‹ Les possédées noiresChapitre 3 sur 7 · LES DANSES NÉVROPATHIQUES · texte numérisé non relu

LES DANSES NÉVROPATHIQUES

Ce n’est pas seulement à l'occasion des cérémonies divinatoires qEon voit se manifester des phénomènes dont la nature névropathique éclate d’une façon évidente.

En poursuivant le parallèle que nous avons cherché à établir dès le début entre les rites des religions païennes et les pratiques des peuples sauvages, on comprendra combien nombreuses sont les analogies entre les manifestations religieuses qui s’accompagnent de scènes bruyantes et désordonnées, quelle que soit l’époque à laquelle on les étudie.

On n’est pas médiocrement surpris en effet de retrouver des cérémonies en tous points comparables aux Orgies de l’antiquité chez les peuplades les plus primitives n’ayant jamais eu aucune relation avec les anciens. Si, pour certains peuples de l’Europe, de l’Asie ou du nord de l’Afrique, on veut alléguer qu’une tradition ait perpétué ces coutumes, cette hypothèse devient inadmissible quand il s’agit des races sauvages de l’Amérique ou de l’Afrique centnale. Même pour les sectes hindoues ou musulmanes, on ne peut guère sorn

ger à la transmission à travers les siècles d'un semblable rituel.

Et pour expliquer cette similitude des cérémonies orgiastiques aux différents âges et chez les différents peuples, il faut chercher leurs points de contact dans l identité des manifestations névropathiques chez tous les représentants de l’espèce humaine.

Dans l’Antiquité hellénique, les plus complètes manifestations des rites orgiaques appartiennent au culte de Dionysos, le dieu des ivresses furieuses, qu’accompagne le bruyant cortège des Ménades, des Satyres et des Thviades, dansant leurs farandoles échevelées.

C’est lui qui répand Y enthousiasme, ce trouble mental qui surprenait si fort les anciens, et dont les degrés divers, l’allégresse bachique, le soufle poétique et la folie divinatoire, étaient considérés par Platon comme des manifestations d’une même inspiration surnaturelle, la Mania , envoyée par les dieux.

Pour lui, le délire prophétique n’est qu’une forme de la révélation qui peut aussi revêtir d’autres aspects. Telle est l’ivresse mystique envoyée par Dionysos. Tel aussi le pouvoir des Muses, et enfin la forme la plus pure, la contemplation philosophique dans laquelle la raison s’unissant à la pensée divine sans s’absorber en elle, procure à l’homme des jouissances comparables aux délices d’Eros.

Sans insister davantage sur cette conception platonicienne, il est bon de retenir les paroles du philosophe à propos du pouvoir prophétique :

« Il est suffisamment prouvé, dit-il, que Dieu a donné le pouvoir divinatoire à la démence humaine, cai nul s’il possède ses esprits, ne s'illumine de l'inspiration divine, prophétique et véridique; mais seulement si le sommeil a enchaîné la force de sa raison, ou bien s'il

est égaré par la maladie ou par un certain enthousiasme » (1).

Ainsi Platon avait constaté que les prétendus prophètes éprouvaient des troubles mentaux particuliers, et il n’hésitait pas à les rapporter à un état morbide.

Lui-même, dans un autre passage, les identifie à ceux que présentaient les Corybantes, ou les Ménades, et il montre combien ce délire était contagieux (2).

Cette forme bruyante et convulsive de la Mania , Y Enthousiasme , que les prêtres de Delphes avaient si adroitement réglementée pour assurer le fonctionnement de leur oracle, se manifestait librement au cours des cérémonies religieuses en l’honneur de Dionysos.

Au début, les fêtes de Dionysos eurent toute la simplicité des réjouissances rustiques qui se reproduisent chaque année avec les événements importants de la vie agricole.

« On célébrait, dit Plutarque, la fête du dieu avec des formes simples qui n’excluaient pas la gaieté ; on portait en tète une cruche pleine de vin et couronnée de pampre. Puis venait un bouc soutenant un panier de figues, enfin le phallus, symbole de la fertilité » (3).

C’était le temps des vendanges : et la joyeuse allégresse qu'entraîne la récolte du raisin, se manifeste encore de nos jours dans certaines campagnes sous cette forme primitive, exempte de tout symbolisme compliqué. On chante, on danse autour des cuves pleines dans la griserie des premiers bouillonnements du vin.

Avec les progrès de la civilisation, les Dionysies champêtres firent place aux Dionysies des villes qui dé-

fi) Platon, Timée, LXXI.

(2) Ihid., Ion. V.

(3) Plutarque. De Cupid. divit c. 8,

vinrent les grandes fêtes de Dionysos, le dieu qui rend l’esprit libre et qui chasse au loin les tristesses.

Les processions devinrent somptueuses, les représentations théâtrales attirèrent un grand concours d'étrangers. Ce fut bientôt une institution dont l’Etat réglementa la marche, veillant à l’exécution d’un programme longuement préparé (T).

Mais à côté de ces fêtes, du vin et de la moisson, de ces réjouissances au grand jour, toutes éblouissantes de soleil et d’exhibitions colorées, prirent place des cérémonies plus sombres, plus mystérieuses aussi.

Telles furent les Nyctélies, les Triétéries et les Bacchanales, qui, au début, n’étaient célébrées que tous les trois ans, à l’époque du solstice d’hiver, pendant la plus longue nuit de l’année (2).

C’est alors qu’on voyait, gravissant les lianes escarpés du Parnasse, la troupe tumultueuse des adoratrices du Dieu.

Bientôt, sur les cimes arides, à la lueur vacillante des torches, s’ébranlait la ronde insensée des Ménades, des Thyiades et des Bacchantes en délire. Les cheveux au vent, les vêtements en désordre, agitant les thyrses. frappant les cymbales et les tympanons, elles menaient leurs farandoles étourdissantes, antiques sorcières d'un antique sabbat.

C’était une danse effrénée, des gesticulations extravagantes, une débauche de postures bizarres et d’attitudes convulsées, invraisemblables ou indécentes, où l’équilibre du corps, comme l’équilibre de l’esprit, semblait soustrait aux lois delà nature (3).

(1) Diod. Sic. IV. 5. Salurnal. I. 16. — Pausanias. II, ch. G et X, ch. 7.

(2) Plularch. Quœst. rom. 25. § Diodore de Sic. IV. 3.

(3) Lobeck. Acjlaoph. p. 653 et seq.*

Aussi ces transports furibonds donnaient-ils aux Bacchantes un prestige mystérieux qu’on rapportait à l’inspiration divine. On les voyait accomplir avec leurs membres frêles de véritables tours de force ; elles osaient s’emparer de hideux serpents qu’elles enroulaient à leurs bras ou qu’elles mêlaientà leur chevelure (1); les thyrses entre leurs mains devenaient des baguettes magiques, qui, frappant le sol, faisaient jaillir des fontaines de lait ou de ruisseaux de vin (2).

Quand les Ménades avaient atteint le plus haut degré de la fureur bachique, elles se livraient à de véritables scènes de carnage. Se jetant dans leur emportement sanguinaire sur les victimes destinées aux sacrifices, elles les dépéçaient avec leurs ongles et mordaient à pleines dents leur chair encore palpitante (3).

Les représentations figurées des scènes d’orgies dionysiaques nous montrent ces énergumènes armées de poignards et de couteaux dont elles frappent les biches et les chevreuils, n’épargnant même pas les hommes, au dire de certains auteurs.

A Athènes, les Dionysiaques qui se célébraient à l’approche du printemps, donnaient lieu à des excès du même genre.

La journée se passait en processions et en spectacles, où les fidèles se livraient à des danses extravagantes. Beaucoup, au dire des auteurs, s’agitaient comme des insensés au point d’en perdre la raison, et de tomber par terre privés de connaissance.

Des troupes de gens couronnés de fleurs, de fenouil, ou de lierre, les vêtements en désordre, dansaient et

(1) Ovide. Fa si VI. 153. — Catulle.

(2) Euripide. Bacchantes, v. 700 et sq. — Voy. Pausanias II.

Ch. VII.

(3) Voy. Euripide, Bacchant ., 494 sq. 156.139.225.

chantaient à perdre haleine, déchirant de leurs ongles et de leurs dents les entrailles toutes crues des victimes, serrant des serpents dans leurs mains, les entrelaçant dans leur cheveux, ou se roulant par terre avec les plus étranges contorsions.

Le soir, une foule hurlante s’abandonnait dans les carrefours, à des transports que l’ivresse du vin ou des sens ne suffisent pas à expliquer.

Et au milieu de ce tumulte, certains se mettaient à prophétiser et passaient pour les révélateurs de la pensée du dieu qui les possédait .

Assurément, il serait excessif d’attribuer à toutes les manifestations de la chorégraphie une origine névropathique. La danse a été de tous les âges ; elle existe et existera toujours chez tous les peuples. C’est une gymnastique et une esthétique. A ces titres, on 11e saurait trop la louer.

Mais à côté des danses élégantes et pondérées, il en est d’autres où le déséquilibre du corps semble intimement lié au déséquilibre de la raison.

Les religions ont toujours, cherché à exalter la sensibilité nerveuse sur laquelle la danse a une puissante action, au profit de l'idée dogmatique. Les Hébreux, les Egyptiens, les Grecs, les Romains avaient leurs danses sacrées. Et dans le trouble des sens qui en résultait le plus souvent, on voyait une manifestation de la puissance divine en faveur de ceux qui cherchaient ainsi à affirmer leur foi.

Or, si, parmi les énergumènes de la danse, beaucoup raisonnent leurs entraînements, nombreux aussi sont ceux qui, névropathes prédisposés, tombent sous son influence énervante, dans un état qui relève de la pathologie.

On peut, en généralisant encore davantage l'interprétation, appliquer aux danses de l'antiquité les re-

marques judicieuses que faisait M. P. Richer, à propos des danseurs de Saint-Guy, du Moyen-Age :

« La chorée rythmique, qui ne saurait être confondue avec la chorée vulgaire, doit être rangée, dans certains cas, parmi les manifestations de la grande hystérie. Elle devient une preuve de plus en faveur de notre manière de voir, et nous montre qu'il n’y a rien d'irrationnel à rapporter à la grande hystérie les mouvements rythmés de la dansomanie (1) ».

Après ce retour en arrière sur les cérémonies orgiaques de l'antiquité grecque, revenons aux pratiques des noirs.

Leurs danses bruyantes ont d'indiscutables analogies avec celles des orgies bachiques.

Les descriptions des voyageurs font penser immédiatement aux récits des auteurs anciens et aux représentations figurées sur les vases antiques.

Voici ce que dit le docteur Griffon du Bellay d'une fétiche use du village d'Arenga-Ouiri sur les bords de l'Ogooué.

« Une foule compacte réunie autour d’une case d’où sortait un abominable tapage de tamtam et de voix criardes s’émut à peine à notre aspect. Il fallait qu’il se passât là quelque chose de bien important. Nous entrâmes dans la maison non sans difficulté, et ce fut pour être témoins d'une scène à la fois hideuse et grotesque. Au milieu d’une vaste salle, une femme encore jeune, le corps presque nu, bariolé de dessins de toutes sortes, le visage peint au contraire avec une certaine régularité de quatre couleurs, comme un écusson écartelé, dansait au son du tambour avec une véritable frénésie. De temps à autre un jeune nègre se détachait du cercle, se campait devant elle, surveillait avec une sorte d’anxiété scs

(i) Paul Richer. Elude clinique sur la grande hystérie.

contorsions lascives , et s'efforçait de les imiter en suivant la cadence du tamtam. Fatigué bientôt de ce rude exercice, il cédait la place à un autre, et l’infatigable mégère, surexcitée par une musique assourdissante , lassait encore ce nouveau partner. Pour tous les spectateurs c’était une femme inspirée ; « elle voyait V esprit ». J’ai vu à Constantinople les derviches tourneurs et hurleurs, à Alger la secte infernale des Aïssaouas ; je verrai peutêtre un jour des convulsion air es ^ car l’espèce n’en est pas perdue chez nous; la féticheuse d’Avenga-Wiri m'a paru être de la même famille (1) ».

A Porto-Novo, les prêtresses ou féticheuses invoquent le fétiche, chantent des cantiques et exécutent les danses les plus échevelées en son honneur.

Le docteur A. Hagen (2) donne la description des fêtes données à la cour de roi Toffa :

« Ces fêtes se sont terminées par trois jours d'un grand festival musical et dansant présidé par S. M. Toffa et exécuté sur une des places publiques de Porto-Novo. Des groupes, au nombre d’une dizaine environ, étaient accroupis à terre, et faisaient de la musique avec les instruments que j’ai cités plus haut (3). Devant chacun des groupes dansaient six jeunes filles ou féticheuses tenant en main une longue tige de fer sur laquelle elles faisaient glisser un anneau métallique. Le frottement de cet anneau contre la tige produisait un certain son. En même temps elles exécutaient les danses les plus échevelées ; les coudes fixés au tronc et la tête renversée en ar-

(1) Dr Griffon du Bellay. — Au Gabon, 1861-1864 (Tour du Monde, année 1865, Ile semestre).

(2) Dr Hagen. — La colonie de Porto Novo et le roi Toffa. (Revue d’Ethnographie, tome VI, mars avril 1887).

(3) Guitares, xylophones, tambours.

?' 1ère, elles s avançaient et reculaient alternativement en faisant proéminer le torse le plus possible ».

N’est-ce pas encore un tableau en tous points comparable à celui que nous ont laissé les auteurs anciens ou que nous montrent les monument figurés de fêtes célébrées en l’honneur de Dionysos ?

Voici encore une véritable danse de Ménades :

«... C’était deux jeunes filles aux formes élégantes, qui, la tête haute, le torse rejeté en arrière, le jarret tendu, tout en faisant tournoyer des écharpes qu elles tenaient de chaque main, dansaient un pas savant où les pieds, suivant le rythme précipité des tambours, touchaient alternativement le sol de la pointe et du talon (1 ) ».

Au Dahomé, ont lieu à certaines époques des cérémonies religieuses où l’on retrouve l’allure bruyante et licencieuse des anciennes pompes dionysiaques. Les voyageurs ont été frappés du caractère convulsif de ces transports, et, dans leurs descriptions, ils établissent eux-mêmes la comparaison avec les agitations des démoniaques.

« Le grand féticheur est à la tête d’une véritable armée de jongleurs, dispersés dans les villes et dans les villages. Leur nombre, dans chaque endroit, est très considérable. Les femmes font partie de cette association religieuse ; leur zèle, encore plus exalté que celui des hommes, atteint le plus haut degré de fanatisme : il y a dans leurs gestes, souvent obscènes, toujours extravagants, quelque chose de vraiment diabolique . Douces et tranquilles dans le commerce ordinaire de la vie, les négresses s’agitent en énergumcncs dès qu’elles accomplissent les rites de leurs divinités (2)».

(t) E. Noirot. — A Travers le Fou ta-Dj allô u, Paris, in-8. (2) Abbé Laffitte. — Le Dahomé, Tours, 1876.

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