CHAPITRE XXIII
Les lois militaires.
Deux mains ont fondu la France, deux mains Vont agrandie et maintenue dans ses splendeurs, deux mains Vont toujours relevée dans sa défaillance ; la main du prêtre et la main du soldat. Parcourez toutes les époques glorieuses et fécondes de notre histoire, depuis Clovis jusqu'à nos jours : ces deux mains travaillent d'accord à la même œuvre; elles s'entr'aident plus ou moins, mais elles s'' 'entr' 'aident. Voyez les temps bâtards, les jours malheureux : elles sont divisées. Dieu les rapproche quand il veut que la France fasse quelque chose d'illustre et de bon.
Union de la force et de la foi sous Clovis, sous Charlemagne, sous saint Louis, sous Louis XIV : quels hommes de guerre! quels hommes d'Eglise! Division, pour ne pas remonter plus haut, pendant le XVIIIe siècle : quels abaissements! quel pas en arrière fait la civilisation chrétienne ! j^ Veuillot
Sous les yeux de l'Allemagne. — L'armée réorganisée par la loi de 1872. — M. de Freycinet lui porte un premier coup en 1889.
— Loi qui a pour but de faire entrer les séminaristes à la caserne. — La joie de Crispi et les avertissements sinistres
' de lord Wolseley, de M. Lonkai, du Courrier de Genève.
— Circulaires aggravant la loi de 1889.
Il n'est pas de moyens que la République n'ait employés pour énerver l'armée, la rendre impuissante, et en même temps, pour tenir les soldats aussi éloignés que possible des sentiments
généreux et élevés qui, en tous temps et dans toutes les nations ont été une force supérieure aux bras des états et aux .unies dont ils peuvent être pourvus. S'appliquer à ces deux dest puctions, c'est ce que fit la République dans l'attente de l'assaut que nous préparait l'ennemi avec tant de ténacité, de prévoyance et d'intelligence.
'Foute entière à ses ambitions sans limites, l'Allemagne n'attendait que le moment le plus opportun pour les réaliser, le moment où elle jugerait la France « cuite à point dans son jus républicain », pour reprendre le mot de Bismarck. Aussi suivait-elle d'un œil attentif l'amoindrissement systématique de nos armées de terre et de mer par les modifications souvent contradictoires apportées chaque année dans leur constitution et leur organisation, par les coups portés de mille façons à l'autorité des chefs, par l'affaiblissement de la discipline et de l'esprit militaire, par des mesures prises en temps de paix, pour détourner officiers et soldats de l'instruction militaire, etc. La guerre, et la guerre telle que nous avons eu à la subir, n'est-elle pas la suite, et la suite naturelle et inévitable, des espérances que donnait à l'ennemi la conduite du gouvernement à l'égard de l'armée? Nous aurons à parler du remaniement continuel des lois du recrutement, de la durée du service, de l'instabilité des lois qui régissaient l'armée, des vilaines besognes auxquelles officiers et soldats furent astreints.
Quoi qu'il nous en coûte, il faut bien que nous rappelions ces souvenirs, que nous montrions les sectaires aux mains desquels nous avons laissé le pouvoir, préparer de leur mieux l'invasion et, si Dieu n'y avait mis ordre, l'anéantissement de la France que les trahisons de nos ministres, les Caillaux et tant d'autres d'ordre inférieur ont voulu réaliser.
Instabilité des lois militaires. — L'Assemblée nationale avait eu à pourvoir à la défense de la patrie dans les conditions nouvelles qu'imposait la constitution militaire de l'Allemagne, toute entière en armes. Elle n'ignorait pas cependant qu'à coté de ce premier devoir s'en trouvait un autre : sauvegarder les intérêts moraux, intellectuels et économiques du pays. C'est ce qu'elle s'efforça de concilier et d'obtenir par la loi de 1872. Cette loi fut l'œuvre d'une Commission de quarante-cinq mem-
bres que présidait M. de Lasteyrie et dont M. Chasseloup-Laubat fut le rapporteur. L'Allemagne s'efforça de peser sur les décisions de l'Assemblée. Le jour où commença la discussion, M. de Saint- Vallier fut avisé par M. de Manteuffel que la défiance de l'Allemagne contre nous s'accentuait et le général Le Flô, notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, signalait à notre gouvernement l'agitation du parti militaire allemand. De Molkte disait à M. de Gontaut : « L'esprit de l'Empereur est sérieusement ému par la préparation de votre loi militaire ». D'Arnim nous menaçait, dans la Gazette de Cologne, d'un prolongement de l'occupation. L'Assemblée ne se laissa point intimider et poursuivit son œuvre. Elle était favorable au service de trois ans. M. Thiers, qui avait une armée de métier, exigeait cinq ans. Il menaça de donner sa démission, et les députés cédèrent.
La défense des frontières du Nord-Est fut confiée à une commission qui comprenait, outre le Ministre de la Guerre, le maréchal de Mac-Mahon, les généraux Frossart, Ducrot,Chanzy, Séré de Rivière. Le nom de ce dernier est attaché à l'établissement du nouveau système de fortifications, substituant aux villes fortifiées, des camps retranchés reliés entre eux par des forts d'arrêt. La division de la France en dix-huit corps d'armée permit d'opérer, au besoin, une prompte mobilisation.
Monseigneur Freppel put dire à la tribune, sans que personne pût le contredire : « L'armée française, telle que la loi de 1872 l'a constituée, est une armée excellente. Je n'ai pas trouvé une voix discordante ni dans cette Chambre, ni au Sénat, ni dans la presse étrangère que je lis avec le plus grand soin. C'est l'opinion de l'Europe entière, et la preuve c'est que l'on considère que pour avoir raison de cette armée, il en faudrait au moins deux sinon trois liguées et coalisées ».
Cette loi pouvait être modifiée avec le temps et l'expérience qu'il apporterait. Les républicains se montraient impatients d'y mettre la main.
MM. Magnin, Pelletan, Picard, Jules Favre, avaient demandé la suppression de l'armée; M. Gambetta avait donné de cette suppression ce motif que « V armée est une cause de ruine pour
LES FINANCES ET LES AFFAIRES DE LA NATION. » Mais en 1882
M. Gambetta et les siens osèrent proposer une loi qui aurait pour effet de rendre encore plus dures les charges militaires et
jeter le désarroi dans la société civile. Pour la faire accueillir le Rappel disait :
« Ce nouveau projet de loi institue le service obligatoire pour tous; il n' a au m /il us d'exceptions pour les carrières libérales. La seule exception admise serait celle des soutiens de famille, dont la proportion serait fixée chaque un née par le ministre de la guerre et dont la désignation serait faite par les conseils municipaux, au prorata du nombre attribué à chaque commune.
Les séminaristes et les instituteurs seraient astreints uniformément au service comme les jeunes gens voués aux carrières libérales. »
Cette dernière ligne dévoilait la pensée de la secte.
En mars 18S8, M. Floquet fut mis à la tête d'un nouveau ministère ; il confia le portefeuille de la Guerre à un civil, M. de Freycinet. Depuis plusieurs mois, celui-ci avait terminé l'examen de la loi préparée par les citoyens indiqués ci-dessus et par le général Boulanger en 1883, et l'avait soumis au Sénat par la Commission dont il était le président. Le projet était donc tout prêt pour la discussion et M. de Freycinet était à même plus que tout autre pour le défendre. Ce projet avait été préparé par les Loges, en vue d'entraver le recrutement du clergé. On avait pu lire, en effet, au mois de février, dans l'un des organes de la Franc-Maçonnerie, La Chaîne-d' 'Union, le résumé d'un discours prononcé par le F.*. Fernand Rabier, député d'Orléans, à la Loge la Véritable Amitié, d'Orléans, ainsi formulé :
« Le F. \ Fernand Rabier, Orat. •. de la L. •. exprime le désir que le projet de loi sur l'armée, qui dort dans les cartons du Sénat, voie enfin le jour. Par cette loi tout le monde sera soldat, et quand les séminaristes passeront à la caserne, ils ne retourneront pas au séminaire. La séparation de l'Eglise avec l'Etat sera faite ».
Le 20 avril eut lieu la première délibération au Sénat. M. Jules Simon prit la parole. Deux points firent l'objet de son discours : 1° la question des dispenses, 2° celle de la durée du service. « Il y a un autre point que je veux toucher, ajout at-il, c'est la question des jeunes gens qui se destinent à l'état ecclésiastique qui, pour quelques-uns de ses promoteurs, vous le savez, est la grande affaire de la loi. »
De fait, tout l'aménagement de la loi nouvelle visait à ce but de faire disparaître de l'œuvre de l'Assemblée nationale les exceptions qui protégeaient l'éducation soit ecclésiastique, soit intellectuelle de la jeunesse.
M. le maréchal Canrobert dit au Sénat : « .Avant le malheur
de ne pouvoir entendre ces débats (à cause de sa surdité) et n'étant guère orateur, je devrais, si j'étais sage, et si je ne consultais que mon intérêt, m 'abstenir de monter à la tribune et me contenter de déposer mon vote. Mais j'ai l'honneur d'être le doyen des maréchaux de France et d'Europe, et le projet qui vous est soumis est si grave que je croirais manquer à tous mes devoirs, si je ne vous soumettais quelques observations ». Et il combattit la loi comme devant donner au soldat une instruction militaire insuffisante, un manque presque complet de l'éducation qui apprend à souffrir et à se sacrifier à la patrie. Cette loi n'était pas une œuvre militaire, mais comme une arme forgée contre le clergé et les catholiques l. Personne ne s'y trompait. Quand le ministère Rouvier subit, à ses débuts, le premier assaut, il fut demandé au général Ferron, qui faisait partie de ce ministère, cette seule chose : « Etes-vous ou n'êtes-vous pas pour l'incorporation des séminaristes? »
Les Assemblées sont souvent plus tyranniques que les « tyrans », elles le sont du moins avec plus de sérénité et d'insouciance, se partageant entre leurs membres la responsabilité, ils n'en sentent point le poids. En matière de législation, deux cents timides seront plus téméraires qu'un audacieux ; ils le seront impunément, sans scrupule, en se frottant les mains. Ne pensezvous pas que si quelque autocrate avait à rendre un ukase sur une répartition nouvelle des charges militaires, menaçant à la fois la discipline de l'armée, l'exercice des cultes, la sécurité des études et tout le développemest intellectuel du pays, il aurait longuement médité ce projet, l'aurait préparé par l'observation directe des hommes, dans les écoles, les ateliers, les laboratoires et les casernes, aurait consulté l'expérience faite chaque jour dans les engagements volontaires, aurait fait la balance des gains espérés et des sacrifices nécessaires, et se serait décidé seulement
i. Le maréchal Canrobert n'avait pas seulement le courage militaire au plus haut degré, il avait aussi — ce qui est plus rare — le courage civil. Entendant un jour M. Sainte-Beuve traiter au Sénat l'apologie de Renan, iï se leva et: dit : « Ce n'est pas dans cette assemblée qu'on peut faire l'apologie de celui qui a nié la divinité du Christ, et qui s'est posé comme l'ennemi acharné de la religion de nos pères ; quant à moi, je proteste formellement contre la doctrine émise dans le livre de M. Renan, et je suis persuadé que ma voix aura ici beaucoup d'échos. »
L'un des compagnons d'armes du maréchal a dit de lui : <c Jamais il ne rédigea un ordre du jour sans écrire le nom du Seigneur ».
Les Pourquoi de la Guerre mondiale. — II 16
alors, encore avec inquiétude et en signant d'une main un peu tremblante? Les députés et les sénateurs qui sont la toute petite monnaie d'un Frédéric II, ont plus de bravoure.
Sans doute la loi de 1872 demandait cinq ans de service, mais depuis assez longtemps il n'y avait plus un seul soldat qui fît ces cinq ans, ils n'étaient tenus au régiment que trois ans et demi ou même trois ans. Les intérêts de la défense nationale étaient sauvegardés par l'ancienne organisation, ainsi que les intérêts moraux et intellectuels du pays : la nouvelle loi menaçait de tarir dans sa source le recrutement des carrières libérales ; elle frappait en même temps les travailleurs des villes et des campagnes en restreignant à une proportion dérisoire la chance du bon numéro ; elle consacrait pour le service colonial une inégalité souvent condamnée ; en limitant les engagements, elle refusait les moyens de constituer un noyau de vieux soldats, cadre indispensable avec une durée abrégée de service ; elle mettait les Missions en péril et portait par là un coup funeste à l'influence de la France dans le monde. En un mot, elle diminuait la valeur de l'armée en accroissant les charges du pays, tout cela pour arriver à réaliser le mot d'ordre des Loges: « Les curés sac au dos ». Les généraux les plus autorisés à parler eurent beau réclamer contre une loi faite, ainsi que le dit le contre-amiral Fleuriot de Langle, « par des avocats, des médecins et un ingénieur, le vaincu de la campagne de 1870, » cette loi fut votée et elle fut promulguée le 15 juillet 1889.
Pendant ce temps, l'Allemagne, l'Autriche et l'Italie renouvelaient leur pacte contre nous. « Nous sommes forts et alliés aux forts, dit alors M. Crispi dans un discours prononcé à Palama, qui avait les allures d'un manifeste adressé à l'Italie et à l'Europe.
Alors que cette loi désorganisatrice était encore en discussion, cinq mois avant le vote, fin de janvier 1889, Lord Wolseley, adjudant-général, c'est-à-dire chef effectif de l'armée anglaise, avait prononcé à Birmingham ces paroles et donné cet avertissement :
« Quiconque étudie la carte de l'Europe et l'état des choses en Europe, en ce moment doit reconnaître que nous avons sur nos têtes un nuage chargé de^ guerre, le plus redoutable qui ait jamais menacé l'Europe. Quand il éclatera — et il éclatera aussi sûrement que le soleil se lèvera demain — ce ne sera pas comme précédemment un conflit entre deux
armées préparées pour un combat, ce sera une guerre de dévastation et d'extermination entre des nations armées, dont la population tout entière aura été dressée pour cette lutte suprême. Je vous prie instamment de vous souvenir en rentrant chez vous, que vous avez suspendu sur vos têtes un nuage chargé de 1er et de feu qui menace en crevant de tout anéantir sur son passage. Préparez-vous donc: préparez vos navires et votre armée si vous voulez conjurer ce fléau ».
Cette même année, M. Beugny d'Hagiène avait publié dans la Revue du monde catholique ses notes de voyage de Paris en Transylvanie. Il y avait raconté une entrevue qu'il avait eue à Fured avec M. Lon Kay, rédacteur du grand journal catholique de la Hongrie, Magyar-AUar, « l'Etat Hongrois ». On avait en Hongrie les mêmes sinistres prévisions qu'en Angleterre:
« Je redoute la lutte que vous aurez tôt ou tard à soutenir contre l'Allemagne. La guerre entre l'empire Allemand et la France est inévitable. Cette puissance colossale qui s'est créée en si peu de temps est dans l'impossibilité de désarmer avant d'avoir définitivement vaincu, soit la France, soit la Russie. Vu l'immense étendue de son territoire, on ne pourra jamais détruire la Russie. C'est donc contre la France que l'Allemagne tournera ses efforts. La lutte sera terrible, ce sera un duel à mort; si la France était encore réellement la Fille aînée de l'Eglise, si elle avait un chef se disant, comme saint Louis, le sergent de Jésus-Christ, je ne craindrais rien pour elle. Mais .. la France a chassé Dieu de ses lois. Ce fut un crime de reniement national. Je me demande souvent si Dieu ne finira pas, lui aussi, par renier ceux qui l'ont publiquement renié ».
Dieu a donné vingt-cinq ans à nos gouvernants pour garer leur peuple, et au peuple vingt-cinq ans pour réfléchir, se repentir et se réformer. Nous avons vu comment ce temps de répit a été donné au luxe, à la mollesse, à la violation des lois divines ; on verra comment nos gouvernants travaillèrent avec une volonté plus ardente que jamais à l'affaiblissement, on pourrait dire à l'anéantissement de toutes les forces physiques et morales de la société et tout particulièrement à écarter Dieu de l'armée française. Le Courrier de Genève, voyant cette aberration, disait :
« Il est remarquable que, plus le gouvernement de la France accentue sa politique antireligieuse, plus il jette la division et la haine entre les citoyens, et plus l'Allemagne cherche à étouffer les querelles confessionnelles, plus elle s'efforce de faire dominer chez elle la paix et la liberté dans l'ordre. La France voit son prestige diminuer, l'Allemagne voit sa puissance grandir dans le monde. C'est le cœur saignant, que les catholiques du monde entier assistent à cette décomposition lente de la France, à cet abandon de tout ce qui fut sa force et sa gloire dans le passé. C'est ainsi que meurt une nation ».
Ces avertissements venus de la Suisse, de l'Autriche-Hongrie,
2'iï LA RÉPUBLIQUE ET L ARMEE.
de l'Angleterre et d'ailleurs, n'arrêtèrent ni le Parlement ni le Gouvernement dans l'œuvre de chambardement de l'armée. Bientôt la loi de 188Ô ne parut plus suffisante pour cette besogne. Elle fut suivie de circulaires relatives aux séminaristes, du décret réorganisant le Conseil supérieur de la guerre (24 octobre 1889), de la réorganisation de l'Ecole de Saint-Cyr (septembre 1900), du décret sur l'avancement des officiers (octobre 1900), etc. Vint ensuite la loi de deux ans.