Le Play, d'après sa Correspondance
Mais ce mouvement ne fut ni suffisamment soutenu, ni assez sagement dirigé. De sorte que ce que le Pape Urbain VIII, déchargeant son âme dans le cœur de Dieu, déplorait à la fin des guerres de religion, montait du cœur sur les lèvres des clairvoyants de nos jours.
« Nous voici devant vous, Seigneur, chargés du fardeau de nos fautes, et réfléchissant aux calamités qu'elles nous ont attirées.
Si nous pesons bien le mal que nous avons fait, notre châtiment est inférieur à celui que nous avions encouru.
En comparaison des graves offenses dont nous nous sommes rendus coupables, nos souffrances sont légères.
Nous subissons les douloureuses conséquences du péché, et nous ne savons pas nous prémunir contre notre entraînement à le commettre.
Vos fléaux écrasent notre faiblesse sans changer notre malice.
Notre âme ploie sous la tribulation ; mais notre front demeure altier.
Notre vie se passe à soupirer sur nos malheurs, et nous ne faisons rien pour améliorer nos œuvres.
Si vous patientez, nous ne nous réformons point ; si vous sévissez, nous succombons aussitôt.
Sous le coup du châtiment, nous avouons ce que nous avons fait ; après l'épreuve, nous perdons de vue la cause de nos pleurs.»
Le peuple voyait dans le châtiment qu'il venait de subir les douloureuses conséquences de ses péchés, de là ses manifestations pieuses, mais on ne le fît point remonter jusqu'aux causes de ses dérèglements, et c'est pourquoi il n'y eut chez lui qu'un réveil du sentiment religieux qui n'alla point jusqu'à un réveil dé la foi. Le sentiment religieux s'était endormi aux dernières années de l'empire. On le vit se ranimer dans un ensemble admirable. Il eût pu, il eût dû s'élever jusqu'à transformer la vie, en imprégnant de l'esprit chrétien les mœurs privées et publiques, le gouvernement de la famille, la conduite de l'Etat. 11 n'en fut rien ou si peu que rien. Il n'y eut que d'assez rares individualités et" peu de familles qui considérèrent pratiquement la foi comme devant être le phare qui éclairerait désormais tous leurs pas sur la terre. L'Etat, comme Etat, resta athée, malgré la concession de quelques libertés aux individualités chrétiennes.
Aussi M. Pierre Lorrain constatait-il un fait indéniable lorsqu'il disait en 1879 :
« Les années qui viennent de s'écouler stérilement, depuis l'effondrement militaire et politique de 1870-7J, renferment au fond un sens plus inquiétant que le désastre qu'elles ont suivi. Il n'a pas laissé moralement plus de traces qu'un accident. Il est aujourd'hui trop certain que les
LA LEÇON DE 1870 INCOiAIPRISE. ' 37
revers n'ont en rien servi, que de si formidables avertissements ont été en vain prodigués, que peu d'oreilles les ont recueillis, que la voix des grandes catastrophes qui auraient dû provoquer un sérieux examen de conscience et une révision rigoureuse des idées sur lesquelles ont vécu les générations dont la méprise a porté de tels fruits, n'a point été entendue et qu'aucune réforme importante ne s'est produite. La loi de salut qui tire parfois le bien de l'excès du mal ne s'est pas réalisée. La France est écrasée, elle n'est pas éclairée ».
De cette voix qui retentissait dans toute la France, Mgr Pie avait fait entendre dès le 13 juillet 1871 ces plaintes et ces avertissements :
« Vous avez pu l'apprécier vous-même, vous qui vivez au milieu des populations les plus diverses. Non, ni les désastres de la patrie, ni rien de tout cela n'a fait naître dans les âmes cette indignation généreuse, cette exécration profonde qu'on devait attendre de tous les cœurs honnêtes. Notre génération matérialiste s'est émue très faiblement de tous ces maux ; ils n'ont guère été sentis que de ceux qu'ils atteignaient personnellement. Et le nombre est effrayant des gens de bien qui ne voient plus aujourd'hui dans les revers et les malheurs récents de la France que l'occasion d'un placement patriotique de leurs fonds à six du cent.
» Hélas ! si les calamités publiques n'ont pas touché les cœurs, n'ont pas changé les sentiments et les habitudes, elles ont encore moins éclairé les esprits. Entendez ce qui se dit en particulier ou en public. Les mêmes erreurs, lés mêmes préjugés, les mêmes mensonges ont gardé tout leur empire. L'absence de doctrine chez les bons les paralyse. La représentation nationale actuelle nous oiïre à cet égard une fidèle image du pays... D'où il faut conclure que de nouveaux châtiments sont iyiévitahles '^. »
Partageant les mêmes pensées, M. Blanc de Saint-Bonnet demandait :
« Qui ne s'effraie des heures solennelles que Dieu en ce moment daigne nous accorder .^ Si la France s'obstine à lé méconnaître, Dieu voudra-t'-il la sauver malgré elle } w
Les mêmes pensées, les mêmes prévisions se manifestaient à l'étranger. La Germania de Berlin dans un article sur la situation de la France publié en janvier 1878, disait : .
« Les malheurs de 1870 et 1871, n'ont été évidemment envoyés que pour rappeler le peuple français à son Dieu qu'il avait quitté. En effet, les églises se remplissaient de nouveau et aux premières élections politiques le choix de la nation tombait sur des hommes patriotiques et sérieux. Hélas ! dès que les premiers nuages disparurent à l'horizon politique et qu'un calme relatif revint, la majorité oublia les tristes expériences faites par la nation toute entière ».
On put dire de nous ce que le Psalmiste avait dit du peuple