CHAPITRE III
Luxe dans les familles.
Un mal presque incurable, c'est le luxe. Le luxe empoisonne toute une nation.
Ce vice qui en attire une infinité d'autres répand sa contagion depuis le Roi jusqu'aux derniers de la lie du peuple.
Les gens médiocres veulent égaler les grands, car qui est-ce qui se fait justice ? Les petits veulent passer pour médiocres ; tout le monde fait plus qu'il ne peut : les uns par faste, et pour se faire prévaloir de leurs richesses ; les autres par mauvaise honte, et pour cacher leur pauvreté. Ceux mêmes qui sont assez sages pour condamner un si grand désordre ne le sont pas assez pour oser lever, la tête les premiers et pour donner des exemples contraignes. Toute wne nation se ruine, toutes les condition.^ se confondent.
La passion d'acquérir du hien pour soutenir une vaine dépense corrompt les âmes les plus pures ; il n'est plus question que d'être riche ; la pauvreté est une infamie. Ceux mêmes qui n'ont pas de hien veulent paraître en avoir ; ils en dépensent comme s'ils en avaient : on emprunte, on trompe, on Use de mille artifices indignes pour parvenir. Mais qui remédiera à ces maux ?
(FÉNELON, Télémaque.)
Luxe à la naissance, à la première Communion, au mariage, aux funérailles. — Luxe dans l'habitation, la table, le vêtement. — Le luxe appelle l'agiotage. — L'agiotage appelle le crime ou les extravagances de la folie. — Rares sont ceux qui savent résister au courant.
Le premier dérèglement auquel se laissèrent entraîner aveuglément les familles françaises dans les années qui suivirent la guerre de 1870, ce fut le luxe, qui avait été excessif sous l'Empire et qui le redevint bientôt sous la République.
La paix conclue, le territoire libéré de l'occupation allemande, on se mit aux affaires et les affaires prirent un grand essor.
L'argent afflua ; on le dépensa, d'abord et surtout pour donner satisfaction à la vanité, pour se donner non le décor qui contribue au maintien de la dignité qu'exige la situation sociale, mais le faste qui éblouit le voisin et cherche à l'éclipser.
Le luxe blâmable, c'est l'excès dans la table, l'ameublement, le vêtement, etc. ; c'est toute consommation faite en dehors des besoins de nécessité, d'amélioration, d'éducation ou de dignité sociale ; tout ce qui ne sert qu'à nourrir la vanité, le désir de paraître au-dessus de ses semblables. Il est difficile de le décrire complètement, mais qui ne l'a remarqué et même blâmé chez ses émules ? Qui ne l'a montré du doigt dans la rue ? Après, plus encore qu'avant la guerre, on le vit partout, comme une épidémie, qui des villes gagna les campagnes et mit nombre de familles à la gêne, s'il ne les conduisit à la ruine, aussi bien chez les classes laborieuses que dans la haute société.
Rien ne pouvait plus se faire simplement, la naissance, le mariage, la mort étaient autant d'occasions où le luxe était arrivé à s'imposer : Tous les actes de la vie sociale en étaient devenus tributaires, étaient des causes de dépenses et d'étalage. Les familles qui auraient voulu s'en tenir aux usages d'autrefois étaient réduites à céder à l'entraînement, à sacrifier peu ou prou à des usages qu'elles déploraient, à moins de renoncer à toutes relations.
M. Demolins a écrit :
« Me trouvant dans une famille qui comptait au même foyer quatre générations établies, je pus comparer clans le livre de compte parfaitement conservé les chiffres des dépenses occasionnées par chacun des trois mariages.
» Je fus d'abord frappé d'un double fait : tandis que la fortune de la famille avait toujours été en diminuant, la somme des frais avait toujours été en augmentant.
» Entrant dans le détail, je remarquai que la corbeille et le mobilier de la grand'mère se composaient principalement d'objets utiles dans un ménage. Le linge y était sans luxe, mais de première qualité ; les chemises n'avaient point de dentelles, mais elles étaient en magnifique toile, capable de défier le temps et l'usure.
» En passant à la corbeille de la fille, il était facile de voir qu'une transformation commençait à s'opérer dans les idées et dans les habitudes. Le superflu y avait une plus large part, au détriment du nécessaire. Le mobilier était plus élégant, mais moins solide ; le linge plus orné, mais moins fort ; les chemises bordées de dentelle's, mais d'une qualité inférieure.
» Avec la corbeille de la petite-fille, la transformation était complète. Tout était sacrifié au superflu, à la montre, à VœU, suivant l'expression
barbare créée exprès pour désigner un état de chose qui nous ramène à la barbarie, par t'extrême civilisation. Sous des apparences d'élégance et de grâce le mobilier déguisait mal les vices de sa fabrication. C'était bien là ce qui convenait à des familles nomades, sans tradition, sans foyer fixe, et par conséquent sans souci du lendemain. Et cependant tous ces riens, toute cette quincaillerie, toute cette bimbeloterie dorée, argentée, ciselée, représentait, en tenant compte de la différence de l'argent, une somme deux fois plus élevée que celle inscrite pour l'établissement de la grand'mère.
» Les conséquences d'un pareil état de choses sont plus graves qu'on ne pense. Qui ne sait que, dans la vie moderne, si l'on accorde beaucoup plus au superflu, à l'extérieur, à la représentation, on se restreint considérablement sur le nécessaire. Nos pères vivaient pour leurs amis et pour leurs enfants, et ils vivaient confortablement ; nous vivons pour les voisins et pour les passants, et notre vie est factice comme notre organisation sociale tout entière.
« Je demandais un jour à un architecte de Paris quelle était la règle principale à suivre dans la distribution d'un appartement "pour en faciliter la location. Il me répondit qu'il fallait sacrifier toutes les pièces au salon de réception. Voilà un mot qui nous peint merveilleusement. Parcourez, en effet, les appartements à louer dans nos immenses casernes modernes : vous y verrez que la cuisine, les chambres à coucher, la salle à manger, c'est-à-dire les pièces essentielles, sont en disproportion, comme air, comme jour, comme espace, avec le salon de réception, c'est-à-dire avec la pièce accessoire. Si bien que vous pourriez établir une sorte de règle de proportion, et dire que dans la société moderne le superflu est au nécessaire comme le salon est aux autres pièces de l'habitation. Nous marchons à un état social, qui ne comportera plus pour tout intérieur qu'une seule pièce, le salon ; pour le logement et la nourriture on ira à l'hôtel ».
Se plaçant à un autre point de vue, l'un des deux journaux qui ont le plus contribué à répandre l'esprit du monde dans les milieux chrétiens de la bourgeoisie et de la noblesse, eut un jour un éclair de bon sens, il appela l'attention de ses lecteurs sur les changements que le luxe a opérés jusque dans. les actes de la vie de famille les plus dignes de réserve et de respect.
« Pénétrez ces jours-ci (jour de la première communion des enfants de la paroisse ou de l'Institution) dans une maison oii il y a des enfants. Qu'y trouvez-vous .^ Une exposition chatoyante de cadeaux sacrés ou profanes, de richesses accumulées qui réjouissent les yeux et le cœur des petits communiants.
» O changement des temps et des mœurs ! Autrefois, on nous comblait de joie, à l'époque de notre première Communion, en nous donnant une montre d'argent, un paroissien de sept francs et un chapelet de trente sous. Aujourd'hui, un enfant, même dans les conditions de médiocre fortune, reçoit en moyenne, une cinquantaine de présents, souvent coûteux et qui parfois n'ont rien de religieux. »
Cette déviation du sens chrétien ne s'est pas seulement produite en France. Monseigneur l'archevêque de Cologne adressa en 1890 à son clergé cet avis :
« A l'occasion de la première Communion, on consacre souvent aux
détails de toilette, surtout des filles, des soins qui dépassent les moyens de beaucoup de parents, et qui sont de nature à nuire chez les enfants au sérieux qu'exige la préparation à cet acte si saint, et à leur dévotion pendant la cérémonie de la sainte Communion.
» Nous croyons donc utile d'engager les prêtres de Tarchidiocèse à prendre des mesures pour remédier à ce mal. A cet effet ils exposeront aux parents que les prescriptions de l'Eglise ne demandent qu'une toilette modeste, conforme à la condition de chacun et que tout étalage d'un luxe inutile, alors même que l'état de la fortune le permet, est contraire à l'humilité, qui doit être la disposition principale du chrétien dans la sainte Communion. »
Chez nous aussi, que de parents croient ne pouvoir mieux préparer leurs enfants au « plus grand jour de leur vie » qu'en leur parlant de toilette et de vanité. Au lieu de les entretenir de la grandeur et de la sainteté du sacrement de l'Eucharistie, de la pureté dont l'âme de l'enfant doit être ornée pour s'unir à son Dieu, des vertus que Jésus aime à trouver dans les âmes, des grâces qu'il apporte à ceux qui le reçoivent dignement.
Dans beaucoup de familles, à l'approche du grand jour, il est question de tout, excepté de la communion elle-même et de Jésus-Christ ! L'idée du monde, de ses frivolités et de ses vanités fait tellement le tout des entretiens, que le jour de la première communion apparaît à l'horizon aux yeux de l'enfant comme un jour profane plutôt que comme un jour saint ! Le jour de la première communion, c'est pour l'enfant le jour rêvé et désiré, où il portera une belle toilette, où il recevra des cadeaux, où. il fera des visites, où il sera regardé comme un personnage important.
L'année qui suivit la publication du décret pontifical sur la Communion des enfants, VEcho de Paris, qui n'est pas ce qu'on appelle un journal dévot, fit cette observation :
« Je me disais que l'un des premiers résultats du décret qui admet les petits enfants à la Table sainte serait de simplifier la première Communion, qui avait fini par revêtir un caractère presque exclusivement mondain. On en était arrivé à citer dans les journaux les noms des premiers Communiants dont les familles occupaient un rang, à les citer entre deux danses ou deux bals ; à en énumérer les cadeaux, etc. Je confesse ma naïveté, j'avais compté sans l'esprit du monde qui n'est jamais vaincu, et qui, des obstacles mêmes se sert pour préparer ses revanches. Si étrange que cela paraisse, on a su profiter du décret pour faire deux cérémonies : le jour de la Communion privée et le jour de la Communion solennelle, ayant l'une et l'autre le même caractère. »
Passant à d'autres actes de la vie de famille, VEcho de Paris dit encore :
ce La comparaison du présent avec le passé offre en tout ce même aspect. Suivez la famille dans tous ses actes. Autrefois les parents de la future, ses proches, ses intimes lui offraient un souvenir la veille de son mariage. — Aujourd'hui, c'est par centaines que se comptent les présents riches. Ils forment, à la soirée ou à la matinée du contrat, une Exposition !
» Autrefois on déposait deux ou trois bouquets sur le cercueil d'un enfant, d'une jeune fille. — Aujourd'hui, voyez les chars funèbres qui traversent les rues, et les catafalques dressés dans les églises. Les couronnes magnifiques et enrubannées sont si nombreuses, si considérables, qu'il faut, pour les transporter, des employés supplémentaires. En vain des prélats ont-ils protesté publiquement contre cette transformation du deuil en fête fleurie. L'ostentation et l'affection se sont liguées pour résister à leurs avis mesurés. Les cortèges de mort sont parfois comme de ravissants et coûteux jardins ambulants.
» Il y a vingt ans, une femme aisée se croj^ait habillée avec une robe de quatre-vingts francs. Les plus modérées aujourd'hui consacrent cinq o^ six fois cette somme à une seule robe, et savent que d'autres la dépassent de beaucoup.
» La table, même dans les dîners d'intimes, dans les dîners de famille, est plus somptueuse que jamais, et les plats simples ne sont plus de mise du moment qu'on reçoit quatre ou cinq convives. Le service se raffine et exige une augmentation du personnel. Le mobilier s'enrichit chaque jour de quelque bibelot décoratif.
» Les objets d'art, autrefois réservés à quelques-uns, sont disputés chèrement par un grand nombre d'amateurs. En un mot, la simplicité d'antan semble absolument reléguée, et la dépense augmente partout, à mesuré que les ressources diminuent.
» Tout cela est : on ne peut que le constater. Les moralistes s'en effraient. Leurs sages conseils se perdent dans le brouhaha universel. La nécessité devrait être plus éloquente que leurs conseils : eh bien ! la nécessité elle-même ne change rien au train de la vie. Vous voyez cela tous les jours, n'est-ce pas : les gens ruinés vivent tout aussi luxueusement, parfois plus luxueusement que la veille, et trouvent la solution de cet étrange problème : briller sans avoir. »
Avec plus d'autorité que les moralistes, l'Eglise a fait en- 1 tendre sa voix, sa grande voix dans une canonisation, la caj nonisation de saint Benoît- Joseph Labre, au sujet de laquelle i M. Ernest Hello a fait cette observation :
« Pendant que l'adoration du veau d'or semble devenir une religion, l'Eglise choisit pour le canoniser l'homme qui a poussé la pauvreté à des excès invraisemblables ! L'opportunité de cette canonisation n'a-t-elle pas quelque chose de réellement divin .? La contradiction immense qui existe entre Benoît-Joseph Labre et l'état actuel des hommes ne donne-telle pas au monde un enseignement singulier ?
» L'Eglise catholique ne se montre-t-eîle pas dépositaire de secrets profonds, quand elle étale ainsi, avec une pompe audacieuse, à la face du monde, ce Benoît-Joseph Labre que le monde méprise tant, et qu'elle glorifie sans se cacher ?
» L'Eglise catholique ne prouve-t-elle pas par là qu'elle a une vie propre, une vie supérieure, indépendante des accidents ? »
48 CtlLPAlilLITÉ DU PUBLIC.
Cette pensée de paraître, de briller, d'éclipser, a amené nos contemporains à substituer, comme moyen de parvenir plus facilement et plus tôt, la spéculation au travail personnel et soutenu. L'argent avait acquis trop de considération. Alors les roueries qui procurent la fortune instantanée, les combinaisons financières, insuffisamment prévues par la loi, qui favorisent les gains trop faciles au détriment des non-initiés, jouirent de la faveur et des indulgences. On distinguait encore, il y a moins d'un demi-siècle, entre les richesses bien acquises et les autres. Alors, on ne distingua plus. Le niveau de l'honnêteté courante baissa. Ce qui était censuré avec sévérité fit sourire avec bienveillance, pour ne pas dire avec admiration. On ne s'inquiéta plus de savoir d'où provenait le luxe qui vous éclaboussait au passage. Tout le monde lui tirait son chapeau. Des scrupules, là-dessus, auraient fait voir trop de délicatesse. L'homme fort est celui qui réussit ; et peu importent les moyens.
Les moyens furent parfois demandés au crime. Il y a quelques années, Madame Joniaux fut accusée à Bruxelles d'avoir empoisonné un oncle, une sœur et un frère. Après trois semaines d'interrogatoires, une sentence de mort fut prononcée contre elle. Au cours de ce procès, elle fit preuve d'une intelligence qui, mise au service du bien, J 'aurait rendue capable des plus grandes choses ; mais non, elle a écouté sa passion : paraître, se faire valoir ; et quelle épouvantable existence cette passion lui a faite ! Ces expédients continuels, cette chasse perpétuelle au billet de banque, ces visites au mont de piété, ces échéances dont rien ne faisait entrevoir la fin, qui la jetaient en de continuelles agitations, et puis les pensées du crime, la combinaison de ses forfaits, et les craintes, les terreurs qui suivaient nécessairement ! Et au milieu de tout cela, être obligée de garder une apparence de sérénité, de calme, d'enjouement, jouer le rôle de la femme du monde, habituée des réceptions fastueuses, des dîners, des théâtres et des stations balnéaires !
L^n journal radical, VEipress de Liège, s'est demandé quelle,
a été la cause réelle, la cause première, la cause profonde d'une j
si lamentable chute. Et il fut obligé de dire :
« Elle a voulu faire la femme du inonde. C'est ce fardeau, le paraître, qui la fit succomber. Ce sont, non le besoin des jouissances réelles, mais les nécessités factices des luxes conventionnels qui seuls, ont pesé sur cette âme.
» Ah ! ces soirées de bal, ces gard en -parties, ces visites pour lesquelles sont nécessaires, indispensables, rigoureusement exigées, les dernières fanfreluches ruineuses que la mode impose !
» Ah ! le théâtre de gala. Ah ! les concerts de charité. Ah ! les fêtes absurdes et ennuyeuses où la vanité bat le rappel et d'où la dignité revient presque toujours meurtrie. Ah ! le gouffre.
» Combien pourrait-on compter de familles, parmi les gens en vue qui constituent le ce monde » qui n'aient été bouleversées et désolées par une honte ou par une douleur venant de là ? «
En 1891, un journal mondain se mit à déplorer qu'à Paris le Carême de cette année se passât sans fêtes.
« Paris s'ennuie ! s'écria le journaliste, pas d'entrain, pas de fêtes, pas de brillantes réunions, pas même, — ce qui est plus grave, — la moindre velléité de réagir et de tâcher de s'amuser. J)'un bout à l'autre du highlife, ce n'est qu'un concert de plaintes résignées sur la tristesse et le vide des salons, sur le manque absolu de distractions et d'élégantes assemblées. »
Qu'on n'aille point croire que ce fût par esprit de pénitence que Paris, ce coin du Paris mondain qui prétend être un Paris religieux, se privait ainsi de ses plaisirs ordinaires. Non, s'il n'y avait eu que les convenances et les obligations religieuses, s'il n'y avait eu que la République et ses persécutions, cela n'aurait nullement empêché les Parisiens de continuer leur train.
Mais qu'y a-t-il donc pour ralentir ainsi leur ardeur au plaisir ?
« La cause la plus frappante, la plus sérieuse, la plus topique, à mon avis, dit leur Moniteur, c'est le développement toujours croissant et immodéré du luxe. On s'est habitué peu à peu à ne plus pouvoir se réunir sans un apparat, une mise en scène et des frais extraordinaires, sans un déploiement excessif de décorations, de fleurs, de serviteurs, d'éclairage et de rafraîchissements. On a tout sacrifié et tout subordonné à la vanité et à l'ostentation, et on a fini par compliquer tellement les choses, par augmenter dans de si énormes proportions les difficultés et les dépenses, que les maîtresses de maison reculent épouvantées quand il s'agit de lancer des invitations. Même sentiment chez celles qui les reçoivent. Car chacun redoute les toilettes extravagantes qu'il faudra faire et le gros accroc que l'on fera à son budget si l'on est tenu de rendre la politesse. »
Et pour montrer que la cause qu'il assignait cette amiée, à l'engourdissement du Paris des plaisirs était bien la véritable, le journaliste ajoutait :
« Je défie qui que ce soit, à l'heure qu'il est, de donner un joli bal à moins de quinze mille francs. »
Que disait-il, « quinze mille francs ■». En cette même année 1891, le 26 mai, la princesse de Léon a donné à Paris, un bal
Les Pourquoi de la Guerre mondiale. a
costumé, pour lequel elle a fait deux mille invitations et qui a occasionné une dépense que le Gaulois n'estima pas à moins de 3.000.000, nous disons trois millions de francs, (dépenses réunies sans doute de l'hôtesse et de ses invités) .
Le lendemain, tous les journaux bôulevardiers ont consacré leurs premières colonnes à célébrer avec un lyrisme exalté les splendeurs de cette fête, disons mieux, de cette folie. Ils décrivirent dans tous leurs détails les accoutrements de théâtre dont les dames s'étaient affublées. Les hommes, eux, s'étaient montrés costumés en forts de la Halle, en polichinelles, en saltimbanques, celui-ci en ours, celui-là en chauve-souris. On y voyait des arlequins et des pierrots mêlés à des grands seigneurs historiques de toutes les époques, jusqu'à des généraux Vendéens !
M. Edmond Demolins a ainsi terminé les observations que nous avons relatées ci-dessus :
« En face d'une pareille désorganisation, conséquence naturelle du luxe, on comprend combien sont peu de chose les dissertations, même les plus éloquentes, des philosophes et des économistes. La Religion seule a le don de toucher les cœurs et de forcer les volontés. Les éloquentes diatribes de Sénèque et des stoïciens n'ont pas été capables d'arracher la vieille société romaine à son luxe et à sa décadence. Elle n'a été transformée que par la prédication des apôtres, par les exemples des martyrs et surtout par la grâce divine, plus puissante et plus féconde que tous les efforts des hommes. Il est temps que nous comprenions ces grands enseignements de l'expérience, si nous ne voulons, comme les Romains de la décadence, devenir la proie des barbares i. »
Les barbares étaient venus à la fin du second Empire, comme ils étaient venus aux derniers jours de l'P^mpire romain, comme ils sont de nouveau chez nous, appelés, toujours, par le désordre des mœurs que le luxe engendre.
Sans doute il a toujours été difficile de résister au courant du siècle. Toujours, cependant, il s'est trouvé des hommes qui ont eu ce courage ; toujours, il est vrai, ils ont été rares, et souvent ils ne sont revenus au bon sens qu'après avoir euxmêmes sacrifié à l'idole.
« Lorsque mon père achetait quelque meuble dont il aurait pu se passer,
I. Nous verrons plus loin que la religion a parlé par la bouche de ses pontifes et que de nos jours lour voîx ne parvint point à dominer celle de « la mode ».
ma mère en éprouvait de la peine, et ne pouvait s'empêcher de lui en faire quelque reproche. Que n'aurait-elle pas dit, si elle avait vu ceux que j'ai ajoutés à la maison, surtout depuis mon mariage, et bien que les plus précieux que j'ai ou ai eus m'aient été donnés ! Elle aurait voulu, sans doute, me les faire vendre de suite et m'en faire employer le prix en achats de terres, champs et olivets. Je n'ai senti que trop tard combien elle avait raison, et j'en fais mon mea cidpa. »
Celui qui écrivit ces lignes, était un jurisconsulte des plus
illustres de son pays et de son temps, il avait une situation hors
de pair.
« Je devins, dit-il, non seulement avocat et conseil ordinaire de Tévêque, mais aussi des gouverneurs de la province, des intendants, des premiers présidents, des procureurs généraux, de presque tous les présidents et conseillers du Conseil souverain de Roussillon, et des maisons les plus distinguées de Perpignan., telle que celle du marquis d'Aguilar, du comte de Ros, du baron de Cabreins son frère, des Doms, des Cagariga, des Copous, des Riart, des Boisrobert, des Carapredon, des Montferré, du maréchal de Noailles, du prince de Montbarre3^ »
Il est rare de voir un homme de cette importance manifester publiquement son repentir et donner à ses contemporains l'exemple de son retour à ce que commande la raison aussi bien que le christianisme..
Le grand chancelier du XVIP siècle, d'Aguesseau, dans
l'une de ses mercuriales s'est efforcé d'obtenir des magistrats
qu'il présidait une semblable conversion. Il leur dit :
« Tel est le changement produit dans le monde depuis qu'on a chassé la raison et qu'avec elle a disparu l'amour de l'ordre et de la discipline, le respect des anciens. On ne connaît plus son état, et on ne se connaît plus soimême. Le fils dédaigne d'habiter la maison de ses pères, il rougit de leur ancienne simplicité. Un patrimoine amassé pendant tant d'années par les mains de la tempérance et de la frugalité est bientôt sacrifié au spectacle enchanteur d'une vaine magnificence... » Puis, s'adressant plus directement aux magistrats qu'il présidait : (c Et vous que la justice a portés en son sein, qu'elle a vus croître sous ses yeux et qu'elle a regardés comme sa suprême espérance ; vous, pour qui la sagesse des mœurs était un bien acquis et héréditaire que vous aviez reçu de vos pères, et que vous deviez transmettre à vos enfants, qu'est devenu ce grand dépôt que Dieu vous avait confié ? Enfants des patriarches, qu'avez-vous fait de la plus précieuse portion de leur héritage, de ce patrimoine de prudence, de modération et de simplicité qui était le caractère et comme le bien propre de l'ancienne magistrature ?»
Combien de personnes qui n'avaient point pour excuse le haut rajig qu'elles avaient à tenir dans la société eurent de notre temps à faire leur mea culpa d'un luxe plus exagéré que celui que déploraient ces hauts magistrats, lorsque vinrent les barbares de 1870, et lorsc^ue revinrent les mêmes barbares en 1914.
52 CULPARILITÉ DU PUBLIC.
Connaît-on beaucoup de pères et mères de familles qui eurent le caractère assez ferme pour résister à l'entraînement et garder un train de maison qui ne soit point au-dessus de ce qu'exigent les convenances sociales et la prospérité, le bien-être et le bonheur de leur famille ?