CHAPITRE XLII
Le protestantisme en France de nos jours 1° Dans nos colonies.
Pendant qu'à l'extérieur la Réforme est plus redoutable et tout ensemble plus fière et plus menaçante que jamais, elle ne fut jamais plus faible dans l'intérieur, dans ce qui fait le cœur d'une religion, sa doctrine n'a jamais paru plus déconcertée ; tout s'y dément, tout s'y contredit. Jamais on ne mit au jour tant de monstrueuses erreurs; le mal est monté jusqu'à la tête et les plus célèbres docteurs sont ceux qui s'égarent davantage. Ainsi la mesure semble être au comble, et il est temps ou jamais d'ouvrir les yeux 1.
Cabale entre protestants français et anglais. — Dénonciation de M. de Mahy. — M. Laroche résident à Madagascar. - Joie des Anglais. Comment il les favorise. - - Martyre d'un missionnaire français sous ses yeux. — Le général Gallieni dans la nécessité de proclamer l'état de siège. — Augagneur remplace et surpasse Laroche. — Fermeture de nos écoles. — Témoignage rendu par des Anglais à nos missionnaires. — Etat du catholicisme en Cochinchine. — Le gouverneur y fonde et subventionne des Loges. — Massacre de vingt-quatre mille chrétiens. — Les établissements catholiques incendiés. — Observation de Y Avenir militaire.
Le protestantisme ayant en France les états de service que nous venons de rappeler sommairement, il semble que le devoir
i. Ainsi parlait Bossuet au XVIIe siècle dans son Premier avertissement aux protestants. Plus que jamais l'état du protestantisme chez eux est déplorable, tout s'y dissout, mais par son action au dehors le protestantisme esl plus menaçant que jamais.
Les Pourquoi de la Guerre mondiale. — II
d'un gouvernement soucieux des intérêts du pays soit, tout en ayant pour les individualités protestantes toute la considération qui leur appartient en qualité de Français, et en les admettant à la jouissance de tous les droits dont les autres citoyens sont en possession, il semble, dis-je, que le devoir du gouvernement était d'avoir l'œil constamment ouvert sur la secte — qu'on nous pardonne ce mot de secte, il n'en est point d'autre que présente à l'esprit le protestantisme en tant que corps — pour voir si sa mentalité d'autrefois existe toujours, si elle ne donne point à craindre les agissements d'autrefois, faisant courir au pays les mêmes dangers.
Notre République ne s'est point tenue dans cet état de vigilance.
Nous avons vu ci-dessus ses procédés dans nos colonies. Nous envisagions alors la question au point de vue religieux, le moment est venu de la considérer au point de vue politique et national. Nous ne dirons point la part que les protestants ont prise de concert avec les Francs-Maçons au bouleversement de 89 et à la constitution républicaine de la France, en exécution des vues de Coligny. Notre but est uniquement de manifester les causes de la guerre actuelle. Pour cela les sympathies de nos gouvernants pour le protestantisme, pour les protestants soit d'Angleterre soit d'Allemagne et pour les nations protestantes ne sont pas choses à mettre en oubli.
Après la signature, en 1885, du traité de paix, conclusion de l'expédition de 1883 à Madagascar, M. de Mahy s'éleva contre le rôle néfaste joué dans la question de Madagascar par MM. Frédéric Passy, de Pressensé, Bœgners, Théodore Monod, etc.,. tous protestants émérites. Il rappela une réunion du 20 octobre 1884 qui eut lieu à l'hôtel du Louvre entre protestants d'Outre-Manche et protestants français, à laquelle assistaient les personnes ci-dessus nommées et dans laquelle furent étudiés les moyens à prendre pour l'évacuation de l'île par les Français. lies membres présents à cette réunion s'engagèrent à s'y employer de leur mieux, « ('es gens-là, dit M. de Mahy, ont tout fait pour que la France catholique, à Madagascar, cédât le pas à l'Angleterre protestante. Leurs influences, leurs amitiés, leur puissance politique qui n'est pas, hélas 1 un vain mot, ils ont tout employé pour arriver à leurs fins. »
Rappelant, en 1895, ce même conciliabule dans le Figaro, M. de Mahy dit encore :
ce Personne n'ignore que les sociétés bibliques et. missionnaires d'Outre- Manche, riches, puissantes, ardemment patriotes et disposant d'un énorme budget, sont les plus actifs agents de la politique, de la religion et du négoce anglais. Elles se sont établies à Madagascar, prétendant en faire un domaine anglais — et en France, dans notre France métropolitaine, elles se sont infiltrées, sous le couvert de sociétés bibliques britanniques et étrangères, associées, affiliées aux sociétés-mères des bords de la Tamise.
» Tenues par ces attaches et adonnées surtout à la propagation de la Bible, à la guerre contre le papisme, ces succursales françaises sont devenues, dans la main de leurs coreligionnaires d'Outre-Manche, des instruments précieux pour eux 2. »
Le traité de 1885, si peu avantageux qu'il fût à la France, resta lettre morte ; M. Le Myre de Villers, résident général, ne put, malgré son tact et son énergie, en obtenir l'exécution. « Ils aboient et ne mordent pas », disait la Cour malgache en parlant des Français, persuadée qu'elle était que si une action militaire s'engageait, « le gouvernement anglais ferait tout son possible pour l'entraver. »
Une nouvelle expédition devint nécessaire et fut décidée le 17 octobre 1894. Lorsque la question de cette nouvelle campagne avait été portée aux Chambres, M. de Mahy était venu de nouveau dénoncer à la tribune de la Chambre, l'alliance des protestants de France et de ceux d'Outre-Manche. Il affirma ceci :
ce II y a en France une école politico-religieuse professant que ce sera un bien pour Madagascar que l'influence anglaise s'y substitue à la nôtre... que cette grande île ne doit pas nous appartenir, à nous, Français... que nous devons nous effacer pour permettre à l'Angleterre de s'y établir plus complètement. Cette école, ajouta-t-il, ne se contente pas- de penser ces choses, elle les écrit, elle les imprime, elle les publie... Les missions anglaises ont en France des associés qui prennent fait et cause pour
2. M. de Mahy ajoutait : « Je ne sais rien de plus édifiant qu'un ouvrage relatif à ce conciliabule anglo-franco-méthodiste du 22 octobre 1884, précurseur du traité de 1885. M. Ruben Saillens, méthodiste français, y explique, entre autres belles choses, que si la France a eu des droits sur Madagascar, elle les a laissés périmer et que, quand même elle aurait un intérêt national à les revendiquer, la France ne doit pas oublier que l'intérêt maçonnique est supérieur à l'intérêt français.
» L'ingérence étrangère, organisée, propagée chez nous par des gens qui, de leur propre aveu, placent au-dessus de l'intérêt national un autre intérêt, que très sincèrement ils appellent intérêt humanitaire et qui n'est en réalité que l'intérêt étranger, voilà le mal qui nous travaille à l'heure présente au profit de l'Angleterre, comme il nous endormait, en d'autres temps, sur les menées de la Prusse et nous rendait sourds aux avertissements du maréchal Niel, du colonel Stoffel. de M. Thiers, de M. Edgard Quinet. »
elles... Les associés des sociétés bibliques de Londres ont une grande influence sur le gouvernement français. Ils l'obligent à continuer la politique voulue, exigée par eux, et qui, selon eux, devra durer jusqu'à complète expulsion de la France ».
Après ces paroles, M. de Mahy avait fait passer, par l'huissier, à M. le Ministre de l'Intérieur, une carte de France divisée en provinces de la Société biblique britannique 3 .
En réponse au réquisitoire de M. de Mahy, le gouvernement envoya à Madagascar comme résident général, le protestant fanatique déjà nommé, M. Laroche. Deux attachés militaires devaient lui être donnés, on chercha dans l'armée deux officiers protestants.
Les Anglais ne se gênèrent point pour manifester leur joie : la Westminster Gazette, dont la gallophobie est connue, dit :
La nouvelle, d'après laquelle le nouveau résident général à Madagascar serait protestant, est confirmée. Comme le ministre des affaires étrangères français ne récoltera guère que des reproches, en France, pour y avoir envoyé un non-catholique, il nous appartient de lui savoir gré de cette démonstration amicale envers les natifs protestants de l'île, et envers la Grande-Bretagne.
Il n'y était pas d'un an que le Matin, qui certes n'est pas suspect de jamais vouloir se placer au point de vue des intérêts catholiques, disait :
« Les choses vont de plus mal en plus mal à Madagascar. Notre résident général favorise si ouvertement les Anglais, que les Français qui habitent
3. La Chambre savait bien qu'en parlant ainsi M. de Mahy n'était animé que du plus sincère patriotisme. Le 30 août 1906, il avait écrit à M. Doumic : <( Tout entier à mon mandat de député colonial et à mes fonctions de questeur, puis aux multiples occupations du Ministère de l'Agriculture, si importantes, si bien faites pour absorber toute l'activité de l'homme le plus laborieux et d'ailleurs plein de confiance dans le Gouvernement, mon attention ne se portait pas sur les dessous de la politique.
Le Ministère Duclerc, dont je faisais partie, ayant été renversé par un vote du Sénat, je fus chargé de l'intérim de la Marine et des Colonies en attendant la formation du nouveau ministère. Cet intérim dura vingt jours.
C'est alors que je trouvai installée comme chez elle, dans nos affaires de Madagascar, a la place du Gouvernement, la Société des Missions Evangéliques de France, et avec elle le haut Protestantisme Français, de concert avec les Missions Anglaises.
Sorti du ministère, et ayant dès lors les yeux ouverts, j'ai vu cette puissance que je croyais nationale, notre haut Protestantisme, passé à l'état de simple rouage dans l'organisme biblique Anglo-Saxon, incarnation du génie anglais, vigilant gardien et instrument de l'hégémonie anglaise. Aujourd'hui, notre protestantisme orthodoxe, serviteur de l'Angleterre par haine aveugle contre le Catholicisme, est devenu maître, non seulement de la politique coloniale, MAIS AUSSI DE TOUT NOTRF. PERSONNEL DIRIGEANT. La nuunmisc de ce clética Usine sur nos pouvoirs publics, jointe à l'intervention du Séniitisme et de la Maçonnerie, explique les agitations dont la France esl tourmentée... »
l'île se demandent où il veut en venir. Sa politique néfaste soulève un toile général. Ses principales occupations consistent à inaugurer les temples protestants. M. Laroche vient d'assister officiellement à l'ouverture d'une école anglaise. En revanche, il n'a pas encore mis les pieds dans une école française.
» Ces petites fêtes inauguratives scandalisent les colons français au point que ceux-ci, lorsqu'ils ont vu revenir M. Laroche de Fécole anglaise, ont crié ironiquement sur son passage : ce Vive l'Angleterre ! »
» Il y a quelques jours, le résident général, invité à dîner par un Anglais, se crut obligé, au dessert, pour remercier son hôte, de faire un discours. Une personne qui assistait au repas rapporte que M. Laroche a déclaré que sa politique consistait à favoriser les étrangers, et en particulier les Anglais, dans notre nouvelle colonie. »
Voici un fait qui montre bien quelle était la manière d'agir de nos gouvernants à l'égard du catholicisme réputé dans tout l'Orient la religion des Français, alors qu'ils avaient ces attentions, pour ne rien dire de plus, pour le protestantisme réputé la religion des Anglais et des Allemands. Un missionnaire catholique, le R. P. Berthieu, fut pris par les rebelles. On le laissa d'abord toute une journée et toute une nuit attaché à un arbre, sans nourriture et exposé à toutes les intempéries de la saison.
Le lendemain, il fut dépouillé de ses vêtements : on lui trancha le nez et les deux oreilles, et on lui creva les yeux avec un pieu durci au feu et encore rouge. Puis on lui fit subir une horrible mutilation. Dans cet état, il fut forcé de se tenir debout, lié à un poteau, les entrailles pendantes. Le Père demanda son chapelet qui lui fut donné.
Les Fahavalos défilèrent devant lui, chacun lui assénant un coup de sagaie. Puis, par un raffinement de cruauté inouïe, ils évitèrent de le frapper mortellement, tout en lui faisant d'horribles blessures. Au bout de deux heures de cet épouvantable supplice, il fut achevé par son propre domestique, forcé, sous peine de mort, de prendre une lance et de frapper son maître. C'est ce domestique lui-même qui a raconté ces faits.
« Rappelons, conclut L'Evénement, que cette scène s'est passée à cinq jours de marche de Tananarive, capitale de la colonie française de Madagascar, Laroche régnant. » Tandis que ce résident tolérait le martyre des missionnaires catholiques français, il allait faire le prêche chez les protestants anglais.
Cependant Laroche télégraphiait à Paris : « La situation est absolument calme. » Oui, calme au point que le gouvernement
se vit dans la nécessité de le rappeler à Paris et de le remplacer par le général Galliéni (1886). L'état de siège fut proclamé et l'île divisée en cercles militaires. Le général recommanda à ses subordonnés la plus stricte neutralité en matière religieuse. Il fut cependant obligé de prendre des mesures contre les pasteurs anglais qui nous combattaient en tout et partout et qui nous ridiculisaient aux yeux des indigènes. Quelques mois plus tard, la Reine Ranavalo, dont la cour continuait à être le centre des menées hostiles à la France, fut exilée à la Réunion. Les protestants de France dénoncèrent dans cette mesure « l'influence des Jésuites » et Trarieux porta leurs doléances à la tribune du Sénat.
La mission catholique, établie dans le pays, avait été un moyen de conquête non méprisable, maintenant tout était employé pour la faire disparaître sans tenir compte des suites que cette disparition pourrait entraîner. La tâche n'était pas facile, il fallait compter avec la pieuse ténacité des missionnaires et avec les résultats déjà acquis. Il fallait compter avec les trois cent mille catholiques répandus déjà par toute la grande île. Malgré tout, on eut recours pour obtenir ce que l'on voulait, à des moyens maçonniques, qu'on peut dire infernaux.
C'est aux œuvres d'enseignement qu'on s'attaqua d'abord. Celles que les catholiques avaient fondées étaient parvenues à réunir jusqu'à cent mille élèves : exactement, en 1900, quatrevingt-dix-neuf mille deux cent soixante-deux. Tous ces élèves coûtaient à la colonie... 20.000 francs, distribués comme subvention à la mission catholique. Comment mettre fin à cet enseignement? Voici le procédé auquel M. Augagneur, à qui venait d'être concédé le gouvernement de l'île, eut recours. Dans la plupart des postes, le même local, un carré en pisé couvert de chaume servait à la fois d'école et de lieu de prière, et quand le prêtre passait, tous les deux, trois, ou quatre mois, ce local était transformé en chapelle. Par décret du 23 novembre 1906, il fut interdit de faire servir le même édifice à l'école et à la prière. Du coup neuf cents écoles catholiques sur douze cents durent être fermées. Et voici le résultat, tel qu'il se lit dans les rapports officiels. Cinquante mille élèves furent conquis à l'enseignement laïque par la fermeture des écoles-chapelles. Il
«oûta à la colonie 963.000 fr. au lieu de 20.000 ; et cent huit mille enfants ne reçurent plus aucune instruction.
Ces premières mesures furent encore aggravées. Là où existait une école officielle, défense fut faite d'en ouvrir une autre dans un rayon de six kilomètres. Un stage de deux ans dans les écoles gouvernementales fut exigé des jeunes malgaches qui voulaient se présenter aux emplois publics. Puis le gouvernement général fit main basse sur tous les biens de la mission. Enfin le gouvernement métropolitain prépara un projet de réglementation du culte à Madagascar, destiné à anéantir définitivement le catholicisme dans la grande île. Et cependant ces missions si indignement traitées, recevaient d'un ministre protestant anglais, le Rév. Kénelin Vaughan, ce témoignage dans un journal anglais, le Tablet du 27 août 1892 :
« Pendant les six semaines que j'ai passées à Madagascar, les missions catholiques ont fait l'objet d'une étude spéciale de ma part. Tout ce dont j'ai été l'heureux témoin m'a édifié on ne peut plus. En toute franchise, je dois déclarer — et mon témoignage, certes est impartial — que je n'ai jamais vu nulle part une mission si florissante, ni aucune mission où de pareilles merveilles aient été accomplies en si peu de temps, Et cependant, j'ai visité déjà bien des missions dans le monde... »
Dans nos autres colonies, le patriotisme de nos gouvernants s'est montré aussi... intelligent.
En 1881, on comptait dans la Cochinchine occidentale, devenue Cochinchine française, 1.595.074 habitants. La mission catholique y était prospère. Elle avait de nombreuses églises, écoles et maisons hospitalières, un clergé de quarante-quatre missionnaires français et vingt-deux prêtres annamites. Les- congrégations comprenaient deux cent quatre-vingt-dix-huit religieuses indigènes sous la conduite des Françaises ; le séminaire de Saïgon comptait dix professeurs et cent soixante-dix-huit élèves ainsi répartis, vingt-cinq théologiens, dix philosophes, cent quarantetrois faisant leurs humanités. Un séminaire préparatoire à Cainham renfermait quarante-cinq élèves.
En 1882, au moment où la laïcisation vint frapper la mission catholique qui se montrait si florissante, M. le gouverneur général alloua à la société civile de la Franc-Maçonnerie, à Hanoï, la somme de cinq mille piastres pour la construction d'un Temple sur le terrain appartenant à cette société, boulevard Gambette.