‹ Les pourquoi de la guerre mondiale (volume 2)Chapitre 94 sur 96 · L. Veuillot · texte numérisé non relu

L. Veuillot

Suites désastreuses pour l'Europe et pour le monde de la scission religieuse opérée par le protestantisme. — Nécessité de l'unité de croyance et du. retour à cette unité.

De ce qui vient d'être exposé dans les chapitres qui précèdent, n'est-on pas en droit de conclure que le protestantisme est l'une des grandes causes du cataclysme qui aujourd'hui inonde le monde et le couvre de ruines. Il a divisé l'Europe, il a nus les diverses nations qui la composent en un antagonisme qui s'est exaspéré de siècle en siècle, et qui a abouti à la guerre mondiale. Il a fait naître la pensée de détruire notre propre pays,parce qu'il a été et peut toujours être le boulevard du catholicisme, c'està-dire la France. Il a introduit chez nous la division des esprits et nous a partagés sur la direction à donner à nos affaires.

Avant de clore cette troisième section des Pourquoi historiques de la présente guerre, nous devons porter nos pensées plus haut, montrer dans le protestantisme une cause plus générale et plus profonde des guerres qui ont ensanglanté l'Europe depuis le XVIe siècle, et partant, de celle dont souffrent de nos jours toutes les nations. Cette cause a été parfaitement exposée par l'espagnol Jacques Halmès dans son ouvrage Le protestan-

LE DÉSORDRE ACTUEL EST l'(EUVRE DE LUTHER.- 487

tisme comparé au catholicisme dans ses rapports avec la civilisation chrétienne x.

« Le protestantisme a brisé l'unité de la chrétienté et par suite a mis fin à la concorde des peuples européens entre eux pour l'avènement de la civilisation chrétienne dans le monde. Bien pis, il les a mis en rivalité et dans un état de guerres presque continuelles et toujours de plus en plus terribles.

« L'homogénéité de l'Europe, dit Balmès, eût été portée à sa perfection par l'effet de la rapidité croissante des communications intellectuelles et matérielles... Malheureusement le protestantisme survint, il sépara les peuples européens en deux grandes familles, animées l'une contre l'autre d'une haine qui enfanta des guerres acharnées et fit répandre des torrents de sang. Mais ces catastrophes furent moins funestes que le schisme civil, politique et littéraire, produit au sein de l'Europe par le manque d'unité religieuse. Cette unité, l'Eglise l'avait faite, elle l'avait consolidée de siècle en siècle depuis Clovis et Charlemagne.

» Dans la confusion générale où se trouvaient plongées les sociétés européennes par l'irruption des Barbares, il ne resta qu'une seule base sur laquelle pût s'édifier la civilisation, un seul point lumineux pour éclairer l'obscurité, un seul élément capable de rendre vie aux germes de régénération ensevelis

i. Balmès donne à son livre Le protestantisme comparé au catholicisme cette conclusion pleinement justifiée.

« Le lecteur a pu observer que la pensée dominante de cet ouvrage est celleci : Avant le protestantisme, la civilisation européenne avait reçu tout le développement alors possible ; le protestantisme faussa le cours de la civilisation et apporta des maux immenses aux sociétés modernes ; -les progrès réalisés depuis le protestantisme n'ont point été obtenus par lui, mais en dépit de lui. Je n'ai fait que consulter l'histoire, et j'ai mis le soin le plus extrême à ne point l'altérer, me rappelant cette parole du texte sacré: « Dieu a-t-il donc besoin de votre mensonge ? » Les manuscrits auxquels je me rapporte sont dans toutes les bibliothèques. Qu'on lise et qu'on juge. » Jacques Balmès naquit à Vich en Catalogne. Son corps était maladif et débile, mais son âme ardente. Ce vigoureux apologiste de la religion fonda seul la revue la Societad, il collabora à la Civilizacion, il rédigea le journal El pensiamente de la Nacion. Les livres L'art d'arriver au vrai, La philosophie fondamentale, le protestantisme comparé au catholicisme dans leurs rapports avec la civilisation européenne eurent en Espagne et hors de l'Espagne une influence sur la direction de l'esprit public. Sa devise était: « Lire peu, bien choish ses auteurs, penser beaucoup.)) Quand il se proposait d'étudier un livre, il en lisait d'abord la table des matières puis, fermant le livre, il construisait l'enchaînement des idées à développer dans chaque chapitre. Il ne lisait l'ouvrage qu'après avoir fait ce travail. Il mourut à peine âgé de trente-huit ans. usé par ses travaux et par son zèle pour la gloire de Dieu et l'honneur de l'Eglise.

dans le chaos. Il resta le christianisme. Aussi le christianisme anéantissant les débris des autres religions, s'éleva-t-il, dans cet âge désolé, comme une colonne au centre d'une ville en ruine, comme un fanal au milieu d'un horizon ténébreux.

» Bien que barbares et enorgueillis de leurs triomphes, les peuples conquérants courbèrent le front devant le vicaire de Jésus-Christ, les pasteurs spirituels parlant une langue supérieure -et divine, acquirent sur les chefs des hordes du Nordun ascendant que le cours des siècles ne put détruire. En l'Eglise reposait la grande pensée qui devait réorganiser la société, pensée qui n'était point vague ni abstraite, mais positive, pratique, applicable, car elle était descendue de Celui dont la parole féconde le néant. Après avoir fait pénétrer jusqu'au cœur de la société ses dogmes sublimes, l'Eglise devait nécessairement, par sa morale, s'emparer des mœurs ; les formes du gouvernement, les systèmes de législation devaient participer aussi de sa puissante influence. Ce sont là des faits. Or, le centre de cette religion était à Rome. Tous les principes de législation, tous les éléments de cultures intellectuelles, tout ce qui s'était conservé en fait d'écrits et de science, tout était aux mains de la Religion ; tout, par une conséquence naturelle, s'était mis à l'ombre du trône pontifical. Celui-ci était le seul! pouvoir qui agit avec ordre et concert, le seul qui offrit des gages de stabilité et de durée. Des guerres succédèrent aux guerres, des bouleversements à d'autres bouleversements, des formes de société à d'autres formes, mais le grand fait, le fait dominant, resta le même. Il est certain que le pouvoir temporel des Papes, croissant par le cours des temps, avait fait du successeur de saint Pierre un conseiller, un arbitre, un juge, dont il était dangereux de ne point reconnaître les sentences,, même par rapport à des objets politiques. Il est également certain, quoi qu'en disent ses ennemis, que le Saint-Siège a montré à toutes les époques, même humainement parlant, plus de prudence, de tact, de patience et de sagesse qu'aucune autre puissance ici-bas ; il a su, au milieu des difficultés extrêmes des temps modernes, se placer, sans dommage pour sa dignité, sans s'écarter de ses hauts devoirs, en une situation libre et dégagée, qui lui a permis de se plier aux exigences des circonstances.

» Un des effets du mouvement général de l'Europe avait été

d'affaiblir quelque peu ce pouvoir ; néanmoins, au moment de l'apparition du protestantisme, il conservait encore sur les esprits un tel ascendant, il inspirait une telle vénération, il avait en mains des moyens si puissants, que les monarques regardaient comme un grand inconvénient, en une affaire quelconque, d'avoir pour adversaire la cour de Rome. Ils cherchaient toujours avec empressement à capter sa bienveillance, à gagner son amitié. Rome se trouvant ainsi constituée le centre général des négociations, nulle affaire importante ne pouvait se soustraire à son influence.

» Or, une fois qu'il est démontré que cette influence a été salutaire, le protestantisme qui a persécuté et calomnié avec tant d'acharnement ces institutions, demeure convaincu d'avoir faussé l'histoire de notre civilisation, d'en avoir méconnu l'esprit, et, qui plus est, d'avoir porté atteinte au développement légitime de cette civilisation même.

» Telle, en effet, a été la faute commise par le protestantisme, lorsque, brisant l'unité de la civilisation européenne, il a introduit la discorde dans le sein de cette civilisation et affaibli l'action physique et morale qu'elle exerçait sur le reste du monde.

» L'Europe semblait destinée à civiliser le monde entier. La supériorité de son intelligence, la prépondérance de ses forces, la surabondance de sa population, son caractère entreprenant, ses transports de générosité et d'héroïsme, tout l'appelait à répandre ses idées, ses sentiments, ses mœurs, ses institutions aux quatre coins de l'univers. Comment se fait-il qu'elle n'ait point réalisé cette destinée ? Comment se fait-il que la barbarie se trouve encore à ses portes, que l'Islamisme conserve ses campements dans l'une des situations les plus belles de l'Europe ? L'Asie garde son immobilité, son despotisme, sa polygamie : à peine l'influenœ chrétienne y a-t-elle fait un pas. L'Asie-Mineure, les côtes de la Palestine, l'Egypte, l'Afrique entière, sont devant nous dans un état de dégradation qui forme, avec les grands souvenirs de l'histoire, un douloureux contraste. L'Amérique, après quatre siècles de communications incessantes avec l'Europe, se trouve encore singulièrement en arrière. Comment se fait-il que l'Europe, pleine de vie, riche en ressources de toute espèce, débordant de vigueur et d'énergie,

n'ait pu porter son influence au delà de ses étroites limites? »

Cette page était écrite entre 1840 et 1845. La situation a changé sur plusieurs points, mais elle est toujours vraie en ceci que les fautes des peuples, et le protestantisme est l'une des plus grandes qu'ils aient pu commettre, ont des suites pénales pour lesquelles, comme nous le disions dans le premier livre, il n'est pas nécessaire que la justice divine intervienne directement, elle n'a qu'à laisser les causes criminelles produire naturellement leurs effets pour que les peuples y trouvent leurs châtiments.

Jacques Balmès continue à donner la réponse à cette question : Par quoi, avec tant de ressources, l'Europe s'est-elle trouvée entravée ?

« Si nous considérons attentivement ce phénomène, nous en découvrirons la cause : c'est que l'Europe a manqué d'unité ; son action à l'extérieur s'est produite sans concert, par conséquent sans efficacité. Sans cesse on vante l'utilité de l'association ; on montre combien l'association est nécessaire pour obtenir de grands résultats ; on devrait songer que ce principe s'applique aux nations aussi bien qu'aux individus ; les nations comme les individus ne peuvent se promettre d'accomplir de grandes œuvres, sans se conformer à cette loi générale. Lorsqu'un ensemble de peuples, sortis d'une même origine, soumis pendant de longs siècles à la même influence, sont parvenus à développer leur civilisation sous la direction d'une pensée commune, l'association entre eux devient une véritable nécessité; ces peuples forment une famille de frères : or, on sait que la division et la discorde entre frères ont de pires résultats qu'entre personnes étrangères.

» Je ne prétends pas dire qu'une concorde perpétuelle eût pu s'établir entre les nations de l'Europe, qu'une harmonie parfaite eût fini par présider à toutes les entreprises. Mais, sans se livrer à de si belles illusions, dont la réalité est par delà les bornes du possible, il est cependant permis de dire que, malgré les différends particuliers de nation à nation, malgré le plus ou moins d'opposition entre les intérêts à l'extérieur ou à l'intérieur, l'Europe pouvait garder, perpétuer dans son sein, une idée civilisatrice, supérieure aux misères et aux petitesses des passions humaines. Cette idée l'eût mise en mesure de conquérir

un ascendant plus grand, d'affermir et d'utiliser son influence sur les autres nations du monde. Au milieu des interminables guerres et calamités qui affligèrent l'Europe durant les fluctuations des peuples barbares, cette unité de pensée exista, et c'est en vertu de cette unité que l'ordre sortit enfin, de la confusion, que la lumière vainquit les ténèbres. Dans la longue lutte du Christianisme contre l'Islamisme, en Europe, en Afrique, en Asie, cette même unité de pensée fit triompher la civilisation chrétienne, nonobstant les rivalités des princes et les désordres des peuples. Tant que cette unité exista, l'Europe conserva une force de transformation qui fit que tout ce qu'elle toucha devint bientôt européen.

» Le cœur s'attriste à la vue de l'événement désastreux qui vint rompre cette précieuse unité et détourner le cours de notre civilisation. On ne peut, sans angoisse, faire cette réflexion, que l'apparition du protestantisme coïncida précisément avec l'instant où les nations européennes, recueillant enfin le fruit d'efforts inouïs, se présentaient à l'univers pleines d'énergie et d'éclat. Elles découvraient de nouveaux mondes, elles touchaient d'une main l'Orient, de l'autre l'Occident. Vasco de Gama avait doublé le cap de Bonne Espérance, il avait montré la route des Indes orientales et ouvert les communications avec des peuples inconnus ; Christophe Colomb, avec la flotte d'Isabelle, découvrait dans l'Occident un nouveau monde, et plantait sur des terres ignorées l'étendard de Castille ; Fernand Cortez, à la tête d'une poignée de braves, pénétrait au cœur du continent nouveau. Sur tous les points de l'Europe se déployait une activité immense ; un esprit d'entreprise s'emparait de tous les cœurs. Magellan, franchissant le détroit qui devait unir l'Orient à l'Occident, et Sébastien del Cano, retournant aux rives espagnoles après avoir fait le tour du monde, semblaient être la personnification sublime de la civilisation européenne, prenant possession de l'univers. A l'une des extrémités de l'Europe, le Croissant, menaçait encore : mais c'en est fait de sa puissance ; ses cohortes viennent d'être chassées de Grenade ; l'armée chrétienne est campée sur les côtes d'Afrique ; l'étendard de Castille flotte sur les murs d'Oran ; au cœur de l'Espagne grandil l'enfant prodigieux qui, à peine dégoûté des jouets du premier âge, brisera, dans les Alpujarres, les derniers efforts des Maures

d'Espagne, et, l'instant d'après, achèvera d'abattre le pouvoir musulman sur les flots de Lépante.

» Le développement de l'esprit marchait de pair avec l'accroissement de la puissance. Erasme fouillait dans toutes les sources de l'érudition, étonnait le inonde par ses talents comme par son savoir, et promenait, d'une extrémité de l'Europe à l'autre, sa gloire triomphante. L'insigne Espagnol Luis Vives rivalisait avec le savant de Rotterdam ; il ne se proposait rien moins que de régénérer les sciences, de donner un nouveau cours à l'esprit humain. Les écoles philosophiques fermentaient en Italie et s'emparaient avec avidité des nouvelles lumières apportées de Constantinople ; dans le même pays, le génie du Dante et de Pétrarque se perpétuait par des successeurs illustres ; tandis que l'Espagne, transportée d'orgueil à la vue de ses conquêtes, chantait comme un soldat qui se repose sur des trophées.

» Quel obstacle pourrait résister à une telle supériorité, à un tel pouvoir? L'Europe, rassurée contre tous ses ennemis, jouissant d'un bien-être dont les progrès devaient s'accroître chaque jour, mise en possession de lois et d'institutions meilleures que tout ce qu'on avait vu jusqu'alors, et dont la perfection ne pouvait manquer d'arriver par l'action lente des siècles; l'Europe, disons-nous, dans une situation si prospère, devait aborder l'entreprise de la civilisation du monde. Les découvertes mêmes qui se faisaient tous les jours indiquaient que le moment était venu ; les flottes transportaient, avec les guerriers, les missionnaires dont la main allait répandre, dans les régions nouvelles, le grain de l'Evangile. Ainsi commençait un travail généreux, qui, secondé par la Providence, aurait civilisé T Amérique, l'Afrique et l'Asie.

» Cependant la voix de l'apostat qui va jeter la discorde dans le sein des peuples frères résonne déjà au cœur de I* Allemagne. La dispute commence, les esprits s'exaltent, l'irritation monte à son comble, on en appelle aux armes, des torrents de sang coulent, et l'homme qui a été chargé par l'enfer d'apporter à la terre ces calamités, peut contempler avant sa mort le fruit horrible de ses efforts.

» En s'étendant en Europe, le schisme de Luther affaiblissait d'une manière déplorable Tact ion des Européens sur les peuples

du reste du monde; les espérances flatteuses que l'on avait conçues se dissipaient en un instant. Dès lors la plus grande partie de nos forces intellectuelles, morales et physiques restait condamnée à s'employer, à se consumer dans une lutte qui armait des frères contre des frères. Les nations demeurées catholiques se voyaient obligées de concentrer toutes leurs ressources, toute leur énergie, pour résister aux attaques impies que les nouveaux sectaires dirigeaient contre elles, soit au moyen de la presse, soit par les armes. Les nations au sein desquelles s'était propagée la contagion nouvelle se trouvaient précipitées dans une sorte de vertige : il n'y avait plus pour elles qu'une entreprise digne de leurs efforts, l'abaissement et la destruction de la chaire romaine. Leurs pensées ne tendaient plus à inventer des moyens pour l'amélioration du sort de l'humanité; le champ immense qui s'ouvrait à une noble ambition dans les découvertes nouvelles ne méritait pas même qu'elles y jetassent un regard.

» Cette disposition des esprits frappa de stérilité l'ascendant qui appartenait naturellement aux Européens sur les autres nations du globe. Lorsque les peuples de l'Europe abordaient simultanément aux plages nouvellement découvertes, ils ne s'y rencontraient plus comme des frères ou de généreux rivaux, stimulés par une louable émulation ; c'étaient des ennemis acharnés, des hommes de religion différente, qui se livraient entre eux des batailles aussi sanglantes que celles dans lesquelles la fureur des chrétiens et des musulmans s'était donné carrière. La Religion chrétienne, si longtemps symbole de paix, cette religion qui avait donné une bannière aux peuples européens pour les faire triompher des bandes mahométanes, fournissait un drapeau à la discorde. Et après que l'Europe eut été couverte de sang et de deuil, le scandale fut transporté devant les peuples du Nouveau Monde ; ces peuples furent frappés de stupéfaction au spectacle des misères, de la haine, de l'esprit de vengeance qui régnaient parmi ces mêmes hommes dont ils avaient fait d'abord des demi-dieux.

» A dater de ce moment, les forces de l'Europe ne se trouvèrent plus réunies dans aucune de ces grandes entreprises qui avaient fait la gloire des siècles antérieurs. Le missionnaire catholi<|ut\ arrosant de ses sueurs et de son sang les forêts indiennes ou américaines, pouvait compter sur l'assistance de la nation à

laquelle il appartenait, si cette nation était restée catholique; mais il ne pouvait espérer que l'Europe entière, s'associant à l'œuvre de Dieu, vînt soutenir de ses ressources ses missions lointaines ; il savait, au contraire, qu'un grand nombre d'Européens le calomniaient, l'insultaient, cherchaient tous les moyens imaginables d'empêcher la semence évangélique de prendre racine sur le nouveau sol et d'augmenter le pouvoir des papes en accroissant la renommée de l'Eglise catholique.

» Afin de concevoir dans toute son étendue le mal causé sous ce rapport par le protestantisme, figurons-nous un instant que le protestantisme n'ait point paru, et dans cette hypothèse faisons quelques conjectures sur le cours probable des événements. En premier lieu, toutes les forces, tout le génie que l'Espagne employa pour faire face aux guerres religieuses suscitées sur le continent, auraient pu se déverser sur le Nouveau Monde. Il en eût été de même de la France, des Pays-Bas et de l'Angleterre : ces nations, quoique divisées, ont pu fournir quelques exemples brillants ; si leur action sur les nouveaux pays s'était ramassée et concentrée, n'y auraient-elles point apporté une vigueur dont rien n'eût été capable d'arrêter le tout-puissant entraînement? Figurez-vous que tous les ports, depuis la Baltique jusqu'à l'Adriatique, envoient leurs missionnaires à l'Orient et à l'Occident, comme le faisaient la France, le Portugal, l'Espagne et l'Italie; figurez-vous que toutes les grandes cités de l'Europe soient autant de centres où se réunissent les hommes, où s'accumulent les moyens matériels destinés à ce grand objet ; figurez-vous que tous les missionnaires soient dirigés par les mêmes vues, dominés par une même pensée, et brûlent d'un même zèle pour la propagation d'une même foi : en quelque lieu qu'ils se rencontrent, ils se reconnaissent pour collaborateurs dans une œuvre commune; tous sont soumis à une même autorité : ne vous semble-t-il pas voir la Religion chrétienne obtenir partout les triomphes les plus signalés?

)> Les missions catholiques, malgré les obstacles qui leur ont été opposés par l'esprit turbulent du protestantisme, ont accompli les entreprises les plus difficiles, et réalisé des prodiges qui forment une admirable page de l'histoire moderne; combien leurs résultats auraient été plus beaux, si l'Italie, l'Espagne, le Portugal et la France s'étaien! vus secondés par l'Allemagne

entière, par les Provinces-Unies, par l'Angleterre et les autres nations septentrionales? A cette époque, les ordres religieux semblaient appelés à être comme le bras de la Religion ; par leur moyen, la Religion, consolidée en Europe, satisfaite de la régénération sociale qu'elle venait d'y opérer, aurait étendu son action aux peuples infidèles. Lorsqu'on jette un regard sur les événements des premiers siècles de l'Eglise, et qu'on les compare à ceux des temps modernes* on comprend clairement qu'une cause puissante a dû intervenir dans les derniers siècles pour s'opposer à la propagation de la foi...

» J'en ai la conviction profonde : sans le funeste événement du XVIe siècle, la situation du monde serait actuellement tout autre qu'elle n'est. N'est-il pas vrai que l'unité d'action, l'unité de principes, l'unité de vues, la réunion des ressources, l'association des agents sont, dans toutes les entreprises, le secret même de la force et. la plus sûre garantie du succès? Or n'est-ce pas le protestantisme qui a brisé cette unité, rendu cette union impossible, cette association impraticable? Quelle indication tirer de là? Que l'impartialité, le bon sens, le sens commun me répondent.

» Les résultats de l'influence civilisatrice de l'Europe sur le monde n'ont pas répondu à ce que promettaient les premières' années du XVIe siècle. Les protestants se glorifient d'avoir donné à la civilisation européenne une direction nouvelle ; ils se vantent d'avoir affaibli le pouvoir spirituel des Papes, d'avoir détruit les Ordres religieux dans les pays soumis à leur domination, d'avoir mis en piècies la hiérarchie ecclésiastique et abandonné la Bible aux caprices des foules ignorantes : ce qui n'est pas moins certain, c'est que, même parmi eux, l'unité de la religion chrétienne a disparu, qu'ils manquent d'une unité d'où puissent partir les puissants efforts, qu'ils sont sans guide, flottants à tout vent de doctrine et frappés d'une stérilité radicale pour enfanter la moindre de ces grandes œuvres que le catholicisme a produites et produit encore si abondamment. Leurs disputes éternelles, leurs calomnies, leurs attaques contre le dogme et la discipline de l'Eglise, ont obligé celle-ci à se tenir dans une attitude de défense, à combattre pendant trois siècles, lui dérobant par là un temps et des ressources qu'elle

aurait pu mettre à profit pour achever les grands projets médités par elle et déjà si heureusement mis à exécution. »

Le regret d'avoir vu l'unité de l'Europe disparaître avec l'unité religieuse, ce n'est point seulement dans les livres des écrivains catholiques comme Balmès, de Bonald et autres que nous le trouvons, mais dans les œuvres des personnes les plus éloignées de nos croyances. .

On lit dans l'un des livres de Saint-Simon, le fondateur du Saint-Simonisme : « Avant la fin du XVe siècle, toutes les nations de l'Europe formaient un seul corps politique, paisible .au dedans de lui-même, armé contre les ennemis de sa constitution et de son indépendance. La religion romaine pratiquée d'un bout de l'Europe à l'autre, était le lien passif de la société, le clergé romain en était le lien actif. Répandu partout, et partout ne dépendant que de lui-même, compatriote de tous les peuples et ayant son gouvernement et ses lois, il était le centre duquel émanait la volonté qui animait le grand corps et l'impulsion qui le faisait agir... Son territoire indépendant de toute domination temporelle, trop grand pour être facilement conquis, trop petit pour que ceux qui le posséderaient puissent devenir • des conquérants, était le siège du Pape, chef de la Chrétienté. Par leur pouvoir, que l'opinion élevait au-dessus de tout autre, ils mettaient un frein aux ambitions nationales ; par leur politique ils tenaient cette balance de l'Europe, salutaire alors, et devenue si funeste depuis qu'un seul peuple s'en est saisi. Luther, en ébranlant dans les esprits ce respect qui faisait la force du pontife romain, désorganisa VEîirope. La moitié des Européens s'affranchit des chaînes du papisme, c'est-à-dire, brisa le seul lien qui l'attachait à la grande société. » Voltaire lui-même n'a pas été moins regrettant. « Il y avait déjà longtemps, écrit-il, qu'on pouvait regarder l'Europe chrétienne (à la Russie près) comme une espèce de grande république partagée entre plusieurs Etats, correspondant les uns avec les autres ; tous ayant un même fond de religion, tous ayant les mêmes principes de droit public et de politique inconnus dans les autres parties du monde. C'est par ces principes que les nations européennes ne font point esclaves leurs prisonniers, qu'elles respectent les ambassadeurs de leurs ennemis et qu'elles s'accordent dans la sage politique de

tenir entre elles autant qu'elles peuvent une balance égale de pouvoir, employant sans cesse les négociations même au milieu de la guerre, et entretenant les uns chez les autres des ambassadeurs 2. »

Et ailleurs: « L'intérêt du genre humain demande un frein qui retient les souverains et qui mette à couvert la vie du peuple. Ce frein de la religion aurait pu être dans la main du Pape. . . Les Pontifes ne se mêlant des querelles que pour les apaiser, en avertissant les rois et les peuples de leurs devoirs, en reprenant leurs crimes, en réservant leurs excommunications pour les grands attentats, auraient toujours été regardés comme des images de Dieu sur la terre 3 . »

Combien d'autres ont partagé ces regrets! Et quelle force donne aux pensées qu'ils ont exprimées, la guerre des nations qui est aujourd'hui le résultat dernier et plus désastreux que tous les précédents, pourtant si cruels, de la scission opérée au XVIe siècle.

Ces citations sont longues, mais combien opportunes. Ne se présentent-elles pas comme la conclusion naturelle de la troisième section du livre Les Pourquoi historiques de la guerre actuelle, en même temps qu'elles donnent entrée à la quatrième, à la cinquième et à la sixième : car le protestantisme est fils de la civilisation moderne, en même temps que petit-fils de la secte judéo-maçonnique, et père du Prussianisme.

En même temps elles mettent au cœur le vœu de voir la réalisation de ce qui sera l'objet du troisième livre : les vues providentielles de la Bonté divine qui mène tout à bien et qui force le mal lui-même à servir les desseins de miséricorde et de l'amour infini. « Ce qu'il y a de plus admirable dans l'ordre universel des choses, c'est l'action des êtres libres sous la main divine. Ils font réellement ce qu'ils veulent, mais sans pouvoir déranger les plans généraux... Il n'y a point de désordre que l'amour éternel ne tourne contre le principe du mal. Il est doux, au milieu du mouvement général, de pressentir les plans de la divinité . a

Luther a pu diviser la chrétienté, mettre les Puissances européennes en rivalité et soulever les hostilités qui ont fait les

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