PROSPÉRITÉ MORALE EN TERRE CATHOLIQUE ET PROTESTANTE
dit-il, plus on avance, plus le monde devient mauvais. On voit assez comment le peuple est maintenant plus avare, plus cruel, plus impudique, plus effronté et plus méchant qu'il ne l'était sous le papisme ». « La perversité et la méchanceté augmentent rapidement et vont au delà de toutes les bornes, dans toutes les conditions sociales 2. »
Pouvait-il s'en étonner, lui qui dans son enseignement avait mis en doute la survivance de l'âme à la mort du corps : « Les âmes des morts, dit-il, n'entrent ni dans le purgatoire ni dans l'enfer», ce L'âme humaine voit tous ses sens ensevelis ». « Je pense que les morts sont ensevelis dans un si ineffable et si admirable sommeil, qu'ils sentent ou voient moins que ceux qui dorment du sommeil ordinaire ». « II n'y a point de tourments dans la demeure des morts 3 » .
Il ne manquait point de gens prêts à accueillir une doctrine qui lâchait la bride à toutes les passions. Cet enseignement causa de tels ravages que le disciple et successeur de Luther, Brentzen, n'hésita pas à dire: ce Quoique personne parmi nous ne professe publiquement que l'âme périsse avec le corps, néanmoins la vie impure et toute profane qu'ils mènent, fait voir bien clairement qu'ils ne croient pas qu'il y ait une autre vie ». En est-il encore ainsi aujourd'hui ? A d'autres de le rechercher et de le dire.
Erasme, qui avait applaudi aux débuts de la Réforme, fit cette observation dans une lettre à Mélanchton, le disciple préféré du Réformateur 4 r <c Qu'y a-t-il de plus détestable au monde, que d'exposer des populations
2. Pour l'exactitude des paroles attribuées ici et ailleurs à Luther et ses disciples, le lecteur peut se reporter au livre Luther et luthéranisme, par Henri Denifle, traduit en français par M. Paquier, chez Picard, Paris.
3. Epit !at. Isleb. T. II, fol. 44 ; et alibi. De telles pensées ne lui étaientelles point inspirées par la crainte du sort que ses doctrines et ses œuvres lui réservaient en l'autre monde ?
4. On sait ce qu'était Mélanchton, et en prononçant son nom, il est impossible d'oublier le sentiment pénible et sympathique de Bossuet, toutes les fois que ce nom revient sous sa plume. La mère de ce trop fidèle disciple de Luther avait été entraînée par lui dans ses doctrines nouvelles. Cependant le trouble était dans son âme. Au moment de mourir, elle fit appeler son fils et, dans une cruelle anxiété, elle l'interrogea solennellement:
« Mon fils, lui dit-elle, c'est par votre conseil que j'ai abandonné I Eglise catholique pour embrasser la religion nouvelle. Je vais paraître devant Dieu et je vous adiure par le Dieu vivant de me dire, sans rien me cacher, dans Quelle foi je dois mourir. » Mélanchton baissa la tête et garda un moment de silence ; l'amour du fils luttait en son cœur contre l'orgueil du sectaire. <c Ma mère, répondît-il enfin, la doctrine protestante est plus facile, la doctrine catholique est plus sûre. »
396 l'œuvre du protestantisme.
ignorantes à entendre traiter publiquement... les expressions ce bonnes œuvres », «mérites », « bonnes résolutions », d'hérésies pures, et professer que notre volonté n'est pas libre, que tout arrive nécessairement, fatalement, et qu'il importe peu de quelle nature sont et peuvent être les actions de l'homme ? »
Dans une lettre adressée au médecin, de l'Archevêque de Mayence, le même Erasme qui occupe une première place dans le monde littéraire et philosophique du XVIe siècle, nous apprend que les prévisions exposées par lui à Mélanchton n'étaient que trop justifiées :
ce Le nouvel Evangile, dit-il, a du moins l'avantage de nous montrer une nouvelle espèce d'hommes, hautains, impudents, fourbes et blasphémateurs, divisés entre eux, dangereux, querelleurs, séditieux, furieux, et qui, pour tout dire, me sont tellement antipathiques que si je savais au monde un lieu qui n'en fût infecté, je n'hésiterais pas à m'y réfugier à l'instant. »
Dans le même temps Georges Wizel, maître ès-arts, après six ans de protestantisme, retourna au catholicisme et il écrivit une Apologie où il dit les raisons qui le portèrent à quitter l'Eglise évangélique :
<c Plus on est < harnel et mondain, dit-il, plus on est attiré par cette secte, qui permet au vieil homme de faire tout ce qui dans l'ancienne Eglise serait un péché grave. N'est-il pas vrai, que les prédicants n'attachent aucune importance aux péchés de leurs auditeurs ? Que, d'après eux, le mal n'est point imputable à celui qui croit ? Ne les voit-on pas publier en tous lieux qu'aucun péché, l'incrédulité exceptée, n'est pour l'homme, une cause de damnation ?
» Ces doctrines empoisonnées : que les œuvres ne sont rien aux yeux de Dieu... nous ont infectés de leur venin funeste...
» Il n'est pas vu depuis la naissance du. Christ, autant de divorces et séparations de corps que depuis les quinze ans que dure le gouvernement de Luther... La table, le lit, le coffre-fort, telle est la trinité qui régit aujourd'hui les hommes ».
Des témoignages semblables se lisent en grand nombre dans l'ouvrage du P. Denifle. Ils n'ont pu être contestés par ceux des protestants qui remontent aux sources.
La Réforme n'a donc point été, au point de vue moral, pas plus qu'au point de vue matériel, un élément de progrès pour les peuples qui l'ont embrassée.
Dira-t-on que les deux grands principes posés par Luther et Calvin : l'inutilité des bonnes ouvres et l'absence de la liberté dans l'âme humaine ne sont, plus admis, ou du moins ne sonl