CHAPITRE XXVII
L'armée employée à de mauvaises besognes.
La loi est un règlement dicté par la raison, ayant pour but le bien commun, a dit saint Thomas d'Aquin.
Si cette condition vient à manquer, observe Balmès, le commandement est injuste. Les gouvernements ne sont investis de V autorité qu'afin de l'employer à Vavantage de leurs gouvernés. Us ne peuvent considérer leurs sujets comme des esclaves, dont il leur serait permis de disposer en tonte liberté.
Expulsion des Jésuites. — Les écoles congréganistes, fermées.
— Dispersion des congrégations. — L'inventaire des églises.
— Résistances : A Saint-Malo. A Paramé. A Saint-ServaB. A Pontivy. — Noblesse de conduite et de langage rappelant au public qu'il y a quelque chose de supérieur au pouvoir politique.
La loi est un règlement dicté par la raison. Voilà d'un seul mot, l'arbitraire et la force bannis, Le despotisme, l'arbitraire, la tyrannie, sont un manque de raison dans l'exercice du pouvoir, c'est la volonté qui domine. Lorsque la raison commande, il y a légitimité, justice, liberté ; lorsque la volonté commande, sans être guidée par la raison, il y a illégitimité, injustice, despotisme.
C'est de la bouche d'un apôtre qu'est sortie cette généreuse parole, limite austère apportée au pouvoir politique : « Obedire oportet Deo magis quam hominibus, il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. » L'apôtre proclamait par là que l'individu doit cesser de reconnaître le pouvoir, dès que le pouvoir exige de lui ce qu'il croit contraire à sa conscience.
Ce fut parmi les chrétiens qu'on vit pour la première fois cette loi en exercice : des individus de tous les âges, de tous les sexes,
de toutes les conditions, bravant la colère du pouvoir et toutes les fureurs populaires, plutôt que de prononcer une seule parole contraire aux principes qu'ils professaient dans le sanctuaire de leur conscience.
Le christianisme grava fortement dans le cœur de l'homme cette vérité, que l'individu a certains devoirs à remplir, dût-il braver pour cela le monde entier. La République s'est attachée à violenter la conscience de nos soldats en ce qu'elle a de plus intime et à en faire les instruments de son despotisme, à employer l'armée à des besognes qui soulevaient les répugnances les plus légitimes chez les chefs et chez les simples soldats ayant le sentiment de la noblesse de leur état.
Lorsque vint l'heure de mettre à exécution les décrets de Jules Ferry, le ministre de l'Intérieur, Lepère, fut remplacé par Constans, dont la réputation de brutale vigueur était bien établie. L'armée fut appelée à protéger les crocheteurs. Du 30 octobre au 6 novembre, deux cent soixante et une communautés d'hommes avec cinq mille six cent quarante-trois religieux furent dispersés. Partout les portes furent enfoncées à coups de hache. Des scènes lamentables se produisirent à Solesmes, à Poitiers, à Taraseon. Le monastère de Frigolet subit un siège qui rendit le nom d'un général fâcheusement célèbre. Ces odieuses violences se renouvelèrent l'année suivante. Le 13 juin, à Vicq (Haute- Marne) , des hommes furent blessés, des femmes foulées aux pieds des chevaux, et le sous-officier de gendarmerie qui avait dirigé l'expédition, reçut la croix de la Légion d'honneur.
Quand M. Combes arriva au pouvoir, en 1902, il rendit, le 27 juin, un décret fermant cent vingt-cinq écoles primaires tenues par des religieuses; et le 11 juillet, par une circulaire, il ordonna la fermeture de deux mille cinq cents établissements religieux, en violation des engagements pris par son prédécesseur Waldeck-Rousseau. Des manifestations se produisirent à Paris, et en Bretagne surtout où les troubles furent sérieux. La troupe ne triompha qu'avec peine de la résistance des habitants, particulièrement à Landerneau (Finistère).
Vint ensuite la dispersion des cinquante-quatre congrégations que l'on avait engagées à demander l'autorisation de subsister et auxquelles cette autorisation fut refusée en bloc. Elle donna
lieu à de nouveaux incidents également déplorables. La Grande- Chartreuse fut assiégée et enlevée par la troupe: le colonel de Coubertin et un capitaine du 4e dragons avaient démissionné plutôt que de se prêter à un acte de brigandage. A Nantes, M. de Dion, député, fut arrêté. Le lieutenant de Lestapie à Nantes, le lieutenant Pontier à la Rochelle refusèrent de jouer le rôle de cambrioleurs.
Aux violences pour expulsion de religieux et fermeture d'écoles, succédèrent celles pour l'exécution du décret du 29 décembre 1905, ordonnant l'inventaire des biens d'Eglise. On le fît à Paris, le 31 janvier 1906, dans vingt-huit églises ; les fidèles repoussèrent les fonctionnaires de l'enregistrement. La lutte fut particulièrement vive à Saint-Etienne-du-Mont et à Saint- Roch, où elle fît de nombreux blessés. Le lendemain, une bagarre terrible eut lieu à Sainte-Clotilde. Le combat reprit plus violent encore le 2 février à Saint-Pierre-du-Gros-Caillou. Le général Récamier fut au nombre des sept personnes arrêtées, à Saint-Thomas d'Aquin. Il avait servi la France avec éclat pendant quarante-deux ans. Commandeur de la Légion d'honneur, il comptait onze campagnes de guerre en Italie, en Algérie, au Mexique, la campagne de 1870 et celle de Tunisie. Il fut condamné à un mois de prison. Déjà le général Farre, alors ministre de la Guerre, lui avait enlevé son commandement à Lille, en 1880, à cause de ses sentiments religieux. Dans presque toutes les grandes villes et en bien des villages, eurent lieu des incidents analogues, en Bretagne, en Savoie, en Auvergne, dans la Lozère, dans la Haute-Loire, etc.
Le commandant Dublaix, du 47e d'infanterie, en garnison à Saint-Malo, refusa de donner l'ordre aux soldats qu'il commandait d'enfoncer la porte de l'église de Paramé. Après avoir lu aux troupes l'article du Code qui dit que tout militaire qui refuse d'obtempérer à une réquisition de l'autorité civile, est passible d'un emprisonnement de un à trois mois, il mit le Code dans sa poche et, très calme, dit : « Je refuse ». Il ne voulut désigner aucun officier pour le remplacer. Comme le sous-préfet insistait, le commandant Dublaix dit : « Si on m'en donnait l'ordre, je refuserais d'enfoncer la porte de mon père, à plus forte raison la porte de mon Dieu. Je suis venu ici avec l'intention de faire
ce qui me serait ordonné. Mais pour cela le cœur me manque. Je ne puis pas. »
A Montregard, un catholique, Bégis, fut tué par la gendarmerie, et à Boeschepe, en Flandre, le boucher Ghysel fut tué d'un coup de revolver tiré par le fils du percepteur.
En maints endroits, les officiers répudièrent toute solidarité avec ces crochetages. A Paramé un chef de bataillon, à Saint- Servan un autre chef de bataillon et deux capitaines refusèrent d'obéir à l'ordre d'enfoncer les portes. Sept officiers furent traduits devant les conseils de guerre de diverses régions.
Nous venons de parler de Saint-Servan. Après les sommations d'ouvrir les portes de l'église, M. le commissaire central Gérard ordonne au commandant Héry de réquisitionner deux soldats pour les enfoncer. Le commandant tire de sa sacoche un exemplaire du Code pénal militaire et, se tournant vers le commissaire, il lit à haute voix les articles 114 et 234 ; puis il ajoute :
— Je ne me considère pas comme couvert par votre réquisition. Je ne l'exécuterai pas.
— Avez-vous réfléchi, mon commandant, insiste M. Gérard, aux conséquences de votre refus?
— J'ai trente-et-un ans de service. Je sais à merveille ce que je fais. Si vous voulez un refus signé, je suis prêt à vous le donner.
La foule crie : « Vive l'armée! Vive le commandant! »
— Je vous en prie ! fait impérieusement l'officier en levant les mains pour implorer le silence, pas de manifestation ! J'obéis à ma conscience simplement.
Le sous-préfet envoie informer le général de division de ce qui vient de se passer. Le général Davignon arrive. Appelant à lui le commandant Héry, il lui dit :
— Vous refusez d'obéir à la réquisition civile?
— Oui, mon général.
— Je vous inflige les arrêts de rigueur et vous relève de votre commandement .
Le général appelle alors le capitaine Gérât de Langavant et lui donne l'ordre de prendre le commandement du bataillon.
— Vous l'ordonnez, mon général?
— Je vous l'ordonne.
Le capitaine refuse.
Le général Davignon prononce contre le capitaine la même peine que contre le commandant Héry.
Il fait appeler le capitaine Spiral à qui il confie le commandement du bataillon.
— Pour la même raison que le commandant Héry, répond le capitaine, je refuse.
Cette fois, l 'émotion est à son comble. Les chapeaux tombent d'eux-mêmes. On salue le capitaine Spiral, comme ses deux vaillants camarades. Le capitaine Spiral s'entend punir d'arrêts de rigueur par le général Davignon. Le commandement du bataillon est confié au capitaine Bûhler.
Le capitaine Bûhler commande aux sapeurs de faire tomber la porte.
L'âme française et chrétienne ne fut donc point sans consolation au milieu de ces œuvres d'iniquité.
Lors de l'exécution du décret de Combes ordonnant la fermeture des écoles, à Pontivy, le lieutenant-colonel de Saint-Remy refuse de prendre part aux expulsions. Il fut aussitôt mis aux arrêts de forteresse. Devant ses juges, il ne parla que pour répondre brièvement aux interrogatoires d'identité et sur le fond de l'affaire. Interrogé sur ce qu'il avait fait dans la nuit qui a séparé la réception de l'ordre et sa réponse, il dit :
« Durant cette nuit, mon général, j'ai été pris entre mon devoir de militaire, auquel je n'ai jamais failli, et ma conscience de chrétien. Je savais que Vacte que j'accomplissais pouvait avoir les plus graves conséquences. Je savais que j'aurais a subir
VOTRE JUGEMENT, MAIS JE SAVAIS AUSSI QUE j'AURAIS A SUBIR UN AUTRE JUGEMENT PLUS REDOUTABLE I CELUI DE DIEU. »
Nos gouvernants réformèrent le jugement du tribunal militaire. Ils prononcèrent la mise en non-activité par retrait d'emploi du lieutenant-colonel et, par suite, sa mise à là retraite d'office.
Le commandant Le Roy-Ladurie, qui, à Brest, avait aussi refusé de conduire ses troupes à l'assaut des couvents, invité par le président du tribunal à dire les motifs qui l'avaient fait agir, a répondu :
« Tout ce qui est dans le rapport est exact au point de vue des faits. Quant aux motifs qui m'ont fait agir, il y en a de plusieurs ordres : les premiers tiennent à ceci, que ma conscience
m'a interdit comme catholique de prendre part à une mesure violant la liberté religieuse. Ces motifs étaient suffisants, et je le confesse ici hautement. »
Il fut condamné à la peine de destitution.
En 1903, le colonel de Coubertin, après avoir transmis l'ordre qui lui avait été donné de faire partir deux escadrons de son régiment pour protéger l'expulsion des Chartreux, adressa au ministre de la Guerre sa demande de mise à la retraite.
Au retour des deux escadrons, le colonel réunit les officiers dans la grande salle d'honneur, et là leur adressa ces mots : «. Messieurs, je suis heureux de vous transmettre toute ma satisfaction pour la belle tenue des deux escadrons désignés pour la besogne humiliante qui vient de s'accomplir. Votre douloureuse émotion a fait l'admiraton de tous. On vient de m'en rendre compte. Puisque le régiment que je commande est appelé à protéger les crochetages d'asiles de citoyens, alors que la noble énergie de ses officiers réclame une plus noble tâche, la démission de son chef doit le laver de cet affront. Je vous informe que j'ai prié M. le ministre de la Guerre de me relever de mon commandement. Je vous prie instamment, messieurs, de ne pas suivre mon exemple. Je vous représente tous comme chef du régiment. Ma démission seule suffit. Restez. Je dois me sacrifier à l'honneur du régimeni. »
Le capitaine de Foulougue exprima aussi devant le Conseil de guerre de Bordeaux le sentiment qui l'avait engagé, lui et quelques-uns de ses camarades, à démissionner : « J'avais espéré qu'on ne me demanderait pas à moi, officier de l'armée française, de déposer l'épée que je porte avec honneur depuis vingttrois ans, pour prendre la pince-monseigneur de l'apache et du cambrioleur ». Le Conseil de guerre de Bordeaux l'acquitta, comme le Conseil de guerre de Nantes avait acquitté le capitaine de Croy et le lieutenant de Boisfîeury, et comme le Conseil de guerre de Rennes l'avait fait pour d'autres 1.
i. Dans l'Encyclique Prœstantissimum, Léon XIII a dit quelle est la condition de l'individu vis-à-vis de l'Etat:
« Non, le citoyen n'est pas l'esclave de l'Etat; et c'est pourquoi, quoiqu'il en soit le sujet, l'Etat n'a pas sur lui tous les droits et ne peut se permettre toutes les licences.
<( L'homme a dans l'Etat le droit de suivre, d'après la conscience de son devoir, la volonté de Dieu et d'accomplir ses préceptes sans que rien puisse l'en empêcher. Cette liberté, la vraie liberté, la liberté digne des
D'autres encore, par une attitude semblable, s'honorèrent et inspirèrent pour l'armée les sentiments de respect que la secte aurait voulu détruire.
( !es acquittements, comme ces protestations et ces démissions, rappelaient à bien des contemporains, qui étaient en train de l'oublier, que le pouvoir politique n'est pas au-dessus de tout; qu'il v a au-dessus des ordres qu'il donne ou des lois qu'il promulgue, autre chose qui oblige tout d'abord : ce sont les prescriptions de la conscience éclairée et gardée par la loi divine. Ceux qui agirent et parlèrent, comme nous venons de le voir, invoquaient leur conscience. Ils entendaient par là, non un sentiment quelconque venant de leur sens privé, qui les aurait engagés à se mettre au-dessus de la loi et au-dessus de leurs chefs; non, mais leur conscience de chrétien éclairée par la loi divine, telle que l'Eglise la fait connaître et l'impose à notre obéissance. Ainsi c'était eux et non ceux sous la dépendance de qui leur profession les mettait, qui étaient les représentants de l'ordre, de l'ordre véritable, de l'ordre éternel. Ils étaient pour leur part, dans la conduite qu'ils tenaient, les soutiens de la civilisation contre le despotisme.
enfants de Dieu, qui protège si glorieusement la dignité de la personne humaine, est au-dessus de toute violence et de toute oppression, elle a toujours été l'objet des vœux de l'Eglise et de sa particulière affection... Ordonner et exiger l'obéissance aux lois n'est un droit de la puissance humaine, qu'autant qu'elle n'est pas en désaccord avec la puissance divine et qu'elle se renferme dans les limites que Dieu lui a marquées. Or, quand elle donne un ordre qui est ouvertement en désaccord avec la volonté divine, elle s'écarte alors de ces limites et se met du même coup en conflit avec l'autorité divine: il est donc juste alors de ne pas obéir. »
Cet enseignement justifie les refus d'obéissance des militaires et des officiers ministériels, lors de l'expulsion des religieux de leurs couvents et de l'exécution des inventaires des églises.
II Justifie les paroles prononcées devant les juges ou les tribunaux par plusieurs de NN. SS. les évêques, et l'adhésion que ces paroles ont reçue des autres membres de l'épiscopat.
La liberté des citoyens à l'égard de l'Etat se borne-t-elle là, au refus d obéissance, lorsque l'ordre donné, lorsque la loi promulguée sont en désaccord avec la volonté divine?
■ Non. Elle va plus loin. Et c'est ce que Léon XIII ne manque pas de dire : ]aHnrât°n esttsous le.couP ou sous la menace d'une domination qui tient UbSiArtS 1* Pression d'une violence injuste, ou prive l'Eglise de sa sous tmSlîl M v Pe-IT$ ,de chenher une autre organisation politique, revendwl. > T P°&?lbIe d a*ir avec ,ibei'té- M^ «> effet, ce que l'on
SJ7S" e^ P/s c?te libei"té sans mesure et sans règle(dont Léon XIII
ma cvS i n ' H^pen«?ance morale et Politique à l'égard do Dieu, etc.) ;
cherche eumW f "\ aî,é*?ment ™ vue du salut de fous; et ce que l'on
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