CHAPITRE IV
Le luxe des femmes.
La w,odeiitie doit éclater dans le vêtement, le geste, la démarche ; car Vétat de Vâme se manifeste dans la tenue du corps.
Vox qusedam est animi coiyoris motus.
S. Ambroise, De off. min. I, 71.
Les toilettes après 1870. — Un avertissement providentiel.
— Louables exceptions. — Corrompre les femmes pour frapper l'Église. — Modes nuisibles à la santé, ridicules, indécentes.
— G-rave responsabilité de la bourgeoisie. — Même pendant la guerre. — Protestations non entendues et réactions inefficaces.
— Comme au IV^ siècle. — Malédictions et menaces du Saint- Esprit.
Le 16 novembre 1874, peu de temps donc après le premiei; désastre, M® Lavergne écrivit à M. Ozaneaux, son parent, à Cambrai :
« Je crois qu'on n'a jamais vu les magasins si brillants et les toilettes si extravagantes que cette année. C'est à croire que la richesse est universelle. Paris est balayé par le velours. On rencontre, rue du Bac, une dame toute en soie, portant un manteau de velours bordé de martre. Est-ce une comtesse ? Non. C'est M"i® Poterlou, concierge de V Univers, fort bonne femme du reste, et qui le matin balaye les escaliers ».
Il est vrai qu'en compensation M® Lavergne pouvait ajouter :
(c Et cette autre portant une robe de laine, un châle de cachemire noir uni, im petit chapeau bas, sans plumes ni fleurs : c'est M™« la comtesse de Mesnard, riche à millions et qui donne cent mille francs aux pauvres chaque année. Il faut le voir pour le croire, mais cela est. ».
La même écrivait en 1876 :
« Je ne puis lire un journal sans me mettre en colère contre l'ineptie.
la couardise des uns, la scélératesse des autres. Je croyais que le feu de nos incendies aurait éclairé, purifié. Et où en sommes-nous ? •»
En 1878 :
« Vos dames sont folles avec leurs toilettes. C'est pécher contre le bon sens de se déguiser en princesses quand on n'est après tout que de simples bourgeoises... Qu'une femme de fabricant ou de négociant, qui voit de près la misère des ouvriers, et, après tout, n'a d'autres obligations que d'être propre et bien mise, traîne des queues de soie, s'empanache et se travestisse en mannequin de couture, c'est simplement ridicule. »
Ridicule, oui. Mais, combien funeste aux familles et immoral dans la société ; car ce luxe, nous venons de le voir, de la bourgeoisie avait aussitôt gagné les classes populaires.
Du haut en bas de la société on rencontre des femmes auxquelles peuvent s'appliquer un ou plusieurs traits du portrait que M. Ernest Hello a tracé de celle qui s'est vouée au culte de cette divinité ce la mode y).
«. Imaginez-vous une poupée douée de mouvement, et, dans une certaine mesure douée de connaissance, une poupée qui aimerait les rubans roses dont l'affuble une petite main maladroite et vaniteuse, une poupée qui serait fière, fière, entendez-vous ? fière d'être poupée, et qui prendrait vis-à-vis des personnes vivantes de petits airs méprisants.
Si je généralisais, si je disais : Voilà toutes les femmes, je commettrais une injustice qui se réfuterait elle-même ; je ne parle donc que d'une certaine classe de femmes. Mais cette classe se rencontre partout.
On parle souvent de la perversité des femmes, tel n'est pas mon sujet ; la femme poupée n'est pas méchante, c'est une sotte.
La sottise d'une femme écarte le mari et détruit la famille ; la famille détruite, que reste-t-il de la société } Si l'on pense un instant à l'influence immense qu'exercent les femmes sur les hommes et sur les enfants, sur leur présent et sur leur avenir, sur les intelligences et sur les âmes, il est impossible d'arrêter ses yeux sans terreur sur la femme poupée.
Ceux qui donnent des conseils avec autorité devraient, je crois, se souvenir que le premier pas fait par une jeune fille dans la voie de la vanité est le gage de son malheur et le gage du malheur de tous ceux qui l'approcheront.
Quand ce premier pas est encouragé, nul ne sait ce qui s'en suivra.
Or, il n'est pas seulement encouragé ; il est commandé, il devient obligatoire, il fait partie de l'éducation ; je me trompe, il est l'éducation, il est enseigné doctrinalement dans les maisons où la vanité est le principe, le moyen et le but de la vie, où la toilette, le culte de la toilette résume et symbolise leur misérable vie.
La femme est devenue poupée parce qu'on l'élève en poupée, parce qu'on la traite en poupée. L'éducation mondaine des femmes peut se résumer on un mot : vanité. Et voici le plus grave : la vanité leur semble innocente. Elles croient qu'il leur est permis d'être vaines. Pourvu qu'elles ne soient pas coupables en acte d'une certaine manière déterminée, elles croient que 3e néant est leur destinée, et que la vanité est pour elles chose légitime.
Il y a dfiis créatures qui devraient être des femmes, et qui s'appellent
seulement femmes du monde ; des créatures qui ne passent pas pour criminelles, et qui oublient, en face d'un chapeau. Dieu, leur âme, et les âmes qui les entourent.
Il y a à côté d'elles des enfants qui devraient respirer le vrai, en regardant leur mère. - .
Autre observation :
Dans une maison du plus modeste train, dit un autre écrivain, on n'eût pas souffert que la femme de chambre portât chapeau. Aujourd'hui, non seulement on tolère le chapeau, mais on l'exige des femmes de service, et la plus petite piqueuse de bottines porte chapeau à plumes. C'est ce que l'on appelle avoir une tenue convenable.
Il était pourtant bien gracieux le bonnet d'autrefois, le simple bonnet à deux rangs de garniture, plissés ou tuyautés.
Pauvres filles d'Eve, que vous êtes naïves et vaines ! Comme si malgré tout, en dépit du chapeau à plumes et du chapeau à fleurs, coiffée de velours ou de paille, de satin ou de peluche, la femme ne révélait pas son origine et sa situation sociale ! Les bonnets sont aujourd'hui méprisés souverainement, même dans les campagnes. Les fermières portent chapeau, les filles de ferme ont des chapeaux, l'enfant même ne porte plus de bonnet. Les temps ne sont pas éloignés où les bonnets typiques de la province, bonnets normands, auvergnats, picards, provençaux, nivernais, si pittoresques et si riches, auront tout à fait disparu, et qu'on en montrera des spécimens dans les expositions rétrospectives ».
Plus regrettable est la disparition du mantelet ; ce vêtement sans manches, avec ou sans capuchon, qui couvrait les épaules et les bras et descendait jusqu'aux talons. Aux jours de mon enfance, toute femme en était pourvue. Les petites gens le portaient en indienne, les autres en drap ou même en soie aux jours d'été. Les mantelet s en indienne avaient une large frange tuyautée ; ceux en drap ou en soie, des dentelles ou des fourrures, selon la saison. Ce vêtement qui couvrait tout le corps était non seulement d'une extrême modestie, mais il enveloppait les plus humbles de dignité. Aucune femme n'eût voulu se rendre à l'église sans en être revêtue, et aux funérailles et même en d'autres circonstances, toutes ramenaient le capuchon sur leur tête.
Quelle impression de respect et d'édification présentait autrefois l'assemblée des fidèles : tous les hommes du côté de l'épître, toutes les femmes du côté de l'évangile, et, celles-ci toutes drapées dans leur mantelet. Aujourd'hui non seulement il n'y a plus de distinction de sexe, mais les femmes répandues parmi les hommes attirent les regards de ceux-ci, et elles-mêmes promènent les yeux sur l'assemblée pour examiner la toilette de leurs concurrentes en luxe. Au-dessus de l'assemblée flottent
les plumes et autres affiquets qui font demander à l'homme étranger à nos croyances qui entre par hasard dans une église : où suis-je ?
En 1880 survint un désastre qui aurait dû donner à réfléchir : Krach de la banque fondée par M. Bontoux. Il n'obtint point que rien fût changé dans les habitudes de ceux qui n'en furent atteints à fond.
« Cette catastrophe de l'Union générale est épouvantable, écrit M^ Lavergne. C'est navrant dans le détail, mais dans l'ensemble, il est impossible de ne pas reconnaître une punition de la soif de richesses qui a gagné toutes les classes... On se jetait tête baissée dans ce nouveau Mississipi qu'on estimait un Pactole, et les scènes de 1719 se renouvelaient à Lyon et à Paris. Et ce n'était pas seulement des fous et des folles qui se laissaient gagner par la fascination de l'or, mais des sages, des prudents, des chefs de famille ayant reçu et augmenté des fortunes acquises par le travail ».
Cette catastrophe ouvrit les yeux de quelques-uns, mais elle ne changea rien aux allures du public. En 1893 (le 24 avril),. Juliette Charroy, sous le pseudon3-me J. de Rochay écrivait :
« Je ne comprends pas que nulle voix n'ait le courage de s'élever contre les impudences du luxe qui s'étale dans les rues, en dépit des maux du passé et des menaces de l'avenir. Les toilettes de cette année me révoltent : ces robes serrées... ces chapeaux qui vous donnent des façons d'écervelées, cette désinvolture effrontée qu'on adopte avec fureur, tout cela est d'une suprême indécence. On dit que tous les temps ont vu des femmes extravagantes ; mais ce n'étaient pas sans doute les plus honnêtes, comme de nos jours, où les chrétiennes elles-mêmes ne savent pas résister au torrent, tandis que le deuil et les maux de l'Eglise devraient leur inspirer une austérité salutaire. Où va-t-on ? où va-t-on ?... C'est le cri, c'est le refrain de ceux qui réfléchissent, mais la foule inconsciente court à l'abîme en riant. »
i\I. de Bonald a fait cette observation que le Krach Bontoux a donné occasion de vérifier de nouveau :
f< Le plus grand mal que le luxe a fait à la noblesse, dans toute l'Europe, est moins de l'avoir appauvrie, que de l'avoir rendue avide de richesses ».
Et ailleurs :
« Ce n'est pas la richesse qui corrompt les hommes, mais la poursuite de la richesse ». Or, cette soif des richesses vient le plus souvent de la nécessité de faire face aux dépenses qu'exige le luxe, et surtout le luxe des femmes qui appela après lui tous les autres.
En 1856, M. le baron de Gerlache adressait aux conférences
de saint Vincent de Paul de la Belgique une circulaire où il disait :
ce La grande maladie du siècle c'est de vouloir gagner beaucoup pour pouvoir beaucoup dépenser, beaucoup paraître, beaucoup jouir. C'est une sorte de fièvre à laquelle peu de bons esprits échappent. Ainsi, les meilleures résolutions s'effacent, les plus nobles caractères s'amoindrissent ; on lutte quelque temps contre le monde ou contre soi-même, et peu à peu on cède à la contagion, et, sans déserter précisément la bonne cause, à laquelle on se fait gloire d'appartenir, on cesse de la servir efficacement. »
Ne croyons pas cependant que tous se laissassent entraîner par le courant. Nous avons entendu le témoignage rendu par M® Lavergne à M'"^ la comtesse de Mesnard. Ce n'était pas une exception.
M. le comte Christian de Cosse Brissac, ayant un jour lu dans le journal de Rochefort une accusation par trop généralisée, crut devoir faire cette réserve en faveur des familles vraiment chrétiennes de la haute société :
(c Les réceptions sont réduites au minimum ; et quant aux bals, autant dire qu'ils sont supprimés. Malgré l'indifférence générale, on sait qu'il y a là une question de haute convenance. Ce n'est pas au moment oii l'Eglise est persécutée avec frénésie, où tant de prêtres et de religieux souffrent moralement et matériellement, où l'on foule aux pieds tout ce que, dans nos traditions, nous avons été habitués à vénérer depuis des siècles, qu'il serait séant de donner des bals. Regardez de près les noms qui se lisent dans les comptes-rendus que donnent les journaux mondains des fêtes brillantes.
» Parmi les a mondains » il n'y a pas que des vieux français, il y a ^les gens qui ne partagent pas nos idées. Ce sont surtout ceux-là qui ont le cœur à s'amuser. Ceux d'entre nous qui leur font cortège sont. Dieu, merci, l'exception. »
Voilà qui corrige un peu les plaintes citées plus haut, recueillies par un journal mondain pendant le carême de 1891. Ce n'est point par la vraie noblesse qu'elles étaient formulées. Celle-ci conservait en partie du moins les dispositions où l'avaient mise les événements de 1870-71.
« Je me rappelle, écrivit une femme dans VEcho de la Ligue patriotique , qu'après la guerre de 1870, il y eut, pendant quelques années, en France, comme une réaction contre le luxe de la toilette : les femmes ne sortaient dans la rue que vêtues de costumes simples et sombres, comme si elles avaient voulu porter le deuil national, A mesure que les années s'écoulèrent, le luxe recommença à s'étaler dans la rue, même à l'église.
Ce dernier mot signale ce qui, dans la toilette des femmes a le plus excité la colère divine.
II est tout à fait inconvenant et irrespectueux que les femmes vieruient assister au saint Sacrifice de la Messe dans une toilette fastueuse, aux couleurs tapageuses et capables d'attirer les regards. Les Pontifes romains ont toujours réclamé, avec instance, la modestie et la convenance des vêtements pour l'assistance aux offices. Aucune femme, fût-elle princesse, fût-elle reine, ne peut assister à la Messe du Pape, ou à une Messe dite en sa présence, . si elle n'est modestement voilée et vêtue de noir. La même coutume existe en Espagne ; aucune femme ne peut se présenter, pour assister à la Messe, sians un voile qui lui couvre la tête et les épaules en signe de modestie.
Monsieur le Baron de Calonne a fait cette remarque concernant la tenue modeste et la parfaite convenance de nos grand 'mères dans les églises et les cérémonies religieuses :
« Le voile était de rigueur, ou plutôt, elles portaient presque toutes cette large bande d'étoffe noire appelée « faille » qui leur enveloppait la tête et leur couvrait les épaules, dont nous voyons encore les derniers vestiges dans les églises les plus rustiques et sur la tête des plus vieilles femmes. »
Que diraient nos ancêtres s'ils revenaient dans nos églises d'aujourd'hui et s'ils voyaient, même dans les plus humbles villages, leurs petites-filles allant à l'office parées comme pour une ducasse et se voilant à peine, même pour se présenter à la Table sainte ?
N'est-ce pas une pitié de voir toutes ces jeunes filles mieux ornées les simples dimanches avec des fleurs sur leurs chapeaux que nos autels les jours de grandes fêtes ! Que viennent faire ici toutes ces personnes empêtrées dans leurs falbalas ? Vous croyez qu'elles viennent adorer ? Pas du tout, elles viennent pour se fairer adorer.
Reprenons la suite de l'article publié dans VEcho de la IJguc patriotique :
« On se croirait revenu, à l'heure actuelle, aux mauvais jours du Direc toire ou du premier Empire, où un pareil relâchement des mœurs avait amené les mêmes excès dans la mode.
» Tandis que, comme au lendemain de nos désastres de 1870, l'on de vrait porter le deuil : deuil de la guerre h l'Eglise, deuil de nos libertés les plus sacrées ravies une à une, deuil de la France qui se dissocie lentement, il semble qu'une partie de la société française, prise de vertige, ne songe qu'à satisfaire des goûts immodérés de plaisirs, de jouissances se livrant parfois aux excentricités les plus folles, notamment en ce qui i trait au costume féminin.
» La femme française ne se rend pas compte que cette tentative sata
nique de retour à des mœurs païennes est voulue par la Franc-Maçonnerie qui, en cela comme en tous ses actes, poursuit à l'heure actuelle l'anéantissement du catholicisme. »
1^'Echo de la Ligue reproduisit en preuve les Instructions secrètes données, au commencement du XIX® siècle, aux membres de la Haute-Vente, pour arriver à corrompre les femmes et, par cette corruption, « frapper l'Eglise au cœur ».
Edouard Drumont dans son livre La France juive a fait remarquer que ce les couturiers et les couturières sont presque tous d'origine juive : c'est un juif, Dreyfus, qui est président de leur chambre syndicale, c'est lui, le grand régulateur, le grand ordonnateur de la mode. »
Les membres de cette chambre syndicale se réunissent en septembre et se disent : Qu'est-ce qu'on portera l'année prochaine ? — I^a majorité adopte, pour ne parler que de la chaussure, le soulier pointu ; et voilà toute l'Europe condamnée au soulier pointu. Il y a vingt-cinq ans, une année s'écoulait avant que la mode de Paris arrivât en Italie, en Espagne : à présent, c'est la même semaine que les cordonniers, ou les chapeliers, ou les tailleurs de toute l'Europe, sur l'avis reçu de Paris, coupent les chaussures, mettent les pieds au large ou en prison, arrondissent ou épointent les chapeaux, en font des melons ou des pommes de pin, étriquent ou élargissent les vêtements. On nous dit : On ne porte pas autre chose, il n'y a plus que cela de possible. — Paris l'a voulu. Les juifs l'ont voulu. La secte en a fait une loi. Quel étrange asservissement !
Malgré ces avis et ces remontrances et d'autres semblables, combien de femmes osèrent secouer le joug de la mode, alors même qu'elle est nuisible à la santé, alors qu'elle est ridicule, alors qu'elle est indécente. Nous avons vu le règne des crinolines, puis le règne des entraves, et comme transition des unes aux autres cet ignoble appendice dorsal qui faisait dire que les Européennes se montraient jalouses de l'infirmité infligée par la nature aux Hottentotes. Les grands costumiers de Paris doivent bien rire entre eux lorsqu'ils ont trouvé quelque nouvelle extravagance ou quelque nouvelle indécence; ils doivent rire plus encore lorsqu'ils voient l'anxiété avec laquelle on se demande dansi les milieux féminins : « Que portera-t-on cette saison », et l'empressement avec lequel on court chez la mo-
diste, de peur de n'être point vue assez ponctuellement obéissante à la secte qui gouverne tout de nos jours.
On s'excuse en invoquant « l'élégance » nécessaire en toute société policée. Quelle élégance comportaient les modes que nous venons de rappeler ?
La revue intitulée La Mode et qui, par ce titre même, montre qu'elle n'est point ennemie d'une élégance convenable a écrit un jour :
« I^es robes étroites, les hauts talons, les silhouettes artificielles qui compriment les organes, les chapeaux qui tantôt sont un obstacle pour la vue, tantôt obligent à porter la tête d'une façon qui n'est plus naturelle, tout cela nuit non seulement à la liberté des mouvements de la femme, mais encore à la génération de demain. Que l'ensemble des femmes se laissent imposer cette tyrannie, c'est là, s'empressent de conclure les antiféministes, une pi-euve de leur infériorité intellectuelle. »
Coupables elles-mêmes et pour leur propre compte, les femmes de la bourgeoisie et de la noblesse qui se livrent à cet esclavage, le sont encore par le scandale qu'elles produisent. Pensent-elles à la responsabilité qu'elles assument sous ce rapport ? Que de jeunes filles du peuple on voit tous les jours et à toutes les heures absorbées devant les vitrines qui leur présentent des garde-robeg tentatrices, soulevant leurs désirs et leurs convoitises ! Les désordres qui s'en suivent sont si fréquents que peu avant la guerre, une ligue s'est formée en Belgique contre la licence des étalages, cause très fréquente des chutes dans la classe ouvrière. Tous les bourgmestres de l'agglomération bruxelloise ont fait connaître que les administrations communales s'engageaient à seconder les efforts de cette ligue. Dans le même moment, une dépêche de New-Britain, Connecticut, nous apprenait que des jeunes femmes employées comme sténographes on commis par une grande compagnie, avaient reçu dans l'enveloppe contenant leur salaire, une lettre leur disant poliment que « les vêtements audacieux ne seraient plus tolérés.» Il leur était demandé de « se présenter dans les bureaux avec des vêtements décents et simples, mais sans faste. »
Il n'est pas nécessaire d'aller en Amérique pour trouver de ces audaces : ce qu'on nomme ici a vêtements audacieux » pour ne point dire provoquants s'étale tous les jours en Europe et en France, sur les rues, dans les tramways et même à l'église.
LE LUXE DES FEMMES. ()i
Hélas î les nudités de la gorge, les corsages ouverts n'ont point disparu en France avec la guerre, même aux offices de pénitence et de supplication. Il en était de même dans les autres pays ravagés par la guerre. Au mois d'août 1916, le cardinalarchevêque de Turin se vit dans la nécessité de faire entendre de nouvelles plaintes sur les robes que les femmes continuaient à revêtir pour se rendre à l'office. Dans le même temps, le doyen du chapitre de Cunéo terminait un message adressé aux soldats de sa paroisse par ces mots :
« Les matrones romaines sortaient en temps de guerre en habits de deuil. Toutefois, les femmes d'aujourd'hui s'habillent comme des danseuses de corde : courtes jupes, hautes bottines, bas à jour. Elles ont la gorge et la poitrine- décolletées, la figure peinte et fardée, et portent des coiffures indescriptibles. »
En 1916, la mode vint dire jusque dans nos départements occupés par l'ennemi : Portez des robes courtes de telle coupe. Et il se trouva des P'rançaises qui obéirent. Elles donnèrent à leurs jupes la forme indiquée ; et les Prussiens ne se retinrent point de dire : les ex-françaises suivent la mode de Berlin. En se pliant avec une docilité qu'elles n'accordent point à l'Eglise et à ses prescriptions, nos femmes et nos jeunes filles se doutent-elles qu'elles collaborent, ainsi que le dit VEclio de la Ligue patriotique, à l'œuvre des sectes qui est d'abaisser le niveau moral de la société. N'est-ce pas en effet un scandale, et un scandale bien pernicieux et indéniable de voir jusqu'au fond de nos campagnes la tenue, l'accoutrement, la démarche des femmes considérées comme vertueuses et appartenant à des familles honnêtes et chrétiennes ?
Bien des réactions ont été tentées contre cet abominable désordre. Aucune n'a abouti, la tyrannie de la mode a triomphé de toutes. Ees Evêques ont parlé. Eeur voix n'a pas été entendue ^. Elle n'a pu obtenir même ce minimum que la décence soit observée à l'église, au tribunal de la Pénitence, à la Sainte Table. Les Directrices des associations féminines ont fait des exhortations, ont lancé des circulaires, ont demandé des
I. En janvier 1919 l'archevêque de Paris a cru devoir renouveler les mêmes remontrances et les mêmes exhortations sans être plus écouté.
engagements. Elles n'ont rien ou presque rien gagné. Il eût fallu prendre une mesure radicale, exclure de la Ligue Patriotique et des autres sociétés semblables, les personnes qui se mettaient publiquement en contravention avec les résolutions prises. Mais des mesures radicales, notre veulerie en a horreur. II ne restait plus qu'à déplorer l'état d'une société qui a besoin qu'on lui dise la vérité, mais qui ne l'entend pas et ne veut pas l'entendre, et par là appelle sur elle la répression brutale.
Il en avait été ainsi dans les jours qui précédèrent l'invasion des barbares. Bien des patriciennes, quoique disciples sincères de l'Evangile, n'avaient pas cependant oublié complètement le faste de la vanité, l'opulence où leurs familles s'étaient complues. Tertullien dans son opuscule De cultu feminarum s'efforça de les ramener aux lois d'une tenue vraiment chrétienne. Il leur disait :
c< Beaucoup d'entre vous, entraînées par l'irréflexion, ou cédant à une tendance qu'elles ne s'avouent pas, apportent dans leur extérieur aussi peu de retenue que si la pudeur, chez une femme consistait uniquement dans la garde stricte de l'honneur et dans l'aversion pour le crime... Ne dépassez jamais ce qu'exige une modeste et décente simplicité. En un mot, n'allez pas an delà de ce qui plaît au Seigneur. Vous n'avez occasion de sortir que pour des motifs sérieux : c'est un frère malade à visiter, c'est le Sacrifice qui va être offert, c'est la parole de Dieu qu'il s'agit d'aller entendre, il ne faut point pour cela des vêtements extraordinaires. Si des devoirs d'amitié ou des relations de famille vous réclament, pourquoi ne pas vous montrer sous les dehors modestes qui doivent vous distinguer, et d'autant plus que vous paraissez devant des personnes étrangères à la foi ? N'avez- vous pas alors à manifester la différence qui existe entre les servantes de Dieu et celles du démon ? N'êtes- vous pas appelées, dans ces occasions à servir d'exemple à celles-ci .f" »
Saint Jean Chrysostome parlait plus sévèrement à ses ouailles de Constantin ople non moins folles de vanité que les chrétiennes d'aujourd'hui : 1
« Quand vous entrez dans l'église, c'est alors surtout que vous devez éloigner de vous le luxe et le faste des habits. L'église n'a pas été faite pour y briller, elle n'a pas été consacrée à Dieu pour y étaler des toilettes, mais pour y porter et y faire paraître les richesses spirituelles de la piété et de la vertu. »
Il parlait ainsi dans une homélie sur l'évangile de saint Mathieu. Il revint sur ce sujet dans une homélie sur l'Epître de saint Paul aux Hébreux :
« C'est déjà beaucoup, dit-il aux femmes qii'il voyait dans son auditoire, qu'on aille dans les places publiques avec ces parures toutes mondaines et cet étalage de vanité ; mais, qu'on vienne ainsi à l'église, quoi de plus inconvenant ! Pourquoi donc, ô femmes, venez-vous ici avec toutes ces parures ? Dites-moi, je vous prie, si un payen était entré dans l'église au moment qu'on y lit les paroles du bienheureux Paul, par lesquelles il défend aux femmes de se parer d'or et d'argent et d'habits précieux, et si ce payen, ayant une femme baptisée, la voit rechercher et prendre ces ornements superflus et tout de vanité pour aller à l'église, ne dira-t-il pas en lui-même : « que se propose ma femme, que. je vois s'occuper dans sa chambre à se bien parer ? Elle veut aller à l'église : pourquoi y vat-elle ? Est-ce pour entendre ces paroles : Ne vous revêtez pas d'hahits magnifiques ? » Alors ne se répandra-t-ii pas en railleries ? Je vous prie donc de laisser cette vaine pompe aux comédiennes. »
N'y a-t-il pas aussi de nos jours des femmes chrétiennes, des femmes dévotes qui donnent à leur mari incrédule et impie, des motifs de se répandre en railleries devant elles, du moins de les mésestimer dans leur cœur et de ne point se laisser persuader par leurs exhortations à prendre le chemin de l'église ? Que ne leur fait-on lire dans la Sainte Ecriture les menaces que le Seigneur a proférées, par la bouche du prophète Isaïe contre les filles d'Eve qui se complaisent dans leur beauté et qui en font montre ? Le Seigneur a dit :
ce Parce que les filles de Sion sont devenues orgueilleuses. Et s'avancent la tête haute, lançant des regards, et allant à petits pas, Parce qu'elles font sonner les anneaux de leurs pieds, (le talon de leur chaussure) , Le Seigneur rendra chauve le crâne des filles de Sion, En ce jour-là le Seigneur enlèvera les pendants d'oreilles, les bracelets, les robes de fête et les longues tuniques, Et au lieu de parfum il y aura la pourritui-e ; Au lieu de ceinture, une corde. Au lieu de cheveux bouclés, une tête chauve.
» Tes guerriers tomberont par l'épée, et les héros dans la bataille, Les portes de Sion gémiront et seront dans le deuil. Votre pays est un désert ; Vos villes sont consumées par le feu ; Votre sol, des étrangers le dévorent sous vos yeux. Si le Seigneur des armées ne nous eût pas laissé un faible reste. Nous serions comme Sodome, Nous ressemblerions à Gomorrhe (Tsaïe, II et m). »
Ces menaces de l'Esprit Saint se sont accomplies de nos jours et au milieu de nous. Nous avons vu nos guerriers tomber par milliers et par centaines de mille; nos églises sont gémissantes sous leurs ruines ; notre sol est comme un désert ; nos moissons ont été dévorées sous nos yeux par des étrangers, et de toutes nos richesses il a fait sa proie les unes après les autres. Si le Seigneur des armées ne fût venu à notre secours, notre patrie offrirait aux générations à venir le spectacle que présente la
Mer Morte couvrant de ses flots infects l'emplacement de Sodonie et de Gomorrhe.
Sans doute bien d'autres vices que le luxe ont appelé sur nous ces calamités. Isaïe, soiis l'inspiration de Dieu, les prophétise fci aux peuples qui tolèrent chez eux le luxe outré des femmes. C'est que ce luxe est cause de tant et si grands désordres dans les familles et dans la société !
Nous avons dû l'expier par l'horrible guerre que nous avons eue à subir, par le sang tiré de nos veines, par les ruines accumulées et dont le spectacle nous dit chaque jour de renoncer a la folie dont elles sont le châtiment.
Hélas! cette folie ne nous quitte point. Durant les quatre années de calamités si horribles elle n'a cessé de sévir dans les j)ays ravagés, aussi bien que dans le reste de la France. Et aujourd'hui, elle semble vouloir nous agiter d'une frénésie plus grande encore. Demain Dieu sera forcé de dire comme: en 1871 : « leçon incomprise » ou c< leçon méprisée ». Et alors quel sera notre sort ? quel nouveau fléau devra frapper sur nous pour nous courber et nous soumettre enfin à ce que demande l'esprit chrétien et le simple bon sens ?