Tome I, pages
» La vraie charité, en s'efforçant de soulager le mal physique, s'applique surtout à enlever aux misères humaines ce qu'elles ont de plus amer : la désolation du cœur qui les accompagne et la haine qu'elles font naître contre les fortunés. Aussi le chrétien ne va point demander aux divertissements les moyens de soulager ses frères, il les prend dans ses propres privations ; il les apporte lui-même, embaumées du parfum de ses mortifications ; il les offre avec respect et amour à ceux en qui il honore les membres souffrants de son Sauveur et de son Dieu, Notre Seigneur Jésus- Christ. »
Que l'on était loin de ces chrétiennes pensées. Sous le même prétexte de charité, après le cirque d'amateurs vint à Paris la FÊTE DES FLEURS où les dames du monde se présentèrent à l'adoration des foules au bois de Boulogne dans des chars de fleurs. Elle fut inaugurée à l'occasion de l'incendie de l'Opéra-Comique. Nous disons (inaugurée), car ce devint une institution annuelle. Au lendemain de ce malheur public et avant même que les derniers devoirs eussent été rendus aux victimes, on pouvait lire sur les murs de la capitale :
ce Le comité de la presse a décidé de donner son concours le plus actif à la Fête des Fleurs qui aura lieu le 4 juin, au bois de Boulogne, au profit des victimes du devoir et des victimes de l'incendie de VOpéra- Comique. La présence des personnalités mondaines les plus en vue est acquise dès aujourd'hui à cette fête. »
Puis furent organisées en 1887 les fêtes du soleil pour venir en aide aux inondés du Midi de l'automne 1886. On y processionna la Tarasque que l'on fit venir de Tarascon avec une suite « d'Arlésiens et d'Arlésiennes authentiques ».
Un incen(he d'une violence inouïe réduisit en cendres en juillet 1890 la ville de Fort-de-France, chef -lieu de notre colonie, la Martinique. Les journalistes boulevardiers prirent prétexte de cet immense désastre pour se donner et donner à leur public des plaisirs qui ne leur auraient pas été accordés sans ce malheur.
Le programme de ces fêtes se présentait ainsi :
1° Une journée de courses d'obstacles à Auteuil avec pari mutuel ;
2° Une grande fête de fleurs dans la galerie des Machines, la nuit ;
3° Une fête de nuit au Champ de Mars ;
4" Enfin, le comité d'exécution auquel viendront fse joindre les sénateurs, les députés et les représentants de la presse, se rendra au Ministère de l'Intérieur pour demander à M.Constans,
Tautorisation de donner, dans les arènes de la rue Pergolèse, une coursi; de taureaux, où les taureaux seraient tués pour de bon.
Tout y était : le jeu, la volupté et le sang.
Or, cinq ans plus tard, en février 1905, une brusque révélation vint émouvoir la Chambre. La Commission gouvernementale chargée de recueillir la souscription pour porter des secours pressants aux sinistrés avait recueilli cinq cent mille francs. Celui qui fut chargé de les leur porter en garda cinquante mille pour ses frais de voyage. Il en distribua vingt-trois mille aux sinistrés, et l'on était en 1905 sans nouvelles bien certaines de la différence. Voilà du moins ce qui fut dit à la Chambre ; ce qui n'empêcha le personnage qui se trouvait alors ministre des^ Colonies d'affirmer que tout s'était passé régulièrement. Quelque arrêté en forme aura sans doute régularisé le cas.
S 'adressant à un public plus restreint que ces grandes fêtes quasi-officielles, les « bals de charité » avaient l'avantage de pouvoir être plus fréquents et de pouvoir se donner en tous lieux. Ils devinrent bientôt si nombreux, qu'il fallut chercher autre chose. On pensa à instituer des « cafés-concei*t de charité ».
« Songeant, dit un journal, que l'on avait joyeusement balle au profit des victimes d'Ischia, alors que leurs cadavres gisaient encore sous les décombres des maisons écroulées, et dansé une nuit durant, dans une intention toute aussi louable, en faveur des noyés de Murcie, la princesse X. s'était dit qu'elle pouvait bien à son tour organiser quelque chose pour le dernier jour de sa vente. Mais quoi ? L'n petit café-concert de charité sera quelque chose de bien nouveau ! »
Mais on avait compté sans le Directeur, un religieux, le Père Truck, qui ne voulut point ratifier un programme aussi affriolant.
La princesse résista aux conseils qui lui venaient de ce côté, soutenue dans sa rébellion par la comtesse de D... On résolut alors de porter le débat devant le cardinal. Le veto de Mgr Richard fut formel. Notre princesse donna sa démission.
Au moins les infortunes qui servaient de prétexte à ces folies étaient-elles vraiment secourues ? Nous venons de voir ce qui a été fait de l'argent recueilli pour la Martinique. Ce ne fut pas
une exception. Partout on eut, je ne dirai point la même déception, mais le même résultat.
Le Gaulois et le Figaro avaient pris la spécialité des Fêtes de Charité pour catastrophes. Ils ne se firent point concurrence, ils eurent chacun leur tour. A la catastrophe d'Anvers, c'était le tour du Figaro. Il lança la « Kermesse flamande à Paris. »
Les recettes ont été magnifiques : 412.000 francs pour les pauvres victimes !
Oui, mais les dépenses ? I^es dépenses que les organisateurs ont retenues sur la totalité des recettes : dépenses pour décoration, figurations, entrechats, buvaille, mangeaille et le reste, se sont élevées à 3^6.000 francs. De 412.000 retranchez 326.000 il reste 86.000; c'est ce que le comité d'Anvers a reçu pour les victimes : un peu plus du quart de la recette. Pour chaque sou donné aux malheureux Anversois, trois sous ont été gardés par « les Parisiens. »
C'est le Figaro lui-même qui, aux critiques, qui lui reprochaient d'avoir organisé cette fête pour « des étrangers », crut devoir se laver de ce blâme, en disant :
« Et je ne parle pas du flot d'or qui, pendant ces jours de réjouissances, a coulé sans interruption sur Paris, et qui peut s'évaluer au bas chiffre à douze cent mille francs. »
Douze cent mille, plus trois cent mille, c'était donc un million et demi de dépenses pour arriver à quatre-vingt mille francs de charité.
En 1884 furent autorisées des fêtes au jardin des Tuileries en faveur des victimes du choléra. Sommés de rendre leurs comptes par les réclamations du public, les organisateurs de la fête se soumirent enfin.
On y vit figurer :
Frais divers. . 1.244 fr. 10 c.
Organisation générale, personnel et frais généraux 12.289 fr. 08 c.
Publicité, (les affiches) 8.402 fr. 30 c.
Service d'ordre 3.745 fr.
Pour ce service d'ordre, les gardiens de la paix et la garde républicaine n'avaient reçu ensemble que 500 fr. Où a passé le reste ?
Les commissions payées à la maison chargée de la vente des
<li CULPABILITE DU PUBLIC.
hillcts, (lit iM. Jean Pauwels, ont été de 25 0/0. Elle a touché (le <•<• fait , sur J 30.045 billets placés, la somme de 32.011 fr.25 c. CvXlv. maison (ie commission a donc reçu elle seule, 2.000 francs de plus que les cholériques qui n'eurent que 30.000 francs.
Disons enfin que si les cholériques ont eu 30.000 francs, il y a vu pour plus de 30.000 fr. de dégâts et de déprédations dans le jardin des Tuileries. Il eût été plus économique pour la Ville ou pour l'Etat de donner les 30.000 fr. de sa poche et de refuser l'autorisation de cette noce scandaleuse.
La province imitait Paris et l'imitait de deux façons, et par le scandale des fêtes, et par celui des détournements.
Ce qui se passait en France se voyait d'ailleurs partout. On n'ignore pas que des poursuites ont été dirigées en Espagne contre les dépositaires des fonds recueillis dans les fêtes données en faveur des inondés de Murcie, et que des quatre millions recueillis dans des fêtes semblables pour les victimes d'Ischia, pas une obole n'avait été distribuée aux malheureux, lorsque après une longue attente, de nombreuses et violentes réclamations se firent entendre. Inutile de prolonger cette revue.
Disons ce qui is'est passé au pays du roi Humbert. Il avait en 1882 déclaré vouloir remplacer dans son royaume « la charité humiliante et débilitante du catholicisme par la bienfaisance qui réconforte et encourage. » En 1905 survinrent les tremblements de terre qui ruinèrent la Calabre. I^a commission d'enquête sur la répartition des fonds recueillis pour les Victimes fut publiée en 1907. Des fonctionnaires et même des magistrats s'étaient transformés en simples mendiants, et même, ils avaient touché des deux mains les secours en nature ; on citait des gens qui avaient reçu jusqu'à cent vingt tentes. Un secrétaire d'une mairie avait volé des ballots de vêtements pendant la nuit, d'autres avaient revendu les aliments donnés par la charité, enfin des millionnaires, dont les noms furent cités avaient quémandé et reçu des secours variant de cinquante à isept cents francs.
Bien des catholiques, se défiant de la charité laïque, avaient confié leurs aumônes à Pie X. Le Pape, après l'emploi des sommes reçues, publia un volume de 77 pages, contenant l'exposé des pertes de vies et de biens qu'avaient causées les tremblements de terre en Sicile et en Calabre ; l'œuvre de sauvetage, de secours et de reconstitution accomplie par Sa Sainteté ; et enfin,
les moyens pris par Elle pour la répartition équitable des 370.000 francs qui lui avaient été confiés. Ce document montre que pas un centime ne s'égara et que les mesures les plus promptes et les plus eiBcaces furent prises pour réaliser la plus grande somme de bien. Pie X avait surveillé lui-même dans le plus grand détail, les recettes et leur emploi.
Les années qui virent à Paris et en Province les amusements que nous venons de rappeler étaient celles où les Chambres portèrent à la France les coups les plus sensibles. Le Sénat avait décidé en principe le rétablissement du divorce ; et la Chambre des Députés avait voté l'enrôlement dans l'armée des séminaristes et des prêtres. C'étaient la famille et la religion qui étaient attaquées dans leurs sources.
Le divorce mettait les enfants en oubli, dans la préoccupation de donner libre cours aux passions; l'enrôlement des clercs mettait le clergé dans uiie quasi-impossibilité de se recruter; c'était dans la pensée des sectaires, la religion condamnée à mort par l'extinction du ministère sacré, c'était la loi essayant d'obtenir avec quelques mots ce que la guillotine n'avait pu faire en 93 avec son couperet.
Les grands messieurs qui défilaient aux bals costumés en lutteurs et en baigneurs, et les grandes dames en liébig, en saxoléine, en laitue, ou en affiches et qui avaient l'impudeur de publier simultanément dans trois journaux leurs noms et leurs exploits, les messieurs et les dames qui couraient les bals et les cafés-concerts pour sécher des pleurs, avaient évidemment trop perdu le sens moral pour s'inquiéter de l'avenir de la famille et du ministère sacré, pour prendre part aux douleurs de la France et de l'Eglise.
M. Joseph Reinbach lui-même dans la République Française en 1888, dans un sentiment que nous n'avons pas à scruter, donnait cet avertissement :
« Nous sommes en plein carnaval, les joyeux grelots de la folie sonnent à travers la ville. Je vous en supplie cependant, citoyens : entre deux grelots qui tintent, trouvez une seconde pour écouter le cliquetis d'armes qui vient de retentir, (la publication du traité d'alliance entre l'Allemagne et l'Autriche). Cela en vaut la peine. Vous retournerez après à vos violons. »
<Mi CULPABILITE DU PUBLIC.
\.vs journaux sceptiques eux-mêmes, finirent par prendre la
iiMusée (les fêtes de charité.
« Chaque sinistre, écrivit M. Aurélien School dans le Matin, a sa contrel).irti('. In coup de grisou qui fait cinq cents victimes, fait danser trois mille personnes des deux sexes. Chaque tasse de thé est sucrée avec un orphelin. »
Le National disait de son côté :
« Ces fêtes sont l'occasion de toilettes, de déplacements, dont le profit retombe en pluie d'or sur les couturières et les cochers de fiacre ; l'enrichissement et le bien-être de ces deux corporations ne sont pas, que je sache, le but des fêtes de bienfaisance ; et alors, à quoi bon ces orgies de gaz, de musiques essoufflées, ces débordements de rafraîchissements variés ? La bienfaisance n'a plus rien à voir là-dedans. Elle n'est plus qu'une étiquette, un prétexte, une hypocrisie ! »
» La charité, éclose dans les bureaux de rédaction, devant les quatrièmes pages vides d'annonces et le bulletin financier vide d'argent, disait un autre journaliste, s'est faite, non pas la guérisseuse, mais l'exploiteuse des misères humaines. Elle ne s'inquiète pas des malheurs qu'elle doit secourir, elle ne pense qu'aux réclames qui rapportent. Les maisons brûlées ne seront pas reconstruites, les faims qui hurlent dans la nuit ne seront pas apaisées, les blessures qui saignent ne seront pas pansées, les larmes qui coulent ne seront pas essuyées. »
Le Pape et les Evêques, avant ces journaux, avaient fait entendre le langage du bon sens et de la religion. On peut voir à ce sujet, les mandements de Carême de 1882, des archevêques de Paris et de Toulouse; l'instruction donnée par l'évêque de Marseille à la mi-carême de la même année ; les paroles de l'êvêque de Rodez présidant à Paris les dames patronesses de l'œuvre des cercles catholiques d'ouvriers; celles de l'êvêque de Viviers dans la lettre prescrivant une quête en faveur des victimes de l'inondation ; l'instruction pastorale de l'êvêque de Cincinnati, etc., etc.
Le 3 juin 1883, Léon XIII donna audience aux députés des conférences de Saint Vincent de Paul. Dans son discours, Sa Sainteté visa directement la phrase prononcée par le roi Humbert à l'ouverture des Chambres, le 22 novembre 1882 : « Nous voulons substituer à la charité déhilitante, et tant de fois humiliante, celle qui réconforte et encourage. »
Le Saint Père répondit à l'insulte ainsi adressée par le roi usurpateur aux institutions charitables :
« A la lumière de nos exemples et de nos œuvres, que le monde apprenne à apprécier l'excellence de la charité chrétienne, et qu'il n'ose plus appeler déhilitarde et humiliante, cette vertu surnaturelle et divine qui, au
<"ontraire élève et exalte les âmes 3. » « Puis Léon XIII réprouve hautement cette charité mondaine si souvent humiliante et débilitante, celle-là, • qui tendait de plus en plus ù se substituer dans les usages contemporains à la charité chrétienne. »
Parlant de ces exhortations et des condamnations des évêques ■et du Pape, M. About dans le ATX° siècle^ fit cette obserration que l'on n'aurait pas attendue de lui :
« L'Eglise considère que ces bals et ces fêtes même donnés au nom des pauvres, où Ton se trém^ousse toute ime nuit au son d'une musique fort peu sacrée, sont fort dangereux pour ceux qui y prennent part ; que le tentateur, qui rode sans cesse autour de la pauvre humanité, rôde là un peu plus qu'ailleurs ; que le diable, en un mot, y fait plus souvent ses affaires que le Bon Dieu. Si l'on est vraiment catholique, il n'y a point, ce nous semble, à ergoter; il faut se soumettre à ses arrêts. Elle ne veut ni fêtes, ni bals de charité ; elle l'a signifié à ses fidèles ; il ne leur reste qu'à s'incliner. »
On ne s'inclina point comme plus tard on i\e s'inclinera pas devant la condamnation des modes indécentes. Quand on refuse d'entendre ses ministres, Dieu se voit obligé de prendre la parole lui-même. C'était pour une représentation extraordinaire au profit d'une œuvre de charité, que le jeudi 14 janvier 1858, l'Empereur et l'Impératrice se rendirent à l'Opéra. Lorsque le cortège arriva, trois explosions semblables à des coups de canon éclatèrent à dix secondes d'intervalle. On sait l'elïet épouvantable qu'elles produisirent. On ne peut assurément dire : ceci fut cause de cela ; mais les coïncidences peuvent être signalées à l'attention de ceux qui réfléchissent.
Nous n'avons nullement l'intention d'assimiler « les ventes de charité » aux folies ci-dessus. Elles étaient pourtant, elles aussi, une déformation de la di\ine vertu que l'Apôtre place audessus de toutes les autres. Les couturières, les décorateurs, les confiseurs en tiraient autant de profit que les œuvres de bienfaisance et elles donnaient à trop de jeunes filles, l'occasion d'étaler leurs grâces et de prodiguer leurs sourires et leurs œillades. On sait l'histoire lamentable de ce qui avait reçu ce nom ce Bazar de la Chanté », oii les patronnesses de toutes les œuvres se réunissaient chacjue année pour recueillir sous forme de ce Vente »
3. Malgré cette réprobation de Léon XIII, que de fois n'a-t-on point vu dans les journaux où elle aurait dû paraître moins que partout ailleurs, cette injure faite à la charité chrétienne : « L'aumône humilie celui à qui elle est faite, » et ces journalistes se flattaient d'être les plus fidèles disciples de Léon XIII.
«IS ( IJI.PAHILfTH DU PUBLIC.
les fions (le tout Paris. Le 5 mars 1888 le Monde, après avoir de
nouveau blium' les bals de Charité et autres divertissements
M'iiil)Ial)les, avait ajouté :
.. Nous ('lions loin, et très loin, en faisant entendre ces protestations, «k: porter le même jugement sur le « Bazar de la Charité ». Nous avons, au contraire, applaudi à sa création. Cette année, les conditions dans les- (juelles le Bazar vient de se rouvrir sont différentes. On a fait des dépcuses considérables pour agencer luxueusement une installation, d'ailleurs provisoire. A l'ouverture des salons de vente, un orchestre jouait ; nous saviojis que la musique adoucit les mœurs ; la jugerait-on nécessaire pour délier les bourses ? Enfin, le directeur du Bazar a été solliciter de M. Boulanger riionneur d'une visite. Nous exprimons le regret que des œuvres catholiques dignes de tout respect et de toute sympathie, soient ainsi compromises, évidemment contre leur gré et sans leur aveu, par des procédés de réclame malsaine. »
Neuf ans plus tard, le 4 mai 1897, une épouvantable catastrophe, telle qu'il s'en rencontre peu dans l'histoire, vint jeter l'épouvante dans Paris, puis la consternation dans la France entière.
Mille femmes étaient réunies dans ce Bazar. Tout à coup, elles se virent entourées de flammes, et quelques minutes après, cent trente d'entre elles n'avaient même plus l'aspect de cadavres, deux cents étaient blessées ; combien d'autres ne se relevèrent point des émotions qui les avaient abattues pour la vie !
C'était l'élite de la France qui était là réunie, élite par la naissance, par l'éducation, par le dévouement. La noblesse y avait le meilleur d'elle-même, et dans ce meilleur. Dieu prit des victimes de choix.
La noblesse n'a pas cessé, au milieu de ses égarements, de donner à Dieu des dévouées volontaires dans ces jeunes filles qui, en grand nombre, malgré les entraves qui les retiennent et les persécutions qui les attendent, s'arrachent à toutes les séductions du monde pour se consacrer dans les Ordres religieux, soit à la prière et à la réparation, soit au soulagement de toutes les misères humaines, A ces victimes spontanées, Dieu vint en associer d'autres. Elles s'étaient rendues dignes du rôle sublime qui leur était destiné en se livrant, au milieu même du monde, de ses tracas et de ses entraînements, à tout l'exercice de la chanté* !
4. M. Maxime du Camp montre dans son livre, La Charitr privée à Paris,
Et pour nous marquer son intention, c'est dans l'exercice même de cette charité, que Dieu îes a appelées au rôle d'hosties d'expiation. L'attitude dans laquelle la mort les a saisies, pour la plupart, montre que ce rôle a été compris et généreusement accepté. Les unes étaient à genoux, d'autres les bras étendus comme le divin Crucifié, d'autres pressant sur leur cœur le crucifix ou la médaille de Marie.
Victimes de la charité, oui. Mais, vians sa forme du moins,, elle avait dévié des traditions chrétiennes, et conséquemment, elle n'était plus selon le cœur de Dieu. Le Temps lui-même en a fait discrètement l'observation :
« L'effroyable souvenir qu'éroque désormais le nom de Bazar de la Charité pèsera de tout son poids, du moins pendant quelque temps, sur ces formes mondaines de la bienfaisance. Ce n'est pas avec des fêtes offertes aux mondains, dit Mgr Isoard, ce n'est pas en adoptant leurs modes et en s'ajustant à leurs goûts que saint Dominique et saint François d'Assise ont bâti, ont édifié dans l'Eglise de Dieu. Ce n'est pas avec des chanteurs et des chanteuses que saint Vincent de Paul créait toutes ces oeuvres de charité dont Léon, XIII l'a déclaré le Patron. Bien au contraire, tous les Saints disaient avec saint Paul : ce Le monde est pour moi un crucifié, et moi, de mon côté, je suis aussi pour le monde, un crucifié. )>
Entre ces victimes d'expiation, il convient de donner une place à part, et de rendre un hommage spécial à l'héroïsme de Madame la duchesse d'Alençon. La religieuse qui l'aidait au comptoir voulait lui faire trouver le salut par une porte dérobée, ce Non, non, dit-elle, je resterai la dernière », et elle s'agenouilla pour prier, tandis qu'une pluie de goudron en-
que ce ne sont pas seulement celles qui se font religieuses qui pratiquent une charité vraiment chrétienne.
<( Il y a des femmes du monde, dit-il, habituées à tout bien-être, sollicitées par tous les enivrements qui visitent les pauvres, soignent les malades, bercent les enfants sans mère et ne s'en vantent pas. On dirait qu'elles sont fortifiées par le mystère même de leur dévouement ; au milieu des tentations qui les assaillent, elles traversent la vie sans faillir, soutenues par l'énergie intérieure qui les a faites charitables et discrètes. Il en est que j'ai surprises cheminant dans la voie douloureuse où chacune de leurs stations était marquée par un bienfait. De loin, me dissimulant, je les ai suivies ; j'ai pénétré après elles dans les bouges où elles étaient entrées comme un rayonnement et j'y retrouvai quelque chose de la lumière qui les environnait. Elles gardaient si bien leur secret que, pour plus d'une, nul ne l'a jamais soupçonné. Ces actes de charité individuelle sont très nombreux à Paris. »
M. Maxime du Camp, ex-Garibaldien que la vue de la charité chrétienne n'a pu faire arriver aux lumières de la foi, dit un peu plus loin :
<c Quelle somme la charité privée glisse-t-elle tous les ans dans la main du Paris misérable? Il est impossible de le deviner ; mais le total oscillerait entre soixante et quatre-vingt millions que je n'en serais pas surpris. »
100 ( l MVMULITE DU PUBLIC.
Il,imiii(' louihait du toit sur elle'. Elle ne fut point seule à attirer
r.Kliiiiration même des sceptiques.
« Oïl s'.Kvordc, (lit le Journal ûes Débats, à constater le courage dont les fcMinios ont fait preuve. Il y a eu, au moment de la panique, plusieurs jeunes filles qui se sont montrées simplement et tranquillement vaillantes. Elles n'ont pas sonj^é à se sauver mais à se dévouer. C'est un fait, il comporte un grand enseignement. Chez elles, les principes reçus au foyer et à l'église ont prévalu contre l'instinct de conservation lui-même. Kilos ont témoigné par leur bravoure en faveur du système qui leur a formé de si nobles âmes. C'est pourquoi il faut que vous compreniez, mères fnmçaises, la. leçon que vous lèguent celles que vous pleurez. Gardez préi-ieusement le vieux système traditionnel et séculaire d'éducation. Elevez vos filles comme l'ont été les douces héroïnes du bazar de la charité. »
Le discours que le Père Ollivier prononça à la cérémonie funèbre de Notre-Dame en présence du monde officiel souleva de bruyantes réclamations. Deux eniseignements choquèrent particulièrement ceux qui se firent les critiques du prédicateur.
Il a d'abord rappelé la doctrine traditionnelle sur l'expiation des innocents au profit des coupables. Cette doctrine, c'est le fonds même du christianisme qui nous montre l'Homme-Dieu, le Juste par excellence, l'Innocence incarnée, cloué sur la croix et livré aux plus atroces tourments pour racheter l'humanité pécheresse et déchue. Et combien de fois cette même loi mystérieuse mais réelle de la réversibilité des mérites et des souffrances
5. Elle et son époux mirent tous leurs soins à donner à leurs enfants une éducation foncièrement chrétienne.
Nous lisons dans les notes laissées par le duc d'Alençon : « Je veux pour mon fils une éducation profondément religieuse, mais virile et forte, propre à faire un homme dans les temps troublés où nous vivons, un prince et s'il se^ peut un soldat ; qu'il sache qu'il n'est pas un de ses ancêtres directs depuis mille ans, qui n'ait servi la France les armes à la main.
» Je veux que mon fils ne reste pas oisif à jouir de son aisance, il faut de bonne heure le diriger sur l'état militaire, études spéciales et exercices du corps...
» L'état militaire peut avoir ses dangers moraux pour un jeune homme, je les estime cent fois moindres que ceux de l'oisiveté jointe à une oertainse fortune. Le métier militaire est une école qui forme le caractère, apprend à juger, à se décider, à commander et pour tout cela à observer, à réfléchir, a se souvenir...
» J'ajoute encore ici que l'état militaire est éminemment favorable, même en temps de paix, à la pratique de toutes les vertus chrétiennes : obéissance, humilité, silence, renoncement, résignation, mortification corporelle, exactitude et fidélité au devoir, charité, oubli de soi, dévouement, es'prit de sacrifice, vertus qui en temps de guerre peuvent être portées jusqu'à l'héroïsme. De plus compétents que moi ont fait ressortir ses analogies avrc 1 état religieux... »
Et sur la formation proprement religieuse de ses enfants, il note :
(( Ou on les préserve, entre autres, de cette dangereuse erreur d'une éducation soi-disant libérale, qui voudrait en remontrer au Pape et gouverner 1 Eglise mieux que l'Esprit-Saint. »
expiatoires, n'a-t-elle pas trouvé son application dans l'histoire t
La seconde leçon qui eut cet effet d'émouvoir le monde officiel
et les journalistes, c'est le rappel éloquent des droits de Dieu,
méconnus et outragés par l'athéisme officiel et social. Mais à
quel rôle humilié descendrait donc la prédication catholique si
elle n'avait plus le courage de mettre en relief une vérité si
douloureusement incontestable ? Et quand pourrait-on mieux
rappeler une nation au repentir et à sa vraie vocation que quand
la Providence elle-même semble l'éveiller et la secouer de sa
torpeur par la voix terrible des événements ?...
M. Brisson, alors président de la Chambre, ne manqua point
de profiter de sa situation pour dénaturer la doctrine catholique
et la présenter aux outrages de la foule. Il dit :
« Les témoignages de sympathie que la France a reçus du monde entier nous mettent bien loin et planent fort au-dessus de la conception d'un Dieu qui, non content d'avoir frappé notre pays il y a vingt-six ans, aurait encore pris une centaine de généreuses femmes en otage de nos crimes, et qui poursuivrait la France de sa colère jusqu'à ce qu'il l'ait forcée à rétablir chez elle l'unité d'obédience. »
La majorité a applaudi à outrance et a voté l'affichage de ces odieuses paroles dans toutes les communes. Un prêtre élu, mais dont l'élection n'était pas encore validée, joignit ses applaudissements à ceux de la majorité qu'il voyait tenir son sort entre ses mains. Ses applaudissements furent si remarqués que pas un journal, même parmi les plus favorables à sa candidature, n'a pu se dispenser de les enregistrer. Interrogé dans les couloirs sur son attitude, il répondit à l'un :
c( Le langage du ministre était bien celui de la raison et de l'humanité. » (Eclair). — « J'approuve le langage du président de la Chambre, et j'aurais moi-même pris la parole pour exprimer les véritables sentiments du clergé ( !) si mon passé d'ancien Dominicain ne m'avait point imposé la réserve. » (Gazette de France). — « Je n'aurais pas voté l'affichage, mais j'ai voulu protester contre le langage du P. Ollivier. )> (Soleil)^ — « J'ai applaudi parce que les paroles du P. Ollivier ont mérité la protestation que M. le président de la Chambre a fait entendre » (Le Temps), etc., etc.
Cela n'empêcha point le F.*. Rabier, rapporteur de la commission chargée de faire une enquête sur l'élection de M. l'abbé Gayraud, de conclure le lendemain à l'invalidation, conclusion qui fut approuvée à l'unanimité par les membres de la commission. Nous nous sommes un peu étendu sur la triste fin du Bazar de charité, il offre tant de sujets de réflexions et sur des objets si variés et de si grande importance !