‹ Les pourquoi de la guerre mondiale (volume 3)Chapitre 18 sur 98 · AVEZ FAIT BEAUCOUP DE MAL · texte numérisé non relu

AVEZ FAIT BEAUCOUP DE MAL

» Pendant de longues années, les tapissiers n'envahissaient les églises, en France du moins, qu'à l'occasion des funérailles. Ils couvraient les murs du sanctuaire et même de toute l'église de tentures sur lesquelles ils fixaient les armes, ou, à défaut d'armes, le chiffre du défunt. Mais, depuis quelque temps, on fait également subir à la maison de Dieu une transformation lorsque doit y être célébré le mariage de personnes riches et qui aiment à faire montre de leurs richesses. On a commencé par étendre dans le chœur, des tapis qui, peu à peu, ont été s'allongeant du maître-autel jusqu'au marche-pied de la voiture qui amène les jeunes époux ; puis ont apparu les draperies et les fleurs. Tout récemment, on célébrait, à Paris, le mariage de 'la fille d'un célèbre compositeur de musique : « Le maître-autel, » nous dit-on, « était orné d'une profusion de plantes rares. » Des arbustes moins précieux encombraient le chœur et bordaient l'avenue conduisant de là porte à l'autel. On était, cependant, en Carême, en un temps où un mariage ne doit pas être célébré ; la liturgie ne permettait pas que la bénédiction nuptiale fût donnée à la mariée. N'importe ! il fallait . honorer la famille ; et, par le fait seul de ces décorations, l'église cessait déjà d'être une église.

» Les chants commencent, et achèvent de donner aux assistants une impression toute différente de celle qui devait leur être ménagée. Les journaux nous en ont conservé le programme :

» Veni Creator, quatuor exécuté par la maîtrise.

» Rédemption (Âh ! qu'ils sont beaux !) , M™^ Fuchs et chœur de la » maîtrise.

» Benedictus, de la messe du Sacré-Cœur, quatuor et choeur.

» Ave Maria, solo soprano et violon, piano, orgue et chœur, exécuté par » M™e Fuchs, Mademoiselle Madeleine Godard, Saint-Saëns, Jacob, et » chœur de la maîtrise.

» (Sortie.) Laudate, chœur de la maîtrise.

» La façon dont Madame Fuchs, secondée de Mesdames Bourdeau, Ga- » nidel, Comes, Levasseur, Landais, Levaux ; MM. Gillandi, Cammas, » Dreis, Cadelaghi, Bonissavin, a chanté les différentes parties du pro- » gramme, a adouci les regrets qu'on pouvait éprouver du départ de » M. T... »

» Ce M. T... est un acteur qui avait fait une scène à haute voix, d'abord à la tribune, puis dans le chœur, parce qu'on ne lui avait pas confié le chant de l'Ave Maria i.

1. On put lire un jour dans plusieurs journaux boulevardiers : (( Une par-

» Maintenant, prononcez. Cet appareil et ces exécutants disaient-ils aux assistants, aux parents, aux invités, aux étrangers : Vous êtes dans une église ; vous devez y prier pour ces jeunes époux ; le Très Saint Sacrifice de la Messe, le plus grand acte qui puisse s'accomplir en ce monde, s'offre en ce moment dans ce temple, sur l'autel ? Etait-ce le langage de tout cet appareil de tapisseries, de fleurs, de chanteurs et d'instruments ? Non, mille fois non ! L'Eglise n'était plus une église ; et ce très grand mal ne pouvait être atténué ou compensé par l'espérance du bien que vous espériez atteindre ; la fin ne justifie pas les moyens. »

Un autre jour après avoir reproduit le programme d'un obit célébré dans une église de Paris, Mgr Isoard écrivait dans la Semaine religieuse d'Annecy :

... Récapitulons.

ce Une solennité à la mémoire, ou même «; à l'honneur » 2 d'un défunt, voilà ce qui remplace la prière pour l'âme du trépassé.

» Des morceaux empruntés à des compositions profanes et des genres les plus divers, voilà ce qui est mis à la place des chants liturgiques.

» Des acteurs et des cantatrices sont installés dans le chœur et prennent la place que les Clercs seuls ont le droit d'y occuper, voilà pour les personnes.

» A toute heure du jour, et alors même que le Saint-Sacrement aurait été porté dans un autre local que cette malheureuse église, de tels chants, exécutés par de tels artistes, seraient encore une profanation que l'on ne saurait condamner trop énergiquement : — mais le Saint-Sacrifice de la messe était célébré pendant ce concert ; le Saint-Sacrifice de la Messe était l'occasion, le prétexte de cette solennité musicale.

» Nous ne pensons pas que l'on puisse témoigner un mépris plus complet de toutes les prescriptions des Conciles et du Saint-Siège, touchant le respect dû à la maison de Dieu, et les conditions dans lesquelles doit être célébré le Saint-Sacrifice.

» La distinction entre le sacré et le profane, le respect des choses saintes, l'adoration de Notre Seigneur Jésus-Christ, c'est le patrimoine de toute la famille chrétienne. C'est nous léser tous que de les compromettre et de les miner dans certaines âmes... »

Ces solennités ridicules à tant de chefs appellent une autre observation.

Elles sont un renoncement manifeste, éclatant, à l'esprit vrai du christianisme, qui est un esprit d'humilité, de siitiplicité.

Elles sont une concession, dont on ne se rend pas compte

ticularité artistique, d'un effet peu connu, marquera demain, à St-Philippedu-Roule, le mariage religieux de M. Richard Feuillet.

» Après les chœurs, composés spécialement par M. Jules Cohen et chantés par les choristes de l'Opéra, un solo de violon sera accompagné par les choristes à bouche close, c'est-à-dire en fredon imitant le son de l'orgue. »

Quelle belle prière, et bien digne d'appeler les bénédictions de Dieu sur les époux !

2. Observons au sujet de cette expression qu'il n'est point rare de rencontrer dans les journaux, que Notre Seigneur Jésus-Christ ne s'immole point sur l'autel pour faire honneur aux gens, mais pour expier leurs péchés.

sans doute, mais très réelle, à l'erreur capitale de ce temps. En effet, il n'y a pas d'autre Dieu que l'humanité pour ceux qui s<i sont emparés de l'esprit public depuis quelques années. Tous les efforts des chrétiens, des Prêtres devraient donc tendre à effacer Vhomme devant Dieu; et voici que, bien au contraire, les fêtes les plus solennelles se trouvent être celles où le serviteur est exalté, où le Maître, qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas, occupe nécessairement la seconde place.

Ce qui est admis dans certaines églises de Paris doit être admis, de plein droit dans toutes nos églises. C'est ce que pense le commun des mortels, ce Comment, M. le Curé, vous me refusez de laisser faire, dans votre église, pour le mariage de ma fille, ce qui se fait à Paris pour tout mariage un peu convenable ? » C'est le discours que bien des curés ont entendu. En plusieurs lieux on eut la faiblesse de céder ; mais en bien d'autres, disonsle avec applaudissement, on sut résiser, et là où on laissa faire, il y eut des protestations, celle-ci entre autres :

« ... Quel est celui d'entre nous, écrivait un jour, rAquitaine, semaine religieuse de Bordeaux, qui, ayant seulement le sens des choses religieuses, n'a pas été choqué de la façon vraiment plus que légère avec laquelle les journaux font le compte-rendu de nos cérémonies sacrées...

» Toutefois, est-ce le procès des reporters et des chroniqueurs, ou le nôtre que je fais ? Comment leur demander le sentiment des nuances, quand nous ne l'avons plus nous-mêmes et que tout est, à l'église, mêlé, confondu, si bien qu'on ne peut plus distinguer un concert religieux d'un concert profane } Ce sont parfois les mêmes morceaux, souvent les mêmes artistes, et c'est à coups de réclame du même genre qu'on recrute un auditoire qui vient à l'église pour chercher des émotions plutôt que pour s'édifier et prier...

» L'exécution de la messe de Gounod, à Bordeaux, n'a-t-elle pas été, d'une part, l'occasion d'un véritable commerce ? — la société de Sainte- Cécile, comme si elle eût été maîtresse de l'église, allait jusqu'à louer des places pour la répétition générale et donnait une seconde audition après la première, — et d'autre part une sorte d'apothéose de l'homme dans la maison même de Dieu ? Car qui venait-oa voir, entendre, presque adorer à Notre-Dame ? Etait-ce Dieu ? Etait-ce le sacrifice de la messe auquel on voulait assister : presque pas un n'y pensait, beaucoup n'y croyaient pas ; le roi, le dieu de la fête, c'était Gounod, et l'attraction c'était sa messe à lui.

» Ne sommes-nous pas tombés, nous prêtres, dans de regrettables abus et ne devons-nous pas travailler à les corriger, puisque nous en sommes responsables au moins dans la cause ? Ils paraissent venir, en effet, de ce que, dans la plupart des grandes églises, on a laissé la direction du chant à des hommes incompétents, ignorants des règles de la liturgie, et qui ont introduit dans nos chœurs des habitudes toutes profanes.

» C'est au prêtre évidemment, à lui qui, par son éducation et par ses études, a acquis le goût des choses religieuses et le sens des convenances

70 CULrABILITÉ DU PUBLIC.

ecclésiastiques, à rép:ler tout ce qui touche au culte de Dieu, qu'il s'agisse de cérémonie, d'ornementation ou de chant ; ni l'organiste, ni le maître de chapelle, ni surtout les artistes étrangers ne doivent avoir la prétention (le lui imposer leur goût, leur genre et leur programme. Sans doute luimême, pour guider les autres, a besoin d'une formation sérieuse ; mais n'est-il pas digne de son zèle de s'y appliquer quand l'Eglise, par la voix des conciles et des souverains pontifes, le recommande avec tant d'insistance. »

Dans un autre de ses numéros, V Aquitaine disait :

« Ce n'est pas seulement dans le chœur des grandes égli^s que la musique d'opéra s'est installée en maîtresse et a, sinon remplacé, au moins relégué au second plan la musique religieuse ; la corruption a gagné les bourgs et les plus humbles hameaux, et vous ne pouvez plus assister à une adoration perpétuelle dans le coin même le plus reculé du diocèse, sans y être poursuivi par des airs de fanfare qu'on a entendus un peu partout, aux jours d'assemblée. Et ce qu'il y a de pire, c'est que dans ces solennités musicales on ne sait plus chanter d'une voix sûre et sans broncher nos vieilles messes en plain-chant, non plus que les antiennes de la fête... »

On sait le remède que le saint Pape Pie X a apporté à ces abus.

Il y eut mieux que ces protestations privées. Un jour, en janvier 1900j des affiches avaient annoncé que des morceaux de musique allaient être exécutés dans l'église de Saint-Eustache, le cardinal Richard, archevêque de Paris écrivit à monsieur le Curé une lettre qui fut livrée à la publicité par la Semainereligieuse dans sa partie officielle. Il y était dit :

c( Je ne pouvais approuver qu'une église devînt habituellement une grande salle de concerts religieux... Si d'autres solennités musicales étaient à l'avenir demandées dans votre église, vous devez. Monsieur le Curé, m'en référer, et elles ne pourraient avoir lieu qu'avec mon autorisation expresse. »

Monseigneur Isoard ne laissa aucune de ces « auditions musicales » ^, de ces messes à grands orchestres, aucun de ces Mois de Marie sans protester. Aux Curés qui lui objectaient : ce Attirer tous ces gens dans mon église, c'est les empêcher d'aller ailleurs, c'est ce bien que je poursuis et que j'obtiens, » il répondait :

« Cette idée est devenue le système qui régit le ministère extérieur du curé qui a l'intelligence de son temps. Soit : il a l'intelligence d'un temps où la plupart ne connaissent que les impressions que leur fournissent les journaux, mais il n'a pas l'intelligence de la vie chrétienne, et il n'a pas l'intelligence de l'âme humaine. La vie chrétienne, c'est le monde au rebours ; flatter les sens pour faire un esprit chrétien, c'est un renverse-

3. Expression très heureuse. On ne voudrait pas donner de concert dans une église, ce serait une haute inconvenance. Mais, une audition musicale !

ment. Et ce que demandent à la religion les hommes capables de penser et de se rendre compte d'eux-mêmes, c'est justement ce qu'ils n'ont point autour d'eux dans leur vie de chaque jour...

» La méthode qui consiste à faire qu'une église soit le moins possible une église, et cela afin d'attirer la foule, est en elle-même souverainement maladroite et en opposition avec la nature humaine. Est-il besoin de dire qu'elle n'est pas en moindre opposition avec l'esprit du christianisme : elle est sacrilège. *»

Le mot pouvait paraître dur ; mais le désordre qu'il condamnait n'étati-il pas bien réprébensible ? De grâce, nous, prêtres, défions-nous de ce qu'on appelle aujourdhui le cabotinage, de tout ce qui ressemble au charlatanisme de l'annonce, de l'affiche, du compte-rendu, au coup de tam-tam et à la mise en scène! Tout n'est pas dit quand on a réussi à attirer la foule; il ne nous est nullement démontré que plus une église a été surchargée de décorations, plus grande est la ferveur de ceux qu'on y a attirés. Une église doit avant tout conserver son caractère de lieu consacré : les impressions qu'on y reçoit par la vue ou par l'ouïe doivent être d'un ordre tout particulier, et ne peuvent avoir presque rien de commun avec celles que l'on emporte de tous les autres lieux où se rassemblent les créatures humaines. L'honneur de la Maison de Dieu et la sainteté du service divin sont commis à notre garde, ne les laissons point ravir par le monde et l'esprit du monde.

L^ne erreur de jugement en appelle souvent une autre. Des journaux bien intentionnés lancèrent l'idée de favoriser l'instruction religieuse des fidèles par des projections ou au moyen du cinématographe. Cette idée séduisit plusieurs curés. Des évêques se demandèrent aussitôt si un tel usage devait être admis ou prohibé. La question fut soumise à la Congrégation Consistoriale. La réponse fut : I^es Eminentissimes Pères considérant que les édifices consacrés à Dieu où sont célébrés les saints Mystères et où les fidèles reçoivent leur formation divine et surnaturelle, ne doivent pas être détournés à d'autres usages, et surtout à des actions scéniques, même honnêtes et pieuses, ont jugé que les « projections » et les ce représentations cinématographiques » de toutes sortes, devaient être formellement interdites dans les églises. Notre Saint Père le Pape Pie X, ayant approuvé et confirmé la sentence des Eminentissimes

Pères, a ordonné qu'un décret général fût promulgué. » Cette réponse est du 10 décembre 1912.

Déjà en 1897 l'un de ces journaux catholiques qui ont tant contribué à lancer leurs lecteurs sur des chemins semés de fondrières, s'était mis en tête que le Chemin de Croix tel que l'Eglise l'a approuvé est bien austère, et il proposa de faire désormais ce pieux exercice par des projections lumineuses qui passeraient successivement sous les yeux des fidèles assis à leurs places.

Le journal ajoutait :

« Ce renversement (?) des anciens chemins de croix où les stations sont immobiles a un grand succès ; la lettre suivante, entre plusieurs autres, en est une preuve probante : ce ... Avec mon appareil, j'obtiens de très belles projections de grandeur naturelle. Mes paroissiens sont attirés par ce nouveau genre de chemin de la croix ; ils viennent en grand nombre, même les hommes, et paraissent enchantés. C'est déjà un très bon résultat ; je vais continuer tous les mercredis pendant le carême. »

Revient ici l'observation faite plus haut. Tout n'est pas dit quand on a réussi à attirer la foule. De plus, il ne peut appartenir à un journaliste, fût-il prêtre, d'inventer et de propager par une publicité qui se recommande à l'attention des âmes pieuses et du clergé, de telles innovations dans le culte public. Il y a dans l'Eglise un organe pontifical, la Sacrée Congrégation des Rites, revêtue de l'autorité du Saint-Siège, pour maintenir la pureté des rites religieux. Rien ne peut être innové dans le culte divin que par son autorisation.

Nous étions vraiment, dans les années qui ont précédé la guerre, dans un tourbillon qui emportait le bon sens autant que le sens religieux, l'on ne s'étonnait plus de rien, parce que tout était dans le désordre. C'est le cas de rappeler la parole de Pascal :

« Quand tout se remue également, rien ne se remue en apparence comme en un vaisseau. Quand tous vont dans le dérèglement, nul ne semble y aller. »

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