L'UTOPIE DE M. WILSON
ment obtenir, comment réaliser cet idéal, cette union cordiale de toutes les Puissances que la parole du Président des Etats- Unis a fait miroiter aux yeux de l'univers?
M. Wilson parle d'un accord des Puissances se mettant chacune au-dessus de ses intérêts propres et faisant le sacrifice de ses ambitions en vue de l'intérêt général. Le tout, c'est d'arriver à ce renoncement, c'est d'obtenir que les nations qui ont l'ambition et les moyens de dominer fassent l'abandon de ces moyens, qu'ils étouffent dans leur sein ces ambitions.
Le bien général, c'est bientôt dit. Mais il y a aussi le bien propre, entendu de bonne ou mauvaise façon. Or ce qui apparaît comme le bien propre exerce naturellement sur l'âme humaine, l'âme livrée à la concupiscence par le péché originel, une attraction autrement puissante que le bien des autres, même celui de la collectivité.
L'entente des nations entre elles, reposant sur l'abandon par chacune de ses ambitions et de ses convoitises, est donc difficilement réalisable, et, même réalisée, elle serait nécessairement précaire, sous la pression des passions qui en exigeront la rupture.
M. Wilson a senti cette difficulté.
« Il sera absolument nécessaire qu'une force soit créée garantissant la permanence de l'accord, une force tellement supérieure à celle de toute nation actuellement engagée ou à celle de toute alliance jusqu'ici formée ou projetée que pas une nation, pas une combinaison probable de nations ne puisse l'affronter ou lui résister. Pour que la paix à venir soit durable, il faut qu'elle soit assurée par la force supérieure organisée de l'humanité. »
Y a-t-il quelque part une force supérieure? Et si cette force existe, est-elle organisée, viable et durable? Si oui, où la trouver? Si non, comment la créer et lui donner vie et vigueur? M. Wilson demande que chacun y mette du sien. Mais c'est une utopie, c'est ce que le monde n'a jamais vu et ne verra jamais, étant données les conditions de la nature humaine. M. Wilson propose que toutes les Puissances se coalisent contre celui qui voudrait encore poursuivre ce qu'il croit être son bien, aux dépens de son voisin. Mais qui ne voit que c'est là un autre appel à la guerre, à ce fléau dont on propose de débarrasser le genre humain?
La seule chose qui puisse procurer ce que l'on désire obtenir, avec chance d'efficacité, ce serait une puissance ayant accès dans l'intime de l'homme, allant l'éclairer, pouvant lui com-
Les Pourquoi de la Guerre mondiale. — II 9
130 l'œuvre DE NAPOLÉON III.
mander et sachant brider les passions, avec le pouvoir de les faire taire.
Cette puissance morale a existé. Notre-Seigneur Jésus-Christ l'a créée, il l'a établie à Rome, il a fait que cette capitale du monde païen devînt le centre et le foyer de la civilisation nouvelle qu'il voulait établir, civilisation non d'égoïsme, mais de charité. Cette puissance, les peuples l'ont reconnue, se sont livrés à sa direction et se sont soumis à son autorité. Et cette autorité s'est montrée efficace dans son exercice. Cette Puissance, qui ne le sait, c'est l'Eglise catholique, c'est le Souverain Pontife, ce Du sein de la plus épouvantable confusion, a écrit M. Guizot, s'est élevée l'idée la plus haute et la plus pure qui ait jamais rallié les hommes : l'idée de la société spirituelle, car c'est le nom philosophique de l'Eglise, le type qu'elle a réalisé. » Elle a plané au-dessus des peuples et elle y a réprimé les instincts mauvais, comprimé les soubresauts de l'égoïsme aussi bien chez les peuples que dans les individus. Voilà la force supérieure de l'humanité que M. Wilson appelle d'instinct, mais qu'il ne connaît pas ; force d'ordre supérieur organisée divinement pour que la paix puisse être dans le monde et qu'elle soit durable. On aura beau s'ingénier, faire appel à toutes les lumières, on ne trouvera rien qui puisse faire ce que celle-ci a fait, ce qu'elle ferait dans des conditions plus faciles, et partant, de façon plus efficace, si de nouveau elle était reconnue. Car elle n'a point disparu. Ce que Jésus-Christ fait est pour toute la durée des siècles. Elle est toujours là, prête à exercer le même ministère, à rendre à l'humanité le même service, celui de la paix que le divin Sauveur est venu offrir aux hommes le jour même de sa naissance. Il n'y a qu'à la reconnaître de nouveau et à la prier de rentrer dans l'exercice de sa fonction.
A cela s'oppose l'état dans lequel le protestantisme a mis la chrétienté. Il faudrait que les peuples séparés de l'Eglise au XVIe siècle, rentrassent dans son giron. Ce retour peut paraître chimérique, ce n'est point chose impossible : de grands esprits disent espérer,, en voyant la direction que prennent les événements du jour et la pensée qu'ils font naître.
Le passé de la Papauté et de l'Eglise nous permet de ne jamais désespérer de leur avenir.
l'utopie de m. wilson. 131
De Jésus-Christ à Pie IX, écrivait Louis Veuillot, le 19 mars 1859, au moment où la guerre d'Italie rouvrait la question romaine, du Golgothaà Gaëte, il y a plus de dix-huit siècles. Entre ces deux calvaires, où furent les jours nous ne dirons pas heureux, mais tranquilles ? Le Pape se nomme aujourd'hui Pie IX ; il s'est appelé Pierre, et il a été crucifié la tête en bas. Il s'est appelé Clément, Alexandre, Sylvestre, Léon, Grégoire ; sous tous les noms qu'il a portés, il a vécu dans les catacombes, il a été exilé, prisonnier, fugitif, calomnié, mutilé, supplicié. Les empereurs d'Allemagne, après ceux de Byzance, ont lancé contre lui leurs armées, ont prétendu lui prendre sa couronne, comme ils lui avaient pris sa terre et ses sujets. Un roi de France l'a souffleté dans l'exil ; d'autres l'ont insulté dans Rome ; d'autres l'ont fait diffamer dans le monde par leurs jurisconsultes, par leurs écrivains, par leurs apostats. Autant en ont fait les séducteurs des peuples, communiquant ce fiel aux multitudes abruties. Ce pape a épuisé l'insolence de Luther, et l'insolence de Voltaire, et l'effort de toutes les brutalités, et la bassesse de toutes les trahisons, et vidé mille fois jusqu'à l'extrême lie le vase toujours plein des iniquités humaines. Pie VI est mort à Valence, pendant que la canaille le sifflait sur les théâtres de Paris. Pie VII était captif à Fontainebleau, et il y avait alors un autre roi à Rome. Pie IX a dû chercher un refuge dans l'exil contre des séditieux et des assassins qu'il avait pardonnes. Voilà l'histoire de la papauté ; mais elle a deux faces. Le Pape est revenu de Gaëte comme il était revenu de Fontainebleau, comme il était revenu d'Avignon, comme il était sorti des catacombes et de toutes ses captivités. Il est revenu dans sa ville, qui meurt sans lui ; il est remonté sur son trône. Ce trône dénué de remparts visibles, la force n'a pu l'usurper, ni la ruse le surprendre, ni le temps le dissoudre; les conquérants n'ont pas pu s'y asseoir, les larrons n'ont pas su s'y cramponner; plus fort que les siècles, plus fort que les délires du monde, il a résisté à tous les torrents qui ont roulé sur la terre, emportant les institutions, les empires et les peuples.
» Le Saint-Siège aura toujours plusieurs protecteurs très puissants sur la terre. Entre tous ces protecteurs, nous n'en nommerons qu'un : le temps. Celui-là n'a jamais manqué et ne manquera jamais; il permet d'en refuser d'autres qui voudraient se rendre trop onéreux. Avec l'éternité, on peut attendre, même dans les catacombes, cela ferait au milieu du monde un grand creux ! Beaucoup de trônes et même beaucoup de peuples y tomberaient, qui n'en sortiraient pas comme la Papauté. »
L'avocat Armellini, un des chefs de la révolution romaine en 1848, avait autrefois composé, en l'honneur de la papauté, un sonnet qui met bien en scène l'inanité des entreprises contre Dieu et son œuvre, alors même qu'elles paraissent avoir réussi :
« Je rencontrai le Temps et lui demandai compte de tant d'empires, de ces royaumes d'Argos, de Thèbes et de Sidon, et de tant d'autres qui les avaient précédés ou suivis. Pour toute réponse, le Temps secoua sur son passage des lambeaux de pourpre et de manteaux de rois, des armures en pièces, des débris de couronnes, et lança à mes pieds mille sceptres en morceaux. — Alors je lui demandai ce que deviendraient les trônes d'aujourd'hui. — Ce que furent les premiers, me répondit-il, en agitant cette faux qui nivelle tout sous ses coups impitoyables, les autres le deviendront. — Je lui demandai si le sort de toutes ces choses était réservé au
132 l'œuvre de napoléon m.
trône de Pierre... Il se tut, et, au lieu du Temps, ce fut l'Eternité qui se chargea de la réponse. »
La guerre des peuples a déjà fait tomber plusieurs trônes, il peut se faire qu'elle en brise d'autres. Le trône du Pape est inébranlable ; il sera stable jusqu'au jour de l'Eternité. Toujours les peuples haletants pourront se tourner vers lui, lui demander le repos et la paix, et toujours le Vicaire de Jésus- Christ trouvera dans la souveraineté qui lui a été conférée par le Maître des nations le pouvoir de leur procurer ces grands biens qui ne sont à la disposition d'aucun autre.
Notes complémentaires.
Napoléon III.
Louis Veuillot, qui avait tant fait, dans les premières années de son règne, pour le pousser dans la voie droite où il avait paru vouloir s'engager, n'a point caché plus tard sa déception. Après avoir rapporté le propos d'un général alors favorable à l'Empereur : « Voyez s'il n'a pas l'air d'un prisonnier », le grand po]émiste dit : « Il l'était en effet, mais prisonnier de ses rêves. Dans ses prisons et ses solitudes, il n'avait pas seulement rêvé l'Empire, il avait fait des rêves que ne fait jamais un homme de bon sens, et que n'oublie jamais l'homme qui s'y est abandonné ». En appelant cet homme, Dieu avait livré la France orgueilleuse de sa raison au plus dangereux des rêveurs. Napoléon était un sectaire plein d'ignorance et qui se croyait plein de ruse et de pénétration. L'aigle était un gobe-mouches, une tête de bois pour engloutir ces idées confuses dont la fermentation engendre les songes creux. Il avait une immense vanité, et quelquefois peut-être une affreuse sincérité. Il était sceptique en face de la vérité, crédule à l'erreur. De tous les sectaires de l'époque il avait pris quelque chose qu'il arrangeait à sa guise avec une ténacité sourde et pourtant intermittente, coupée d'irrésolutions et de secrètes épouvantes ; conspirant contre tout et surtout contre lui-même, s'en apercevant parfois, persévérant néanmoins. Qui peut se rendre compte des incohérences de cette âme et de cet esprit ! Pour achever de le peindre, les bons instincts n'y manquaient pas absolument... et il excellait à n'en pas tenir compte. La pente à la fourberie dominait et l'emportait toujours. Il lui arrivait parfois de se croire seul dans le monde et maître de tout. Il avait une aptitude remarquable à prendre le contre-pied du bon sens et de la grandeur.
134 l'œuvre de napoléon m.
» Il fit donc quelque chose. Il fit une fausse tranquillité, une fausse prospérité, une fausse sécurité ; il fît une fausse gloire, il se décora d'un art faux.
» En tout cela, il imita Louis-Philippe et comme lui fit une vraie poussière. Pour pétrir toutes ces faussetés, la boue abondait et il savait multiplier la poussière. Il rêva même de pétrir une fausse Eglise. Ce fut son écueil devant Dieu et même devant les hommes. Son règne se termina par l'affirmation la plus éclatante de la vraie Foi faite par la vraie Eglise, puis Dieu le renvoya après vingt ans de règne, mais cette fois avec le balai. Ce balai que la France n'avait plus, Dieu le prit ailleurs pour se défaire de Napoléon. Ah ! tu veux faire une fausse Eglise ! Et la France elle-même fut frappée. Incapable de châtier le mal et ne le voulant pas châtier, la France fut jugée incapable aussi de se châtier elle-même. Dieu envoya l'étranger, châtiment suprême. Quelle en sera la suite? »
Victor-Emmanuel .
Louis Yeuillot a aussi peint, le 10 janvier 1878, jour de la mort de Victor-Emmanuel, le prince de Savoie qui a eu l'ambition de se faire roi d'Italie : « Victor-Emmanuel, roi de Piémont, usurpateur des Etats de l'Eglise, est mort à Rome, dans le palais du Quirinal, hier, après une maladie de deux jours. Cette mort foudroyante n'a pas eu le temps d'être imprévue, ni de lui, ni des autres. Il s'est confessé.
» Il était à l'apogée de ce que l'on appelle la gloire. Parti de Turin en 1859, trois ans après, en 1861, ses sénateurs et gens d'affaires le proclamèrent roi d'Italie, comme il en avait formé le projet. Il conquit Florence, Parme, Modène, Venise, Palerme, Naples, enfin Rome. Ces expéditions coûtèrent peu à son armée et à son trésor. Les champs de bataille furent à peu près les seuls terrains qu'il trouva difficiles. Mais les consciences se montrèrent aisées. On vit dans tout cela beaucoup de larrons et de dupes et des traîtres plus que de coutume. Il eut et il caressa les vices de son temps. C'est l'ancien et
facile moyen d'acquérir les biens et les louanges des peuples. Et on le vit s'étendre sur la terre italienne comme un légume vénéneux. Sa dernière étape fut Rome. Il y entra par la même politique, en 1870, quand la France, sa principale complice, était blessée, amputée et peut-être devait en mourir. Lui, après sa conquête de Rome, prise en même temps que les Prussiens entraient à Paris, coïncidence qui lui permit de recevoir les félicitations d'un député français nommé Senart, n'avait plus qu'à jouir, et, selon toute apparence, il lui restait encore quelques années. C'était un solide gaillard de cinquante-huit ans. Il se voyait l'un des vieux rois du monde, conquérant tranquille, n'ayant que des ennemis ridicules par leur sottise ou leur impuissance ; il était bien établi dans un des palais du Pape, au centre de cette proie romaine qui a tenté tant de barbares. Il venait d'y recevoir et d'y flatter M. Gambetta, son sujet d'origine, subitement devenu l'une dé ses forces et de ses alliances. Ce n'était pas M. Gambetta qui pouvait l'empêcher de conquérir encore la Corse, le comté de Nice et Toulon. Quel avenir! C'était dimanche dernier, jour des Rois. Comme Hérode, il recevait les congratulations de ce mage qui lui demanda peut-être où était maintenant le Roi des Juifs. Tout à coup, ayant congédié ce révolutionnaire, il se sentit souffrant ; le lendemain, il prit le lit et on le sentit malade ; le mardi, tout le monde prévit qu'il allait mourir, et lui-même en eut le sentiment ; le mercredi, il était mort. Il a été politique habile, mais médiocre ; soldat valeureux, mais battu ; homme vigoureux, mais fragile et de mauvaises mœurs ; roi de libre humeur et de triste destinée. Il restera de lui qu'il a tué Rome et, par là, perdu son Piémont. Voilà son histoire immortelle. Il est facile d'en prévoir la suite. Rome, déjà trop grande pour lui, l'est beaucoup trop pour ses enfants. Cette couronne, infiniment trop vaste pour ces petites têtes humaines, leur tombera au cou et ne sera plus qu'un carcan d'or qu'ils voudront se faire arracher. Les ravisseurs ne manqueront pas.
« Ce petit roi de Piémont a pu, sans grand mérite personnel, avec beaucoup de fourberies et quelques sicaires ou de plume ou d'épée, commettre l'un des plus grands sacrilèges qui soient mentionnés par l'histoire. Montrant aux Juifs Pie IX, l'homme et le vicaire de Jésus-Christ, il les a fait clabauder : « Nous
ne voulons pas que celui-ci règne sur nous », et il a inauguré une ère de malheurs et de vexations pour l'humanité. Comme Henri IV d'Allemagne, il a attaché son nom à une époque de troubles et de sang qui sera longtemps maudite par le genre humain.
ce Heureusement pour lui, avant de mourir, par un mystère insondable, la clémence de Dieu l'a visité. Il a eu le temps de démentir sa vie et sa politique scandaleuse. Sentant que son heure était venue, il a pu se souvenir qu'il s'était trompé et il n'a pas voulu que la pauvre Italie se trompât plus longtemps à son exemple. Il a eu pitié de la foule ignorante et de luimême. Rejetant l'imbécile orgueil où périssent tant de sots criminels, il a demandé pardon et reçu les sacrements. Voilà le moment vraiment heureux de cette vie triomphante. Dans l'éclair de la dernière heure, il a savouré la grâce de n'être plus l'un de ces fous, flatteurs du monde, qui achètent par un crime suprême contre eux et contre l'avenir, la gloire de rester éternellement les ennemis de Dieu.
ce Ils étaient trois, il y avait vingt ans, qui complotèrent de prévaloir contre la pierre où Jésus-Christ a bâti son Eglise : Cavour, Napoléon III et Victor-Emmanuel. Trois noms de rien ! Ils sont morts, et la Pierre est toujours là. D'autres vont venir après eux, férus de la même folie, comme, avant eux, l'avaient été tant d'autres: Non prœvalcbunt ! La Pierre attend que Dieu veuille prévaloir contre l'imbécile humanité. Et l'histoire du roi Victor-Emmanuel est finie. »
Le général de La Moricière.
La Moricière est un converti. Son histoire est celle de beaucoup d'hommes de ce temps qui ont cherché la vérité et ne l'ont trouvée qu'après de longs efforts, des désirs sincères et des sacrifices que la grâce de Dieu a bénis et couronnés. « Chez La Moricière, écrit son historien, M. Emile Keller, aucune de ces convictions toutes faites qui, reçues avec la vie, pour ainsi dire sans examen, excitent la méfiance de ceux qui ont vécu
dans le doute et dans l'incertitude : A l'exemple de son temps, il a dû laborieusement et bravement conquérir chacune de ses idées à la pointe de l'épée. »
Louis-Christophe La Moricière naquit à Nantes en février 1806. Son père, qui avait l'âme d'un vrai chrétien et les sentiments chevaleresques de la vieille noblesse française, avait été un des plus brillants officiers de Charette. Sa mère, fille d'un officier du génie, était sympathique à ce qu'on appelait les doctrines libérales.
Il eut pour maître répétiteur le fameux Auguste Comte qui devait devenir le chef de l'école positiviste. Au sortir de l'Ecole polytechnique, il entra dans l'artillerie et dans l'Ecole d'application de Metz. Il en sortit officier dans l'arme du génie et fut envoyé en garnison à Montpellier. Là, il se laissa séduire pour une doctrine qui passionnait alors de jeunes et généreux esprits, le Saint-Simonisme.
L'expérience des hommes et des choses de la vie fut pour La Moricière la première école de la vérité. En religion, en ordre social et en politique, comme en mathématiques, l'absurdité des conséquences ou leur monstruosité prouvent que tel principe est faux et que son contraire est vrai.
La Moricière fit son expérience d'abord en Afrique. En 1847, il reçoit la soumission d'Abd-el-Kader ; c'est entre ses mains que l'Emir a voulu remettre son épée,, parce qu'il le reconnaît pour son vrai vainqueur. Il a été le premier, presque le seul pendant bien longtemps, à comprendre l'Algérie et à pressentir les conséquences de notre conquête. Il a tracé les premières cartes du pays ; il a appris la langue des indigènes ; il s'est mis en relation avec eux ; il a étudié leurs mœurs, leurs coutumes, leur législation ; il sait par quels procédés on peut se les concilier, quel traitement il convient de leur appliquer. Tandis que l'autorité supérieure, soit à Alger, soit à Paris, ne donnait que trop souvent le spectacle d'une lamentable incurie ou d'une agitation incohérente, il a conçu des plans d'organisation et de colonisation ; il les a même réalisés en partie dans sa province d'Oran.
A la création de ses zouaves pour défendre le pays, il avait joint les mesures nécessaires pour favoriser l'établissement des colons venus de la mère Patrie. Elevant des églises dans les-
138 l'œuvre de napoléon iii.
quelles le culte catholique s'exerçait librement ; des hôpitaux pour y recevoir des malades; des écoles tenues par des sœurs, ouvertes à tous les enfants.
Sa seconde école fut les barricades. Il avait le culte de la liberté ; il avait encore foi dans ces « principes modernes » dont l'expérience ne devait pas tarder à lui démontrer l'inefficacité ; il crut sincèrement, loyalement, que la République pouvait, dans ce pays, offrir un abri anonj^me sous lequel toutes les bonnes volontés s'exerceraient et se grouperaient pour le bien commun.
Quatre mois s'écoulent, et les journées de Juin vont porter à ses illusions un premier coup. En même temps, toutefois, ces journées achèvent de le mettre en évidence : il a réprimé l'insurrection, il a assuré la victoire de la légalité et de l'ordre ; la voix publique le désigne pour le ministère de la guerre ; son ancien lieutenant, qui est devenu le chef du gouvernement, Cavaignae, s'empresse de le lui confier. Mais, avant la fin de l'année, l'élection présidentielle du 10 décembre renverse ses amis du pouvoir ; il se retire avec eux. Pendant trois ans, il va se signaler et mettre ses efforts à empêcher, sans succès, les fautes qui doivent livrer la France au pouvoir absolu d'un homme, élève et instrument des sociétés secrètes. A un moment donné, son patriotisme lui fait accepter les fonctions d'ambassadeur en Russie! le soldat d'Afrique se révélera tout d'un coup diplomate ; mais sa mission sera de courte durée ; la lutte que soutient l'Assemblée contre le prince-président le rappelle à Paris ; il veut prendre part à cette lutte, parce qu'il sent que « toutes les libertés, tous les intérêts de la France y sont engagés. » Dès le 16 juillet 1850, dans un discours véritablement prophétique, il annonce qu'au bout de la voie que l'on" suit, il y a « l'Empire, moins le génie, la grandeur et la gloire ». C'était la première fois que ce mot d'empire était prononcé du haut de la tribune.
Dès l'année suivante, l'Empire triomphant faisait envahir son domicile par des agents de police, le jetait en prison avec d'autres représentants du peuple, puis le condamnait à l'exil.
La leçon de ces faits ne devait pas être perdue pour lui. Son grand esprit était trop largement ouvert, sa conscience était trop droite pour que la pleine vérité lui fut refusée. Déjà dans
l'époque précédente, ambassadeur près du czar Nicolas, il lui avait dit : « La France sera catholique ou socialiste ». L'étude sérieuse et sincère de sa religion, fort négligée au milieu des travaux de la vie des camps ou de la vie politique, allait lui apprendre ce qu'il ne savait pas encore et lui donner la solution des problèmes qu'il cherchait de bonne foi à pénétrer. Il se rend compte qu'il n'y a pas pour la France d'avenir désirable en dehors des voies traditionnelles du pouvoir chrétien et qu'il n'y a pas, pour la société, de salut en dehors de l'action de l'Eglise, dont le chef est à Rome. Aussi, en 1859, quand Pie IX songe à lui pour l'organisation de la défense de ses Etats, il n'hésite pas. Comme M. de Courcelles, notre ancien ambassadeur près le Saint-Siège, chargé par le Pape de sonder l'illustre vétéran des guerres d'Afrique, lui demande ce qu'il penserait du commandement de l'armée pontificale, il se borne à répondre : « Je pense que c'est une cause pour laquelle je serais heureux de mourir ! »
On sait le reste, car le reste, c'est Castelfîdardo et Ancône, des défaites glorieuses à l'égal des plus brillantes victoires. Ce que déploya La Moricière de dévouement et d'abnégation, d'énergie et d'habileté, de génie pratique, — le mot n'est pas excessif — au cours de la mission que lui avait confiée le Pape, il faut le lire dans l'histoire de sa vie. Il avait surmonté mille et mille obstacles, de diverses natures ; il avait réalisé des prodiges. Néanmoins, la lutte contre la révolution cosmopolite, appuyée par l'armée du Piémont et forte de la connivence de Napoléon III, était trop inégale ; La Moricière devait succomber ; mais il fut plus grand dans l'adversité qu'aux jours de ses plus brillantes victoires, à la tête de ses zouaves d'Algérie ou sur la brèche de Constantine.
« La Moricière, dit M. Keller, n'a pas vu le succès d'une seule des œuvres auxquelles il s'était consacré. » C'est vrai; mais il trouva dans la découverte et la possession de la vérité la récompense la plus digne d'une âme comme la sienne. Ajoutons que les témoignages de reconnaissante admiration du Pape et de l'univers catholique illuminèrent ses dernières années. Lorsqu'il sentit la mort venir, il détacha aussitôt de la muraille son crucifix, pour son dernier combat comme autrefois il saisissait son épée. Quand le curé, prévenu, arriva, il était debout;
140 l'œuvre de napoléon m.
marchant à pas lents dans sa chambre et pressant le crucifix contre son cœur. A la vue du prêtre, il tombe à genoux sur son lit, le crucifix échappe de sa main défaillante, mais il le retenait encore et le serrait avec ses deux bras sur sa poitrine. Le prêtre eut le temps de lui donner une dernière absolution, il semblait l'attendre pour remettre sa belle âme aux mains de 1 son Créateur.
La Moricière faisait tout sérieusement ; il allait au fond de toutes les questions ; décidé à connaître la religion, il voulut l'étudier profondément avant de se donner à elle. La première chose qu'il constata, quand il aborda cette étude, ce fut son j ignorance. Semblable à beaucoup d'hommes de notre siècle, il avait tout étudié, sauf la religion. Polytechnicien, officier général, ministre, homme de guerre et homme d'Etat, arrivé à quarante-sept ans, il s'aperçoit qu'il ignore le premier mot de la science la première de toutes : celle de Dieu et de l'homme. Il \ écrit au P. Gratry : « Quant à la théologie, je n'en sais pas un mot. Me voici maintenant dans l'exil, où Dieu m'a conduit pour me donner le temps et le besoin de réfléchir, en regardant les choses au point de vue où on les voit ce qu'elles sont. »
Le P. Gratry répondit aux désirs de son ancien camarade de l'Ecole polytechnique, en composant pour lui un livre qui est à recommander à ceux qui cherchent encore la vérité, la Philosophie du Credo. La Moricière le lut et le goûta, il avait une première idée de la foi et des dogmes chrétiens. Il entra en relations avec le P. Dechamps, qui fut archevêque de Malines et cardinal. Lui aussi, lui dédia un livre excellent, intitulé Entretiens sur la démonstration catholique. La Moricière lut ensuite l'admirable ouvrage de Balmès : le Protestantisme et le Catholicisme comparés dans leurs rapports avec la civilisation européenne.
Le général monta alors aux sources : l'Evangile, V Imitation, le Catéchisme. Et quand il eut bien lu, bien réfléchi, il s'éprit d'amour pour la religion. Il écrivait : « Les savants du jour ne sont que des pygmées, ils ont de la science en l'air. Ils sont mathématiciens, physiciens, chimistes, avocats, médecins, historiens, publicistes, mais ils ne sont pas de vrais savants. Ils n'ont pas la science centrale. Les mathématiques isolées brûlent et dessèchent l'esprit, la philosophie le boursoufle, la physique l'obstrue. J'avais étudié toutes les sciences, excepté la première.»
Pie IX.
Le 8 février 1878, Louis Veuillot parla ainsi de Pie IX.
« Que la volonté de Dieu soit faite en la terre comme au ciel ! L'Eglise est veuve, le peuple viril est orphelin, le Pape est mort. C'était le seul homme qui restât sur la terre, livrée à ses propres ténèbres, qui menacent d'être les plus épaisses où elle ait roulé depuis longtemps. On peut dire aujourd'hui qu'il n'y a plus d'astres à éteindre, plus rien à mourir. Avec Pie IX,, une grande époque d'hommes finit. A regarder l'état du monde, quelle ne serait pas la profondeur de la nuit qui commence et qui fait à chaque minute un pas de géant? L'humanité tout entière, dans une attente formidable, lève les yeux au ciel où ce soleil vient de remonter dans un nuage d'où semblent prêts à pleuvoir le feu et le sang.
Pie IX a soutenu plus longtemps que tout autre avant lui, en vrai disciple du Maître, en vrai général de son armée, la vieille et éternelle guerre du monde et de Dieu contre le monde et les faux-dieux. Il l'a soutenue dans une heure de défaillance, il en a relevé la fortune en apparence inclinée, il en a glorieusement préparé la suite jusqu'au jour de l'éternité. Heureux ceux que la Providence a appelés à vivre sous son pontificat ! Aucun Pape n'a rencontré avant lui autant de figures de l'hérésie, de la fraude, de la force brutale et hypocrite, autant de formes du mensonge, de la ruse, de l'impudence, de la maladie et de la mort, et personne peut-être n'a plus largement montré au peuple fidèle la face claire et rayonnante de la vérité par laquelle seront vaincues et dissipées les ombres abjectes du mal.
Pie IX a régné trente-deux ans, dans les circonstances les plus difficiles, au milieu des conjurations les plus périlleuses ourdies par tous les gouvernements de l'Europe. L'Angleterre, l'Allemagne, la Russie, la France, l'Italie, l'Espagne, quoique moins que les autres, s'y sont mises tour à tour et souvent toutes à la fois, on sait avec quelle habileté, quelle perfidie et quelle constance impitoyable et diabolique. Il a toujours été si bon,, si ferme, si juste, qu'il n'a pas cessé un instant d'être
142 l'œuvre de napoléon in.
vénéré et chéri de son peuple faible, sans défense et abominablement tenté.
Durant son règne de trente-deux ans, ce prêtre sans soldats, sans tribune, sans journaux, sans aristocratie et sans commerce, au milieu de son petit peuple de laboureurs et de prêtres, en butte à des outrages et à une conspiration universelle, non seulement a su faire respecter tout ce qu'il représentait et tout ce qu'il devait défendre, mais il a été le plus populaire des souverains.
Le jour est venu où tous ceux qui ont vu et aimé Pie IX se savent gré du sort qui leur a fait voir cet ange, et qui leur a permis de marcher dans sa lumière si pure et si noble. Avoir vu, avoir admiré, avoir compris la vraie force, la vraie sagesse, et béni la vraie vertu, n'avoir point trahi et profané la majesté de sa raison et de son âme, ils ont eu ce contentement, cette fierté, cette allégresse, cette victoire !
Il y a dix ans, Pie IX avait convoqué une assemblée pour faire une chose dont le monde ne voulait pas. Il lui avait donné à faire non un roi du monde, mais une loi du monde, qui durerait autant que le monde, une loi complémentaire du pouvoir des Papes et de leur autorité sur toute la terre pour tous les temps. Le Concile fut réuni de tous les points et de tous les lointains du globe. La guerre s'approchait; elle était dans les mains fières, arrogantes et ennemies qui voulaient la déchaîner et qui ne la déchaînèrent pas jusqu'au jour où le Concile, sans se presser, fit sa loi, la promulgua et la vit acceptée du monde. Et la guerre ne commença que le lendemain. Pie IX avait été l'artisan sublime de cette magnificence inattendue, et immortelle qui fut dans le monde, et pour toute la durée du monde, une création nouvelle de l'autorité. Gloire à ce grand homme! L'avenir retrouvera partout la trace féconde de son passage qui a devancé les temps. Il prépara le Concile par sa prévoyance hardie ; il le sanctionna par la fermeté de son âme ; il l'appliqua par sa puissante sagesse. Nul Pontife n'a eu davantage ce large et prophétique esprit de l'Eglise, qui sait qu'elle grandira toujours et ne vieillira jamais, que tout lui appartient, qu'elle doit sans cesse ouvrir les chemins dans l'avenir et dans l'immensité, parce que son empire atteindra partout. Elle a pour travail de se donner toute la terre, afin de donner à ce qui est
NOTES COMPLEMENTAIRES .
un moment le monde et rien la possession de Dieu et de l'éternité.
Dieu a ainsi constitué son Eglise, qu'au milieu des souillures et des folies du monde, un homme a toujours la vue nette de ce qui convient au salut du monde et le dit toujours avec une autorité contre laquelle tout peut s'armer et rien ne prévaudra. Cet homme est le Chef de l'Eglise romaine et de toute l'Eglise, et Dieu est avec lui, et quoi que fasse le monde, il est le vainqueur du monde. Sa bouche suffit à instruire, sa main à soutenir. Assez de voix répéteront toujours sa parole pour qu'elle remplisse tous les échos de la terre et suscite des Constantin et des Charlemagne, à l'heure opportune, autant qu'il en faudra.
Pie IX est aujourd'hui cet homme envoyé de Dieu,- Dieu, dans sa miséricorde, l'a orné de toutes les vertus qui rendent l'autorité plus naturelle et plus douce en commandant l'estime des hommes. Pie IX a formé tout le Sacré-Collège. Il l'a muni de toutes les vertus, de tous les services, de toutes les illustrations. On y voit tous les âges, toutes les sciences, tous les peuples. Par les promotions qui ont illustré les dernières années de son pontificat, il y a fait entrer des nations nouvelles, des pays oubliés dans l'Eglise, et il a ouvert les routes de la royauté spirituelle à des foules devenues ou restées obscures, pour qui le trône suprême semblait demeurer inaccessible. L'Angleterre, ressuscitée, a ses cardinaux. La Prusse a le sien, un illustre banni, fils d'une nation morte. Les Slaves ont le leur. L'Amérique du Nord, cette catholique née d'hier, mais si vivante, cette républicaine orthodoxe si entreprenante et si fière, est entrée pour la première fois dans le Conclave sous la figure savante et vénérée du grand archevêque de New-York ; elle entre du même coup dans l'ancienneté et dans les droits de l'Europe, et c'est de quoi faire réfléchir beaucoup de stùpides et ambitieux ingrats. Quand le jeune abbé Mastaï, attaché à l'humble nonciature du Chili, visitait l'Amérique, il y a cinquante-cinq ans, qui eût dit que, devenu pêcheur d'hommes, au bout d'un demi-siècle, il jetterait son filet dans ces eaux encore ténébreuses pour y prendre un électeur du Pape qui lui succéderait? Dieu sait que tous les hommes qu'il envoie pour faire ce qu'il veut veulent ce qu'ils font. Pie IX n'a manqué
lii l'œuvre de napoléon ni.
à rien, et, n'ayant désiré que la volonté de Dieu, sa vie n'a été pleine que de grandes et incalculables actions. Et la ruse qui a voulu interrompre ou corrompre ses desseins est ridicule et vaine. Sa vertu lui a donné Dieu, Dieu lui a donné le temps. Jusqu'à sa dernière heure, il en a bien usé, et ses œuvres ne périront pas. Parce qu'il eut la patience des saints, qui gardent les commandements et la foi de Jésus, il est de ceux qui se reposent pour l'éternité dans la fécondité croissante de leurs travaux : Opéra illorum sequuntur illos. »
Louis Veuillot.
jComme Donoso Cortès, Le Play, La Moricière et bien d'autres, L. Veuillot n'arriva à connaître la vérité et à s'}' dévouer qu 'après avoir erré loin d'elle. Lui-même a raconté sa conversion dans les Pèlerinages de Suisse. Né à Boynes dans le Loiret en 1813, il mourut à Paris en 1883, après avoir consacré quarante ans de sa vie à la défense de l'Eglise et de la société dans le journal L'Univers.
« Je suis un vieil ouvrier. Je suis entré à l'Univers en 1838, venant de Rome où j'avais trouvé Dieu, et embrassé l'Eglise et changé ma vie. Je fis alors mon premier serment. Grégoire XVI le reçut. Je n'en ai pas fait d'autre, et je n'ai pas manqué à celui-là. »
Il n'y a pas manqué. Du jour de sa conversion à celui de sa mort, L. Veuillot est resté fidèle à la grâce que Dieu lui avait faite.
Dans son journal, dans ses livres, circulent la lumière, la force et la santé morale avec la joie, parce que son âme est inondée de clartés. Dans tous ses écrits, son journal, ses livres, ses lettres, il fait comprendre l'Eglise, écouter le Pape, éclater la vérité, aimer Dieu, l 'Infiniment Bon et le Souverain Maître de toutes choses. Et sa vie est conforme à ses écrits. Jules Lemaître déclare ce qu'aux heures douloureuses il y eut en lui de la sainteté » et le mot n'est qu'exact. Dans Çà et là, dans le Parfum de Rome, dans les Historiettes on rencontre, on touche la sain-
teté. Doué d'un magnifique esprit, d'un grand cœur, d'une foi communicative, beaucoup lui doivent la grâce de la conversion, les clartés qui leur ont fait connaître et aimer l'œuvre du divin Rédempteur.
Son souvenir de marbre qui s'élève dans la basilique de Montmartre glorifie son amour du Sacré-Cœur, son ardent apostolat.
Voici l'éloge que le Pape Pie X a fait de lui dans le Bref adressé à M. François Veuillot, qui lui avait fait hommage du quatrième volume de la vie de son oncle, rédigée par son père, Eugène Veuillot.
ce ...A l'exemple des deux Papes qui Nous ont précédé sur ce Siège Apostolique, et principalement de Pie IX de sainte mémoire, il nous est agréable de rendre témoignage à ce grand homme de bien, défenseur irréductible des droits de Dieu et de l'Eglise.
)> Avec la flamme de son zèle d'apôtre, il entra dans la lice, orné des dons précieux qui font l'écrivain, l'artiste et le penseur de génie, par lesquels il a égalé et surpassé les maîtres les plus illustres, car, dans les saintes batailles de la défense des principes sacrés, sa plume était à la fois un glaive tranchant et un lumineux flambeau. Ce qui entraînait la vigueur de son esprit, ce qui l'enveloppait de lumière, ce qui en centuplait l'énergie, c'étaient, avec sa foi profonde, l'amour de l'Eglise dont il désirait le triomphe, et l'amour de sa patrie qu'il voulait fidèle à Dieu.
» Guidé par cette foi, inspiré par ce double amour, il sut repousser comme une impiété toute diminution de la souveraineté de Jésus-Christ et toute renonciation aux enseignements de la Chaire Apostolique.
» Il comprit que la force des sociétés est dans la reconnaissance pleine et entière de la royauté sociale de Notre-Seigneur et dans l'acceptation sans réserve de la suprématie doctrinale de son Eglise.
» Avec quelle âme droite et fière, avec quel cœur indomptable il fit entendre sur ces questions fondamentales, les proclamations les plus courageuses, confessant sans hésitation et sans atténuation la vérité catholique, ne voulant jamais distinguer entre les droits que le monde moderne admet et ceux qu'il pré-
Les Pourquoi de la Guerre mondiale. — II 10
140 l'œuvre DE NAPOLÉON III.
tend proscrire. Avec quelle généreuse franchise il sut démasquer les théories libérales, aux déductions si funestes, dans les sophismes dissimulés sous le nom de liberté !
y> Convaincu que la nation qui porte à travers les siècles le nom de Fille Aînée de l'Eglise, doit à sa foi, à son génie, à la logique de son histoire, de reconnaître dans leur plénitude les droits du Saint-Siège et l'autorité du Pontife Romain, il s'appliqua avec toute l'ardeur de son âme à dissiper les préjugés et les équivoques du Gallicanisme, et fut d'une aide puissante dans le grand mouvement vers le Siège Apostolique qui signala son époque. Nul n'ignore la persévérance avec laquelle il s'éleva toujours contre les esprits pervertis qui s'attaquaient aux sources vives des traditions chrétiennes, force et gloire de sa patrie.
» C'est assurément un grand honneur pour un serviteur de l'Eglise, d'avoir, pendant près d'un demi-siècle, projeté, sur les événements qui se sont succédé dans le monde, la pure lumière de la doctrine catholique et d'avoir poursuivi sans trêve ni merci l'erreur qui s'étale au grand jour et l'erreur qui serpente dans l'ombre. Il lui reste le mérite et la gloire de l'avoir fait avec le courage, l'entrain et l'enthousiasme d'un homme qui possède la Vérité et qui sait que cette Vérité a des droits imprescriptibles. Il lui reste le mérite et la gloire de l'avoir fait dans l'obéissance et la discipline, le regard fixé sur les directions du Saint-Siège. Il lui reste le mérite et la gloire de l'avoir fait avec un désintéressement complet, ne cédant jamais aux séductions, aux louanges, aux promesses, bravant l'impopularité, les intrigues, les antipathies, les accusations calomnieuses de ses adversaires, parfois la désapprobation même de ses compagnons d'armes, « heureux d'avoir été trouvé digne de souffrir des affronts pour le Nom de Jésus » (Act., v, 47).
» L'ensemble de sa carrière illustre est digne d'être présenté comme modèle à ceux qui luttent pour l'Eglise et les causes saintes, et qui sont sujets aux mêmes contradictions, aux mêmes déchaînements de la passion. Qu'à l'exemple de Louis Veuillot ils soient fiers de leurs titres de crn-étiens et de serviteurs de l'Eglise ; qu'ils sachent que Dieu combattra avec eux et leur donnera la victoire à l'heure marquée par sa Providence. »
1° La politique coloniale et l'abandon de notre protectorat en Orient.
2° La désorganisation et la déchéance de l'armée.
On distingue la tyrannie d'un seul, et celle de plusieurs: cette tyrannie de plusieurs serait celle d'un corps qui envahirait les droits des autres corps, et qui exercerait le despotisme à la faveur des lois corrompues par lui.
Sous quelle tyrannie aimez-vous mieux vivre ? — Sous aucune: mais s'il fallait choisir, je détesterais moins la tyrannie d'un seul que celle de plusieurs.
Un despote a parfois de bons moments : une assemblée de despotes n'en a jamais. Si un tyran me fait une injustice, je puis le désarmer, mais une compagnie de tyrans est inaccessible à toutes les séductions ; quand elle n'est pa>: injuste, elle est au moins dure, et jamais elle ne répand de grâces.
Si je n'ai qu'un despote, j'en suis quitte pour me ranger contre un mur, lorsque je le vois passer, mais s'il y a une compagnie de cent despotes, je suis exposé à répéter cette cérémonie cent fois par jour, ce qui est très ennuyeux à la longue, quand on n'a pas les jarrets souples.
Voltaire.