CHAPITRE XVIII, A Madagascar
Il y a une grande différence entre les colonies fondées par les Français, les Portugais, les Espagnols, et celles formées par les Anglais et les Américains des Etats-Unis. Les trois premiers peuples ont laissé partout des germes abondants de catholicisme et de civilisation, tandis que, si les Anglais et les Américains se retiraient de leurs possessions, il ne resterait après eux que des ruines dans un désert et la nuit de l'erreur.
Cardinal Manning.
Discours prononcé à Mill-Hill en 1869.
Civilisation à rebours. — A Madagascar. — XVIe, XVIIe, XVIIIe siècles. — Au XIXe siècle. — Agissements des Anglais et de leurs prédicants. — Les missionnaires français tiennent tête. — Mgr Delannoy à Madagascar. — Encore les Anglais. — Freycinet. — Laroche.
Méritons-nous encore l'éloge que nous décernait le cardinal Manning ? Hélas ! nous avons oublié l'observation faite par J. de Maistre : « Jamais les nations n'ont été civilisées que par la religion. Aucun autre instrument connu n'a prise sur l'homme sauvage. C'est un fait que j'avance et non une thèse. Qu'on rie des idées religieuses, ou qu'on les vénère, n'importe : elles ne forment pas moins la base unique de toutes les institutions durables. Toutes les institutions humaines sont soumises à la même règle et toutes sont nulles ou dangereuses si elles ne reposent pas sur la base de toute existence. »
Etait-ce bien le progrès de la civilisation que nos gouvernements avaient en vue en se lançant dans la politique coloniale? Leurs actes démontrent qu'ils étaient animés de pensées et de
volontés toutes contraires. Au lieu de coloniser en favorisant la conversion des infidèles au christianisme, ils s'opposèrent à leur évangélisation, ils persécutèrent les missionnaires et leurs néophytes.
L'occasion saisie d'entrer en campagne pour conquérir des colonies remonte au traité de San Stéfano qui eut lieu à Berlin en 1878. La France y fut représentée par Waddington, protestant, d'origine anglaise, tout dévoué à la politique britannique. On y fit une sorte de démembrement de la Turquie où la France, au sentiment de tout le monde, se trouva gravement atteinte dans ses intérêts. L'idée fut suggérée à M. Waddington, de chercher des compensations en Tunisie, et Bismarck approuva cette proposition qui avait pour lui l'avantage de détourner les yeux de la trouée des Vosges.
Mieux encore, Bismarck comptait bien que la Tunisie nous créerait de longues difficultés avec l'Italie, si déjà il ne méditait de lancer obliquement l'Angleterre contre nous. Peutêtre aussi calcula-t-il que, la mise en valeur de l'Indo-Chine devait coûter très cher, qu'il fallait laisser les Français faire cette dépense et qu'il serait temps pour l'Allemagne de s'approprier après la guerre déjà projetée le domaine quand les trésors français l'auraient engraissé et rendu moins improductif.
Apprenant ce qui se passait, Mac-Mahon s'écria : « Ils veulent maintenant nous f... l'Italie sur le dos! Jamais je ne consentirai. » Jules Grév}r, qui lui succéda peu après, était aussi opposé à l'entreprise ; Gambetta fit cesser ses hésitations.
L^n vol de quelques moutons par des pillards kroumirs donna prétexte à la guerre qui fut déclarée en 1881 au Bey de Tunis et qui fut bientôt suivie de la révolte de l'Algérie ; ce qui fit dire à la Pall Mail Gazette : « Il est avantageux pour l'Allemagne d'encourager la France à s'enfoncer plus avant dans la conquête africaine ». Un confident de Jules Ferry, auteur d'un livre sur l'affaire du Tonkin, fit cet aveu : ce Nul ne peut nier que l'Allemagne eut intérêt à nous savoir aux prises avec des affaires lointaines. »
Tout en détournant le regard des Français de la trouée des Vosges, la République voulait atteindre une seconde fin non moins agréable à Bismarck : diminuer en Orient l'ascendant que donnait à la France son titre de Fille aînée de l'Eglise en lui
[gg l'œuvre de la republique.
faisant jouer là comme chez nous le rôle d'ennemie et de persécutrice.
Les chrétientés du Tonkin et surtout de PAnnam eurent beaucoup à souffrir de l'expédition française, elles furent même compromises à ce point qu'il y eut un moment où l'on put craindre leur destruction complète. A Madagascar la même polit ique favorisa ouvertement et contre nos intérêts les plus évidents le protestantisme. Elle a donné un tel appui aux prédicants de l'anglicanisme que l'on put croire qu'il était dans ses desseins de nous faire perdre Madagascar au profit de l'Anglais, sans égard au sang dont une multitude de nos enfants ont arrosé cette colonie, qui nous appartient en droit et en fait depuis plus de deux siècles.
« Si la France eût voulu seulement, dit M. Delafosse, octroyer une subvention annuelle de trois cent mille francs aux missions françaises établies à Madagascar, la grande île serait depuis longtemps conquise à notre influence. Les méthodistes anglais ont fait, en grande partie, cette conquête par une propagande qu'alimentaient les millions des sociétés bibliques. A plus forte raison doit-on croire que nos missions l'eussent plus aisément et plus vite accomplie, car le missionnaire français est le plus admirable des conquérants. L'indigène l'aime et croit en lui, parce qu'il sent que sa propagande est toute morale et toute désintéressée. Il ne voit pas derrière lui, comme derrière le ministre protestant, l'exploiteur ni le marchand, »
On a refusé les secours nécessaires aux missionnaires français catholiaves et l'on a été réduit à faire une expédition qui a coûté deux cent millions et, ce qui est pis encore, huit mille hommes.
On aurait cru nos gouvernants éclairés. Pas le moins du monde. Après l'expédition, ils ne se contentèrent plus de délaisser les missionnaires français catholiques, ils favorisèrent ouvertement et de toutes manières les ministres protestants anglais. Ceux-ci profitèrent des faveurs qu'on leur accordait pour soulever l'île contre nous : ce qui nécessitera bientôt une nouvelle expédition non moins coûteuse que la première en hommes et en argent.
Nous avons parlé des agissements des Etats protestants dans nos colonies au point de vue religieux, nous devons les considérer ici au point de vue international et politique. Avant d'entrer dans le récit des faits, un regard en arrière ne sera point inutile.
Dès la découverte de l'île de Madagascar par les Portugais, en 1500, l'Eglise s'efforça de ia gagner au Christ. Toutes ses tentatives n'aboutirent d'abord qu'à lui donner des héros et de nouveaux martyrs.
Le 24 juin 1642, un capitaine de la marine française, Rigault, reçut de Richelieu pour la Compagnie française de l'Orient qu'il venait de fonder, le privilège de prendre possession au nom du Roi des terres de la grande île africaine qu'il pourrait coloniser. En 1648, saint Vincent de Paul y envoya ses fils pour l'évangéliser. En 1674, l'état de la colonie, décimée par la famine, les maladies et les trahisons, décida Louis XIV à rendre une ordonnance prescrivant « le délaissement de l'île ».
En 1774, un agent de la France reprit la colonisation du pays et Louis XVI demanda au supérieur des Lazaristes, « au nom de l'intérêt de la Religion, d'envoyer promptement des missionnaires à Madagascar ». Ce qui fut fait. Le gouvernement de la Restauration voulut fonder à Madagascar un établissement qui pût compenser la perte de l'île Maurice (Ile de France), abandonnée aux Anglais au lendemain de Waterloo. Le gouvernement anglais s'y opposa, prétendant que Madagascar était une dépendance de l'Ile de France, dont il était en possession. Obligé d'abandonner ses prétentions, le gouvernement anglais s'appliqua à nous susciter des obstacles et trouva un allié précieux en Radamos Ier. Pendant huit ans, à partir de 1820, les résidents anglais dirigèrent à leur gré la cour de Tananarive.
Un mousse, né à Auch en 1806, jeté par un cyclone en 1832 sur la côte de Madagascar, M. Laborde, « le grand Laborde », comme tout le monde l'appelle encore là-bas, y fit faire un progrès gigantesque en tous genres d'industrie. Un favori de la Reine obtint qu'il fût exilé et que l'île fût fermée aux missionnaires. Les Jésuites s'efforcèrent d'y rentrer en 1844. Ils ne le purent qu'en 1855. Le P. Finaz, né à Saint-Etienne, y entra avec M. Lambert, riche négociant, qui caressait le dessein de placer Madagascar sous la protection de la France. Le prince Rakoto, héritier présomptif, avait écrit à Napoléon III pour lui demander aide et secours contre les ministres oppresseurs du peuple malgache. C'était afin de s'entendre avec ce prince que M. Lambert était venu dans l'île.
Le P. Finaz, qui eut le talent de se faire accepter à la Cour,
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lui bientôi rejoint par le P. Webber, de Valenciennes, et par [e P. Jouen. La lutte fut dure et le travail ardu. Il y avait le paganisme à détruire, l'insouciance malgache à secouer, une excessive liberté de mœurs à combattre, le foyer familial à créer; et sur ces ruines il fallait implanter la Foi et la vie chrétiennes. Il y avait aussi, et surtout peut-être, à lutter contre les sectes protestantes.
Les Anglais, effrayés de la faveur croissante des Français, employèrent l'intrigue et la calomnie pour obtenir leur expulsion en juin 1857.
A la mort de la Reine, le prince Rakoto prit le nom de Radama II, en 1861. Tous les Français expulsés revinrent et reprirent le chemin de la capitale, accueillis comme des amis de cœur par le nouveau monarque. Il leur dit : c< Non seulement je vous autorise, mais je vous ordonne, autant qu'il est en moi, de prêcher la religion catholique à mon peuple. Je n'ai qu'un désir, c'est que le flambeau de la civilisation brille à ses yeux.» Il écrivit dans le même sens à Pie IX. Le 12 mai 1863, son palais était cerné, douze assassins s'y introduisirent et l'étranglèrent. Sa préférence pour les Français avait ameuté contre lui tout ce que la reine Victoria entretenait d'agents, de trafiquants et de prédicants à Tananarive. Le traité avec la France fut brûlé solennellement à Tananarive et un traité de commerce fut conclu avec les Anglais le 27 juin 1865.
Le comte de Louvière, envoyé par Napoléon III pour négocier un nouveau traité, mourut après une année d'attente, empoisonné, dit-on. M. Garnier, qui lui succéda, signa le nouveau traité franco-malgache, le 8 août 1866. Mais les Anglais veillaient. Le premier acte de la reine Ranavalona II, après la promulgation du traité français, fut de déclarer le protestantisme religion d'Etat. La reine était proclamée chef suprême de cette Eglise, et tout bon Malgache devait être de sa religion.
Nos défaites de 1870 donnèrent beau jeu aux Anglais. Leurs prédicants traitèrent Madagascar en pays conquis. Les missionnaires français ne se découragèrent point. Le 8 mars 1873, ils posèrent la première pierre de la cathédrale de Tananarive et elle fut inaugurée le 20 novembre 1877.
Un peu auparavant, Mgr Victor Delannoy, ancien curé de
Lille, sacré depuis peu évêque de Saint-Denis (Réunion) , était venu à Madagascar, avait été reçu triomphalement et, conduit en procession par quinze mille catholiques, avait célébré une messe pontificale, aux yeux émerveillés de tout le peuple, sur la Place de Mahamasina où la reine Ranavalona, souillée du sang de plus de cent cinquante mille de ses sujets, avait fait exécuter ses dernières victimes. Exaspérée de ce triomphe, la jalousie britannique fît pression sur le gouvernement et obtint deux lois qui furent une source de persécutions violentes, la loi sur l'instruction et la loi sur la propriété. Cette dernière était une violation du traité de 1868 et elle amena l'expédition de 1883. De plus, toujours poussés par les Anglais, les Malgaches avaient substitué le drapeau hova au drapeau français sur la côte nord-ouest de Madagascar, placée sous notre protectorat depuis quarante ans. Du 7 mai au 11 juin, l'amiral Pierre bombarda la côte. Dès le 25 mai un décret royal avait enjoint à tous les Français établis dans l'île d'avoir à déguerpir. Or, parmi les missionnaires catholiques, il y avait deux Anglais et un Belge ; on déclara que tous les missionnaires catholiques devaient être considérés comme Français et quitter le pays 1.
i. Un catholique malgache a donné des détails bien édifiants sur ce qui se fit pendant l'absence des missionnaires. Nous abrégeons son récit bien à regret.
« Quelques jours avant le départ des Missionnaires, Mgr J.-B. Gazet pria le premier ministre de la reine de lui accorder Antoine Radolifera, son fils, Angélina Ranyavelo sa femme, et Marc Rabibisou pour protéger les catholiques et s'occuper de leurs affaires jusqu'au retour des Missionnaires. Cette demande fut accordée. Angélina Ranyavelo, tous les dimanches, visitait les paroisses des campagnes, bien qu'éloignées de la ville pour la plupart. On ne l'a jamais entendue se plaindre d'être fatiguée ; jamais on ne l'a vue perdre courage. Les soucis et les difficultés ne lui enlevaient rien de sa joie, tant elle avait foi dans le secours de Dieu.
)> Une retraite fut prêchée le 3 décembre 1894. Les hommes étaient logés dans l'établissement des Frères, et les femmes dans celui des Sœurs. A la fin de la retraite, les maîtres d'école et les chefs de réunion, promirent de faire ce qui dépendrait d'eux pour mener à bien les affaires dont ils avaient la charge et, quels que fussent les événements ou les malheurs à redouter, jurèrent de se montrer les vrais fils de l'Eglise et d'être des exemples vivants. Leurs paroles n'ont pas été vaines.
» Toutes les semaines, les Enfants de Marie se sont réunies dans la maison des Sœurs pour travailler ensemble à la confection de vêtements pour les pauvres. Elles avaient pour directrice Angélina Ranyavelo, regardée par elles comme une vraie mère. Les jeunes gens vivaient dans la pureté des mœurs et les pratiques du christianisme. L'appellation de Français qui leur était donnée rendait furieux jusqu'à la rage ceux qui l'entendaient. Les parents disaient à leurs enfants : ce Pourquoi suivre les usages de nos ennemis ? Nos » parents ou amis envoyés en expédition ont à souffrir beaucoup. Fais-toi
190 l'œuvre de la republique.
Le traité de paix fut signé en 1885. M. de Mahy, député de l'Ile de la Réunion, ancien ministre de la République et librepenseur, écrivit dans l'Echo de Paris : « Peut-on s'expliquer le traité signé par M. de Freycinet qui ne nous accorde absolument rien, ni protectorat, ni haute garantie. »
A leur rentrée, les PP. Jésuites constataient avec joie que leurs fidèles étaient restés fermes et vaillants. Soutenus par une princesse catholique, ils avaient empêché les protestants d'envahir leurs églises et maintenu la plupart de leurs écoles. Nos résidents français, MM. Le Myre de Vilers, Bompart et Larouy protégèrent la mission catholique qui se propagea rapidement. En moins de dix années furent ouvertes neuf écoles normales, un collège, quatre cents écoles tenues en partie par les Frères, quatre-vingt-trois églises et deux cent soixante-dix-sept chapelles furent bâties, et l'on vit cent trente-six mille indigènes se convertir.
Mais le traité de 1885 fut bientôt violé. Le parti anglais n'avait point tardé à reprendre son influence et le gouvernement français recommença à marquer ses préférences pour les protestants français qui, de cœur au moins, étaient unis aux protestants anglais.
Les protestants français continuèrent à se faire les avocats et les défenseurs de l'influence anglaise à Madagascar, et partout où les intérêts du catholicisme sont liés à ceux de la France. Le Jour, organe républicain, fit en 1892 ces réflexions à l'occasion de la candidature de M. Jamais, protestant, au poste de sous-secrétaire d'Etat aux colonies :
» protestant, car les Anglais sont les amis, les parents de la reine et du » premier ministre, et de plus ils nous aident. »
» Malgré ces menaces, ils furent peu nombreux ceux que la crainte fit aller au protestantisme ou revenir au culte des idoles. Des femmes protestantes avaient été payées pour parcourir les cases et dire : « Te vous dénoncerai comme des affidés des Français, des traîtres. »
» Quand l'armée française eut pénétré dans l'intérieur des terres, la crainte s empara du peuple et chacun de dire: « C'est un châtiment de Dieu. »
» Les chrétiens s'exhortèrent alors réciproquement à faire ce qui pourrait calmer la colère divine. Dans chaque famille on récitait le Rosaire ; chaque membre de la famille, à tour de rôle, pratiquait l'abstinence. Pendant neuf jours, des élèves, en grand nombre, firent l'heure sainte, et tous, grands et petits, firent des aumônes aux malheureux.
» La tempête est enfin apaisée, le calme est rétabli. Les missionnaires, aimes des Malgaches, sont revenus, à la grande joie du peuple. »
« La part des protestants dans le gouvernement est déjà belle, il est vrai, puisqu'ils comptent dans le cabinet actuel trois ou quatre ministres, protestants ou non, qui sont favorables à la politique anglaise, c'est-à-dire à l'expansion de la foi évangélique.
» Mais il leur manque ce morceau friand : le sous-secrétariat des colonies. De ce poste un ami complaisant ou un croyant zélé peut favoriser, au détriment de l'influence catholique et française, le développement des missions protestantes et anglaises en Afrique, dans les mers du Sud et en Extrême Orient. Et ce vœu s'accorde si bien avec le programme anticlérical des gauches, que maint républicain à courte vue est prêt à y donner les mains.
» Telle est la vraie raison de cette lutte qui se livre depuis quelques jours autour du portefeuille laissé vacant par M. Etienne. »
Les prévisions du Jour se sont réalisées et c'est le candidat protestant qui a triomphé.
Deux ans plus tard, M. de Mahy avait cet interview avec un rédacteur de VEcho de Paris.
«... Si, au lieu d'établir aussi stupidement le pouvoir des Hovas, nous l'avions détruit, Madagascar serait à nous depuis "longtemps. A-t-on jamais compris, en France, ce qui s'est passé en 1885, lors de la guerre que nous faisions aux indigènes ? S'est-on jamais expliqué le traité signé par MM. de Freycinet, Patrimonio et Miot, traité de paix qui- ne nous accordait absolument rien ?
— Et vous, Monsieuij avez-vous une explication à nous fournir ?
— Il faut la chercher du côté des qua^kers, des friends, des méthodistes. Tous ces gens, à Madagascar, sont tout-puissants, et les protestants de France sont très puissants aussi, croyez-moi ; assez pour avoir réussi jusqu'à ce jour à faire le jeu de l'Anglais.
Ici, dit l'Echo de Paris, M. de Mahy nous met sous les yeux des textes, des articles, des volumes qui prouvent indéniablement le rôle néfaste joué dans la question de Madagascar par les protestants, MM. Frédéric Passy, de Pressensé, Bœgners, Théodore Monod, etc. Il nous rappelle cette réunion du 20 octobre 1884 qui eut lieu à l'hôtel du Louvre entre protestants d'outre-Manche et protestants français, à laquelle assistaient les personnes ci-dessus nommées et dans laquelle fut résolue moralement l'évacuation de l'île par les Français2.
2. Quand vint à la Chambre des Députés l'interpellation sur les affaires de Madagascar, M. de Mahv lut à la tribune le procès-verbal de ce conciliabule de pasteurs protestants anglais et français et d'hommes politiques qui se sont réunis à l'hôtel du Louvre, un certain mercredi 22 octobre 1884, à huit heures et demie du soir. On y a fait le procès de la France... (Exclamations et bruit.)
« Oh! messieurs, j'ai la preuve de ce que j'avance. (Parlez.)
» Il a été dit dans ce conciliabule anglo-français que la France faisait à une peuplade inoffensive une guerre impie, et il a été décidé que l'on ferait tout le possible pour que l'action de la France à Madagascar se réduise à je ne sais quel régime dérisoire, à un traité d'où le mot même de protectorat serait exclu, - — le fameux traité de i88t. en un mot; et l'une des considérations sur lesquelles se fondait ce conciliabule anglo-méthodiste est que, si la France avait eu autrefois des droits sur Madagascar, elle les avait laisséspérimer. Donc, tant pis pour elle !
» Voici leurs conclusions. Ecoutez, messieurs, la chose en vaut la peine :
[92 l'œuvre de la république.
Les membres français de la réunion s'engageaient à tout faire pour cela. Quelque temps après paraissait un volume intitulé: Nos droits à Madagascar, signé de M. Saillens avec une préface élogieuse de Frédéric Passy, dans lequel on pouvait lire: « Il est temps de conclure. Noua croyons avoir démontré, dans ce qui précède, que la France n'a aucun droit réel sur Madagascar. Ceux que nous donnait la prise de possession de Richelieu sont prescrits par le long espace de temps écoulé depuis l'évacuation de nos établissements sur la côte. »
— Et ceci a été écrit par un Français, s'écria M. de Mahy, et la préface de ce livre est d'un Français !
Et comme nous partageons un peu la stupéfaction de notre interlocuteur, celui-ci nous feuillette les pages de quelques volumes anglais où l'on se félicite fort de l'attitude de certains de nos compatriotes.
— Ces gens-là ont tout fait pour que la France catholique cédât le pas, à Madagascar, à l'Angleterre protestante. Leurs influences, leurs amitiés, leur puissance politique qui n'est pas, hélas! un vain mot, ils ont tout employé pour arriver à leurs fins. Nombreux sont les ouvrages que je pourrais citer, où vous trouveriez des phrases dignes de celles qui nous révoltaient tout à l'heure. C'est M. Monod qui traduit et répand l'œuvre d'un Anglais : Madagascar et ses habitants, où nous lisons ceci : oc Mais si, laissant de côté la guerre politique, nous nous plaçons au point de vue religieux — qui est celui de l'auteur du livre, nous sommes obligés de reconnaître qu'il est heureux pour le vrai bien de Madagascar que l'influence anglaise ait prévalu en cette île sur celle de la France, et le christianisme anglican sur celui de Rome ! »
Nous aurons plus loin à nous occuper de divers discours que M. de Mahy prononça à cette époque à la Chambre des Députés, rappelant que toutes les expéditions que nous avons dû faire à Madagascar ont toujours été nécessitées par les agissements des ministres protestants, soudoyés par l'Angleterre.
Depuis une vingtaine d'années, les Jésuites sont installés aux portes de Madagascar, dans les petites îles de Nossi-Bé, Mayotte,
« Même s'il y a un intérêt national » — vous l'entendez bien? — s'il y » a un intérêt national à conquérir Madagascar, la France ne saurait oublieV » que l'intérêt humanitaire est au-dessus de l'intérêt français. » (Mouvements divers.)
» Les voilà, les inspirations de ceux qui ont protégé M. Laroche! (L'interpellation avait lieu en 1896 et M. Laroche avait été nommé gouverneur de Madagascar l'année précédente.)
» Messieurs, c'est sous l'inspiration de nos sociétés bibliques que M. Laroche est parti pour Madagascar.
» Nous ne sommes pas allés à Madagascar pour y faire, selon l'expression d outre-Manche, une « Angleterre australe ».
» Nous avons fait, à une autre époque, à côté de nous une grande Italie.
» Nous avons fait une grande Allemagne.
» Assez comme cela? (Très bien!)
» Nous n'avons pas besoin de créer dans l'hémisphère sud une nation nouvelle inféodée à l'Angleterre, en suivant le programme qui vient d'être indiqué et que je vous ai lu sans en changer une phrase. »( Interruptions à gauche.) ï
etc., épiant l'occasion de pénétrer dans la Grande Terre. Elle se présente en 1856. M. Lambert propose au P. Finaz de l'accompagner jusqu'à Tananarive. Le Jésuite accepte, quitte la soutane, prend le nom de Hervieu et devient le secrétaire du commerçant. Le 13 juin 1857, il est à Tananarive, chez M. Laborde, qui dispose dans la capitale d'amitiés puissantes, « Je prends possession, au nom du catholicisme, écrit-il, de la ville aux mille guerriers. Puisse le Seigneur Jésus délivrer bientôt de l'oppression son peuple si malheureux ! » Cependant, on fait fête aux étrangers, on leur sert, des repas fantastiques de cent cinquante à deux cents mets, auxquels il faut faire honneur. Pour s'accréditer, M. Hervieu apprend à la reine Ranavalona à jouer du piano, à construire de petits chemins de fer et à lancer des ballons ; il ne tarde pas à gagner la sympathie du prince Rakoto, fils et héritier de Ranavalona Ire. Bientôt d'autres Jésuites, les Pères Jouen et Weber, arrivent à Tananarive sous des noms supposés ; ils rendent des services et se créent d'importantes relations. Malheureusement le gouvernement de Napoléon III refuse d'accepter le protectorat de Madagascar, que lui offrent le prince Rakoto et M. Laborde : des missionnaires anglais arrivent, dénoncent à la reine les visées du parti français, et les Jésuites, accusés d'espionnage et de complot, sont expulsés (1857),
En 1895, il fallut recourir à une nouvelle guerre. Le général Duchesne à la tête de deux mille hommes, arriva, par une marche forcée de deux cents kilomètres, à travers un pays malsain et impraticable, à s'emparer sans coup férir de la capitale.
Les choses étant ainsi, sur qui le Gouvernement porta-t-il ses vues pour îe gouvernement de Madagascar? Sur M. Laroche, l'un de ses préfets protestants, et un protestant fanatique qui a fait apostasier sa femme. Lui-même, un interview du Figaro l'apprit, fut le premier étonné et surpris du choix que le gouvernement avait fait de sa personne, « Appelé à Paris par une dépêche du président du Conseil, dit-il, je me suis rendu chez M. Bourgeois, qui m'offrit Madagascar à brûle-poarpoint. Je ne m'attendais pas à cette proposition, que j'acceptai cependant sans hésitation. »
Deux attachés militaires devaient lui être donnés, on chercha dans l'armée deux officiers protestants.
Les Pourquoi de la Guerre mondiale. — II 13
194 l'œuvre de la république.
Les protestants de Madagascar qui ont, si longtemps et avec l.-ml de perfidie, travaillé là-bas contre la France, ne pouvaient manquer de s'en réjouir ; c'est le Temps qui en fit l'observation3:
« Les populations, dit-il, ne se montrent pas entièrement rassurées, ei les nominations récente* des gouverneurs de district aggravent te malaise. Je vous ai télégraphié l'arrivée de Faralahidimy, maintenu dans son gouvernement de Mevatanana. Ce retour a étonné tout le monde, mais nous n'étions pas au bout de nos surprises. Voici que nous est arrivé Etainianja, gendre de Ramasombazaha, en qualité de gouverneur de Marovoayj il était accompagné de deux officiers hovas. Ramena, le gouverneur de .Miadana, fait prisonnier devant Marovoay, a été aussi réintégré dans son poste. Il ne manque plus que Ramasombazaha, et le personnel gouvernemental dans l'Ouest sera le même qu'avant la guerre. Si nous avons eu de la peine à trouver l'explication de tant de mansuétude, il n'en est pas de même des indigènes. Ils disent qu'il n'y a rien de changé dans l'île et que nous ne sommes venus ici que pour prêter main forte à leurs oppresseurs. »
Les Anglais ne se gênèrent point pour manifester leur joie : La Westminster Gazette, dont la gallophobie est connue, dit :
« La nouvelle, d'après laquelle le nouveau résident général à Madagascar serait protestant, est confirmée. Comme le Ministre des Affaires étrangères français ne récoltera guère que des reproches, en France, pour y avoir envoyé un non-catholique, il nous appartient de lui savoir gré de cette démonstration amicale envers les natifs protestants de l'île, et envers la Grande-Bretagne ».
En 1907, le Matin publia sous ce titre : Le protestantisme , voilà Je danger, un article qu'il donna comme l'expression dès sentiments de M. Augagneur, éclairé sans doute par sa propre expérience :
ce A Madagascar, la question religieuse a un caracatère tout particulier. Le protestantisme, très actif, fait des pasteurs indigènes, et ces pasteurs indigènes sont déjà et deviendraient bien davantage, si l'on n'y mettait ordre, un danger pour l'autorité française ; d'autant que, sur deux cent-dix missionnaires protestants, il n'en est que trente-un français; les cent
3. En 1897, les méthodistes anglais qui dirigeaient quelques missions à Madagascar, offrirent, paraît-il, de les céder à leurs coreligionnaires, les protestants de France, en retour sans doute de quelque avantage pour leur pays. Cette tentative remit en souvenir le trait suivant, rappelé alors par quelques journaux.
Dans les dernières années de la Monarchie de juillet, M. (iuizot étant ministre, les réformés qui voulaient rétablir une mission en Syrie, vinrent solliciter le ministre qui, quoique protestant, refusa nettement en alléguant que. les Jésuites représentaient en Syrie l'influence française. Et nous? reprirent en insistant les solliciteurs.
- Nous?... Hélas! répondit avec un accent de profond.' tristesse M. Guizot. une déplorable fatalité nous condamne, nous autres, fils de la Réforme, a incarner au dehors l'influence britannique. En Svrie, nos missionnaires seraient les fourriers de l'Angleterre.
soixante dix-neuf autres sont anglais, américains, norvégiens. Tous ces Anglo-Saxons protestants nous méprisent, nous, Français. Pouvons-nous les laisser sans contrôle, enseigner les indigènes, c'est-à-dire leur former une mentalité à jamais incompréhensible de la nôtre ?
» Les rapports de l'Etat avec les Eglises, et surtout avec l'Eglise protestante, ne sont pas ici d'ordre purement philosophique, mais présentent un intérêt immédiat, essentiellement politique... »
Un tel aveu dans la bouche de M. Augagneur a plus d'importance qu'ailleurs, alors qu'il s'était montré si empressé à appliquer dans son extrême rigueur la législation anticléricale.
La propagande anglaise disposait, à Madagascar,- d'une rente d'un million. Elle était faite par un personnel comptant soixantehuit missionnaires méthodistes ; six mille cent dix maîtres indigènes ; quatre-vingt-douze mille trois cent seize éièves ; trois cent dix mille trois cent treize adhérents.
Contre ce budget et cette armée, les missionnaires français n'avaient que deux cent mille francs de ressources, dont vingt mille francs seulement leur venaient du gouvernement français. Le nouveau traité ne leur donnait plus la garantie ce de la tolérance religieuse » qui avait été stipulée dans celui de 1885.
Nos missionnaires continuèrent néanmoins leur œuvre. Un décret de la Propagande divisa en trois parties le vicariat apostolique de Madagascar, lequel appartenait exclusivement aux Pères de la Compagnie de Jésus. Il n'y avait que cinquante Jésuites à Madagascar, et la Compagnie ne pouvait en fournir davantage. La côte Est n'était évangélisée que par un seul missionnaire. Dans ces conditions, Mgr Cazet crut naturellement devoir demander du renfort à d'autres congrégations. Il s'adressa tout d'abord aux Pères Blancs du cardinal Lavigerie, qui souscrivirent sans difficulté à ses propositions, et aux Pères du Saint-Esprit. Mais ces derniers, absorbés par leurs missions de Mayotte, Nossi-Bé, Maurice et la Réunion, n'ont pu, en fin de compte, entrer dans la combinaison nouvelle.
C'est pourquoi le décret de la Propagande attribua le nouveau vicariat du Sud aux Lazaristes qui reprirent ainsi les anciennes missions fondées par eux, à Fort-Dauphin, au XVIIe siècle. Le vicariat apostolique du Nord fut dévolu aux Pères Blancs. Les Jésuites gardèrent le siège de toutes leurs œuvres.
Qui ne comprendrait la surprise des Hovas, la douleur des
196 l'œuvre de la république.
missionnaires et leurs craintes lorsqu'ils purent constater la pression que, sous l'impulsion de M. Laroche, tous les subordonna civils de la résidence exercèrent plus que jamais en laveur des temples protestants et des prédicants?
On vit alors le pasteur Lauga, français, et un révérend anglais parcourir le pays. Ils réunirent les partisans des Anglais 111 des assemblées nombreuses. Puis, se donnant comme les envoyés du résident général, ils assurèrent que le protestantisme est ce qu'il y a de mieux, que la prière des Français est une idolâtrie puisqu'on adore les images, que la plupart des Français ne suivent pas la prière dite des Français, qu'à Paris il y a plus de cinq mille temples protestants, etc., en un mot que les Pères sont des menteurs qui trompent le peuple.
Le pasteur français disait cela en anglais, et l'Anglais le répétait en malgache.
Cet état de choses causa une grande tension de rapports entre l'élément militaire et l'élément civil à Madagascar. Nos officiers ne cachèrent guère le mépris et lia honte que leur inspirait le travail d'apostasie et de traîtrise poursuivi à Tananarive par des Français de complicité avec les étrangers4.
Le général Galliéni avait exilé la reine ; il était devenu à cause de cela la bête noire des protestants. Sur un mot d'ordre parti de Londres, — écrivit dans le Figaro M. Grosclaude à son retour de Madagascar, — les protestants français sont entrés en campagne contre lui. Non contents de le dénoncer dans leurs journaux, les méthodistes anglais envo}~èrent en France des agents qui furent reçus par trois anciens ministres d'Etat, tous trois protestants. Ces derniers entreprirent aussitôt des démarches suspectes. Et en même temps le pasteur Lauga se mit en campagne. Des instances furent faites auprès du ministre des colonies pour obtenir le rappel du général, et l'attitude de M. Lebon, au Sénat, lors de l'interpellation Trarieux, montra que le ministre y était assez disposé. « Il faut avoir le courage
4. La France avait dépensé deux cent millions et perdu trois mille soldats, morts de misère pour rentrer dans ses droits à Madagascar. L'un de nos premiers soins a été d'établir des conseils municipaux." D'une interpellation de M. Mahy à la Chambre des Députés, il ressort que le conseil municipal de Tamatave, qui avait pour mission de défendre nos intérêts et de protéger nos nationaux, était ainsi composé : un Américain, trois Anglais, un Prussien, otticier de réserve dans l'armée allemande!
de proclamer, dit M. Grosjean, que ce serait une véritable trahison. »
« On parle, dit-il encore, de rappeler notre nouveau résident général. Je me refuse absolument à croire qu'une si coupable folie puisse germer dans le cerveau d'un homme de gouvernement aussi bien renseigné que M. le ministre des colonies, sur la situation présente à Madagascar où tout est en train de rentrer dans l'ordre, mais où il suffirait d'une hésitation dans notre politique de fermeté pour rendre à l'agitation anglomalgache une audace et un prestige qui aboutiraient fatalement, en cette fin de la saison des pluies, à un soulèvement général et à des massacres épouvantables. »
Il ne faut point croire toutefois que le général Galliéni soit un jésuite, comme disent les ministres protestants et les députés francs-maçons. Il publia des ordres du jour pour affirmer qu'au nom de la France il veut la paix, la concorde, la tolérance. Il publia des circulaires pour apprendre aux Malgaches qu'il fera respecter « la liberté de conscience » si elle est méconnue par les missionnaires. Cela lui était sans doute envoyé de Paris sur commande. C'est de Paris aussi qu'a dû lui venir Tordre d'accorder le palais royal de Tananarive aux écoles protestantes après l'exil de la reine.