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CHAPITRE XXII

Déceptions et humiliations.

Dieu est l'arbitre de tous les temps, qui sait que rien ne peut échapper à ses mains; il ne précipite pas ses conseils; jamais il ne prévient le temps résolu ; il ne s'impatiente pas; il se rit des prospérités de ses ennemis, « parce que, dit le Roi-Prophète, il sait bien où il les attend, il voit de loin le jour qu'il leur a marqué pour en prendre une rigoureuse vengeance ». Bossuet

En Chine. — En Egypte. — A Suez.' — A Fachoda. — A Tanger.

— A Kiel.

La politique coloniale telle que nous venons de la voir pratiquer ne pouvait être bénie de Dieu. Les faveurs prodiguées aux musulmans et aux juifs en Afrique, le massacre dans l 'Indo- Chine de tant d'indigènes qui venaient de se donner à Dieu, le sang de tant de martyrs européens ou indiens sacrifiés sous nos yeux, on pourrait presque dire avec notre assentiment, n'ont-ils pas été dans les balances de la Justice des poids inclinant le plateau qui portait le fléau de la guerre? Dieu n'avait pas besoin d'intervenir directement pour la déclencher. Ce que la République voulait faire et faisait de nos armées suffisait à encourager nos ennemis et à nous mettre en infériorité devant eux. Les causes profondes des guerres sont des secrets divins. Mais il est des choses que l'on ne peut méconnaître, ce sont les conséquences naturelles que comportent les actes dont tout le monde est témoin.

Les expéditions d 'Indo-Chine vinrent d'abord dégarnir nos corps d'armée à ce point que le général Gampenofi, ne pouvant

l 'empêcher, donna sa démission de ministre de la Guerre. La crainte d'attirer l'attention du public sur cet amoindrissement de nos effectifs fit procéder par envois successifs de « petits paquets». On sait ce qui en résulta. Le général Négrier, écrasé par une avalanche de cent mille Chinois, dut commander la retraite, n'ayant plus de munitions1. La Chambre, à cette nouvelle, chassa ignominieusement J. Ferry du ministère. Ce qui n'empêcha pas de lui en rendre la présidence en 1882. N'étaitelle pas aussi coupable que lui dans l'humiliation qu'il avait infligée à la France2?

Entretemps s'était présentée la question de l'Egypte. L'idée de mettre en communication par un canal la Méditerranée et la mer Rouge, et de supprimer pour les vaisseaux se rendant en Asie l'immense détour qu'il leur fallait faire, soit pour tourner l'Afrique par le cap de Bonne-Espérance, soit pour tourner l'Amérique du Sud par le cap Horn, était certes une grande idée ; son exécution appartient à un Français, Ferdinand de Lesseps, que nous avons vu à Rome, en 1848, s'entendant avec le gouvernement révolutionnaire.

i. La nouvelle du premier échec de nos armées su Tonkin est arrivée le lendemain du jour où M. J. Ferry encourageait le Sénat à la violation du Concordat. La nouvelle du second échec est arrivée le 20 mars, à la date du cinquième anniversaire de l'exécution des décrets contre les congrégations religieuses ; et l'échec lui-même a eu lieu à la date du 28 mars, troisième anniversaire de la loi scélérate.

2. N'est-ce pas une histoire digne de méditation que celle de M. Jules Ferry ?

Ce ministre s'est élevé par la guerre qu'il a faite à Dieu. C'est par là qu'il s'est acquis cette autorité sur son parti qui a fait de lui une manière de dictateur, plus puissant que ne furent jamais M. Thiers ni M. Gambetta.

Une fois parvenu à ce degré de pouvoir, le voilà engagé, et engagé à fond, dans la plus vaste, dans la plus compliquée des entreprises coloniales. Qu'avait à faire M. Jules Ferry, un avocat, avec les colonies ? Qu'est-ce qui le préparait à ce rôle ?

Tandis qu'il exécute les décrets contre les religieux, il envoie les soldats de la France en Tunisie, et c'est le cardinal Lavigerie qui pacifie les rivalités européennes en cette riche province, et qui en fera bientôt le centre actif des missions africaines.

Puis, les armées de M. Ferry débarquent au Tonkin, où elles vengent les missionnaires massacrés, et elles luttent à Madagascar contre la politique tortueuse des pasteurs anglicans !

Saint Paul, lorsqu'il fut appelé à la mission des Gentils, avait été ébloui sur le chemin de Damas. Il avait été inondé de la lumière divine. M. Ferry va à l'aveugle à la conversion des Gentils. Il accomplit, sans les connaître, en les méconnaissant, les volontés de Dieu. C'est un rebelle qui, à son insu, fait h son tour l'office de sergent du Christ! Et ce qui aurait pu être son mérite et sa récompense, devient son châtiment.

C'esl pendanl qu'il était consul général de France à Alexandrie sous le règne de Méhémet-Ali, que la possibilité de ce grand travail lui était apparue. Revenu en Egypte après la mort du vice-roi et celle d'Abbas, son petit-fils et premier successeur, il obtint, en 1854, de Saïd, son fils et second successeur, un firman l'autorisant à former une compagnie universelle pour le percement d'un canal, et à commencer les travaux aussitôt que le sultan, son seigneur, aurait donné sa ratification. Le 5 novembre 1858 une souscription fut ouverte à Paris, et le 20 les quatre cent mille actions de cinq cents francs étaient souscrites, dont deux cent sept mille par la France et cinq mille par l'Angleterre. Ces seuls chiffres suffisent à montrer l'opposition que l'entreprise rencontrait de la part des Anglais. Elle se manifesta aussitôt et Napoléon III eut peine à en triompher. Les travaux furent commencés. Ils étaient, on peut dire, gigantesques.

Pour faire le canal, il n'a pas fallu seulement fonder de toutes pièces un port sur la Méditerranée, il a fallu faire surgir une ville nouvelle qu'on a appelée Ismaïlia en l'honneur du vice-roi, et y amener du Nil l'eau douce par un canal creusé tout exprès. Le canal maritime a cent soixante kilomètres de long, il part de Suez sur la Mer-Rouge, et se dirige à peu près droit au Nord sur Port-Saïd, empruntant sur son passage divers lacs, ce n'est pas moins de soixante à soixante-dix millions de mètres cubes de terre qu'il fallait extraire, ce qui fut fait. Le travail fut terminé au jour fixé ; et le canal fut inauguré le 17 novembre 1869. Cette construction porta notre influence en ce pays à son apogée.

Quand les Anglais virent que le canal était réalisé, puis qu'il prospérait, et que c'était bien une route nouvelle, facile et économique vers les Indes, ils songèrent à s'en emparer d'abord politiquement en installant leurs soldats en Egypte, tout en s'engageant à les en retirer au jour qui est encore à venir, puis financièrement.

En 1875, le Khédive se trouva dans la nécessité de vendre cent soixante-dix-sept mille actions de ce canal qu'il possédait. Il les offrit à la France. Le gouvernement républicain déclina cette offre, et l'Angleterre l'accueillit avec empressement et ne tarda pas à tout accaparer. Nos nationaux se plaignirent, mais Waddington, qui était devenu chef du ministère, non seu-

lement fît la sourde oreille, mais fît déposer Ismaël qui nous était tout dévoué. Les événements qui suivirent eurent pour conclusion l'abandon volontaire de l'Egypte à l'Angleterre, l'acte le plus contraire à nos intérêts nationaux que mentionne l'histoire de France.

La République nous ménageait d'autres humiliations. Les Anglais voulaient relier l'Egypte et le bassin du Nil à leur possession du Cap par la conquête, au centre de l'Afrique, de toute une série de territoires. Du côté du Nil, le « sirdar » Kitchener arriva à Fachoda en septembre 1898; il y rencontra la mission française de Marchand qui voulait s'y établir et de là atteindre l'Abyssinie. L'Angleterre cherchait à s'ouvrir, à travers le continent africain, une route du nord au sud, Marchand ouvrait à la France, à travers le même continent, une route de l'ouest à l'est, de l'Océan Atlantique à l'Océan Indien. Le 10 juillet, il occupait le fort qui domine la ville de Fachoda et quand il vit arriver Kitchener, il lui fît connaître son intention d'occuper le pays, conformément aux instructions qu'il avait reçues du gouvernement français. Le 28 septembre, lord Salisbury réclama l'évacuation de Fachoda, et M. Delcassé fît abandonner Fachoda sans conditions. L'armée de Kitchener comptait plus de vingt mille soldats, Marchand ne disposait que d'un millier d'hommes, il se sentait néanmoins de taille à résister ; mais M. Delcassé lui télégraphia : « La situation politique oblige le gouvernement à abandonner Fachoda : il vous prie de procéder à l'évacuation et de rentrer en France par l'Egypte ». Lorsque le ministère Waldeck-Rousse.au se présenta devant la Chambre, M. de Mahy rappela que M. de Lanessan, ministre de la Marine, n'avait pas eu honte de traiter Marchand de « condottiere » et de lui avoir reproché de « contrecarrer les desseins de l'Angleterre dans l'Afrique orientale ». Chaque fois que l'Angleterre nous a trouvé sur son chemin, elle a fait appel contre nous aux sociétés secrètes. C'est à la suite de la guerre d'Amérique, des victoires et des. armements de Louis XVI, qui avaient fait perdre le commandement de la mer à l'Angleterre que celle-ci fomenta la Révolution. C'est à la suite de l'expédition d'Alger qu'elle provoqua les journées de 1830. C'est après la rupture entre elle et Louis-Philippe qu'elle détermina les

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journées de lévrier et l'établissement de la Seconde République. Elle ne doutait pas que la Troisième République ne pliât devant elle.

C'est ensuite devant l'Allemagne que la République humilia la France. Depuis près d'un quart de siècle, l'Allemagne cherchait à prendre pied au Maroc. En 1891, elle avait obtenu un premier traité de commerce. Puis le DTischer réclama pour elle la prépondérance au Maroc et un port sur l'Atlantique. Quelques mois plus tard, voyant la Russie, après ses revers dans sa guerre avec le Japon, dans l'impossibilité de prêter secours à la France, elle se montra agressive.

M. René Taillandier fut envoyé, au début de 1905, à Fez, chargé de présenter au Sultan un programme de grands travaux à exécuter, de préférence par des ingénieurs français. Notre envoyé fut reçu avec empressement ; mais bientôt ces bonnes dispositions se modifièrent. On avait appris que l'empereur d'Allemagne, au cours d'une croisière dans la Méditerranée, se proposait de débarquer à Tanger. Il y arriva le 31 mars et y déclara qu'il ne permettrait à aucune puissance de s'arroger des privilèges, que l'Allemagne entendait traiter directement ses affaires avec le Sultan sans recourir à l'intermédiaire d'un autre Etat. Le 19 avril, le ministère fut interpellé. M. Jaurès prit fait et cause pour l'Allemagne, M. Delcassé donna sa démission, mais la retira deux jours après ; au Conseil des ministres du 6 juin, M. Rouvier se fit l'écho des plaintes de l'Allemagne contre M. Delcassé et celui-ci fut amené à donner sa démission définitivement. Le désavouer et le chasser en ces circonstances, c'était infliger à notre pays une humiliation aussi cruelle que celle de Fachoda.

Pendant quinze ans nous avons été sollicités tour à tour par l'Angleterre et par l'Allemagne et pendant ces quinze années notre gouvernement est allé de l'une à l'autre se demandant à qui il se donnerait définitivement. L'Angleterre nous voulait pour son soldat sur le continent, et l'Allemagne nous souhaitait pour son second sur la mer.

« On peut dire, a écrit M. Mauras dans Kiel et Tanger, l'histoire contemporaine à la main, que M. Delcassé n'a jamais marché contre notre vainqueur de 1870, il a marché pour l'An-

gleterre. Il n'a menacé l'Allemagne que quand l'Angleterre y eut intérêt. Delcassé-Revanche est un mythe, sa politique fut tournée contre Berlin par Londres, elle ne s'y est jamais orientée d'elle-même ».

Une conférence s'ouvrit à Algésiras, le 16 janvier 1906. Par suite des manœuvres de l'Allemagne, ses travaux se prolongèrent jusqu'au 31 mars. Le protocole fut signé le 7 avril. La France devenait, avec l'Espagne, « le gendarme de l'Europe » au Maroc, et recevait en partage tous les désagréments inhérents à cette ingrate mission.

D'autres incidents blessèrent le patriotisme français. En 1894, le gouvernement se rendit à l'invitation de l'Allemagne, qui lui demandait d'envoyer une escadre à l'inauguration du canal de Kiel, qui va de la ville prussienne de ce nom à l'embouchure de l'Elbe et fait communiquer la Baltique avec la mer du Nord. Comme le dit M. Duhlstrœm au maréchal de Moltke, ce canal devait doubler la force de la flotte allemande parce qu'il permettrait de concentrer toutes les forces navales de l'Empire dans la Mer du Nord ou dans la Mer Baltique, sans que l'ennemi puisse s'en apercevoir ou s'y opposer. De fait, avant la construction de ce canal, la flotte allemande était coupée en deux. En cas d'une guerre, les navires de la Baltique devaient, pour rejoindre ceux de la Mer du Nord, se frayer un passage à travers les détroits de Belt, de Sund, du Cattegat. Si le Danemarek faisait cause commune avec les ennemis de l'Allemagne, il pouvait, sinon empêcher, du moins entraver leur jonction. Par le nouveau canal, en dix ou douze heures, les deux flottes pouvaient se rassembler sans difficulté. En se présentant en force, soit d'un côté, soit d'un autre, elles avaient toutes les chances d'écraser leurs adversaires les uns après les autres. En attendant ces événements possibles, le canal de Kiel rendit de grands services à la marine marchande de l'Allemagne.

Parlant de ces tergiversations, Charles Mauras dit : « Comme un somnambule, on poursuivait des chemins dans lesquels on devait nécessairement rencontrer l'Allemagne armée. » Nous ne la visions pas, mais elle se voyait visée par l'Angleterre, qui nous conduisait.

Le discours de Guillaume II à Tanger résonna comme un coup de foudre à Paris. Edouard VII déclara à l'ambassade française

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a qu'en présence de l'attitude de l'Allemagne, il était autorisé à déclarer que le gouvernement anglais était prêt à entrer avec nous dans l'examen d'un accord, de nature à garantir les intérêts communs des deux nations, s'ils étaient menacés ».

Averti des intentions anglaises, le Kaiser répondit à la menace par des préparatifs, et il éleva le ton de ses journaux qui déclarèrent que si l'Angleterre menaçait la flotte de l'Empire, la France servirait d'otage à l'Allemagne et que pour chaque milliard perdu sur la mer on saurait retrouver deux milliards à terre, dût-on aller les demander à Paris. Il ajoutait : « Nancy pris en vingt-quatre heures, l'armée allemande devant Paris dans trois semaines, la révolution dans quinze grandes villes de France et sept milliards à payer pour les dégâts que ne manquera pas de causer la flotte anglaise à la flotte allemande. »

Le 6 juin 1905, M. Delcassé apportait sa démission sur l'injonction de Guillaume II. La duchesse de Bulow a pu dire : « Nous n'avons pas demandé sa tête, on nous l'a offerte. » L'injure commencée le 31 mars à Tanger, consommée à Paris le 6 juin, gardera dans l'histoire le nom « humiliation sans précédent » qui lui a été donné par M. André Tardieu.

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