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CHAPITRE XXXIII

Symptômes, préludes et déclaration de guerre.

Pourquoi donc ce peuple s'égare-t-il d'un égarement continuel ?

Nul ne se repent de sa méchanceté , en disant: qu'ai-je fait?

Les sages sont confondus et consternés.

Nous attendions la paix, et voici la terreur!

On entend depuis Dan le ronflement de ses chevaux ; au bruit de leur hennissement toute la terre a tremblé. Ils arrivent, ils dévorent le pays et tout ce qu'il renferme.

Jérémie, vm-5-9-15-16.

Les préparatifs de l'Allemagne. — Les préparatifs de la France.

— L'Allemagne s'impatiente. — Le train des fous. — Coup de pistolet prémédité. — La guerre éclate. — En France décret

""de mobilisation. — L'état de nos arsenaux. — A la Chambre des députés. — Sujets d'inquiétude. — La mobilisation s'effectue avec dignité et courage. — L'esprit de foi réveillé dans l'armée.

— Le gouvernement continue sa politique anticléricale. — En Angleterre. — En Belgique. — L'Allemagne et sa première déception.

Dès le lendemain de la guerre de 1870 avaient commencé les apprêts d'une autre invasion. L'Allemand avait mis en réserve mi trésor de guerre dans la forteresse de Spandau pour parer aux dépenses des premiers jours de mobilisation. Il restaura, il rebâtit les principales forteresses. Il construisit une foule de lignes stratégiques. Puis c'est, en 1874, l'adoption par le Reichstag de la loi dite du « septennat » militaire qui fixait pour sept ans l'effectif de paix de l'armée et le chiffre du budget militaire.

C'est, en 1875, la loi sur la landwehr. Ce sont, en 1887-88, de nouveaux crédits militaires arrachés au Parlement, grâce à de nouvelles élections et au spectre d'une guerre imminente avec la France et la Russie dressé devant le pays. C'est, en 1890, la réforme de l'artillerie. C'est, en 1892-93, l'application effective du principe du service obligatoire pour tous, qui accroît de plus de cent mille hommes le contingent de paix et qui est rendu acceptable à la nation par la réduction à deux ans du service militaire. Ce sont, en 1899, de nouvelles augmentations de crédits obtenues du Reichstag par le gouvernement. C'est encore la persévérance à accumuler durant quarante-deux ans d'énormes réserves dans les arsenaux et perfectionner leurs engins de guerre, mitrailleuses, grenades, fusils, périscopes, mortiers pour les tranchées, gaz asphyxiants, et surtout avions de reconnaissance et de bombardement, véritables monstres de l'air. C'est enfin, d'une manière permanente, le souci d'entretenir l'esprit militaire dans la nation entière, chez l'élite comme dans la masse, de maintenir toujours le prestige de l'armée et de la carrière des armes ; et même de préparer les femmes à remplacer les partants dans les usines, les chemins de fer, et les administrations.

Pour cela avait été publiée et popularisée une carte intitulée : La grande Allemagne et V Europe centrale en 1930. Elle présentait aux soldats les pays qu'ils avaient à soumettre à l'hégémonie allemande. Elle devait s'étendre de la moyenne Europe (Mittel- Europa) au Continent noir presqu 'entier, à toute l'Asie centrale, après avoir englobé la Hollande, la Belgique et la Suisse avec les vastes contrées enlevées à la France et à la Russie. Les régions de l'Amérique du Sud étaient indiquées comme devant être colonisées par les Allemands. Tel était le but assigné aux ambitions de la race élue du vieux dieu germanique, dont Guillaume II se disait le protégé en sa qualité de « souverain seigneur de la guerre ».

Ces efforts persévérants et méthodiques portaient leurs fruits. Prêchée aux enfants dès l'école, solidement inculquée aux soldats pendant leur passage au régiment, entretenue soigneusement par les innombrables associations patriotiques qui couvrent le pays, la religion de V armée ne comptait guère d 'indévots en Allemagne. Tous se tenaient prêts, attendant le signal du clairon.

L'usine Krupp forçait la fabrication de ses canons.

D'autre part, la plus grande partie de l'armée autrichienne était sous les armes, et l'armée italienne se mettait en mesure de se jeter du côté où son intérêt la ferait pencher. Un nuage de jour en jour plus sombre et sans cesse grossissant ne cessait d'avancer vers nous.

A peine l'Exposition fut-elle déblayée, que les symptômes de guerre devinrent plus fréquents encore et plus menaçants. « Toutes les nouvelles qui arrivent de l'Alsace, écrivait la Correspondance hebdomadaire, éditée à Rome, montrent la Prusse augmentant les garnisons de frontière, y faisant des constructions nouvelles. Les mouvements militaires rappellent les préparatifs de 1863 et de 1868 ».

Dieu nous laissa encore dix ans pour écarter le fléau par un appel à la miséricorde et nous préparer à repousser victorieusement l'ennemi. On vient de voir comment ces dix années ont été employées, à quels sentiments, à quelles inspirations obéissait la République dans le gouvernement du pays, et comment dans sa politique extérieure elle avalait toutes les couleuvres, subissait toutes les humiliations. Nous approchions du moment fatal.

Au mois d'octobre 1911, l'Allemagne et la France se disputèrent au sujet d'une partie de l'Afrique; le Portugal monarchiste donnait l'assaut au Portugal républicain; l'Italie se jetait sur la Turquie; l'Autriche commençait sa mobilisation partielle; la Bulgarie et la Grèce avançaient leurs préparatifs guerriers ; le Monténégro fourbissait ses armes et la Russie méditait une intervention. De plus, à l'extrême Orient, la Chine sortait de sa léthargie. Les peuples s'agitaient, ils se préparaient à se mettre en mouvement en tous pays, ne sachant encore trop comment ils se grouperaient. L'heure n'était point venue de se heurter d'un bout du monde à l'autre, mais on la sentait venir. La France la retarda pour bien peu d'années, en se soumettant, après quatre mois de bavardages sottement engagés avec l'Allemagne, et ineptement poursuivis, à accepter un marché de dupes ; ce qui ne dissuada nullement notre ennemi de poursuivre ses préparatifs de guerre. Il se disait que plus nous nous serions abaissés devant l'étranger et plus nous nous serions

désorganisés chez nous, plus il aurait de chances de nous réduire et de nous assujettir sans trop de dépenses en hommes et en argent. En attendant, des concessions sans cesse répétées l'encourageaient à renouveler les humiliations qui lui procuraient de nouvelles concessions.

En 1912, M. de Bethmann-Holweg, qui avait succédé, en 1908, au prince de Bulow, demanda un crédit d'un milliard et cent millions. Après les débats convenables, le Parlement adopta. Le vote fut sensationnel. Tout le Parlement se leva comme un seul homme, à l'exception des Alsaciens, des Polonais, des Danois et de quelques socialistes. Après le vote, des acclamations enthousiastes se firent entendre.

Toujours obsédés par la persuasion de l'infaillible et prompte victoire, les Allemands, les Prussiens particulièrement, voulaient la guerre et la voulaient prochaine. Depuis près d'un siècle, ils la voyaient l'objet des calculs et des combinaisons des chefs, qui avaient préparé successivement la guerre du Sleswig, la guerre d'Autriche, la guerre de France et qui voulaient faire de l'Allemagne la plus puissante des Puissances; et c'est pourquoi le vote des onze cent millions fut salué comme l'entrée en la voie triomphale, qui devait mener à cette glorieuse et fructueuse hégémonie.

Chez nous, toutes les législatures, élues de quatre ans en quatre ans, avaient aussi une préoccupation unique, une affaire à laquelle tout était sacrifié. Elles aussi avaient ajouté les millions aux millions, pour bâtir des casernes, mais ces casernes étaient des écoles laïques ; pour étendre les cadres des corps d'armée, mais armées d'instituteurs; pour fournir à ceux-ci des armes défensives et offensives... les lois scolaires.

Des voix anxieuses avaient beau crier que la situation devenait de plus en plus inquiétante et que les Allemands, quelque jour, se jetteraient à l 'improviste sur la France. On leur répondait : Ce que nous avons à défendre, c'est non le territoire, mais l'esprit de la Révolution. A la séance du 27 février 1913, quatre cent huit députés contre cent cinquante-cinq, se mirent à l'étude de nouvelles lois pour la défense de l'école laïque. En mars 1914, cinq mois avant l'invasion, M. Viviani, arrivé au pouvoir, ne vit rien de plus urgent à dire dans sa déclaration

ministérielle que ceci : « Ce n'est pas à l'heure actuelle surtout, où le parti clérical, levé en face de la République, encourage contre elle toutes les réactions, que la majorité républicaine désarmera. Notre premier effort sera d'achever, avec le concours du Sénat, dont les sentiments républicains nous sont une garantie de succès, dès que les discussions d'ordre financier auront pris fin, le débat sur les lois de défense laïque et sur la réorganisation de la caisse des écoles. Nous demanderons à la Commission de l'Enseignement de la Chambre de hâter le dépôt du rapport sur le contrôle de l'Enseignement secondaire privé et nous développerons l'organisation post-scolaire. Par la liberté, la propagande, l'action, le parti républicain défendra le patrimoine de la Révolution contre l'esprit de domination. »

Entendant cela,l' Allemagne voulut nous mettre l'épée dans les reins et nous forcer à faire nous-mêmes la déclaration de guerre. Ce fut d'abord le voyage d'inspection militaire du « Zeppelin ». Elle supposait que nous le prendrions pour ce qu'il était vraiment, un défi, et que nous ferions entendre des récriminations. Ce fut ensuite la querelle au sujet du misérable incident du Casino de Nancy. On l'amplifia en Allemagne pour soulever l'opinion contre nous ; puis l'ambassadeur allemand à Paris reçut l'ordre d'exiger des explications et des réparations de la part de la nation « canaille ». Il y eut ensuite l'atterrissement d'un biplan militaire allemand à Arracourt, l'arrestation d'un capitaine de l'armée française, M. Sarrouy, sous l'inculpation d'espionnage, etc., etc.

Rien ne faisait. Toute l'attention de notre gouvernement, toutes ses craintes étaient ailleurs ; ses préparatifs, il les faisait en vue d'une guerre, non à subir, mais à poursuivre. Contre qui? Contre une armée de quatre millions... d'enfants, soutenus, il est vrai, par des millions de pères et mères de famille et par le clergé. Ces enfants, il fallait les subjuguer, les soumettre à l'enseignement matérialiste, pour en faire les sujets dociles de la Maçonnerie et les esclaves de Satan.

La folie de luxe et de plaisirs dont s'enivrait la population en un danger si pressant, inspira à un journal cette comparaison :

« Imaginez un train lancé à toute vitesse, et dont le mécanicien et tous les conducteurs seraient ivres. Figurez-vous aussi que ce train est un train de plaisir, tout rempli de voyageurs qui ont largement usé et abusé des

fêtes d'où ils reviennent, qui s'en promettent encore d'autres, et qui sont eux-mêmes, pour la plupart, en état d'ébriété. En voyant passer ce grand et bruyant convoi, d'où s'échappent des rumeurs et des gestes désordonnés, et où les serre-freins dans leur guérite, le chauffeur et le mécanicien sur leur machine, semblent se livrer, comme les autres, à toutes les extravagances, les gens se demandent, dans les gares, quel peut bien être ce cauchemar, où il va et d'où il vient ? »

N'est-ce pas notre histoire, à la veille de la guerre? et ne subissions-nous pas ce cauchemar en ce train fantastique? Nous ne nous demandions nullement : Où nous conduit-on? Où nous laisserons-nous conduire? Où roule, où nous emporte ce train extravagant ? et comme il roule ! Que les conducteurs du train républicain fussent ivres, c'est ce qui ne pouvait faire de doute. Ils gouvernaient comme s'ils voulaient amener le règne de Ravachol. Ils agissaient comme obéissant à une mission de destruction et de destruction générale et précipitée : destruction de l'Eglise, destruction de l'armée, destruction de la famille, destruction de la propriété, destruction de tout ce qui est la France morale et physique. Ils se comportaient visiblement en fous, en gouvernants pris de vertige.

Et nous tous, les voyageurs de toutes classes, avions-nous l'air de savoir, de penser contre quel roc allait se faire heurter la France, conduite par des hommes avinés d'utopies et ces chauffeurs qui chantaient la Carmagnole ? Les uns riaient, parlaient théâtres, courses, concerts, villégiatures ; les autres dormaient dans leur coin. Nous nous moquions en traversant les gares de la stupeur des gens qui nous regardaient passer, et nous chantions nous-mêmes la Marseillaise.

Où allions-nous?

Nous courions nous heurter contre le train allemand, organisé trente ans auparavant, et depuis appareillé sans relâche.

Le geste qui devait provoquer le heurt et mettre tout en feu ne tarda pas à se produire. Ce fut peu de chose en soi : la pression d'un doigt sur la gâchette d'un pistolet. L'étincelle qu'elle produisit mit aussitôt le feu aux quatre coins du monde. On s'était demandé si les barils de poudre disposés sur toutes les frontières éclateraient par malheur. Non, c'était chose voulue, attendue et désirée. Le rêve de la Serbie et son ambition, encouragés par ses récents succès dans les Balkans, étaient de

briser l'unité austro-hongroise pour s'annexer les Slaves, comme le Piémont s'était annexé les sujets du Pape.

Au jour même de l'envoi de l'Ultimatum de l'Autriche à la Serbie, un journal allemand, la Zeit, disait :

« Cette guerre décidera du sort de l'Autriche-Hongrie et des Balkans, peut-être même de celui de toute l'Europe; du sort de l'Autriche-Hongrie seule, si on nous laisse seuls avec la Serbie; de celui des Balkans, si un Etat balkanique se mêle au différend; de celui de l'Europe enfin, si la Russie intervient ».

La Russie intervint, et le Tsar prit le commandement en chef de ses armées qui pouvaient comprendre jusqu'à huit millions d'hommes.

Qu'on le sache bien, avait dit Bismarck, dans la séance du il janvier 1877, la guerre de 1870 n'aura été qu'un jeu d'enfants à côté de celle qui éclatera. Et il ajoutait : « Si nous sommes vainqueurs, nous nous arrangerons de façon à ce que les Français soient, pendant de longues années, dans l'impossibilité de faire la guerre ».

Le 1er août 1914, M. Poincaré signa le décret ordonnant « la mobilisation des armées françaises de terre et de mer sur toute l'étendue du territoire français, en Algérie, dans les autres colonies et dans les pays de protectorat. Ce décret était précédé, dans le numéro du 2 août du Journal officiel, de cet « A la nation française » portant la signature du « moucheur des Etoiles, » René Viviani, Président du Conseil, Ministre des Affaires Etrangères.

« Depuis quelques jours (!!), disait-il, l'état de l'Europe s'est considérablement aggravé, en dépit des efforts de la diplomatie.

» L'horizon s'est assombri.

» A l'heure présente, la plupart des nations ont mobilisé leurs forces. Même des pays protégés par la neutralité ont cru devoir prendre cette mesure, à titre de précaution. »

Quinze jours auparavant, au Sénat, dans la séance du 13 juillet, avait été discuté un projet de loi « concernant les dépenses non renouvelables de la défense nationale ». Le programme présentait un total de sept milliards quatre cent huit millions de francs. Le rapporteur fut M. Charles Humbert. Dans le

discours qu'il prononça (Journal officiel du 14 juillet 1914, pages 1199 et suiv.), il fit ces aveux : « Dans la plupart des discours qui ont été prononcés depuis un an, on laisse croire au public que,grâce à la loi de trois ans, qui nous a donné le nombre, notre puissance militaire s'est trouvée d'un seul coup au niveau de celle de l'Allemagne, que nous n'avons plus à redouter désormais aucun risque d'agression. Or, rien n'est moins exact et plus dangereux que cette opinion. » Tout le discours fut pour démontrer que cette confiance était trompeuse ; et de fait, deux semaines plus tard, les craintes devaient se transformer en épouvantable réalité.

M. Humbert avait commencé par rappeler cette parole du Ministre de la Guerre Von Falkenheim, prononcée le 26 novembre 1913, à la tribune du Reichstag : « Dans la future grande lutte, qui sera un combat à mort, seul aura l'espérance de vaincre celui qui aura su utiliser toutes ses chances en la préparant » ; et cette ironie du chancelier de l'empire allemand, disant, le 8 avril 1913 au Reichstag : « En illusion, la France a déjà remporté la victoire. »

Puis le rapporteur se livra à la critique acerbe, détaillée, documentée de l'état où se trouvait à la veille de la guerre l'organisation matérielle de notre armée en l'opposant à celle dont jouissait l'Allemagne. « Les crédits demandés, dit-il, sont nécessités par une infériorité absolument flagrante et extrêmement périlleuse de notre outillage militaire comparé à celui de l'Allemagne ». Nous n'avons pas à le suivre dans sa démonstration ; nous nous contenterons de remarquer que la tendance générale de son discours était d'accuser l'apathie des services de la Guerre et de dégager la responsabilité du Gouvernement et du Parlement. Il formula cet acte d'accusation : « Par tous les moyens, certains services et, en particulier, l 'Etat-Major général de l'armée, ont cherché à nous cacher la vérité, tantôt en nous fournissant des renseignements inexacts, tantôt en prétextant le secret. »

Sa conclusion fut : « Il faut autre chose que des crédits. Il faut surtout et avant tout réformer l'organisation et la mentalité des services dirigeants de notre armée ». C'est bien à cela que tendait son discours. Une chose plus importante faisait défaut. Dans une interruption, M. Gaudin de Villame avait dit. :

a Ce qui nous manque, c'est un chef d'Etat. » Rien de plus vrai. En France, le souverain était et est toujours un monstre à sept ou huit cents têtes. Il change de ministres à tout instant, et il prend pour cette fonction des Picquart, des Bertaut et des André. Nous avons eu neuf ministres de la Guerre au cours des trois années qui ont précédé l'invasion ! Et en pleine invasion on a dû encore en changer !

Le 15 juillet, la Chambre des Députés s'occupa de ce qui avait été dit au Sénat le 13. M. Albert Thomas vint aggraver l'accusation portée par M« Humbert : « Aux heures les plus graves, nous avons été en présence d'un Etat-Major dont on ne saurait trop dénoncer l'incurie et l'inertie ».

M. Léon Accambray. — Les services du Ministère de la Guerre souffrent, pour ainsi dire, d'une maladie de langueur. Les causes du mal, nous ne pouvons pas les préciser ici.

M. de la Ferronays, interrompant, dénonce la principale : « La délation ».

M. Driant accusa, lui, le but réel de la campagne contre l 'Etat-Major : ce II consiste uniquement à changer le personnel du haut commandement et à lui substituer... » (Interruption.)

M. Jacques Dumesnil. — Ce ne serait pas trop tôt.

M. Walter. — Nous voulons là des soldats et non pas des curés.

M. Driant... et à lui substituer, dis-je, une coterie politicomilitaire toute prête dans la coulisse. Ce n'est pas le général Pédoya (président de la commission de l'armée) qui me démentira, car tout à l'heure, très nettement et avec sa franchise habituelle, il me disait : « Nous voulons remplacer le général J offre par le général Sarraïl. » (Applaudissements sur les bancs du parti républicain radical et radical-socialiste et des républicains socialistes.)

M. le général Pédoya. — Oui, oui. Je m'en réjouirais.

M. l'amiral Bienaimé. — Comment, vous avez dit cela?

M. Joseph Denais. — Vous voulez mettre un fîchard à la tête de l'armée française?

M. Driant prit alors la défense de PEtat-Major : « Nous ne permettrions pas que le travail entrepris depuis trois ans, travail sérieux, travail continu, fait avec méthode, soit interrompu pour faire le jeu d'une coterie politique. (Interruption

sur les bancs du parti socialiste, des républicains socialistes, et du parti républicain radical et radical-socialiste). Je dis, Messieurs, qu'on a plus fait depuis trois ans dans l'armée et pour l'armée que pendant les douze années précédentes. Je ne puis être soupçonné quand je défends le général Joffre. Je l'ai attaqué brutalement et violemment dans la presse, lorsqu'il a été choisi pour les hautes fonctions qu'il occupe. Je pensais alors qu'en faisant ce choix, le gouvernement avait en vue surtout le vieux Franc-Maçon de 1886 et tenait à avoir en lui plutôt un défenseur du régime qu'un chef d'armée. Si je déclare aujourd'hui qu'il a rempli sa mission autrement que nous le supposions alors, vous voudrez bien reconnaître qu'en faisant cet aveu, je ne suis mû que par le sentiment de l'intérêt public. Eh bien, je n'hésite pas à le dire bien haut : depuis trois ans que le général Joffre occupe le poste de chef d'Etat-Major général, jamais on n'a autant travaillé, avec autant de méthode, avec autant de continuité. Il a montré avec un bon sens robuste, une volonté tenace d'aboutir ; il a su s'entourer de collaborateurs compétents, il a réorganisé le comité d'artillerie et mis à la direction de cette arme un homme éminent à la place des politiciens qui, depuis plusieurs années, n'y faisaient rien. Aussi nous ne voulons pas qu'au moment où un homme qui s'y connaît, tient le gouvernail et voit la route à suivre, on le change pour un politicien comme celui qui, pendant des années, ne s'est occupé que de questions de personnes et a littéralement persécuté l'armée française. »

Tout ne pouvait avoir été fait en trois ans et avec des crédits insuffisants 1. Des mobilisés ne purent d'abord être incorporés, on n'avait ni souliers, ni vêtements, ni fusils à leur donner. On dut en renvoyer une multitude dans leurs foyers. Dans le Nord l'ennemi les saisit et les transporta prisonniers en Allemagne. Il y avait bien d'autres sujets de. crainte. Après avoir parlé des faits attristants qui s'étaient produits dans l'armée, sous le ministère

i. « La réfection de nos places fortes eût exigé environ mille huit cent millions. Nous n'avons pu les obtenir, » dit le maréchal de Castelnau, au procès de Maubeuge. — Et dans sa plaidoirie, le bâtonnier Henri-Robert a ajouté à la honte éternelle du Parlement : « En 1908, on réduit à 100.000 francs les crédits destinés à Maubeuge, et l'on vote un crédit de 35.000 pour le transfert au Panthéon des cendres de l'auteur de la Débâcle ! »

du général André, un officier formula ainsi ses inquiétudes : « Personne ne sait ce qui se passera au moment d'une mobilisation, ni combien de défections on constatera alors. L'esprit national peut être rongé par un mal caché, sans que nous puissions le soupçonner ; par exemple, l'égoïsme résultant du bien-être empoisonne peut-être à sa source les sentiments patriotiques. Puis les caractères évoluent ; il faut une crise pour révéler le véritable état moral d'une nation. »

La crise est venue et elle nous a fait cette révélation, qui fut tout autre qu'on ne pouvait la craindre. En 1908, la Guerre sociale, organe de la Confédération du travail, avait posé ce doute devant ses innombrables lecteurs sur l'attitude à prendre en cas de mobilisation. « Conviendrait-il d'aller à la caserne, de recevoir l'armement et l'équipement, et de ne lever l'étendard de la révolte qu'au moment où l'ordre viendrait d'aborder l'ennemi? Ou bien ne serait-il pas plus habile de précipiter l'insurrection en soulevant les soldats dès le premier jour de la convocation? » La Guerre sociale conviait ses correspondants à lui faire connaître les meilleurs arguments à faire valoir en faveur de l'une ou de l'autre thèse.

Ces excitations avaient été précédées de celles rapportées au chapitre de l'antipatriotisme enseigné dans l'école. L'heure de la mobilisation vint, et cette première calamité qui privait tant de familles de leur gagne-pain, qui suspendait subitement toutes les affaires, fut subie avec une dignité, un courage au-dessus de toute admiration. L'âme de la vraie France se releva subitement dans toutes les classes de la société. L'étincelle de vie n'était pas éteinte, au grand étonnement de la secte qui avait jeté sur elle tant de cendres, et depuis tant d'années. Les écoles libres, les patronages, les collèges ecclésiastiques l'avaient entretenue ; et depuis quelques années elle jetait ses lueurs jusque dans les écrits et les gestes de la jeunesse universitaire qui se dégageait des sophismes de ses maîtres et échappait à leur direction.

Au sein même de l'armée, une réaction s'était faite. Dans quelques garnisons, cinq ans au moins avant la guerre, non seulement l'adoration nocturne du Très Saint Sacrement, mais les pratiques de dévotion les plus humbles étaient observées. En

voici un exemple : Dans l'hiver de 1909, un prêtre d'une paroisse importante de l'Est avait, en plus de son ministère très surchargé, la direction d'une œuvre militaire dans une garnison d'environ neuf mille hommes. Comme il se sentait débordé, dans l'impuissance de faire face à tous les isolés qui se présentaient à lui, venant de six corps différents, il pria ses meilleurs soldats de grouper chacun dans leur régiment, bataillon, puis unité, tous les soldats connus comme catholiques. Ces groupements une fois constitués, il leur donna une forme définitive et pratique au moyen du Rosaire vivant. Quinze hommes, c'est l'effectif d'une escouade. Le Rosaire a permis de faire pour commencer une escouade de la Sainte Vierge dans chaque bataillon de cinq cents hommes. Cinq hommes, c'est l'effectif d'une patrouille : le chapelet en fit une patrouille de la Sainte Vierge. Clarté d'organisation et de méthode, amitié fraternelle, développement de l'esprit d'apostolat, le Rosaire procura tout cela dans ce coin de l'armée française.

Ailleurs, d'autres organisations de piété existaient. Sans doute, cela était loin d'être général ; mais ce fut un levain qui, jeté çà et là, fermenta lorsque la masse de l'armée fut agglomérée sur le champ de bataille, et donne l'explication de ces messes où des milliers de soldats demandaient la communion au corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Dès les premiers jours, en 1914, comme en 1870, on entendit mille voix attribuer la catastrophe aux prêtres. Le grand journal de la bourgeoisie dite modérée, le Temps, leur fit écho. Des prédicateurs ayant parlé du devoir d'expier et d'apaiser la Justice par la pénitence, cela parut intolérable. M. Charles Maurras répondit : a Le catholicisme admet qu'il y a relation entre les fautes et les malheurs, entre les fautes collectives et les malheurs collectifs. »

Le gouvernement, lui, se refusait au désir des évêques et des fidèles qui demandaient que des prières publiques fussent adressées au Dieu des armées. Le Temps avait dit d'avance la réponse du gouvernement aux pétitions qui lui avaient été adressées à ce sujet : « Pourquoi demander que la République abjure solennellement le caractère de laïcité qui est dans son essence ? »

Loin de là, pendant que les prêtres, les religieux et les séminaristes obtenaient des éloges pour leur dévouement et leur courage, pendant que la cathédrale de Reims flambait et que les

obus écrasaient maisons, églises, monuments nationaux, on eut la stupeur de lire dans les journaux les notes suivantes :

« Bordeaux. — Le Journal officiel publie huit décrets du président de la République, signés ici le 9 septembre, au sujet de biens ecclésiastiques. Six d'entre eux concernent des biens de fabrique et les attribuent aux bureaux de bienfaisance (dont celui de Saint-Jean-de-Soleymieux dans la Loire) ; un autre en attribue à une commune ; un autre enfin attribue au département du Morbihan des biens du grand et du petit séminaire de l'évêché de Vannes 2. »

« Veuillez parcourir le Journal officiel des 20, 21 et 22 septembre.

» Vous y trouverez une série de décrets d'attribution de biens ecclésiastiques dans le Pas-de-Calais, les Bouches-du-Rhône, l'Aveyron, le Cher, la Corse, le Doubs, l'Eure, le Gers, la Loire, le Nord et l'Oise... 3 »

Il n'entre pas dans notre dessein d'aborder les faits de la guerre. Disons seulement que l'Angleterre avait compris ses intérêts d'autre façon que précédemment, que l'Italie avait cru avantageux de se tenir en observation, que la Russie donnait de l'occupation à l'Autriche, et que le Roi des Belges faisait honneur à la signature de son aïeul, alors que Guillaume II foulait aux pieds le traité qui était la sauvegarde de la paix européenne.

Au 1er septembre, Lord Roseberry, prenant la parole dans un meeting de recrutement à Broxburm, fit ces déclarations: « Cette guerre est la plus grande guerre que le monde ait jamais vue. La bataille de Leipzig, dans laquelle la Russie, l'Autriche et la Prusse combattirent l'empereur Napoléon et l'écrasèrent, fut appelée la Bataille des Nations, mais elle n'était pas la bataille des nations, elle n'était que la bataille des grandes armées. Il était réservé à la guerre présente d'être la Bataille des Nations.

» A ce moment, en Europe, tout homme qui peut porter les armes est soldat, excepté en quelques pays. La conscription n'existe pas chez nous. Mais souvenez-vous de ceci : la loi commune de la Grande-Bretagne fait à chaque homme valide et capable de porter les armes, une obligation de répondre à l'appel du pays. »

Dans la suite de son discours, lord Roseberry dit : « Nous ne combattons pas pour gagner un pouce de territoire. Nous nous

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