CHAPITRE XXVI
Moyens pris pour... avilir l'armée,
Leur cœur n'est que convoitise ; leur gosier est un sépulcre béant.
Châties-les, ô Dieu !
Qu'ils tombent, pris dans leurs propres filets! Fais-les disparaître pour la multitude de leurs
[iniquités, car (au fond) c'est contre toi qu'Us se sont
[révoltés.
Ps. V.
Les recrues conduites aux mines, aux usines. — Conférences sur la solidarité et leçons de pornographie. — Les mauvais lieux ouverts. — Les cercles catholiques fermés. — Les « foyers du soldat ». — Les « salles » des méthodistes anglais. — Permission aux sous-officiers de prendre la tenue bourgeoise. — Escorte donnée aux acteurs et actrices. — L'armée à l'inauguration de la statue de Danton, à la canonisation maçonnique de Zola. — Décret sur les préséances.
Dans le temps où l'on désorganisait ainsi le Commandement par une volonté manifeste, impitoyablement poursuivie, on n'oubliait point les recrues qui, chaque année, viennent à la caserne pour recevoir l'instruction militaire, et se préparer à la défense de la patrie.
Deux années de service ne pouvaient guère suffire à faire de nos jeunes gens de vrais soldats. C'est ce que les hommes les plus compétents s'étaient efforcés de démontrer au Parlement. Du moins, tous les moments de ces deux années devaient-ils être scrupuleusement employés à l'exercice? Nullement, on les dépensa en occupations les plus invraisemblables.
l\u sa circulaire d'octobre 1905, le financier ministre de la sruerre Berteaux, — à qui la République décerna des funérailles nationales pour les services que la secte avait reçus de lui, tandis qu'il était au ministère — obligea les officiers à conduire leurs hommes aux mines houillères, dans les usines, etc., pour y compléter, dit-on, de visu, les notions manufacturières que l'école avait pu leur donner. Bien mieux, les officiers furent obligés de faire des conférences, non pas sur la théorie, mais sur la solidarité, la mutualité, le progrès de l'esprit laïque, etc. 1 Quelques chefs, pour bien mériter du gouvernement, y joignirent des leçons de pornographie. Ils furent encouragés. Une circulaire signée du Sous-Secrétaire d'Etat Cheron, publiée dans le Bulletin officiel du ministre de la Guerre, n° 38, datée du 30 septembre 1907, donna ces instructions :
« En pareille matière, il faut écarter nettement tous les préjugés... Au surplus, la moralité des individus n'a jamais rien gagné à l'ignorance ou à la dissimulation... Chaque année, aussitôt après l'incorporation, les médecins des corps feront aux sous-officiers et hommes de troupe des conférences sur... etc., etc.. Ils saisiront toutes les occasions (??) pour commenter et développer les données de ces conférences ( ! !) sous forme de causeries familières ( ! ! !) et de conseils individuels, en se mettant à la portée de chacun. Ils n'hésiteront pas à entrer dans certains détails précis... »
Est-il étonnant qu'après cela des jeunes soldats écœurés de ce qu'on les forçait d'entendre, aient écrit à M. Maurice Talmeyr, qui a reproduit leurs lettres dans la Libre Parole :
ce Quelques jours après notre arrivée à la caserne, nous étions conduits d'office à une conférence donnée dans la salle des Fêtes par M. le médecin major. Tous les soldats étaient là. Les officiers, par leur présence, donnaient plus d'importance à la parole du médecin, et voici la substance de cette conférence :
» Je ne suis pas ici comme professeur de morale. Je ne vous dirai pas de ne pas contenter vos penchants qui sont naturels. Je ne viens pas pour les détruire,, je ne viens pas pour les réprimer, mais je voudrais vous indiquer les moyens de ne pas avoir à en ressentir de funestes effets... » Et, cette pensée, il l'a développée longuement, en s'efforçant de bien faire comprendre à ses auditeurs qu'il n'est pas défendu de faire le mal, mais de s'y faire prendre. »
i. Dans le rapport qu'il écrivit au ministre de l'Instruction publique en 1899 sur les œuvres post-scolaires, M. Edouard Petit se félicitait du développement donné aux Conférences à la troupe, soit à la caserne, soit dans d'autres locaux, avec ou sans projections jusqu'à quatre fois par semaine pendant trois mois, aussi bien aux cavaliers qu'aux fantassins. Il indiquait les sujets ordinairement traités : le corps humain, les chemins de fer, le ciel et la terre, l'hygiène, l'alcoolisme, la conquête de l'Algérie, la guerre de 1870, Christophe Colomb, etc., etc.
» A X...j un sous-lieutenant d'infanterie a donné, pour la deuxième fois cette année, le 29 novembre, une conférence profondément immorale aux soldats, qui ne peuvent se soustraire à cette forme de tyrannie scandaleuse. Détails minutieux et révoltants. Conseils précis sur les personnes de la ville à éviter, et sur celles a fréquenter. Exhibition d'objets d'hygiène. Indication du lieu où on se les procure et du prix... »
Les mauvais lieux étaient librement fréquentés par ceux qui voulaient mettre ces leçons en pratique, mais l'entrée des cercles catholiques était rigoureusement interdite. Déjà, en 1878, le général Farre, devenu ministre de la Guerre dans le premier cabinet de M. de Freycinet, avait détruit d'un trait de plume tous les établissements créés par les aumôneries militaires pour le bien-être intellectuel, moral et physique du soldat2. Il s'était appuyé, pour prendre cette odieuse mesure, sur une phrase tirée d'une circulaire du maréchal Soult, interdisant l'entrée dans les Loges, phrase qu'il détourna de son sens pour fermer les cercles catholiques.
Elle disait : « Lin militaire ne doit contracter d'autre engagement que celui qui l'attache à son service ; il ne doit connaître d'autre commandement que celui de ses chefs, d'autre guide que son drapeau. » C'était bien clairement interdire la fréquentation des Loges aux militaires. Dans ces paroles, le maréchal visait le tablier maçonnique, les commandements des Vénérables et les engagements maçonniques. Il parut piquant aux inspirateurs du général Farre de lui faire dire qu'une fois dans l'armée, les
2. Mgr Turinaz a aussi exposé le caractère, le fonctionnement et l'utilité, à tous les points de vue, des cercles militaires tenus par les aumôniers.
« J'appelle Œuvre militaire une association de catholiques dévoués, comme il s'en trouve aujourd'hui partout en France, et qui, sous la direction d'un prêtre choisi avec soin pour ce ministère qui exige des aptitudes spéciales, offre aux militaires un lieu de réunion où ils peuvent faire leur correspondance, se livrer à des jeux honnêtes et accomplir facilement leurs devoirs religieux. A l'âge de l'inexpérience et des entraînements irréfléchis, à l'âge où les passions sont si ardentes et si aveugles, dans les villes où les périls, à certains jours et à certaines heures surtout, sont si nombreux et si redoutables, ces jeunes gens ne reçoivent ainsi, au point de vue de la foi et de la moralité, de la discipline, du respect de leurs chefs et du patriotisme, que de salutaires influences.
» Que de déplorables fautes, que de chutes lamentables peuvent être ainsi évitées ! Que de carrières protégées, que de santés, que de vies peut-être préservées d'atteintes irréparables! Quels services sont ainsi rendus à des milliers de jeunes gens, à leurs familles, aux populations au milieu desquelles ils retourneront bientôt, à l'armée et à la France! Et aujourd'hui c'est toute la jeunesse française qui doit passer dans les rangs de l'armée
» Quel est l'homme sincère et loyal, quelles que puissent être à l'égard de la religion son opinion, son hostilité même, qui n'applaudirait à de pareils résultats ? »
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jeunes gens devaient se dégager des promesses du baptême qui leur étaient rappelées dans les cercles catholiques; ne plus obéir- aux commandements de l'Eglise et de Dieu, ne plus prendre pour guide la croix.
Le général Farre ne se contenta point d'adresser sa circulaire à l'armée, il la fît suivre d'instructions aux préfets. Dans ces instructions il leur ordonnait de faire une enquête détaillée sur les cercles catholiques existant encore dans leur département, leur composition, le nombre de leurs adhérents, l'importance de leur action. A partir de 1899, tous les ministres de la Guerre prirent la peine de renouveler la défense de fréquenter les cercles catholiques qui existaient encore. Ils durent disparaître tous l'un après l'autre. Il fut alors défendu aux troupiers, sous des peines sévères, de pénétrer même dans les maisons particulières où un prêtre se rendrait pour leur rendre service. C'est ainsi qu'en 1906, le général en retraite de Morlaincourt acheta, à Nancy, une maison où il recevait journellement les soldats qui lui étaient recommandés. Aucun prêtre n'en franchissait le seuil et jamais il n'y fut question de politique. Mais les soldats qui le désiraient étaient assurés de trouver une atmosphère saine, et ils venaient nombreux pour y faire leur correspondance ou s'y délasser aux heures de quartier libre. Une dépêche ministérielle vint interdire à tous les soldats de la garnison l'entrée de la maison du général de Morlaincourt.
En même temps qu'il poursuivait avec tant d'âpreté les œuvres catholiques, le gouvernement encourageait la propagande protestante parmi nos soldats. Un Comité d'évangélisation pour les militaires fut créé. Ce comité fut autorisé à envoyer des missionnaires et des colporteurs dans les casernes ; il leur était permis de suivre les détachements, en marche ou en manœuvre... Le siège social de cette société était à Paris, 74, rue de l'LIniversité.
Un autre comité fonctionnait régulièrement à Cannes, 58', rue de Fréjus. En outre, il existait deux cent cinquante salles de lecture tenues par les protestants et disséminées dans toute la France.
Ces œuvres étaient soutenues par des comités anglais, anglosaxons ou américains. Ainsi que l'a dit si bien le général Ca-
nonge dans le Correspondant, « l'action morale l'emporte à la guerre sur l'action matérielle et y joue un rôle prépondérant... Seules les croyances à l'immortalité de l'âme, à Dieu, ce qui est un tout, peuvent décider le soldat obscur à faire le sacrifice sublime de sa vie. Grâce à la foi, l'abnégation s'implante dans l'âme, et l'intérêt général, celui de la patrie, remplace victorieusement l'intérêt personnel3. »
Tandis que les cercles catholiques étaient fermés, s'ouvraient partout des cercles militaires maçonniques, où des conférenciers, soigneusement choisis, travaillaient à dépouiller les soldats de leurs croyances religieuses. Ces établissements, fondés sous les auspices de la Ligue de l'Enseignement, portèrent un nom bien fait pour duper les familles : on les appela ce Le Foyer du soldat ». Pour dire ce qu'ils étaient, un mot suffit : La direction générale en était confiée à un membre du Conseil de l'Ordre du Grand Orient, le F.:. Adrien Durand, antimilitariste, internationaliste, athée. On sait les ennuis que ces « foyers du soldat »
3. '.< Qu'un capitaine, dit Chateaubriand, rassemble ses soldats et leur dise, la veille de la bataille : « Mes amis, le boulet qui vous tranchera demain par le milieu du corps ne laissera rien de vous en ce monde. On vous jettera •dans une fosse avec les chevaux, où vous pourrirez pêle-mêle, parce que vous ne 'valez pas mieux qu'eux. La fatigue que vous avez éprouvée, les dangers que vous avez courus, les privations que vous avez souffertes, ont été bien payés par douze sous que la patrie vous a donnés par jour. Quant à Dieu et à un monde meilleur, n'y comptez pas ; c'est une pure rêverie de vos prêtres. Tout se réduit à vous faire casser la tête pour ma propre gloire. Fantassins obscurs, vous serez oubliés ; je recueillerai seul le fruit de votre mort !» — ce Que ce capitaine mène ses soldats à la charge après ce beau •discours, et le premier coup de canon de l'ennemi dissipera toutes ces légions philosophiques.
)> Mais si quelque vieil aumônier de l'armée, qui, depuis trente ans, célèbre le sacrifice de paix sur un autel formé de tambours ; si ce Père qui tant de fois a fait descendre le Dieu fort sur le camp français, qui tant de fois, •étalant les humbles vertus religieuses au milieu des nobles vertus militaires, a invoqué le Jésus des petits enfants au lit de mort d'un grenadier ; si cet homme dit aux soldats : <c Mes enfants, voilà l'ennemi, défendez votre religion ! Ceux qui tombent pour cette cause sacrée seront reçus par leur Père qui les regarde du haut du ciel. Pour une vie d'un moment et pleine de troubles, ils jouiront d'une vie éternelle et pleine de délices. Marchez donc, je vous remets tous vos péchés ! marchez à la voix de votre Dieu qui vous commande : la victoire est entre ses mains, il vous la donnera. » Nous parierions que l'aumônier aura raison contre le capitaine, et qu'en effet les soldats du prêtre remporteront la victoire. »
Parlant du marquis de Fénelon qui, ne pouvant marcher par suite d'une blessure, se fit mettre à cheval pour escalader les retranchements autrichiens à^ la bataille de Rocoux, et qui fut tué glorieusement dans sa victoire, Voltaire dit : « Son extrême dévotion augmentait encore son intrépidité ; il pensait que l'action la plus agréable à Dieu était de mourir pour son roi. Tl faut avouer qu'une armée composée d'hommes qui penseraient ainsi serait Invincible. »
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ont causés aux chefs militaires et même au gouvernement. De plus, dans presque toutes les villes de garnison les « Unions chrétiennes des jeunes gens » fondées et soutenues par des protestants américains mettaient des salles spéciales à la disposition des soldats et leur faisaient des conférences. Les méthodistes anglais jouissaient du même privilège à Cherbourg et ailleurs.
Des faits d'autre genre montraient chez nos gouvernants la préoccupation d'avilir l'armée à ses propres yeux. En octobre 1903, sous le ministère Berteaux, une brochure maçonnique exprima ces desiderata des Loges : « Pour que les heures de repos soient réelles, il faut que, sous le costume civil, le soldat et le sous-officier puissent échapper chaque jour à l'étreinte de la vie militaire qui, pour eux, n'est jamais grandeur mais toujours servitude ». L'agent de change, ministre de la Guerre, s'empressa de donner une première satisfaction, en décidant que tous les sous-officiers rengagés pourraient désormais porter la tenue bourgeoise dans leur garnison les dimanches et jours fériés. Cette mesure attaquait l'esprit militaire en habituant les gradés à considérer leur uniforme, non plus comme un signe d'honneur, mais comme une gêne, et, comme disait M. Bresson, une livrée.
Une représentation d ! Œdipe Roi eut lieu à Cauterets. A l'issue de la représentation, les promeneurs de Cauterets virent passer au grand trot une voiture découverte contenant deux actrices et deux acteurs, escortés par six gendarmes à cheval, en grande tenue, commandés par un maréchal des logis chef. Et — qu'on veuille bien le remarquer — il n'y a pas de gendarmerie à Cauterets. Ces cavaliers avaient dû venir de loin, d'au moins vingt kilomètres.
Il y eut mieux ou plus vilain encore. LTn journal, le Matin, à qui nos gouvernants n'avaient rien à refuser, parce qu'il est l'un des organes les plus attitrés de la Franc-Maçonnerie, publiait, pour augmenter son tirage, les réclames les plus extravagantes.
Après avoir fait courir en bicyclette quelques centaines de pauvres filles, il demanda, en 1904, au ministre de la Guerre, de lui livrer des soldats pour en faire des sandwichs chargés de lancer son nouveau feuilleton.
Le général André mit pour cette réclame deux mille hommes à la disposition de ces journalistes ; deux mille hommes choisis dans deux cent huit corps de troupes. Il permit que des centaines d'officiers portassent des brassards où se lisait en lettres d'or le titre du journal. Il autorisa que la réclame de la boutique du Matin fût affichée^sur papier blanc, couleur officielle, etc.
Ces deux mille hommes durent parcourir, au pas de course, en pleine chaleur, jusqu'à cinquante kilomètres. On sait le résultat : quelques-uns sont morts ; d'autres sont devenus fous,, ou poitrinaires, bon nombre ont disparu on ne sait où 4 !
Une interpellation eut lieu à la Chambre ; cette Chambre aurait renversé le ministère s'il avait permis l'assistance de la troupe à un service religieux ; elle passa à l'ordre du jour sur cette ignoble dégradation de l'armée française.
Cette même année, le ministre de la Guerre, M. André, est allé à Tarbes inaugurer, en tête de l'armée, la statue de Danton, l'un des plus grands scélérats qu'ait produits la Révolution, celui qui, pour se maintenir au pouvoir, donna le signal des massacres dans la prison des Carmes, à l'Abbaye, à la Force, à la Salpêtrière ! . . .
Puis vint la canonisation maçonnique de Zola ; la garnison de Paris tout entière dut défiler devant ce répugnant écrivain, qui a vendu sa plume au Figaro, moyennant cinquante mille francs par an, pour y mener, contre l'armée et contre ses chefs, la campagne que l'on sait en faveur du traître Dreyfus. Plusieurs centaines d'officiers de tous grades signèrent la protestation suivante :
« Les soussignés, anciens officiers, protestent contre la pré-
4. La Presse a décrit comme suit l'aspect de l'infirmerie installée dans la galerie des machines :
Au fur et à mesure que les marcheurs arrivent, ils se jettent à terre, respirant à peine, suffoquant. Les lits, qui sont au nombre de cinquante environ, sont tous occupés. L'infirmerie est bientôt trop petite ; les soldats malades arrivent en foule ; on en amène dans un état lamentable ; il faut les déshabiller tout de suite, les étendre n'importe où, leur donner des cordiaux ; il en est dont les lèvres laissent couler un mince filet de sang : c'est navrant. Quelques-uns de ces soldats sont emmenés dans des voitures d'ambulance versées hôpitaux.
Un médecin-major, que j'interroge, me dit qu'il y a environ un malade sur trente ; les malades ont des crampes, des coups de soleil, des crises de nerfs.
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sence des troupes de l'armée de Paris à la cérémonie de la translation des restes de Fauteur de La Débâcle.
» Au nom des anciens officiers de la « Vieille armée », au nom des camarades plus jeunes que la discipline condamne à un silence indigné, ils relèvent le défi porté à l'honneur de l'armée et au culte du drapeau et formulent hautement leur protestation devant le pays. »
Les honneurs qu'elle rendait au prince des pornographes, aux comédiens, aux scélérats, après avoir abrogé ceux qui jusque-là étaient rendus à Dieu, la République ne pouvait manquer d'en déposséder l'armée. Le 15 juin 1907, elle publia un « Décret » sur les honneurs et les préséances, n'ayant d'autre but que de diminuer le prestige du haut clergé, dont il ne fut plus fait mention, et celui des autorités militaires, qui furent placées après toutes les autorités civiles. Le préfet devenait, en vertu de ce décret, le véritable supérieur hiérarchique des officiers de son département. Le généralissime et le chef d 'Etat-major général, qui avaient charge d'assumer, au jour du danger, tout le poids de la défense du pays, devaient en toute circonstance prendre place, devant le public, après le dernier des préfets de la dernière classe.
Les réceptions officielles du jour de l'an 1914 inspirèrent à Junius ces réflexions :
« Voir un commandant de corps d'armée obligé de venir s'incliner le premier devant le préfet, constater que ce soldat, qui a souvent gag-né ses étoiles au prix de son sang, qui tiendra peut-être dans sa main, un soir de bataille, au moment de l'acte décisif, le salut de la France, est contraint de faire acte de respect et de déférence envers un jeune politicien que le hasard d'une combinaison ministérielle a poussé jusqu'à une préfecture, je dis que c'est une sensation pénible pour des hommes de cœur. »
Sous prétexte de reviser le décret de Messidor an XII, ce que l'on avait voulu par le décret du 17 juin 1907, c'était de porter un défi à l'armée et de voir jusqu'où irait son attristante résignation. En écartant complètement l'Eglise des réceptions officielles, la République lui infligeait un affront moins sensible que celui qu'elle infligeait à l'armée.
L'un des ministres de la troisième République, au temps du septennat du maréchal de Mac-Mahon, publia, peu de jours avant sa mort, un livre intitulé : Les principes de stratégie.
Voici la conclusion de cet ouvrage. Puissent les vérités qui y sont exposées reprendre chez nous leur empire.
« Quelle que soit l'habileté technique et la vigueur physique que l'on ait développées chez les soldats, on n'aura pas créé une véritable force, si on ne leur a pas donné en même temps l'énergie nécessaire pour marcher résolument en avant, sous le feu meurtrier de l'ennemi. Une armée est beaucoup plus puissante par sa force morale que par sa force réelle. La force morale est pour les trois quarts dans les affaires militaires ; la balance des forces réelles n'y entre que pour un quart.
» De tous les sentiments qui élèvent le cœur de l'homme, le plus puissant est incontestablement le sentiment religieux, où le soldat puise l'espérance qui le soutient et le fortifie. « Je puis dire avec vérité, écrit Montluc, que plusieurs fois je me suis trouvé, en voyant les ennemis, en telle peur que je sentais le cœur et les membres s'affaiblir et trembler; puis, ayant fait mes petites prières, je promets et atteste devant Dieu et les hommes que je sentais tout à coup comme une chaleur au cœur et aux membres ; de telle sorte que je ne les avais pas achevées que je me sentisse tout autre que quand je les avais commencées ; je ne me sentais plus de peur. » En effet, jamais soldat n'a abordé l'ennemi d'un cœur plus ferme.
» Ce tressaillement de la chair que le brave Montluc a quelquefois ressenti, combien d'autres ne l'ont-ils pas éprouvé et ne l'éprouveront-ils pas dans l'avenir ? Car, au milieu des transformations qu'ont subies les choses de ce monde, la nature humaine est restée la même ; le cœur de l'homme n'a pas changé; il renferme les mêmes passions, il éprouve les mêmes émotions devant le danger. Plus qu'aucun autre, l'homme de guerre se sent sous la main de Dieu et a besoin de croire à une autre vie pour accepter virilement l'idée du sacrifice.
» Cette croyance, où le soldat trouve un soutien et un réconfort dans ses moments de défaillance, constitue certainement la plus grande des forces morales ; c'est du moins ce qu'ont pensé les plus grands hommes d'Etat et les plus illustres chefs militaires, car ils se sont généralement appliqués à développer et à exalter l'idée religieuse. Quelque sceptiques qu'ils aient pu être, ils n'ont assurément jamais songé à détruire de'îeurs propres mains le plus puissant de leurs moyens d'action.
» Toutefois, ce n'est pas dans les régiments que l'instruction religieuse des soldats doit être faite ; on ne peut que leur donner les moyens de remplir leurs devoirs religieux et d'entendre les conseils d'un prêtre. C'est avant leur entrée au service, dans les écoles, qu'on doit commencer l'éducation morale des jeunes gens, qu'il faut leur parler de leurs devoirs envers la patrie, leur enseigner le respect des lois, les pénétrer de l'esprit d'obéissance et de discipline, et leur apprendre enfin les vérités fondamentales de la religion, source de toutes les idées morales élevées, où ils puiseront plus tard l'esprit de renoncement et de sacrifice. »