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CHAPITRE XIX

Au Tonkin.

Tout missio'n-naire peut dire à son départ ce que saint Paul écrivait aux Corinthiens : « Une porte m'est ouverte grande et efficace, mais les adversaires sont nombreux. )>

Cor., xvi, 9.

Le premier missionnaire. — La persécution au XIXe siècle. — Le protectorat de la France accordé à M. Bourée. — M. Bourée disgracié par J. Ferry. — Laïcisation des écoles au Tonkin. — Trente et un mille chrétiens égorgés.

Dans nos autres colonies, le patriotisme de nos gouvernants s'est montré aussi... intelligent et aussi... français.

L'Annam, situé au midi de l'Asie, est borné au Nord par l'Empire chinois, à l'Ouest par le royaume de Siam, au Sud et à l'Est par la mer de Chine. Il comprend avec le Tonkin ou l'Annam septentrional, la Cochinchine ou l'Annam méridional.

C'est à la fin du XVIe siècle que l'Evangile y fut apporté par un Dominicain espagnol, le P. Diego Adraste. Il y fit des progrès merveilleux. En 1670, on comptait au Tonkin plus de cent mille chrétiens, le nombre n'en était pas moins élevé en Cochinchine 1. Ce fut en 1883 que parut le premier édit de

i. Aujourd'hui, dans les sept vicariats apostoliques qui se partagent l'Annam : Tonkin^ oriental (Mgr Colomer, dominicain), Tonkin central (Mgr Riano, dominicain), Tonkin occidental (Mgr Puginier, de la congrégation des Missions étrangères), Tonkin méridional (Mgr Croc, de la congrégation des Missions étrangères), Cochinchine septentrionale (Mgr Caspar, de la congrégation des Missions étrangères), Cochinchine orientale (Mgr Galibert, de la congrégation des Missions étrangères), Cochinchine occidentale (Mgr Colombert, de la congrégation des Missions étrangères), plus d'un million de fidèles constituent l'une des plus florissantes el des plus édifiantes Eglises.

persécution sous le roi Minh-Mong. De 1833 à 1863, les témoins de la Foi reproduisirent l'héroïsme des martyrs des premiers siècles. La France et l'Espagne intervinrent en 1857 et la prise de Saïgon, le 18 février 1859, arrêta les cruautés de Thu-Duc.

Le traité de Saïgon, 5 juin 1862, nous céda les trois provinces de Saïgon, de Mytho et de Bien-Hoa avec l'île de Poulo- Condor, l'ouverture de trois ports du Tonkin, la religion chrétienne fut déclarée libre dans tout le pays d'Annam.

Après l'expédition de Garnier, en 1873, et le traité avec l'Annam du 15 mars 1874, les missions de l'Indo-Chine comptaient plus de trois cent cinquante mille fidèles. Vers 1880, le roi d'Annam Tu-Duc voulut se soustraire à notre protectorat et se replacer sous la dépendance de la Chine. Pour maintenir ses droits, la France dut recourir à la force. Le 25 avril 1882, le commandant Rivière avec six cents hommes enleva d'assaut Hanoï, la capitale du Tonkin et s'empara du Delta. Notre ministre à Pékin, M. Bourée, conclut avec le vice-roi de Petchi-li un traité en vertu duquel la Chine reconnaissait le protectorat de la France au Tonkin. Le cabinet Ferry rompit brutalement les négociations et disgracia M. Bourée. Il ne cessa dès lors d'user de duplicité vis-à-vis des Chambres et vis-à-vis du pays jusqu'au moment où arriva le désastre de Lang-Son.

Cependant le Nord du Tonkin restait en armes. Après une lutte acharnée, l'amiral Courbet s'empara de Sontay et il allait aussi prendre Bac-Ning et achever de pacifier le Delta lorsqu'on le rappela sans raison. Le 12 mars 1884, le général Millot prit Bac-Ning, puis Hung-Hoa. Vint alors le guet-apens de Bac-Lé, le 3 juin 1884, qui provoqua la guerre avec la Chine. La belle campagne de Brière aboutit à la prise de Lang-Son, bientôt suivie de la débâcle du même nom et le renversement de Jules Ferry, « le Tonkinois ».

Pendant ces guerres et les insurrections qui suivirent, nos chefs militaires et les divers gouverneurs qui se sont succédé dans les colonies n'eurent pas de meilleurs auxiliaires que les prêtres, non seulement les français, mais aussi les annamites et en général les insulaires catholiques. « Il est certain, a écrit Mgr Puginier, évêque du Tonkin occidental, que tout païen qui se fait chrétien devient en même temps ami de la France...

200 l'œuvre de la république.

Par <|ui ont été dévoilés les complots contre les Français, par qui ont été donnés les renseignements au moment d'agir, qui a préservé de grands malheurs dans les moments critiques? par les missionnaires et les chrétiens. Si on avait écouté leurs conseils, le désastre où fut tué le commandant Rivière et ceux qui suivirent eussent été évités. L'Annamite n'est pas traître à son pays, son catholicisme le lui défend, mais en se convertissant, il est devenu ami de la France », ce qui n'empêcha jamais le gouvernement républicain de traiter les catholiques en ennemis. Lu 1882, alors que la mission se montrait si florissante, la laïcisation sévissait ; on fermait les écoles dirigées par les Frères, l'école de Ving-Long qui comptait deux cent un élèves, celle de Mytho qui en comptait deux cent cinquante. Mais les journaux du Tonkin publiaient cette note : « M. le gouverneur général a alloué à la Société civile de la Franc-Maçonnerie, à Hanoï, la somme de cinq mille, piastres pour la construction d'un Temple sur le terrain appartenant à cette Société, boulevard Gambetta. »

En 1884, les mandarins et les lettrés annamites poussèrent les païens à une extermination générale des catholiques. A leur appel des bandes organisées ravagèrent les chrétientés des provinces de Son-Tay, Nam-Dinh et Hung-Hoa. Le 9 février 1884, M. Pug<inier envoyait cette dépêche : « Massacres (ici une lacune témoignait que la dépêche avait été mutilée) un prêtre, vingt-deux catéchistes, deux cent quinze chrétiens ; cent huit chrétientés détruites ».

Dans le même moment Mgr Caspar, évêque de la Cochinchine septentrionale, signalait d'autres massacres aux environs de Hué.

Le vicariat de la Cochinchine orientale annonçait que les chrétiens des environs de Tourane quittaient en masses leurs villages à l'approche des massacreurs. C'était la troisième fois depuis que nous avions planté notre drapeau en Annam que les chrétiens étaient ainsi ruinés et massacrés.

Les Missions catholiques donnèrent, quelques semaines plus tard, des détails plus complets et plus douloureux.

ce Les scènes d'horreur ont commencé dès le 25 décembre, et deux chrétientés ont été ravagées le jour de Noël; mais c'est à partir du l«r jan-

vier qu'ont eu lieu les plus grands malheurs. Ce jour-là même, le P. Hoc, prêtre annamite, curé de la paroisse Nhando, située sur le fleuve Ma, après avoir célébré le saint Sacrifice de la Messe, essaya de sauver sa vie par la fuite. Il descendit en barque avec sept catéchistes et deux chrétiens qui devaient faire l'office de rameurs. Les satellites accoururent. Ils commencèrent par décapiter les deux rameurs ; puis ils s'emparèrent du prêtre, le garrottèrent et le reconduisirent au village, où ils lui tranchèrent la tête au milieu du marché. Ils prirent ensuite le corps du vénérable prêtre, le portèrent dans l'église du village et le lièrent à une colonne ; puis ils réunirent tous les néophytes qu'ils purent trouver, les attachèrent aux colonnes de cette même église, y réunirent une grande quantité de combustible et y mirent le feu ».

D'autres paroisses ont été également désolées, et les chrétiens massacrés en grand nombre. Dans une quatrième paroisse, cent soixante ont perdu la vie.

Mais cela devait être considéré comme peu de chose auprès des vêpres annamites ordonnées en 1885 et 1886 par les régents Tuyet et Ngagen. Ces massacres furent les plus sanglants qu'enregistrèrent les annales des missions depuis plus de deux siècles. Mgr Puginier avait averti de ce qui se préparait le général de Couray, qui commandait en Indo-Chine, mais celui-ci ne fit rien pour prévenir ces égorgements. Dans leur proclamation de 1886, les mandarins avaient pourtant dit : « Si nous ne tuons pas tous les chrétiens, nous pourrons difficilement atteindre le but que nous nous proposons (chasser les Français du Tonkin) . Nous prions donc tout le monde de se mettre à l'œuvre. »

A cet appel les habitants des six provinces de la mission de Cochinchine orientale se levèrent en masse, enveloppèrent les villages catholiques et massacrèrent, souvent avec des raffinements de cruauté que les sauvages seuls peuvent oser. Vingtquatre mille chrétiens sur quarante-un mille cent trente-quatre furent ainsi martyrisés, dont huit missionnaires, sept prêtres indigènes, soixante catéchistes et deux cent soixante-dix religieuses. Dans la mission de Cochinchine septentrionale, dix prêtres indigènes et douze mille fidèles succombèrent. Au Tonkin on compta deux cent soixante-quatre chrétientés ruinées avec les mêmes massacres.

Déjà trente-et-un mille chrétiens avaient été martyrisés lorsque M. l'abbé Armbruster, directeur au séminaire des Missions étrangères, nous écrivit :

ce Tout n'est pas fini, hélas ! et nous redoutons pour un avenir, peut-être prochain, l'anéantissement complet de nos belles missions Annamites. Que

■2(V2 l'œuvre de la république.

les pieux ei généreux fidèles, si nombreux encore dans le grand diocèse de Cambrai, conjurent par leurs prières les maux qui nous menacent et nous .1 nient par leurs aumônes à donner un peu de riz aux survivants et à relever les mines de l'Eglise d'Annam.

Que faisait cependant l'administration française? Elle se montrait indifférente. Nos trente-six mille soldats restèrent l'arme au bras, ne recevant pas l'ordre d'intervenir. Plus tard, ce fut en vain que Mgr Puginier et ses collègues réclamèrent quelques réparations pour les malheureux survivants de ces boucheries, réduits à la plus affreuse misère, l'administration ne voulut rien leur accorder. On sait que Paul Bert, alors gouverneur général de l 'Indo-Chine, mourut le 10 novembre 1886 en libre-penseur comme il avait vécu. Ses obsèques furent non pas purement .civiles, on porta dans le cortège la statue en or de Bouddha à Ja grande joie des lettrés et des mandarins.

Un journal, consacré aux intérêts de l'armée, l'Avenir militaire, porta ce jugement sur les Vêpres annamites :

« Le nombre des victimes suffit à exciter partout la pitié et l'horreur. Mais pour nous, cette tragédie est plus poignante encore. Il ne faut pas se payer d'apparences. L'Annam est tout entier contre nous, nous ne pouvions trouver de sympathie que dans les colonies chrétiennes. Le sentiment d'une religion commune, le respect d'une éducation supérieure donnée aux néophytes par nos missionnaires, détruisaient dans ces convertis la haine de l'étranger. Ce qui a été noyé dans le sang, ce n'est pas une secte odieuse au fanatisme asiatique, c'est une force politique favorable à l'Europe. Les chrétiens sont tombés, parce qu'on voulait détruire nos seuls amis dans la presqu'île de l'Indo-Chine. Leur sang a coulé, non seulement pour Dieu, mais pour la France ; leur mort est une défaite et une menace pour nous. »

Et plus loin :

« Dans toute la population de l'Annam, il n'y avait qu'un élément dans lequel nous pouvions recruter des soldats attachés de cœur à notre civilisation, c'était la minorité chrétienne. Par là encore, le massacre de nos coreligionnaires atteint directement la France : il a répandu d'avance le sang fidèle, et par avance épuisé d'un coup le recrutement de notre armée indigène. »

Cette population de trente mille âmes, dévouées à la France, fut ainsi anéantie en présence de nos soldats. Et nos généraux, condamnés à l'inaction par un ministère qui déshonorait la France, se sont vus réduits à laisser anéantir « ces Français du dedans » comme les nommaient les bourreaux. Dans un siècle, cette population de trente mille âmes aurait implanté dans l'Annam un immense peuple tout dévoué à la France.

En 1886, les catholiques reçurent cette consolation que les Missions catholiques publièrent par une lettre de M. Girard, missionnaire en Cochinchine septentrionale. Il raconta une curieuse visite du roi d'Annam au petit-séminaire d'An-ninh.

«... Le roi, dans ses haltes, s'est fait suivre de sa bibliothèque. Il y avait lu que son grand aïeul, Gia-long, voulant récompenser Mgr d'Adran, évêque de l'Annam, à qui il devait la couronne, grâce à l'alliance de la France conclue par ce grand évêque à la cour de Louis XIV, avait fait don à la mission catholique, pour la fondation d'un collège, d'un magnifique terrain situé non loin de la mer, avec exemption d'impôts à perpétuité, privilège qui a survécu à toutes les persécutions et subsiste encore. Il s'agit, en effet, de notre petit séminaire d'An-ninh. Le nouvel Assuérus se demanda de quelle manière il pourrait renouer cette chaîne de reconnaissance que le glaive de Minh-Mang et de Tu-Duc avait tranchée en versant le sang des martyrs, il résolut de rendre un hommage solennel et inouï à la Mission catholique, et nous fit annoncer qu'il viendrait en personne, avec son état-major d'officiers français, son escorte, ses mandarins et toute sa cour, passer la journée du 5 août au petit séminaire d'An-ninh.

» Toute la population chrétienne qui nous entoure se joignit à nous pour ménager au roi une entrée triomphale au séminaire, où un trône lui avait été préparé. Le roi, en entrant, reconnut aussitôt le Père Closset, qu'il avait rencontré à Hué alors que, simple prince, il rendait souvent visite à Monseigneur. Selon les rites, le roi déjeuna tout seul, servi par ses eunuques. Officiers, missionnaires et mandarins annamites fusionnèrent à une grande table qui courait sur toute la longueur du réfectoire. Les mandarins nous faisaient part de leur étonnement de se trouver en pareil lieu, en pareille compagnie. Je crois bien ! C'étaient leurs frères, sinon eux, qui, l'an dernier, lançaient les populations au massacre des chrétiens et à l'extermination de ces barbares d'Européens.

» Après dîner, le roi demanda à visiter nos bâtiments, hélas ! bien misérables, depuis le siège surtout. Il montra un intérêt marqué pour la chapelle provisoire, où, à la vue des statues, il distingua et indiqua immédiatement la statue de la Sainte Vierge. Il voulut bien admirer la chapelle en construction dti Sacré-Cœur. En voyant les travaux arrêtés depuis nos malheurs de l'an dernier, il nous encouragea à les reprendre et, séance tenante, tira à cet effet un lingot d'or d'une valeur de cent vingt francs environ.

» L'heure du départ arrivée, Sa Majesté gratifia les irois missionnaires présents (le Père provicaire s'était joint à nous), chacun d'une médaille d'or avec un diplôme écrit en chinois de sa main royale, et signé Dông-Khanh, en caractères français. Puis il donna cent piastres pour soulager la misère des chrétiens. Il offrit également six médailles d'or, mais plus petites, aux six prêtres indigènes du district. Le roi, en recevant nos actions de grâces et nos vœux, nous donna encore quelques bonnes paroles d'espoir pour l'avenir. Il répéta que cette visite n'était ni un impromptu, ni une simple distraction pour lui ; il la faisait à bon escient, voulant par là rendre un solennel hommage à la Mission, qui lui avait procuré le secours de la France pour relever le trône de ses ancêtres, et reconnaître en même temps la fidélité des chrétiens, qui, seuls en ces jours de révolte et de trahison, sont demeurés fidèles au roi et à la France. Ces paroles furent aussitôt chaleureusement appuyées par messieurs les officiers. »

2i)'t L'ŒUVRE DE LA REPUBLIQUE.

Cependant en cette même année Mgr Puginier eut à faire ['histoire de nouveaux martyrs :

« Voici encore une paroisse détruite dans le district de Thanh-hoa. Son nom est Ké-ben. Elle était composée d'une vingtaine de petites chrétientés disséminées dans deux sous-préfectures, elle avait une population de mille huit cents Ames. Je sais que toutes ces chrétientés ont été saccagées; je sais aussi qu'il y a eu des massacres horribles, mais quel est le chiffre, je ne le connais pas encore. Les quelques chrétiens qui, au risque de leur vie, ont pu fuir à travers les montagnes, n'ont donné que les nouvelles principales; il ne leur avait pas été possible d'avoir des détails. »

En 1 887, une loge maçonnique, la Fraternité tonkinoise, fut inaugurée par M. de Lanessan à Hanoï. Cette nouvelle, écriviton, donne lieu de pressentir les embarras que la secte s'efforcera de susciter à l'œuvre que nos missionnaires poursuivent avec tant de dévouement au Tonkin et dans l'Annam, et l'autorité qu'elle s'arrogera sur les fonctionnaires pour peser sur l'administration, en haine de l'influence chrétienne. »

A la fin de la même année, le même correspondant disait :

« La question du Tonkin en est toujours au même point. Les francsmaçons qui dirigent la politique extérieure de la France, avaient là une trop belle occasion de fonder un empire colonial sur le matérialisme, sur la libre-pensée, pour la manquer. Les mandarins annamites, corrompus et sceptiques, avides et sanguinaires, d'une intelligence politique très exercée, étaient les auxiliaires qu'il fallait pour une telle oeuvre. On pouvait s'en rapporter à eux du soin de réaliser, en très peu de temps, l'idéal d'une république foncièrement athée et convenablement arrosée du sang des disciples de Jésus-Christ. Le « lettré » Paul Bert les avait au surplus initiés progressivement aux beautés du rite écossais et aux révélations de la science occidentale. »

En 1888, Les Débats publièrent une correspondance du Tonkin où se trouve la comparaison suivante, entre l'organisation des missions catholiques dans ce pays et l'administration civile :

ce Les missionnaires français sont arrivés au Tonkin, il y a vingt-cinq ans à peine. Jusqu'à ces derniers temps, ils ont été traqués et obligés de se défendre à main armée; nombre des leurs ont été martyrisés.

» Malgré cela, ils possèdent aujourd'hui des centaines de villages bien administrés, et, dans le seul diocèse de Mgr Puginier, on compte près de deux cent mille catholiques. Au contraire, nous sommes arrivés ici avec une force armée redoutable; on a dépensé près d'un milliard en quatre ans, et nous n'avons encore rien de durable. C'est que les missionnaires ont une tout autre manière d'opérer que notre administration.

» En arrivant, les Pères sont astreints à une étude complète des mœurs et de la langue des indigènes. D'une obéissance absolue envers leur évêque, ils sont attachés au même diocèse pendant toute leur existence. Ainsi la plupart des missionnaires ont de huit à vingt -cinq ans de séjour au Tonkin. Mgr Puginier est dans sa vingt-neuvième année de résidence.

AU TOKKIN. 205

» L'évêque est, en outre, toujours choisi parmi les desservants du diocèse. Ceci semble parfait et pourtant ne paraît pas encore suffisant, puisque non content de posséder dans sa main quarante prêtres français, ses collaborateurs depuis plusieurs années, et parmi lesquels il en sait certainement plusieurs qui pourraient lui succéder, Mgr Puginier, qui n'a que cinquante-deux ans, demande à ce qu'on lui adjoigne un coadjuteur qu'il sacre et à qui, peu à peu, il remettra tous ses pouvoirs. De cette façon, lorsque la mort viendra frapper à la porte du grand évêque, son œuvre n'en ressentira aucun contre-coup : il y aura seulement sur cette terre un homme éminent et un bon Français de moins. Ces faits parlent d'euxmêmes et il n'est pas nécessaire d'achever le parallèle. »

Le zèle de nos missionnaires se remit pourtant à l'œuvre. Dix ans plus tard, on écrivait du Tonkin à la Vérité :

ce Les conversions se chiffrent annuellement par six et sept mille. Les païens sont furieux de voir le christianisme pénétrer dans les villages qui lui étaient fermés jusqu'à présent. Plus de trois cent se sont ouverts à la prédication de l'Evangile dans ces dernières années. Ce qui les gêne, c'est que là où la foi s'implante, ils ne peuvent plus grouper les gens comme par le passé, ni manigancer la révolte contre les Français. Aussi, ils mettent tout en oeuvre pour s'y opposer, et beaucoup d'agents français, les uns par esprit sectaire, les autres par simple jalousie administrative, croient faire merveille en soutenant les païens. C'est, en particulier, le dernier mot de la politique du gouverneur actuel, M. de Lanessan ; avec sa connivence et celle de la plupart des résidents français, on colporte et on fait signer aux nouveaux chrétiens des feuilles d'apostasie. Des catéchistes sont jetés en prison, rotinés jusqu'au sang. Déjà plus d'une centaine de chrétiens sont morts à la suite des mauvais traitements endurés dans les prétoires, et quelquefois par les ordres directs des résidents français. En agissant ainsi, ces misérables se croient fort habiles; ils s'imaginent gagner les païens, et ils n'en obtiennent que de se faire mépriser! »

M. Aymonier, ancien résident en Annam et qui avait été à même, en qualité d'administrateur des affaires indigènes en Cochinchine, de se faire une opinion raisonnée, avait écrit dans le Temps en 1889 :

« Nous avons à notre disposition une grande force morale trop dédaignée jusqu'à aujourd'hui: la mission catholique, œuvre éminemment utile dans ce pays dont elle a facilité la conquête au prix du sang de cent mille de ses enfants, où elle facilite quotidiennement encore la pacification et notre domination. »

Cette grande force morale, le gouvernement de la République s'est appliqué non seulement à la paralyser; mais à la détruire.

Le ministre de l'instruction publique envoya en 1891 en Orient Mme Coignet pour inspecter les écoles françaises établies par les congrégations religieuses.

La Revue bleue publia son rapport au ministre. Bien qu'elle

:>()(; l'œuvre de la republique.

s'\ montre tout à fait pénétrée par l'esprit laïque, elle leur rend Jus! ice.

« La religieuse, dit-elle, animée par la foi, cherche partout des âmes à conquérir, et, autour d'elle, les sujets ne manquent pas. Un naturel courageux et l'exaltation des sentiments intérieurs la portent à l'esprit d'entreprise. Nourrie de la légende des saints, forte de sa foi, de sa règle, de sa pauvreté, c\u renoncement d'elle-même, de l'appui de la Congrégation, elle se met en route sans hésitation et sans crainte.

)> Dans une de ces immenses villes d'Orient où s'entre-choquent les races, les mœurs, les religions les plus diverses, qu'on se représente, en effet, un quartier reculé, exclusivement indigène, amas de ruelles irrégulières, étroites, montueuses, encombrées, ressemblant à des repaires. Ici, point de police; de garde, de protection, de refuge. Tous les méfaits et tous les crimes s'y prélassent à l'aise, couverts par l'indifférence publique.

» Or, dans ces lieux où aujourd'hui encore la voyageuse européenne ne se hasarde qu'en plein jour et bien eseortée, regardons les Sœurs, trois ou quatre d'ordinaire au début, se présenter bravement d'elles-mêmes, connaissant à peine quelques mots de l'idiome populaire, et toutes seules s'installer. L'apparition de ces femmes s'avançant sans défense, sous le couvert de leur Dieu, étonne d'abord, puis attire. On s'approche, on questionne; d'où viennent-elles? de France, d'un pays qu'on a toujours idéalisé. La bienveillance est acquise. Les Sœurs vont l'entretenir par des œuvres de charité. Le soin des malades surtout les rend populaires. Il y a, d'ailleurs, dans leur seule présence, leur calme, leur assurance, leur affectueux sourire, un baume auquel s'ajoute le prestige de l'origine lointaine et du costume particulier. Ainsi leur autorité s'établit et l'école bientôt ouverte se remplit d'elle-même.

» L'installation est sommaire. En haut, les Sœurs couchent sur la dure, souvent mal abritées ; en bas, les salles d'études munies des meubles strictement nécessaires.

» Dès le seuil de cette maison, l'enfant se sent enveloppé d'une nouvelle atmosphère. En contraste avec la vie bruyante, confuse et abandonnée du dehors, c'est le recueillement, l'ordre de l'esprit, la régularité des habitudes, la décence de la tenue, du langage, le respect des autres et le respect de soi. Il regarde étonné et devient attentif. Les leçons, au début, sont purement orales, car l'enseignement se fait exclusivement en français, et il faut commencer par se coïnprendre. L'intelligence neuve d'ailleurs, saisissant tout d'intuition, les progrès sont rapides. En quelques semaines, quelques mois peut-être, le livre apparaît avec de nouveaux signes. On en pénètre le mystère. La lecture, l'écriture, quelques notions élémentaires. C'est pour l'enfant le premier regard plongé dans la civilisation avec le monde moral ouvert, et tout cela sous le couvert de la France. »

Malgré ces renseignements et ces témoignages qui lui venaient de bouches assurément peu suspectes, le gouvernement se fit une loi de combattre, de détruire partout où il pouvait les atteindre ces établissements si favorables à la France et à la vraie civilisation.

Le 8 juin 1902 fut fondée « La Mission laïque » autorisée.

par décret du 8 mars, à faire partout la propagande de l'enseignement laïque.

La Mission laïque comptait en 1907 sept mille membres environ ; elle avait pour vice-présidents MM. Camille Bloch, inspecteur général des archives et des bibliothèques, Dubief, ancien ministre, et Madame Potel, professeur à l'école Sophie Germain ; pour secrétaire général, M. E. Besnard, professeur au collège Chaptal, et pour trésorier M. Le Tellier, conservateur des eaux et forêts en retraite. En février et en avril 1906, M. Etienne, ministre de la Guerre, et M. Thomson, ministre de la Mariney autorisèrent les officiers et soldats des différents corps des armées de terre et de mer à faire partie de la Mission laïque.

Dans une lettre à l' Acacia, M. Aulard se vanta des progrès réalisés par son oeuvre en Turquie et dans la Bulgarie. Il ajoutait : « La Ligue de l'Enseignement, le Comité exécutif du parti radical et radical-socialiste, le Comité de l'Action républicaine aux colonies, ont bien voulu nous prêter leur collaboration, et nous aider dans notre propagande. Nous sommes assurés que l'actif et bienveillant concours de la Maçonnerie française ne nous fera pas défaut. »

C'est ainsi que notre gouvernement républicain ne cessa pas un instant de s'employer à briser l'instrument précieux qu'enviaient tous les Etats rivaux : Le zèle infatigable des congrégations religieuses, enflammé par le patriotisme comme par la foi, qui acclimatait, par toute la terre la langue et les idées françaises, qui faisait accepter ou souhaiter la domination de la France, on voulut le réduire à l'impuissance.

On ne put y parvenir. Le sang des martyrs a fait lever dans l 'Indo-Chine française une abondante moisson de fidèles. Leur nombre était en 1886 de trois cent trente-cinq mille sept cent quarante-six, il atteignait en 1907 : six quarante-deux mille cinq cent quatre-vingt-six. Avec les deux cent mille catholiques des trois missions du Tonkin confiées aux Dominicains espagnols, l'ensemble dépassait huit cent mille 2.

Nulle part le clergé indigène n'est aussi nombreux qu'en Indo-Chine, ce qui donne pour l'avenir religieux de ce pays les

2. Compte-rendu des travaux de la société des Missions Etrangères.

meilleures espérances. Les treize séminaires d 'Indo-Chine renfermaient en L908 : mille soixante et onze élèves. Déjà cent cinquante d'entre eux ont versé leur sang pour Jésus-Christ et \ ingt-six ont été déclarés Bienheureux. Les religieuses françaises oui deux mille deux cent cinquante et les indigènes comptent plus de deux mille membres. Le recensement de 1907 montrait sepl cent cinquante écoles chrétiennes où l'on enseigne le français.

Chose remarquable, les conversions des bouddhistes ne sont plus seulement individuelles comme autrefois, mais se font par notables portions de villages et même par villages entiers.

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