De Maistre, Considérations sur la France
Les Pourquoi de la Guerre mondiale. — II
guerres de religion, suivies de celles de la Révolution dont la dernière broie tous les peuples. Puisse-t-elle être la dernière 1 Mais Luther et ses disciples n'empêcheront point Dieu de faire aboutir les desseins de Bonté, qu'il avait en créant le monde et en fondant la sainte Eglise.
Voici quatre siècles qu'elle est assiégée de toutes parts et que sont employées contre elle les armes de la raison aussi bien que la violence. Elle n'a pu être ébranlée : elle demeure aussi ferme et aussi stable qu'aux jours où la société se laissait gouverner par ses lois.
C'est ce que P. J. Proudhon lui-même n'a pu s'empêcher d'observer dans la préface de son livre : De la justice dans la Révolution et dans V Eglise.
« D'après les lois qui régissent les institutions humaines, l'Eglise devrait avoir péri mille fois : que lui reste-t-il de tout ce qui pouvait la soutenir ? Elle a tout perdu et le misérable domaine qu'elle tint jadis de la dévotion d'une princesse, le pauvre héritage de Saint-Pierre, lui est encore ravi. Et cependant l'Eglise résiste à toutes les attaques ; elle survit à tous les schismes, à toutes les hérésies, à tous les démembrements, aux institutions de saint Louis comme aux libertés gallicanes, à Pothier comme à Descartes, a Luther comme à Voltaire. Elle a eu ses pontifes réformateurs longtemps avant la Réforme, et, maintenant que la Réforme n'est plus qu'un mot, le concile de Trente régit sans conteste l'univers orthodoxe. Que dis-je ? À mesure que les Eglises plus avancées qu'elle dans la philosophie et la liberté tombent en dissolution, elle en recueille les lambeaux et se réforme elle-même par son immobilité même. Elle n'a que le souffle; et ce souffle a été jusqu'ici plus vivace que toutes les énergies qu'elle a vues naître, plus fort que toutes les institutions qui se sont fondées hors d'elle en l'imitant... Qu'y a-t-il là qui n'est pas ailleurs ? Il faut admettre un principe resté en dehors de toute atteinte, qui, ayant conservé sa racine au plus profond des consciences, suffit à entretenir l'Eglise, à lui ramener sans cesse les débris de la dissidence, et qui la ferait renaître de ses cendres comme le phénix, s'il était possible que, ce principe subsistant toujours dans les cœurs, l'Eglise, qui en représente la foi, cessât d'exister... Ce principe créateur et conservateur de l'Eglise voulez-vous le connaître ? UEglise croit en Dieu! Elle y croit mieux qu'aucune secte. Elle est la plus pure, la plus complète, la plus éclatante manifestation de l'essence divine, et il n'y a qu'elle qui sache l'adorer. Or, comme ni la raison, ni le cœur de l'homme n'ont su s'affranchir de la pensée de Dieu qui est le propre de l'Eglise, l'Eglise, malgré ses agitations, est restée indestructible. »
A l'opposé de cette fermeté et de cette solidité, nous voyons le monde, en ce même temps, en proie à une instabilité qui se traduit tantôt par des convulsions dans lesquelles sont emportés les gouvernements et les institutions séculaires, tantôt par un travail lent mais continu qui dissout les principes de religion,
de droit, de morale, de hiérarchie, sur lesquels la société a reposé de tous temps. Mais, d'autre part, on voit, on comprend que les peuples ne frémissent, les trônes ne sont renversés, les sociétés ne croulent, le genre humain n'est dans l'angoisse et la terreur que pour justifier la sagesse des enseignements et des œuvres de l'Eglise, et pour ramener les générations futures à ses lois si déplorablement méconnues de nos pères et de nous. Plus le travail de destruction s'élargit et s'accomplit, plus aussi la lumière se fait. Les causes de la mort révèlent les sources de la vie. Nous apprenons comment une société peut vivre, lorsque nous voyons pourquoi elle meurt.
Heureux en ces jours sombres les fils de la Foi qui, par elle, sont les fils de l'Espérance. Par delà les poussières de la ruine, ils voient tomber dans les sillons les graines des moissons futures.
Si l'Europe, éclairée par cette guerre, répudiait le protestantisme et refaisait la chrétienté une et catholique, elle aurait alors dans les mains tous les moyens d'accomplir une entreprise inouïe, tellement vaste qu'aucune ambition humaine ne l'avait pu rêver. « L'Europe qui sera redevenue un même peuple et une même famille, pourra sans témérité se proposer de conquérir la terre. Abandonnant les guerres fratricides, elle conquerra un monde pour le donner à Jésus-Christ. Par cette œuvre gigantesque, elle fécondera son activité en lui donnant des développements incomparables ; elle ouvrira aux ambitions agrandies des carrières sans limites ; elle endormira les vieilles discordes ; elle réparera sa longue ingratitude envers le Christ et envers le genre humain, enfin elle se sauvera. Elle se sauvera du poids du sang barbarement et inutilement répandu ; elle se sauvera de l'esclavage césarien, parce qu'elle propagera la liberté; elle se sauvera des ténèbres, parce qu'elle répandra la lumière; elle se sauvera de la mort, parce qu'elle multipliera la vie. »