Le Monde, 4 juillet
13. Nous sommes de l'avis de M. Coquille et de M. Goyau sur 1<>? jugements à porter sur le traité de Westphalie et ce qui s'en suivit.
cun des intérêts qu'il a garantis. En voulant établir l'équilibre politique, il a puissamment hâté les progrès de l'indifférentisme religieux. De plus, il renfermait le germe des guerres qui, depuis, ont désolé l'Europe, parce qu'il y fondait la démocratie politique 14 et religieuse qui sont contre l'ordre naturel des sociétés et qui ne pouvaient s'affermir, parce que rien ne s'affermit contre la nature. Les événements ont protesté bien plus haut que Rome contre cette transaction temporaire, palliatif impuissant aux maux de l'Europe.
Plus tard, la paix de Vienne acheva l'œuvre de la paix de Westphalie. Ce système de balance dans lequel toutes les puissances restent armées est tout à fait semblable à l'équilibre mécanique qui n'a jamais qu'un instant de repos entre deux oscillations. Que d'oscillations dans l'état de l'Europe depuis 1648!
Henri IV et Leibnitz, un des plus grands rois des temps modernes et un des plus grands esprits de tous les temps, auraient voulu fonder l'ordre et le repos en Europe sur des bases moins chancelantes. L'un et l'autre mettaient ou plutôt remettaient à la tête de la chrétienté comme arbitre et médiateur le Père commun des chrétiens.
Parlant du traité de Vienne (1815) qui voulut réorganiser l'Europe après la disparition de Napoléon, comme le traité de Westphalie voulut la réorganiser après les guerres de religion, M. de Bonald dit :
« C'est pour la seconde fois que les Etats généraux de l'Europe sont assemblés dans le dessein et l'espoir d'une pacification générale. La paix de Westphalie avait été précédée par un siècle et demi de guerres sanglantes, rarement interrompues et dont la dernière avait duré trente ans. Le congrès de Vienne a été précédé aussi par plus de cent-cinquante ans de haines cachées ou de divisions ouvertes, terminées par une guerre de vingt ans. »
Le congrès de Westphalie ne termina pas, il ne fit qu'interrompre la guerre de religion allumée par la Réforme. a Toutes les Puissances restèrent années, dit Voltaire.
Pas plus à Vienne qu'en Westphalie, les Puissances ne com-
14. La Suisse el la Hollande furenl reconnues comme républiques indépendantes; plus de liberté, c'est-à-dire plus de démocratie ou d'aristocratie fut introduite dans le gouvernement des villes impériales et même dans la confédération tïermnnique qui était aussi une république.
prirent la place que la France et le catholicisme doivent occuper en Europe, ou plutôt elles voulurent les empêcher de la reprendre. Les combinaisons auxquelles elles s'arrêtèrent en 1815 ont été surtout dirigées dans la pensée d'isoler les nations catholiques, et par là elles mirent obstacle aux alliances qui, un peu plus tôt ou un peu plus tard, eussent réuni l'Europe dans la stabilité de l'ordre. La Sainte- Alliance fut une alliance de l'Europe protestante et schismatique contre l'Europe catholique ; l'Autriche, en s'y laissant engager, ne s'est pas moins trahie qu'elle n'a blessé la France. Les hommes d'Etat qui conclurent ces traités servirent l'intérêt du protestantisme et du schisme qui criaient à l'Angleterre, à la Prusse et à la Russie de garrotter la France.
A-t-on vu plus clair à la troisième assemblée des Etats généraux de l'Europe, on peut dire des Etats généraux du monde, qui, après la guerre actuelle, se sont réunis dans le dessein d'établir enfin une pacification générale? L'Europe et l'Amérique ont-elles reconnu enfin, et sans en être alarmées, la place que la France doit occuper dans le monde, la place que lui a faite son rôle dans l'histoire et que la victoire qui lui est due, doit lui confirmer? Hélas ! non.
«: Depuis Charlemagne, dit M. de Bonald, il y a eu en Europe une autorité toujours respectée, même par ses rivaux, toujours reconnue, même par ses ennemis, la prépondérance de la France; prépondérance non de force, mais prépondérance de dignité, de considération, d'influence et de conseil, que lui donnaient l'âge et les souvenirs, et je ne sais quelle suite dans ses conseils, quel bonheur dans ses progrès, qui, toujours les mêmes, malgré les fautes de son administration et les revers de ses armes, faisaient dire «à un grand pape : « Que la France était un royaume gouverné par la Providence. » La France était l'aînée de toutes les sociétés européennes; et lorsque les peuples de la Grande Bretagne et de la Germanie habitaient encore leurs forêts et leurs marais, la Gaule, cultivée par l'étude des lettres grecques et latines, forte de la discipline romaine, instruite à Fécole de ces maîtres du monde, polie par leurs arts et leur urbanité, qui même à la fin s'étaient exilés de Rome pour se réfugier aux extrémités de l'Empire; la Gaule, comme une terre bien préparée, avait reçu tous les bienfaits de la civilisation chrétienne. Bientôt elle devint monarchique; et l'ancienneté de la noble maison de ses rois, aînée aussi de toutes les autres, l'excellence de sa constitution, les vertus et les lumières de son clergé, la dignité de ses corps de magistrature, la renommée de sa chevalerie, la science de ses universités, la sagesse de ses lois. la douceur de ses mœurs, le caractère de ses habitants, bien plus que la force de ses armes, toujours balancées et souvent malheureuses, surtout le génie de Charlemagne, l'avaient élevée en Europe à un rang qui n'était plus contesté. Rien de grand dans le monde politique ne s'était Bail sans
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la France, elle était dépositaire de toutes les traditions de la grande famille et de tous les secrets d'Etat de la chrétienté; rien de grand, j'ose le dire, ne se fera sans elle, et ce qui lui assure à jamais cette prééminence, et y met en quelque sorte le dernier sceau, est l'universalité de sa langue, devenue la langue des cabinets et des cours, et par conséquent la langue de la politique; sorte de domination la plus douce à la fois et la plus forte qu'un peuple puisse exercer sur d'autres peuples, puisqu'en imposant sa langue, un peuple impose, en quelque sorte, son caractère, son esprit et ses pensées, dont la langue est la fidèle expression 15. »
La France, après avoir exercé une sorte de magistrature dans la chrétienté, et destinée à instruire l'Europe, tantôt par l'exemple de ses vertus, tantôt par la leçon de ses malheurs, n'a cessé de déchoir depuis qu'elle s'est laissé inoculer le poison du protestantisme et celui plus violent de la Révolution.
Après les paroles citées ci-dessus, M. de Bonald parle du châtiment infligé à la France et à l'Europe de 1789 à 1815. Nous en avons subi un autre, non moins mérité de 1870 à 1918.