinchinuis possédé, dont j'ai eu l'honneur de vous parler. L'an 1733, environ au mois de mai ou de juin, étant dans la province de Cham^ royaume de Cochinchine, dans l'église d'un bourg qu on nomme Chéta^ distant d'une demi-lieue environ de la capitile de la province, on m'amena un jeune homme de 18 à 19 ans, chrétien... Ses parents me dirent qu'il était possédé du démon... Un peu incrédule, je pourrais même dire à ma confusion, trop pour lors^ à cause de mon peu d'expérience^ dans ces sortes de choses, dont je n'avais jamais eu

d'exemple et dont néanmoins j'entendais souvent parler aux chrétiens, je les questionnai pour savoir s'il n'y aurait pas de la simplicité ou de la malice dans le fait. Voici ce qu'ils me dirent... »

Suit le récit des parents. Le jeune homme, après avoir fait une communion sacrilège, avait disparu. Retiré dans les montagnes, il se livrait à toutes sortes d'extravagances et ne se nommait plus luimême que le traître Judas.

« Sur cet exposé, reprend le missionnaire, et après quelques difficultés, je me transportai dans l'hôpital où était ce jeune homme, bien résolu à ne rien croire, à moins que je ne visse des marques au-dessus de la nature ; et, au premier abord, je l'interrogeai en latin dont je savais qu'il ne pouvait avoir aucune teinture. Etendu qu'il était à terre, bavant extraordinairement, et s'agitant avec force, il se leva aussitôt sur son séant et me répondit très distinctement : Ego nescio loqui latine (je ne sais pas parler latin). Ma surprise fut si grande que, tout troublé, je me retii-ai épouvanté, sans avoir le courage de l'interroger davantage.

« ... Toutefois, quelques jours après, je recommençai par de nouveaux commandements probatoires, observant toujours de lui parler latin, que le jeune homme ignorait ; et, entre autres, ayant commandé au démon de le jeter par terre sur-le-cham[), je fus obéi dans le moment ; mais il le renversa avec une si grande violence, tous ses membres tendus et raides comme une barre, qu'on aurait cru, par le bruit, que c'était plutôt une poutre qu'ua homme qui tombait... Lassé, fatigué de sa longue résistance, je pris la résolution de faire un dernier effort , ce fut d'imiter l'exemple de Mgr Tévêque de Tilopolis en semblable occasion. Je m'avisai donc, dan^ un exorcisme, de commander au démon, en laitri, de le transporter au plancher de l'église, les

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pieds les premiers, et la tête en bas. Aussitôt son corps devint raide, et, comme s'il eût été impotent de tous ses membres, il fut traîné du milieu de l'église à une colonne, et là, les pieds joints^ le dos collé à la colonne, sans s'aider de ses mains^ il fut transporté en un clin d'œil au plancher, comme un poids qui serait attiré d'en haut avec vitesse sans qu'il parut qu'il agît. Suspendu au plancher, les pieds collés et la tête en 6as, je fis avouer au démon, comme je me l'étais proposé, pour le confondre, l'humilier et l'obliger à quitter prise, la fausseté de la religion païenne. Je lui fis confesser qu'il était un trompeur, et en même temps je l'obligeai d'avouer la sainteté de notre religion . Je le tins plus d'une demi-heure en l'air, et n'ayant pas eu assez de constance pour l'y tenir plus longtemps, tant j'étais effrayé moi-même de ce que je voyais, je lui ordonnai de le rendre à mes pieds sans lui faire du mal... Il me le rejeta sur-le-champ comme un paquet de linge sale sans l'incommoder, et depuis ce jour-là mon énergumène, quoique pas entièrement délivré, fut beaucoup soulagé ; chaque jour, ses vexations diminuaient, mais surtout lorsque j'étais à la maison, il paraissait si raisonnable qu'on l'aurait cru entièrement libre...

« Il resta l'espace d'environ cinq mois dans mon église, et au bout de ce temps il se trouva enfin délivré, et c'est aujourd'hui le meilleur chrétien peut-être qu'il y ait en Cochinchine. »

Comprenant que pour expliquer le fait qu'on vient de lire, il ne suffisait pas de le qualifier de délire démonopathique, le docteur Calmeil ajoutait :

« On doit savoir gré au frère Delacour de n'avoir pas gardé le silence sur ce prétendu fait de possession, car ce missionnaire a décrit, à son insu, les phénomènes de la monomanie religieuse, et il est clair pour tout le monde aujourd'hui qu'il n'a exorcisé

qu'un homme atteint de délire... Espérons qu'une méprise pareille ne sera plus commise par les ecclésiastiques qui se vuuent aux missions (1). »

Et voilà pourquoi votre fille est muette.

Il faut avouer que l'explication du docteur Calmeil laisse par trop à désirer.

Singulier délire que celui qui donne à un Cochinchinois la faculté de parler latin, bien que cette langue lui soit parfaitement inconnue ! Grimper jusqu'au plafond d'une église , les pieds joints, le dos contre une colonne, et sans s'aider des mains, y rester suspendu, la tête en bas, et, dans cette position, qui n'a rien de commode et qu'aucune loi ne peut explir[uer, discuter pendant une demi-heure avec un interlocuteur auquel on donne la réplique en une langue dont on n'a jamais su le premier mot ; retomber en bas comme un sac de ferraille ou un paquet de linge sale, sans se faire le moindre mal, et sans que le pouls soit plus agité que de coutume, voilà ce que nos savants appellent une monomanie religieuse. De pareilles théories se réfutent d'elles-mêmes. Que dis-je ? Le docteur Calmeil se borne à classer le fait qu'il rapporte parmi les monomanies, sans même tenter de donner une explication quelconque des phénomènes que décrit le missionnaire. Magister dixit : La Faculté a prononcé, faites un acte de foi. Evitez surtout, si vous ne voulez pas être éconduits, de poser la moindre question indi^^crète. Aux demandes d'éclairci>;sements que vous formulerez, on vous répondra : Délire de la démonopathie ! Monomanie religieuse ! Le docteur Bertrand se serait contenté de dire : Extase naturelle !

C'est ainsi que, de nos jours encore, on a la prétention de démontrer qu'il n'y a plus de mystères, le

(1) De la Folte, p. 424.

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flambeau de la science ayant enfin dissipé les ténèbres du cléricalisme.

Des faits du genre de celui que nous venons de rapporter ne sont point rares en Orient.

« Vous devriez bien m'accompagner en Chine, disait Mgr Favier, évêque de Pékin, à M. Gaston Mérv, directeur de VEcho du Merveilleux et rédacteur à la Lihre Parole. C'est là que vous en verriez, du merveilleux ! On en rencontre à chaque pas. D'ailleurs, on Ta dit, la Chine est le pays des diables. Oui, venez, ce n'e^^t pas loin (1). »

Inutile de faire observer que Mgr Favier n'est pas le premier venu. Pas plus que nos besux esprits, naguère l'ornement du Quartier Latin, docteurs en droit ou virtuoses du bistouri, il n'est homme à se payer de mots. S'il admet le merveilleux, y compris les obsessions et les possessions, c'est qu'il y a de tout cela dans les contrées qu'il évangélise.

Nous apportons tous, en venant au monde, des inclinations mauvaises — triste héritage de la faute originelle — que nous devons combattre avec l'aide de Dieu. Ces inclinations, l'Eglise catholique les divise en sept classes qui constituent ce que le catéchisme désigne sous le nom de péchés capitaux. Toutes les fautes, tous les crimes que l'homme commet se rattachent à l'une de ces catégories.

Nous ne sommes pas également enclins à toutes les passions. Les uns sont portés à l'o^^gneil, les autres à la colère, ceux-ci à la cupidité, ceux-là aux plaisirs sensu Is.

Le démon, qui connaît notre côté faible, agit en conséquence. Sa tactique est celle de l'ennemi qui assiège une place.

Quand l'homme veut se corriger d'un vice domi-

(1) Libre Parole, numéro du 12 février 1901.

nant ou d'une tendance mauvaise plus caractérisée que les autres, il a à lutter contre lui-même et contre l'ennemi qui se fait de ce vice ou de cette tendance un puissant auxiliaire.

L'obsession se manifeste de deux manières absolument distinctes :

Parfois, le démon se plaît à persécuter certaines âmes d'élite. A ce genre d'obsession se rattachent ce qu'on a appelé la tentation de saint Antoine et les molestations auxquelles fut longtemps en butte le Vénérable curé d'Ars.

Plus fréquemment l'obsession se produit sous la forme d'une tentation proprement dite, tentation dont la violence et la persistance s'appliquent à un seul et même objet, et affaiblissent dans des proportions plus ou moins sensibles la liberté morale de l'homme et sa responsabilité devant Dieu.

Le fait que nous allons citer fera mieux comprendre que toutes les explications que nous pourrions donner ce genre d'obsession.

Il s'agit d'un père honnête et laborieux qui est tenté de tuer son enfant, qu'il aimait beaucoup, et qui finit, en effet, par le tuer.

Voici textuellement les explications qu'il a données de son acte :

« La nuit de mon crime, dit-il, je ressentis une anxiété si grande que je tremblais de tout mon corps. Je ne puis concevoir comment j'ai pu commettre un crime si atroce ; j'éprouvais une agitation, un trouble tels, dans ma tête, et quelque chose de si irrésistible en moi, que j'ai été obligé d'exécuter l'action. J'étais à jeun, je n*étais pas malade : Je ne m'explique donc pas comment j'ai pu être frappé d'un si grand malheur. J'ai déjà eu deux fois cette horrible envie de tuer mon enfant ; la première ce fut six semaines avant Pâques de cette année. Pendant que l'hiver dernier, j'étais occupé dans ma

chambre à fabriquer un traîneau. Mon fils, comme de coutume, jouant près de moi, monta sur mon dos et me prit par le cou. Ma femme, croyant que l'enfant m'empêchait de travailler, l'appela ; mais je l'aimais tant, que je souffris patiemment ses espiègleries, et que je le pris sur mes genoux pour plaisanter avec lui. Dans ce moment même, je crus entendre une voix intérieure qui me dit : « Tu as beau faire, il faut que ce garçon périsse ; il faut que tu l'assommes. » Je fus saisi d'une anxiété si extrême, qu'elle fit trembler mon cœur, et, pour me délivrer de cette horrible pensée, je déposai brusquement l'enfant à terre, sortis de la chambre et allai au mouUn, où je restai jusqu'au soir et jusqu'à ce que mes mauvaises pensées fussent passées.

« Le second accès eut lieu un matin, peu de jours avant Pâques. J'étais encore couché près de mon fils ; ma femme était occupée à son ménage. Mon fils me demanda du pain ; je lui donnai de la galette qui lui fit grand paisir et qu'il mangea avec avidité. A ce moment où je contemplais cet enfant avec un sentiment de tendre affection, je crus encore entendre une voix intérieure qui me disait tout bas : « Il faut tuer ton fils. » Je frémis de moi-même ; j'éprouvai de violentes palpitations, une sorte d'oppression dans l'intérieur de la poitrine, qui me firent sauter, plein de terreur, à bas de mon lit et courir hors de la maison. Je commençai à réciter mes prières, à aller à l'écurie, m'occupai de divers travaux et fis tout mon possible pour chasser l'idée funeste qui m'obsédait. Je réussis, en effet, à redevenir mon maître, à recouvrer ma tranquillité d'esprit et à m'amuser avec mon enfant. Cependant ma tristesse et mon anxiété se prolongèrent jusque vers midi. »

Nous empruntons ces détails à M. de Mirville, qui les fait suivre de cette observation :

« Ne perdons jamais de vue ce consolant aveu : Vêtais redevenu mon maître. Il l'est redevenu deux «is ; nul doute qu'il n'eût pu le redevenir une troiaème. Le libre arbitre est donc sauvé, et quoique surhumaine^ pour parler comme l'Apôtre, la tentation ne dépassait pas absolument les forces, au moins jusqu'à l'accomplissement du forfait, c'està-dire jusqu'à ce moment fatal où l'homme n'étant plus lui, n'est pas plus responsable de ses actes que le malheureux hydrophobe qui, sans folie, se jette avec fureur sur ses amis les plus chers (1). »

Ajoutons que ce malheureux père réussit deux fois à triompher de l'obsession par la fuite et la prière. Fuir et prier : tel est en deux mots le conseil que l'Eglise donne à ceux qui veulent éviter le péché, alors même que la tentation n'atteint pas ce degré d'intensité.

Si l'obsession, prise dans le sens du fait que nous venons de relater, diminue la liberté morale de l'obsédé, il n'en est pas de même de la possession.

Le démon s'installe dans le corps du possédé et exerce sur lui diverses opérations, dont ce dernier ne conserve aucun souvenir, la crise une fois passée.

Démoniaque, possédé, énergumène, ensorcelé ou maléficié sont autant de mots dont on a coutume de se servir dans le langage courant pour désigner une seule et même chose. Mais, pour le théologien, ces mots ne sont pas absolument synonymes. — L'énergumène est celui que l'ange des ténèbres contracte l'habitude de travailler. Le démoniaque n'est que partiellement assujetti au démon. Enfin, on entend par maléficié {malefaeiati) ou ensorcelé le possédé dont la possession provient de la malice humaine.

(11 De Mirville, De* Esprits et de leurs manifestations Jtuidiques, p. 311 et 312.

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Le démon obséda extérieurement le saint homme Job, et intérieurement le père de famille dont nous venons de raconter la lamentable histoire ; mais il posséda Saùl, comme ceux que le Sauveur délivra pendant le cours de sa vie mortelle.

La possession est parfois une épreuve dont les justes ont à souffrir. On sait que le Père Surin sentit à Loudun les attaques du démon qui le renversa deux fois avec violence. Forcé de se retirer par l'application qu'on fit au religieux du Saint-Sacrement et interpellé par le Père Tranquille qui lui demanda d'où lui venait l'audace de tourmenter le saint laligieux, l'Esprit de malice répondit furieux, en s'adressant au Père Surin lui-même : « C'est pour me venger de toi. »

Il est des cas, au contraire, où les possessions diaboliques sont un châtiment provoqué par les crimes de ceux qui tombent au pouvoir du démon.

Là où l'Eglise voit des possédé^, les médecins libres penseurs se bornent à voir des fous, qu'ils traitent sans résultat, alors que la prière et les exorcismes leur rendent le calme et la raison.

A Ghéel, en Belgique, on guérit la plupart des fous-furieux en les exorcisant. M. Collin de Plancy en fait l'aveu. Or, on sait que, dans son Dictionnaire infernal^ cet écrivain se plaisait à persifler ceux qui croient aux possessions diaboliques.

Dans une \ isite qu'il fît à l'asile de Ghéel, en 1842, M. le docteur Moreau a eu la sincérité de reconnaître ce même fait qui, dit-il, ne peut être contesté.

A ceux qui nous taxeraient de créduUté nous répondrons avec le baron du Potet dont le nom seul fait autorité en la matière :

« Les plus grands hommes de l'antiquité non seulement admettaient ces choses comme possibles, mais ils regardaient comme des êtres inférieurs ceux qui les mettaient en doute.

« Si j'entrais dans de plus grands détails, on comprendrait qu'il pourrait bien exister autour de nous, comme en nous-mêmes, un être mystérieux ayant puissance et forme, entrant et sortant à volonté, malgré les portes bien fermées (1). »

Cela dit, revenons à Loudun et voyons si les Ursulines étaient vraiment possédées.

Les Ursulines étaient-elles possédées ? — Le furent-elles pat suite de pratiques maginues? — Urbain Grandier fut-il victime d'une erreur judiciaire ?

Dans sa Théologie mystique^ Schram nous dit que les signes les plus évidents de la possession démoniaque existent lorsqu'une personne ignorante s'entretient avec compétence et facilité sur un sujet scientifique ; lorsqu'elle s'exprime couramment dans une langue qu'elle n'a point apprise ; lorsqu'elle dévoile sans qu'on puisse l'attribuer à sa sainteté, des choses cachées qu'elle ne pourrait savoir naturellement^ ] ourvu, toutefois, que cette révélation ne surpase pas la puissance du démon ; lorsque, sur le commandement des exorcistes, et la personne étant adjurée au nom de Jésus, il y a obéissance avec ou sans tourments, avec ou sans liberté de tel ou tel membre.

Le Rituel pousse les exigences plus loin.

Voici quels sont les signes qu'il indique comme preuves de la possession :

V Faculté de connaître les pensées non exprimées;

2° Intelligence des langues inconnues ;

3° Faculté de parler ces langues ;

(1) Du Potct, Magie dévoilée, p. 200, 201.

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4° Connaissarivîe des événements futurs et de ce qui se passe dans les lieux éloignés ;

5*^ Développement de forces physiques supérieures;

Q^ Suspension du corps en l'air pendant un temps considérable.

Nous croyons pouvoir affirmer que tous ces phénomènes se retrouvent à Loudun d'une manière saisissante.

Notre récit s'est arrêté au moment où l'abbé Barré, curé de Saint-Jacques de Chinon, que Mignon avait appelé à son aide, reçut à la grille des Ursulines Guillaume de Cérizai de la Guérinière, bailli du L^udunois,et Louis Chauvet, lieutenant civil, venus pour assister aux exorcismes.

Après leur avoir exposé l'état dans lequel se trouvaient les religieuses. Barré ajouta que, pour le moment, les possédées reposaient, et les pria de remettre leur visite à plus tard.

Ces deux personnages se disposaient à rentrer chez eux lorsqu'on vint les avertir que les signes de la possession reparaissaient. Le bailli et le lieutenant civil suivirent donc le curé de Saint-Jacques qui les fit monter dan ; un dortoir garni de sept lits.

Sur un de ces lits était étendue une sœur laie, et sur un autre, la supérieure. Il y avait là, outre les trois personnages que nous venons de désigner, [plusieurs religieuses, un prêtre nommé Granger, quelques carmes, Mannouri, chirurgien de Loudun, et Mathurin Rousseau, chanoine de Sainte-Croix.

Au moment où les magistrats et l'exorciste firent leur entrée, la supérieure, Jeanne de Belfiel, tomba dans de violentes convulsions.

Mignon commença les exorcismes en langue latine, ainsi que cela doit se pratiquer.

Nous reproduisons les questions qu'il adressa au démon et les réponses qu'il en obtint par la bouche de la possédée.

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