‹ Les pourquoi de la guerre mondiale (volume 3)Chapitre 23 sur 98 · IM'MUMTK DU PUBLIC · texte numérisé non relu

IM'MUMTK DU PUBLIC

vie, c'est, un attentat iiionstnieux \ Il donne dès le jeune âge à la f'eiiiine elle-iiiêine, le spleen qui cause aux hommes un si cruel totiniieiil .

("est. sur les plages, surtout que se manifeste au grand jour l'inconcevable manque de prudence des mères d'aujourd'hui, connue d'ailleurs le manciue (îe pudeur dans le déshabillé où elles se présentent elles-mêmes à tous les yeux.

« Accompagnée d'un étranger, écrivit une femme au rédacteur de la « Libre parole », je me trouvais sur une plage normande. Devant nous, lin essaim joyeux de jemies gens et de jeunes lilles faisaient retentir le casino de leurs tîclats de rire continuels. Je fis part à mon compagnon des réflexions que me suggérait rallégresse de ces jeimes fous profitant de si jolie façon des derniers jours de Tété. Il faut avouer, me dit alors l'étranger, que vous avez en France une manière d'élever vos filles, à tous les points de vue déplorable.

» La jeune fille française jouit pendant trois longs mois d'une liberté a peu près complète. Au milieu des jeunes gens, ses compagnons de tous les instants, elle nage, monte à cheval, joue au tennis, fait de la bicyclette, ■et se repose le soir de toutes ses fatigues de la journée en dansant comme une enragée. Pendant ce temps, les mamans, sur la plage, font de la tapisserie.

» Félicitez- vous en « France, de compter encore des anges avec un régime admirablement fait pour engendrer des démons ».

Les directrices de la Fédération des femmes catholiques du diocèse de Matines provoquèrent un jour l'attention sur ce point. Dans un « Appel » à leurs compagnes elles s'efforcèrent de les ramener au bon sens :

« Dans nos villes d'eaux et sur nos plages, les mères chrétiennes redoubleront de vigilance. Elles ne fermeront pas les yetix au moment où la route devient moins sûre. Elles-mêmes chaperonneront leurs filles : leur présence empêchera les écarts d'une jeunesse inexpérimentée et imprudente. Qu'elles veillent sur les grandes et sur les petites. Quant aux jeunes filles que leurs mères ont la sagesse de garder comme la prunelle de leurs yeux, elles doivent s'en estimer heureuses ; sachant qu'elles n'ont pas de meilleures amies, elles les écouteront en tonte confiance, et ne tiendront pas un propos ou ne feront pas un geste qui puisse être désapprouvé par elles. Nous toutes, chrétiennes, ne permettons jamais à la jeunesse qui dépend de nous de prendre des attitudes qu'interdisent la dignité personnelle et le respect d'autruî. »

A l'enfance et à l'adolescence succède la jeunesse, puis l'âge

I. Ce ne sont point seulement les enfants <( des bonnes familles » qui sont ainsi dévoyés. Le directeur d'un patronage citait, il y a quelques jours, dans La Croix (Paris) : « Un jeune homme de famille bourgeoise h qui ses parents donnent vingt francs tous les dimanches « pour s'amuser ».

^iril. La déformation et la profanation de la vie ainsi commencées, s'accentuent. On entre dans le tourbillon.

Les évêques de France, de Belgique, d'Italie, d'Allemagne et même d'Amérique crurent urgent de condamner les divertissements immoraux auxquels la société se livrait avant 1870... et après.

« Nous condamnons, écrivit l'arche cêqwj de Paris, la danse d'importation étrangère, connue sous le nom de « Tango », qui est de sa nature lascive et offensante pour la morale. Les personnes chrétiennes ne doivent, en conscience, y prendre part. Les confesseurs doivent agir en conséquence dans l'administration du sacrement de pénitence.

)) Nous devons faire observer, dit Mgr Vévêqiie de Moulins, que cette prohibition spéciale de la danse dite « Tango » n'implique nullement l'approbation directe ou indirecte des autres divertissements plus ou moins dangereux de ce genre, auxquels on doit appliquer, suivant les cas particuliers, les règles de la morale chrétienne qui prescrit d'éviter tout ce qui peut être occasion de péché. »

A ces citations il faudrait ajouter les recommandations ou les défenses de NN. SS. les évêques d'Arras, de Langres, d'Evreux, de Troyes, de Meaux, d'Angers, de Sens, de Chalonsur-Saône, de Verdun, les archevêques de Bourges, de Lyon, etc.

Les évêques de la Belgique terminèrent une lettre collective sur ce sujet par cette exhortation :

» Nous invitons toutes les âmes religieuses sous le regard desquelles passeront ces lignes, à dire une prière spéciale à la Très Sainte Vierge Marie, pour obtenir qu'elle protège la chasteté chrétienne de nos foyers. Que de familles, même foncièrement honnêtes, ont besoin d'être aidées ! Elles voudraient résister à l'entraînement des modes avilissantes et des plaisirs licencieux, elles en déplorent la vogue, mais cèdent à la peur de se singulariser. Ce qui fait défaut, mais on n'ose pas se l'avouer, c'est le courage de traiter le vice de haut et de le nnépriser. Les volontés sombrent dans la lâcheté. »

Pour l'Italie, qu'il suffise de dire que le cardinal Cavallari, successeur de Pie X au patriarcat de Venise, publia sur ce sujet une lettre pastorale, la plus énergique de toutes celles citées jusqu'à présent. Il qualifie la danse en question de ce turpitude morale, la honte de notre époque ».

A Rome, le cardinal-vicaire a cru devoir lui aussi protester contre les danses voluptueuses.

En Amérique, on cite les lettres du cardinal O'Connell et du cardinal Ferley.

Ces défenses et ces exhortations inspirèrent au Soleil ces observations :

lOH (IJLl'AIilI.ITE DU PUBLIC.

a On pc'.it «lire — toutes proportions gardées — en ce qui concerne les avcrtisseiuonts <*t défenses des évoques, quant aux modes juives et quant au <( tan^'o », ce qu'on a dit de la Lettre de Pie X sur le « Sillon » : tout honuru- i)ien équilibré doit être reconnaissant à l'Eglise d'avoir défendu, (Ml cette occasion, comme en tant d'autres circonstances, la cause même de la civilisation. Car la mesure était comble. Introduire dans les familles françaises une danse qui tire son origine des bouges sud-américains, c'était proprement une gageure. Si, dans une pareille question, les évêques n'avaient pas le droit de protester, on se demande ce qui subsisterait de l'autorité spirituelle -.

C'est de mille autres manières que la vie contemporaine est profanée.

En août 1907, M. A. de Penguern écrivait dans le Réveil

français :

(( Le peuple-roi s'amuse ! — Sur les routes de France,' roulent dans tous les sens des automobiles de plus en plus nombreuses, de plus en plus vites, de plus en plus dangereuses, cachant dans un nuage de poussière la mort et le plaisir. Dans les villes d'eaux les plus luxueuses comme dans les petits trous les moins chers, s'entassent le superflu ou l'aisance, voire même le nécessaire (car la villégiature estivale s'est mise à la portée de la plus modeste démocratie bourgeoise, comme les grandes maisons de confection vulgarisent pour la plus petite aisance les modes du luxe) . Et pendant que tout cela s'agite, la France se dissout, selon la parole autorisée d'un des meilleurs docteurs es dissolution de la République, M. Rouvier. »

En parlant de la profanation du Dimanche, nous avons touché ce sujet, il faut y revenir ici. Comme toujours, nous ne dirons rien de noup^mênie, nous laisserons les journaux nous faire entrer de visu dans le tourbillon. Voici ce qu'ils nous annonçaient en 188() :

c< Toutes les gares de chemin de fer, tous les murs à affiches, convient/ sur tous les points du territoire, le peuple français à une fête monstre en seize journées qui se célèbre à Paris, depuis le premier dimanche de mai jusqu'au dernier jour de ce mois. Kermesses, courses de chevaux, régates, bals de jour et de nuit, illuminations, feux d'artifices, spectacles gratuits, enfin « grand cortège historique « qui doit parcourir cinq jours durant les rues de la capitale. »

On le voit, rien n'était néolieé de ce qui i)eut tenter la curio-

2.^ L'interdiction de cette danse formulée par les évêques a si bien contrarié la secte dans ses desseins, qu'elle a fait lancer dans le public par ses journaux en France, en Italie et sans doute ailleurs, une monstrueuse fumisterie que VlUustratîon a fait descendre par l'image dans les cafés et dans les familles. Il est inutile de la rappeler ici ; il n'en a été que trop parle.

D'autre part, peut-être sous la même inspiration, un « professeur de danse » a assigné le cardinal Amette en dommages-intérêts (80.000 fr.) pour le tort que l'interdiction du tango lui avait fait.

site et la paresse des Parisiens, attirer dans leur ville la foule

des provinciaux et des étrangers désœuvrés, vider les logis et

les ateliers, remplir les auberges et les cabarets, extraire jus-

c^u'au dernier sou de la poche de l'ouvrier, de remplo3'é et du

petit bourgeois, au profit des saltimbanques, des cabaretiers et

de cette lèpre de la société qu'il ne convient pas de nommer.

ce Comme tout ce monde qui aura dansé, folâtré et godaillé pendant seize jours, disait VEconomiste français, aura, après cela, le cœur à l'ouvrage, vous voyez cela d'ici. xV peine aura-t-on eu !e temps de reprendre son train de vie à peu près normal, que ce sera le tour du conseil municipal. Ses deux fêtes payantes et sa fête gratuite — sans préj udice de la fête nationale du 14 juillet — couperont agréablement la saison, qui se passera ainsi presqu'entière en plaisirs et en bombances. »

Peu de temps après, un long cortège d'automobiles traversa

l'Europe, de Paris à Berlin, avec une vitesse effrénée. On parla,

il est vrai, de quelc|ues accidents assez graves : d'un tram pris

en écharpe par une automobile, d'une explosion de chaudière,

d'enfants écrasés, d'un homme tué, etc., etc. — Mais on n'avait

de regards, d'acclamations, d'applaudissements que pour le

c( progrès » qui passe, la ce civilisation » en pleine carrière, la

ce fraternité des peuples » qui s'affirme par un miracle de célérité.

(c II n'y a plus de partis, il n'y a plus de classes, il n'y a plus de savants, il n'y a plus d'artistes, il n'y a plus de braves gens..., il n'y a plus que des enragés du turf et du sport qui se ruent, dans une galopade efErénée, pêle-mêle, sans distinction d'origine, d'âge ou de sexe, partout où, sous prétexte de tours de Belgique, de France ou du monde, il y a des gageures à tenir, des paris à relever et des rafles d'argent à ramasser dans la boue des tripots ! C'est le nouveau jeu, le mal du siècle ; la presse elle-même, hélas ! est condamnée à le subir, et, le subissant, l'encourage et l'empire. »

C'est un journal socialiste qui déplorait ainsi d'être condamné à faire sa partie dans l'universelle sarabande.

Autres amusements. En 1908 un nouveau genre de divertissement fut inventé : le ski. Tous les jours, les trains de la Compagnie P. L. M. emjjortaient vers Chamonix de nombreux oisifs qui allaient se livrer là-bas à ce nouveau sport. Puis un professeur de ski s'établit à Paris et donna à nos clubmen et à la gentry féminine des leçons de ski d'un prix fort élevé. Bientôt toutes les villes importantes de France voulurent avoir leur établissement de ski où jeunes gens et jeunes filles se livrèrent à des exercices « fort émoustillants ».

Ces nouveautés s'ajoutaient aux plaisirs anciens qui ne se laissaient point oublier.

110 Cll.VMUlATK DU PUBLIC.

« Drs «ourses de taureaux ont eu lieu dimanche à Marseille (c'était en^ avril L^^Of)). Pour chaque taureau couru, le puhVic réclama à grands cris la mort i\o l'animal . Comme on ne la lui accordait point, les jeunes gens firent irruption dans la piste ; les projectiles pleuvent de toutes parts ; ce n'était point assez, on mit le feu aux quatre coins de l'arène. Les pompiers arrivent, mais trop tard, il n'y eut plus que des ruines. »

A Marseille encore, un échafaudage très élevé qui devait favoriser la jouissance du sj^ectacle, s'écroula. Vingt personnes i'urent tuées sur le coup, plus de mille blessées, dont plusieurs moururent des suites qui survinrent. Cela se passait au moment où l'Eglise chantait les vêpres de l'Assomption et se voyait Interdire, sous prétexte d'ordre public, la procession du vœu (jui a consacré la France à Marie,

Le même jour, des courses avaient lieu à Nîmes. Le matador Minuto est tout piétiné par le quatrième taureau. Douze chevaux sont tués. A Dax, six taureaux et dix-sept chevaux étaient é ventres ou abattus sous les yeux du public applaudissant avec frénésie. A la fin du spectacle le commissaire vint verbaliser pour la forme; mais voici qu'un taureau échappant à la surveillance le saisit par les cornes et le jette au milieu de l'arène, on rit. Le même mois vit des courses à Bordeaux et en d'autres villes. Les populations entières, souvent conduites par leur maire, prenaient part à ces violations ouvertes de la loi ; et le Journal de^ Débats insinuait que l'administration elle-même faisait venir les toreros espagnols et payait leur trajet.

Du Midi le spectacle passa au Nord. On eut à Roubaix des combats de taureaux entre eux et des combats entre taureaux et lions.

ce Décidément, écrivait vn jovrnnl de Paris, l'arène de Roubaix et ses jeux et ses foules déconsidèrent cette ville au loin et au large. Nous le regrettons, car elle vaut infiniment mieux que la réputation que lui font ses courses et ses combats de bêtes. )>

Un autre journal rappela à ce propos cette réflexion d'un des personnages de Meillach :

ce C'est égal, c'est amusant de vivre à une époque de décadence ! » JZ ajouta : Parmi tous les signes de décadence et de dégénérescence dont la France offre en ce moment le douloureux spectacle, celui de ces bourgeois qui, sous le nez des socialistes, versaient cent francs à la porte d'un cirque dans l'espoir de voir un taureau et un lion s'éventrer mutuellement n'était pas celui qui donnait le moins à réfléchir, qui offrait le pronostic le plus rassurant. »

LA VIE HORS DE SA VOIE. llî

Malgré la faveur accordée aux combats de taureaux, les coir- SES n'avaient pas disparu.

On lisait en 1888 dans l'un des grands journaux boulevardiers de Paris :

« C'est aujourd'hui le Grand Prix. Dans quelques heures, tout un public à bout d'haleine, penché sur le tapis vert de Longchamps, suivra des yeux, dans le sillon de la piste, ces billes vertes ou bleues, noires ou rouges, qui font du champ de courses comme une roulette multicolore.

» Tel ou tel pur-sang arrivera premier, un vol. d'acclamations furieuses s'élèvera dans l'espace comme une nuée d'oiseaux sauvages, les barrières seront rompues et la multitude se ruera autour du cheval vainqueur, heureuse de toucher le poil mouillé de sa robe ou les doigts suants de son jockey. Il sera adulé, chéri, fêté, complimenté en toutes les langues de l'univers. On l'emmaillotera comme un prince égyptien, on l'alcoolisera comme une vieille lady; des gentilshommes saliront leurs gants à le flatter, de jolies femmes feront de leurs mouchoirs de dentelle des moustiquaires pour le triomphateur et l'embrasseront sur les naseaux.

)) Au château de Madrid, il entrera dans le Panthéon des chevaux. Là, nouvelle ovation. »

Chaque année on pouvait lire la même description non pas dans un seul journal, jnais dans cent. Et le peuple assistait en masse à ces «pectacles et y prenait part par les mises et les paris qui privaient sa famille de pain. Ces courses avaient lieu dans toutes les grandes villes".

« Nous n'avons plus l'idée de la mort. » C'est en 1865 que Taine faisait cette remarque. Combien elle était devenue plus \raie de 1871 à 1914 que sous le second empire. L'homme du monde de ce temps a vécu et s'est comporté comme s'il n'y avait ni mort, ni jugement, ni ciel, ni enfer. Toutes ses sollicitudes étaient exclusivement terrestres. Il me voyait à éviter que « l'enfer )> des déboires humains et a le purgatoire » des tribulations temporelles. De là cette passion pour tous les diver-

3. Même folie après la grande guerre. En 1919, les courses eurent lieu à Longchamps, le deuxième dimanche de mai. La recette aux entrées s'est élevée à 245.000 francs environ, tandis qu'avant la guerre les recettes des dimanches de mai variaient de 116.000 à 120.000 francs. Quant au chiffre des affaires au Pari mutuel, il a atteint près de 4 millions, exactement 3.852.865 francs.

Pour les six premières réunions sportives qui avaient déjà eu lieu aux hippodromes suburbains, près de 10 millions ont été déjà engagés au Pari mutuel.

C'est bien le cas de redire après la guerre de 1914-1918 ce qui fut dit après celle de 1870-1871 : a Leçon incomprise ou dédaignée »,

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lisx'iiit'iils, j)()ur rautoniobilisine, pour le ski, pour le théâtre, ] jKXir le.h courses, pour tout ce qui peut arracher l'homme aux pensées sérieuses, le mettre hors de la pensée chrétienne. Dé- I touillé de l'esprit religieux, l'homme se trouve en face de lui-même, ce qu'il ne peut tolérer. Il saisit tous les moyens de se fuir. Ki telle est son aversion pour le calme et le recueillement ([ue les pires accidents ne le découragent pas. Il brave tous les périls, il brave la mort pour ne pas réfléchir à ses fins dernières, ("est l'observation que faisait un journal nullement clérical, à l'occasion du décès du comédien Coquelin :

« Ce qui caractérise notre société, c'est qu'elle est de plus en plus ^ désenchantée. L'ennui est le mal moderne. Certes, si on se fie aux appa- i rences, on ne s'en aperçoit guère. Tout le monde s'agite, tout le monde s'enfièvre, tout le monde s'amuse. Allez au fond des choses. Vous constaterez bientôt que toutes ces joies, toutes ces fièvres, toutes ces agi- < tations sont factices. L'homme moderne fuit la solitude et le silence. La 1 réalité, depuis que, faute de croyances, il la voit toute nue, lui fait peur. Qu'il fasse du cent à l'heure dans son auto ou qu'il assiste à toutes les pièces nouvelles, il n'a qu'un but : se fuir li'i-imême, échapper à la vie telle qu'elle est, être ailleurs. C'est une sorte de phobie du « moi » qui pousse chacun, tantôt en changeant de place, tantôt en regardant des spectacles, à s'étourdir pour ne plus se voir. »

Le journaliste ajoutait :

« La vie n'est acceptable qi u-delà. Une société sans idé;

L'évêque de ]\Iarseille crut de son devoir de dire à quoi tout cela devait aboutir.

(( La vie n'est acceptable que si on lui sujDpose un complément dans l'au-delà. Une société sans idéal est une société qui se meurt d'ennui, w

« En voyant ce débordement de jouissances sensuelles, disait-il, dans im de ses mandements, n'avons nous pas à craindre qu'il n'armer le bras d'un Dieu vengeur et qu'il n'attire sur nous les fléaux de sa justice ? »

On resta sourd.

Il est curieux de voir comme l'histoire se reconmience toujours. A la veille de la Révolution qui devait guillotiner les nobles et confisquer leurs biens, ses futures victimes témoignaient de là plus belle humeur du monde. Pour ce beau monde, a écrit Hippolyte Taine, — qui nous a laissé de cet étrange état d'âm(^ une peinture magistrale, — la vie était un carnaval aussi libre et presque aussi débraillé qu'à Venise. C'est une frénésie de plaisir au penchant d'un abîme. Tout craque et s'effondre au tour de lui. Il ne veut pas le voir, et ceux qui devraient Uretenir s'étudient à masquer le gouffre, au lieu d'en dénoncer

la sinistre horreur. M. de Calonne était un ministre de complexion joviale, tout comme à\I. Joseph Caillaux. Il faisait des dettes avec délices et souriait aimablement à la banqueroute prochaine... »

— Parlant des malheurs qui viendraient affliger l'humanité dans les derniers temps de notre monde, Notre-Seigneur a dit :

« Tels furent les jours de Noé, tel sera 1 "avènement du Fils de l'homme. Car, dans les jours qui préparaient le déluge, les hommes mangeaient et buvaient, se mariaient et mariaient leurs filles, jusqu'au jour où Noé entra dans l'arche ; et ils ne s'inquiétèrent de rien jusqu'à ce que le déluge survînt, qui les emporta tous. Ainsi en sera-t-il à l'avènement du Fils de rhomme. » • '

Ainsi en était-il en 93 ; ainsi il en arrive encore de nos jours».

A côté, ou si l'on veut, au-dessus du monde où l'on s'amuse, il y a le monde qui cultive la science. Il y a de nobles âmes que l'étude élève de jour en jour plus près de Dieu. Il en est d'autres qui demandent à la science de les éloigner de Lui, de la vue de leurs fins dernières, et de leur fournir les moyens d'en écarter les autres. Ils aboutissent dans cette recherche aux mêmes déceptions, aux mêmes tristesses, souvent au même désespoir que les fous de plaisir. Les uns comme les autres profanent la vie, et dès ce monde, ils en subissent le châtiment. M. Henri Houssaye chargé de prononcer le discours d'introduction de M. Francis Charmes à l'Académie Française en remplacement du matérialiste M. Berthelol, fit entendre ces paroles :

ce La vie fut bonne à ^Marcelin Berthelot. Il vécut librement dans ce qu'il aimait le plus, le travail. Il eut tous les honneurs, toutes les récoinpenses, la plus grande renommée. Il conserva le bien le plus cher, la liberté. Il avait foi en lui-même et en son oeuvre, il tenait sa méthode pour sûre, connaissait les résultats utiles et éclatants de ses découvertes et en présageait de plus vastes encore. Il vécut près d'une femme noble et belle. Il voyait ses quatre fils porter avec honneur un nom plein de gloire. De sa jeunesse à un âge assez avancé il eut pour ami un Ernest Renan. La destinée Vavait comblé.

» Et pourtant, à certaine!^ heures de mélancolie raisonnée, il pensait qu'il ne voudrait pas revivre sa vie si bien remplie. « Je ne regrette rien, )i disait-il, de ce que j'ai fait ni de ce que je n'ai pas fait, car j'ai accompli » ce que j"ai cru être mon devoir. Mais la vie a tant de souffrances phy- » siques et morales que je ne souhaite pas revivre. » Son mal de vivre avait pour cause que l'intelligence d'un homme, qui savait voir et penser

Les Pourquoi de la Guerre inondialei ■ 8

111 Cl i,i>\niLm; m public.

(•(.niiMc lui. produit, par des réactions, inconnues, celles-ci, à la chimie, un noi.soii iiu'liictahlc : LK UOUTK. (( Lcs idées morales, la conscience, les abné- ;?ations et les sacrifices, l'amour du Beau et du Bien progresseront-ils à proi^ortion des découvertes scientifiques et des commodités de l'existence ? T) Sur ces propositions Berthelot avait des doutes qui troublaient son optimisme au point de lui faire écrire «: qu'on ne verrait pas le triomphe de la justice et de la raison ». Il posait même la question si la réalité absolue pour l'homme est dans la théorie de la matière, déterminée par la science positive, ou dans la théorie de l'idéalisme inspirée par le sentiment et fondée sur la conscience. ■»

M. Francis Charmes, qui avait pris la parole avant M. Henry Houssaye, pour dire le paradis terrestre que M. Berthelot présageait à l'homme par le progrès de la science, avait ajouté :

«... Et pourtant un doute reste au fond de l'âme de M. Berthelot. Il faudi-ait aussi, dit-il. une chimie spirituelle qui changerait la nature morale de l'homme aussi profondément que notre chimie transforme la nature matérielle. Cette chimie spirituelle attend encore son Lavoisier et son Berthelot ».

Non. Elle ne l'attend point. Notre Seigneur Jésus-Christ en a apporté au monde le bienfait ; et l'Eglise, qu'il a fondée, est là pour le faire valoir, le distribuer à toute âme de bonne volonté. Grâce à la « chimie spirituelle )^ dont elle a le dépôt, elle leur procure la paix en ce monde, elle leur assure l'éternelle félicité en l'autre.

M. Francis Charmes a dit encore :

(c L'homme a créé à son usage des instruments merveilleux avec lesquels il a sondé et mesuré l'univers. Il traverse les continents, les mers, les airs même déjà, d'un mouvement raj^ide et sûr qui n'est dépassé que par celui qu'il a su donner à sa pensée et à sa parole à travers l'espace. Mais si on le considère lui-même, si on l'isole au milieu de toutes ses machines ingénieuses et puissantes, on le retrouve aussi faible, aussi inquiet, aussi agité, aussi rongé de désirs inassouvis que les anciens moralistes nous l'ont dépeint. Ses misères, ses tourments, ses craintes, ses aspirations, ses déceptions, ses désespoirs sont restés les mêmes. M. Bcrihcloi en a senti COMME NOUS toutes les pointes aiguës et déchirnirtcs...

» Comment la science apaiserait-elle à elle seule l'immense ?oif de certitude et de justice dont l'humanité est altérée ? Elle n'a rien à nous dire, ou peu de chose, sur nos origines et sur nos destinées ; et pour ce qui est de la justice, où la découvrirait-elle dans la nature, son unique objet, qui n'est assurément ni juste, ni morale, ni tendre pour les faibles, ni sévère pour les forts lorsqu'ils abusent le plus de leur force ? »

Quelques jours après, ce n'était plus un savant, mais un poète que l'Académie avait à remplacer : IVI. Sully-Prudhomme, un poète qui avait eu la foi et qui l'avait perdue. Et voici les derniers mots du panégyrique qui fut fait de lui par M. Poin-

caré :

« Il n'avait pas assez d'espérance pour souhaiter la fin des tortures qui affligeaient sa vieillesse. II ne pouvait envisager le néant a%Tec sérénité^ parce que, malgré le philosophe, l'imagination du poète le peuplait ; de sorte que ce néant, ce n'était pas le sommeil, c'était seulement la nuit. La mort vint et avec elle la délivrance (!) ; il ne l'avait pas regardée sayis angoisse, parce que son âme était tourmentée par l'incertitude, mais il l'avait regardée en face. »

I^es convenances académiques exigeaient ce dernier mot.

Toujours les mêmes déceptions, les mêmes tristesses, les mêmes craintes ont agité ceux qui ont détourné leur vue de la fin dernière de l'homme. Qui n'a entendu les déchirements de cœur^ les cris de désespoir de Théodore Jouffroy t

Entré à l'école normale en 1814, il y perdit la foi ; et en 1825 il publia dans le Glohe un article qui eut un grand retentissement : Comment les dogmes finissent. Il a raconté lui-même comment, de chrétien, il devint « philosophe ». Son récit, dit Taine, fut un drame presque lyrique. Il y eut telle page qui rappela les lamentations sublimes de Byron et de Lamartine ». Il faudrait citer cette page toute entière : « Né de parents pieux, j'avais été habitué de bonne heure à considérer l'avenir de l'homme et le soin de son âme comme la grande affaire de ma vie ; longtemps les croyances chrétiennes avaient pleinement suffi à tous les besoins de mon âme, la Religion de mes pères donnait des réponses à toutes les questions qui étaient pour moi les seules; ces réponses, j'y croyais, et la vie présente m'était claire ; mais un jour vint où ma curiosité ne put se dérober aux objections soulevées par deux siècles de scepticisme, mon cœur ne sut défendre ma raison, et la divinité du christianisme une fois mise en doute devant elle, je sentis trembler dans leurs fondements toutes mes convictions... Je n'oublierai jamais la nuit de décembre où le voile qui me dérobait à irioi-même ma propre incrédulité fut déchiré, je sus alors qu'au fond de moimême il n'}' avait plus rien qui fût debout; ce moment fut affreux ; et quand, vers le matin, je me jetai épuisé sur mon lit, il me sembla sentir ma première vie, si riante et si pleine, s'éteindre, et derrière moi s'en ouvrir une autre, sombre et dépeuplée, où désormais j'allais vivre seul, seul avec ma fatale pensée, qui venait de m'y exiler et que j'étais tenté de maudire... Par des retours violents, mon âme cherchait à regagner les rivages qu'elle avait perdus ; elle retrouvait dans la cendre

110 Cl'LI'ABILITÉ DU PUBLIC.

<le ses croyances passées des éiincelles qui semblaient par intervalles rallumer sa foi... Quand j'avais quelques heures à rêver, la nuit à ma fenêtre, ou le jour sous l'ombrage des Tuileries, (ii's élans intérieurs, des attendrissements subits me tappelaienl à mes croyances passées et éteintes, à l'obscurité, au vide <le mon âme, et au projet toujours ajourné de le combler ».

I.a maladie l'engagea un jour à aller respirer l'air de son village. « Chaque voix que j'entendais, chaque objet que je voyais, chaque lieu où je portais mes pas, ravivaient en moi les souvenirs éteints, les impressions effacées de cette première vie. Tout était conmie autrefois, excepté moi... Tout ce qui m'enT tourait avec le même cœur, la même âme, le même espoir dans la foi ; moi seul l'avais perdue, moi seul étais dans la vie sans savoir, ni comment, ni pourquoi ; moi seul, si savant, ne savais rien; moi seul étais vide, agité, privé de lumière, aveugle et inquiet ». Il mourut à 46 ans, le 4 février 1842, après avoir exposé ses déceptions et ses tourments pour montrer par son exemple, dit son biographe Pierre Leroux, « la douloureuse situation de l'esprit. humain dépouillé à jamais de foi aux dogmes religieux du passé, et n'ayant pour y suppléer que la radicale impuissance (ce sont les propres termes de Jouffroy) d'une philosophie qui s'ignore elle-même, puisqu'elle ignore son véritable objet ^. »

]>ouze ans avant sa mort, il avait écrit cette belle page : ce Demandez à ce pauvre enfant, qui de la vie n'y a songé, pourquoi il est ici-bas, et ce qu'il deviendra après sa mort : il vous fera une réponse sublime, qu'il ne comprendra pas, mais qui n'en est pas moins admirable. Demandez-lui comment le monde a été créé eb à quelle fin ; pourquoi Dieu y a mis des anim.aux, des plantes ; comment la terre a été peuplée ; si c'est par une seule famille ou par plusieurs ; pourquoi les hommes parlent plusieurs langues ; pourquoi ils souffrent, pourquoi ils

4. Céda-t-il à la dernière heure à la grâce qui ne cessait de le poursuivre ? mystère ! Tl dit un jour à Mî^r Cart, évêque de Nîmes : (( Je ne suis pas de ceux qui i^ensent que les sociétés modernes peuvent se passer du christianisme, je ne l'écrirais plus aujourd'liui. »

M. Martin de Noirlieu, curé de Saint-Louis d'Antin h Paris, a écrit : '( Quelques jours avant sa mort nous parlions d'un livre que venait de faire paraître un écrivain qui a tant contristé l'Eglise (Lamennais) : <( Hélas! Monsieur, me dit-il. avec l'accent d'une conviction profonde, tous ces systèmes ne mènent à uien, mieux vaut un bon acte de foi chrétienne. »

se battent, et comment tout cela finira ; il le sait. Origine du monde, origine de l'espèce, question des races, destinée de l'homme en cette vie et en l'autre, rapports de l'homme avec Dieu, devoirs de l'homme envers ses semblables, droits de l'homme sur la création, il n'ignore rien; et, quand il sera grand, il n'hésitera pas davantage sur le droit naturel, sur le droit politique, sur le droit des gens; car tout cela sort, tout cela découle avec clarté et comme de soi-même du christianisme. Voilà ce que j'appelle une grande religion, je la reconnais à ce signe qu'elle ne laisse sans réponse aucune des ciuestions qui intéressent l'humanité. )>

En 1829, M. Viennet disait au sceptique Benjamin Constant :

« Je me trouve malheureux de ne rien croire. Si j'avais des enfants, je les préserverais de ce malheur en les faisant élever chrétiennement, et je les mettrais dans un collège de Jésuites, s'il y en avait encore. » — ce Je suis tout comme vous, répondit Benjamin Constant, et c'est un supplice pour moi ».

George Sand lui-même (Aurore Dupin, baronne Dudevant) a écrit à la fin de sa vie :

« Ce n'est pas notre âme seulement qui souffre de l'absence de Dieu, c'est notre être tout entier... L'ennui désole ma vie, l'ennui me tue. Tout s'épuise en moi, tout s'en va... Il est des heures dans la nuit où je me sens accablée d'une épouvantable tristesse. Je hais la beauté des étoiles et la splendeur des cieux. Je suis en désaccord avec tout et mon âme crie au sein de la création, comme une corde qui se brise au milieu des mélodies triomphantes d'un instrument sacré. »

Combien d'autres ont donné le spectacle de leur désespoir.

« Faisons les fiers, écrivit vn jour MicheJet, tant que nous voudrons, philosophes et raisonneurs que nous sommes aujourd'hui. Mais qui de nous, parmi les agitations du mouvement moderne, ou dans les captivités volontaires de l'étude, dans ses âpres et solitaires poursuites, qui de nous entend sans émotion le bruit de ces belles fêtes chrétiennes, la voix touchante des cloches, et comme leur doux reproche maternel !... Qaii voit, sans les envier, ces fidèles qui sortent à Ilots de l'église, qui reviennent de la table divine rajeunis et renouvelés !... A cette vue le philosophe pose la plume et ferme le livre ; il ne peut s'empêcher de dire : Ah ! que ne suis-je avec eux, un des leurs, le plus simple, le moindre de ces enfants. »

ce J'ai entendu, a dit M. Berger, dans un discours publié par les ce Débats » du 9 décembre 1895 ; j'ai entendu M. Renan, le lendemain de la mort de M. Littré (le continuateur d'Auguste Comte, et dont la mort, on le sait, fut une mort chrétienne), dire ces paroles qui retentissent encore à mes oreilles : ce Sa mort est la condamnation du positivisme ; sa philosophie n'a pu le mener jiisqu'au bout ^. »

Ç,. En regard de ces regrets, de ces inquiétudes, de ce désespoir, combien

IJS CULPAHILITE DU PUBLIC.

Tolstoï, le célèbre roîiiancier russe, subit également le supplice i|ii 'inflige a Vànm rincrédulité. A l'occasion de sa mort. M. Paul Hourget a dit de lui :

.. Dès rinstaiit où Tolstoï se fut prononcé distinctement ces mots, en rc.ilisant leur horreur : « Vide de tonte foi », il lui fut impossible de ne pus teudre toutofi les énerg'ies de sa nature à combler ce gouffre de néant (|u'il sentait là, ouvert dans son cœur, impossible de ne pas la chercher, cette foi, devenue du coup le plus impérieux besoin de ce cœur, comme elle en avait été le plus méconnu.

» Il ?i'î/ o jamais eu, il n'y aura jamais de religion sans Eglise. Parler de relig-ion individuelle, c'est parler d'un cercle carré. Les trente dernières années de IVxistence de Tolstoï se sont passées à tourner et à retourner dans la fièvre et la révolte, dans l'espoir et le désespoir, dans l'enthousiasme et dans l'impuissance, cet insoluble problème.

» Il a cru trouver la parole de vie dans l'Evangile. Il y est allé directement. Il n'a pas pris garde aux conditions où s'est élaboré ce livre : le Christ n'a pas donné l'Evangile au monde, mais il lui a donné l'Eglise. Tolstoï a prétendu traduire le saint livre, hors de toute Eglise, à la lueur de la conscience individuelle, et qu'y a-t-il trouvé ? Une doctrine qui est la négation de toute société, de toute tradition, de toute science, de tout art : le plus redoutable enseignement d'anarchie. Pourquoi ? Vogiié l'a expliqué par une seule citation : «: Pendant longtemps, je ne pus me

sont dignes d'attention les paroles de ceux qui, après de semblables égarements, ont ouvert les yeux à la lumière et leur cœur à la Foi.

<( Je combattrai toute ma vie les iuncrédules, a écrit Louis Veuillot au Jendemain de sa conversion, mais je ne leur rendrai jamais ce qu'ils m'ont fait souffrir de dix-huit à vingt-trois ans. Ma raison, sans boussole, et sans point d'appui, était le jouet des moindres accidents. Je ne connaissais plus ni le vrai ni le faux ; ballotté en tout sens, et ne sachant à quoi me prendre, ne trouvant de repos que dans un sommeil lâche, cherchant à dessein la nuit pour m'y plonger, le suprême effort de ma sagesse était de haïr brutalement le monde et de blasphémer contre le Ciel. À présent il me semble que je vogue à pleines voiles dans la lumière, et je m'y sens bien. Tout s'est ouvert à mon esprit. Je connais ma route, et je sais ce que je verrai quand j'aurai atteint les limites de l'horizon. »

Paul Bourget a exprimé la même satisfaction à l'heure de son retour à la foi :

(( ...Oui, je suis chrétien!

» Je suis arrivé à reconnaître que les hommes et les femmes qui suivent les préceptes de l'Eglise sont, dans une grande proportion, à l'abri des désordres moraux que j'ai décrits dans mes romans, et qui sont presque inévitables, lorsque les hommes se laissent guider par leur sens, leurs passions et leurs faiblesses. Pendant bien des années, comme la plupart des jeunes gens dans les cités modernes, je n'ai pas cru ; mais j'ai été amené à mes idées actuelles par le sentiment toujours grandissant de la responsabilité que l'on encourt, quand on exerce une influence quelconque sur les autres.

«Partout où le christianisme est vivace, les mœurs se relèvent ; partout où il languit, elles s'abaissent. C'est l'arbre où fleurissent les vertus humaines, sans la pratique desquelles les sociétés sont condamnées à périr. Je vous prie, si vous me faites parler, de le proclamer expressément : on démoralise la France en lui arrachant la foî ; en la déchristianisant, on l'assassine. 11 n y a pomt de sauvegarde sociale hors des vérités du Décalogue. Ce fut In conviction de Le Plav ; ce fut celle de Taine. Je m'v rallie ! »

faire à cette idée étrange qu'après dix-huit siècles durant lesquels la foi chrétienne a été confessée par des milliards d'hommes, après que des milliers de gens ont consacré leur vie à Tétude de cette foi, il m'était donné de découvrir la loi du Christ comme une chose nouvelle. Mais si étrange que ce fût, c'était ainsi. )> Reconnaissez-vous le terrible délire d'orgueil auquel aboutit inévitablement l'appel à la conscience individuelle ? Si nous sommes les juges absolus des dogmes, les juges absolus de la morale, les juges absolus des lois de la société, que faisons-nous d'autre que de nous appliquer l'antique promesse de séduction et de péché : Et critis .sicui d'il, scientes bonum et mahnn ?

» Pour avoir voulu chercher la foi où elle n'est pas, où elle ne peut pas être, dans la Raison superbe et solitaire, Tolstoï rencontre précisément le mal qu'il s'acharne à fuir : cet égotisme sensuel et mondain hier, aujourd'hui mystique et délibérément sauvage. Mais c'est toujours l'égotisme, et la preuve en est dans l'inquiétude oii se sont consumés ses derniers jours. Tant de bonne volonté et si peu de paix, si peu de cette lumière sereine dont rayonnent, à l'approche de la mort, les âmes qui se sentent en communion avec l'éternelle vérité ! Cette fuite hors de la maison familiale, à la veille de l'agonie, cette suprême angoisse promenée sur les routes glacées à la recherche d'un suprême asile, quel symbole ! »

L'orgueil, ou si Ton veut, l'amour-propre, est trop souvent Pempêchement réel qui retient ces personnages loin de TEglise en laquelle ils voient le salut.

Victor Cousin, le fondateur et le chef de la philosophie dite éclectique, occupa dans l'Université et obtint dans l'opinion public[ue une situation des plus éclatantes. Ses livres étaient foncièrement erronés. Ils étaient la reproduction des leçons données à son cours qui groupait un auditoire nombreux et enthousiaste. Au fond, il n'était qu'un disciple des rêveurs allemands. Il avait fait en 1824 un voyage chez eux, il avait visité Schelling et Hegel, qu'à son retour il présenta comme ses maîtres à ses auditeurs, leur imprimant une tendance au panthéisme. Il se dégagea peu à peu de cette erreur fondamentale dans la troisième partie de sa carrière et il se rapprocha à cette époque de l'Eglise. On le vit même adopter les pratiques de la vie chrétienne.. Plusieurs évêques, entr 'autres Mgr Rendu, évêque d'Annecy, et Mgr Puvy, évêque d'Alger, profitèrent de leur rencontre avec lui à Cannes et à Evian-lez-Bains pour l'amener à une entière conversion. Jamais il ne consentit à rétracter publiquement les erreurs contenues dans ses ouvrages. Pie IX poussa la condescendance jusqu'à lui écrire à diverses reprises pour le décider à ce sacrifice indispensable. Toujours il fit la sourde oreille. La condamnation des écrits de Cousin était imminente. Mgr Rendu, tremblant que ce coup terrible ne pro-

|0(| CL'LPAinMTK DU PUBLIC.

v()(|ii.'il la colère de son ami et ne devînt un obstacle insurmontable à sa conversion, s'enbardit assez pour écrire à Rome et demander avec de vives instances que la publication du décret ,1,. r Index fût différée. La réponse qu'il reçut du Souverain ; l\)iillfe fait bien voir l'extrême indulgence dont Pie IX usait envers les rebelles et celle plus grande encore dont Victor - Cousin était l'objet. Une pareille lettre n'aurait-elle pas dû émouvoir jusqu'aux larmes celui qui en était l'objet lorsqu'elle fut placée sous ses yeux ? Ne devait-il pas se déclarer vaincu par une si exquise tendresse de la part du Père de la Chrétienté ? Ilélas ! l'orgueil a de cruelles rigueurs ; Cousin ne se rendit pas. Dieu, après avoir attendu le célèbre philosophe pendant trois ([uarts de siècle, l'a cité à son jugement au moment où il s'y attendait le moins. Cousin est mort à Cannes, frappé par une attaque d'apoplexie foudroyante, pendant qu'il déjeunait avec plusieurs de ses amis.

De même que la terre tourne sans cesse autour du soleil, le cours de notre vie forme comme un cercle autour de Dieil. Nous venons de lui, nous allons à lui; c'est de lui que notre intelligence reçoit sa lumière, c'est de lui que notre cœur reçoit sa chaleur ; nous puisons en lui le principe et la force de toute notre activité, celle du corps aussi bien que celle de l'esprit.

Ceux qui dans le mouvement de leur vie, ne veulent point se tenir en rapports avec Dieu ou qui dédaignent de s'en donner la peine, ne peuvent que s'égarer, et hors de la voie, ils ne peuvent rencontrer à tous leurs pas que l'inquiétude.

Ceux qui emploient leur \ie à se rapprocher de plus en plus de Dieu ; ceux qui appellent toutes choses à leur faciliter les moyens de ce rapprochement, les biens comme les maux, la prospérité comme l'adversité, les joies comme les tristesses, la santé comme la maladie, sont toujours en paix, car ils savent que tout, comme le dit l'Apôtre, coopère au salut de ceux qui aiment Dieu, tout contribue à les unir à Lui ici-bas par la grâce sanctifiante qui croît sans cesse en eux, et tout les prépare à l'ineffable bonheur de l'éternité.

CHAPHRE IX.

Les stimulants du désordre dans la famille et dans la société.

Pareils aux poissons qui sont pris (di filet fatal, et aux. oiseaux qui sont pris au piège, comme eux les enfants des hommes sont enlacés.

Eccl., IX, 12.

O étrange situation : la maison est en feu et impossibilité d'en sortir, tous retenus, les uns par les autres, en plein foyer.

Mira ahusio ! domus ardet, ignis instat, fugienti prohihctur egredi, et hoc ah his qui in inccndio }>Of<iti sunt.

S* Bernardus. In Epist.

I. La LITTÉRATURE obscène à la portée des enfants. — Complicité du gouvernement. — Elle pervertit tous les âges et toutes les conditions.

IL Le THÉÂTRE. — Ce qu'il est aujourd'hui. — Ce qu'il prélève sur la fortune publique. — Le cinéma : il dévore la substance du pauvre en le pervertissant. .

IIL Les BEAUX-ARTS. — Aux musées. — Au salon. — Dans les foires. — Exposition de sauvages.

IV. Les expositions internationales. — Les juifs s'en montrent les maîtres sinon les inventeurs.

La course aux plaisirs qui enfiévrait notre société devait nécessairement amener la démoralisation. Cette démoralisation eut pour causes et pour effets (la cause produisant ses effets et les effets réagissant sur la cause pour lui donner une plus grande force de dépravation) : la Uttératnre et Je théâtre, les hecmoc-arts

i'22 (VlAWhUATK DU PUBLIC.

(7 les expositions, le divorce et le malthusianisme. La littéraluru tt les arts empoisonnèrent les âmes; le divorce et le malllnisianisme empoisonnèrent les sources de la vie.

La littérature corruptrice saisit aujourd'hui l'homme prescjii'au sortir du berceau, aux jours de l'éducation primaire.

« L'enfant est atteint, écrivait déjà de son temps Jules Simon. Oui, l'enfant à peine formé. Il n'a pas encore la barbe au menton, mais il n'a plus rien à apprendre en fait de turpitudes. Où a-t-il pris ce journal, ce livre ? Il n'a pas besoin de le chercher ; c'est le journal qui le cherche. Les vendeurs sont là, sur la route qui mène à l'école. Un sou, pas davantaji'e. Ils sont aussi, les vendeurs, sur la route des ateliers. Ils y trouvent d'autres enfants, des grands enfants, à tromper et à duper. Promenezvous aux abords des usines. Voilà tous les journaux, tous les mauvais, bien entendu. On a bien un sou pour acheter la suite du roman. Au besoin, on se cotise. On rapporte le journal avec soi à la maison. On a le vice dans sa poche. »

(c Si on veut se rendre compte, dit le Journal des Débats, de l'effet que produisent ces publications sur le public, on n'a qu'à observer les enfants qui, au sortir de l'école, se pressent et se bousculent autour des kiosques pour contempler de plus près ces publications obscènes. C'est un des spectacles les plus tristes qu'on puisse voir, et nous nous étonnons que l'autorité n'ait pas fait cesser un pareil scandale. La police est très suffisamment armée pour épargner au public la vue des infamies qu'on étale dans nos rues. Pourquoi n'applique-t-on pas la loi ? »

c( La corruption par la Gravure — c'est l'observation que faisait dans le même temps la Gazette du peuple — n'est pas moins dangereuse que celle qui se pratique par les écrits. Les enfants et les pauvres n'ont pas un sou à employer pour acheter un journal licencieux ou une livraison mauvaise et les ignorants ne savent pas lire. ^lais la gravure, que tous comprennent, s'offre pour rien. Sous prétexte de cigarettes à vendre, de bicyclettes à recommander, d'un savon nouveau à lancer, c'est une débauche de gravures légères, perverses ou scandaleuses. Les étalages de certains marchands de musique ne sont pas à regarder et les aubettes où l'on vend des journaux, sont écœurantes à force d'être cyniques. »

Citons encore M. Léon Daudet :

« Il faudrait un mot nouveau pour signifier l'influence du livre et du journal sur la vie, depuis une trentaine d'années, depuis l'énorme diffusion de la presse à un sou.

» Pester contre les illettrés est bien. Mais il arrivera un moment — qui n'est ^pas loin — où l'on pestera bien davantage contre les lettrés à un sou qui s'efforcent de projeter les grossières images et sanglantes enluminures mal fixées dans leurs caboches. On n'imagine pas le prestige que l'imprimé conserve encore auprès de ceux qui ne passent pas leur vie dedans, pour lesquels il est demeuré la distraction du dimanche ou le plaisir défendu de la soirée. Le remplacement de l'almanach, avec ses blagues

innocentes et ses conseils et ses anecdotes morales ou demi-morales, par le papier de curiosité criminelle qui circule partout et très vite aujourd'hui, voilà une de ces révolutions sourdes et profondes dont la portée est incalculable.

» Avant-hier, jour de fête, je flânais à travers les rues de Paris. Sur le pas des portes, dans les cafés et brasseries, le long des trottoirs, tous les gens lisaient et avidement, la tête entre les mains, des journaux, des brochures illustrées. C'était très curieux bien que très banal ; cette ville immobile et silencieuse qui se gavait d'images brutales, de faits-divers, de drames sanglants, de suicides, qui engrangeait de la violence « pour les moissons futures », comme disait ce crétin de Zola. »

Les joiirriaux mondains méritent d'être flétris aussi bien que les journaux de bas-étage. ]\Igr Freppel, dans une lettre à- son clergé, qualifia le Figaro a opprobre de la Presse contemporaine y>. Interrogé en 1866 par M. Lammens, directeur du Bien public de Gand, il confirma ainsi son jugement :

« Le Figaro pratique un empoisonnement de l'esprit public à jet lent et continu. Scepticisme politique, mélange de corruption et de religiosité, style et mœurs Régence, apothéose de Zola et de Renan, du naturalisme matérialiste, du dilettantisme théologique, à côté d'une courtisanerie ridicule et compromettante pour le X'atican... cette abominable feuille a réuni tout cela dans un système qu'on peut appeler le figarisme, et qui est devenu prédominant dans une bonne partie de la noblesse et de la bourgeoisie... J'ai jeté le cri d'alarme, prévoyant bien quel serait le résultat de cette perversion de l'esprit public... On ne m'a pas suivi dans cette campagne, alors facile...

» Je ne cesse de le dire à nos gentilshommes et à nos hommes politiques de la droite : Tant que vous donnerez entrée è cette feuille dans vos hôtels, vous resterez impuissants. En menant l'aristocratie au ce bal des bêtes », le Figaro fait mieux les affaires de la Révolution que les feuilles de Cléîuenceau et de Rochefort... Mais il est dit que cette société n'aura d'yeux pour voir ni d'oreilles pour enteudre, jusqu'à ce que la jacquerie européenne vienne troubler dans leurs fêtes et dans leurs « petites correspondances » les amuseurs et les amusés. »

La lecture du Figaro et des journaux figaristes agit à la manière de ces aliments pernicieux, de ces poisons lents qui détruisent peu à peu la santé et qui agissent sourdement mais sûrement^ jusqu'à ce qu'ils aient produit la mort. Il y en a qui disent que leur foi ne court aucun danger, malgré les sophismes élégants ou les attaques passionnées qu'ils prennent plaisir h parcourir chaque jour dans leur journal ou leur revue. Ne seraitce point plutôt que leur foi n'a plus cette vigueur et cette intégrité qui rendent le vrai croyant profondément sensible à tous les outrages adressés à sa religion ? Ils assurent que les peintures les plus risquées de leurs romans n'excitent en leur âme aucune

\2\ CUI.PAIilLITK 'OU PUBLIC.

iiji pression lâcheuse. Ne serait-ce point qu'ils ont émoussé en eux ce sentiment de pudeur qui est la gloire et la sauvegarde (l(»s ccrurs purs, et qu'ils deviennent à leur insu de plus en plus semblables aux tristes héros dont ils suivent si attentivement les exploits ?

Nos journalistes et nos romanciers en vogue sont coupables, mais quelle honte pour la société, plus coupable qu'eux ! Non contente de se faire leur complice par ses curiosités et ses complaisances, elle met, pour ainsi dire, aux enchères chaque concession à des iurpitudes, à des ordures, dont ils s'abstiendraient si elle ne les pensionnait pas !

« Les conservateurs, a dit M. de Pontmartin, ou du moins — ce qui n'est pas du tout la même chose — ceux qui ont intérêt à conserver, sont pour lieaucoup dans le scandaleux succès de vente de ces ouvrages immon- • des dont la France à venir rougira pour nous, si toutefois la France actuelle mérite d'avoir un avenir. »

Hélas ! Ce ne sont pas les hommes seulement qui se laissent aller à ces curiosités malsaines, mais des femmes, mais des dames, de grandes dames, même de celles qui ont été élevées dans les couvents. On les fait passer brusquement du pensionnat dans le monde, de la famille dans les salons, des salons au théâtre, et alors elles veulent compléter cette instruction supplémentaire que le théâtre laisse encore inachevée, et c'est au roman naturaliste qu'elles la demandent 1

Cette épidémie, — le mot est de M. de Pontmartin, — n'est pas exclusivement parisienne ; on pourrait la signaler presque partout, et partout elle produit dans la famille et dans la société les mêmes désordres aussi bien dans les petites villes que dans les gra.ndes et même au village.

Quand les lectrices des romans naturalistes ont promené leur . imagination à travers les cloaques, les foyers d'infection où les traînent leurs romanciers, faut-il s'étonner que les tendresses conjugales, les joies maternelles, les affections de famille disparaissent et que le foyer devient ce que nous l'avons vu être plus haut, et ce que nous le verrons être plus loin ?

Il ne faut pas croire que les romans orduriers sont seuls à produire cette démorahsation.

Les Etudes religieuses ont un jour consacré un long article cà M. Octave Feuillet, réputé moraliste. La conclusion pratique éait ainsi formulée :

« On demandera peut-être : Peut-on conseiller la lecture des romans de M. Feuillet ? Peut-on du moins la permettre facilement ? Non, cf.rtf.s ;

les meilleurs ne peucent guère être utiles, et quelques-uns sont dangereux. C'est un monde chimérique où le cœur s'amollit, où l'esprit s'exalte, où le sens moral se fausse et où le jugrement pratique se perd. Pour les rêveurs, pour les imaginations vives et les tempéraments nerveux, comme ils le sont presque tous, c'est une source de tentations, de souffrances et de désespoir, lorsqu'on tombe de cette région des songes sur la terre des réalités. »

Si l'on peut, et si Ton doit dire cela des romans présentés comme respectant la religion et la morale, donnant même de bonnes leçons dans d'excellentes thèses, que dira-t-on des funestes effets que produit la lecture des autres ?

Nous a\ons entendu M. de Pontniartin nous dire qu'il ne faut

pas attribuer aux écrivains toute la resiDonsabilité du mal qu'ils

font, et que le public, par ses achats, encourage les corrupteurs

des mœurs publiques. Mais ne faut-il pas aussi accuser nos

gouvernants ? En janvier 1882, le journal de M. Rochefort,

r Intransigeant, racontait ce qui suit :

ce Une personne qui n'avait pas vu Paris depuis huit ans, y a fait, la semaine dernière, ime apparition de quelques heures, pendant lesquelles elle a vu seulement les quartiers riches. Elle nous dit que ce qui l'a surtout frappée, c'est le développement inouï de i 'obscénité. Jamais Paris n'a mérité autant qu'aujourd'hui le nom de grande prostituée.

Ces paroles dans un tel journal firent-elles prendre des mesures de salubrité ? Hélas! quelques jours après M. le ministre de l'Intérieur avertissait MM. les i^réfets, que désormais

c( la librairie étrangère, quelle que soit sa nature, quel que soit le caractère licencieux et obscène que présentent les livres et les estampes imporiés, ne peut sous aucun prétexte être retenue à la frontière. »

Et voyez l 'hypocrisie gouvernementale ? Quelques mois après

l'envoi de cette circulaire, le 5 mai 1882, M. Humbert, ministre

de la Justice, répandit un pleur à la Chambre des députés, sur

îa France devenue, disait-il, une école de luxure.

f( Les promenades les plus fréquentées de nos grandes villes, sont déshonorées par l'étalage honteux de dessins et d'écrits dont l'obscénité grossière est signalée à l'attention des passants par les cris et les commentaires des vendeurs. Les mêmes provocations se produisent à la porte des lycées. »

De fait, trente mille exemplaires de publications pornographiques se vendaient chaque jour à la porte des Lycées.

(c Devant ces excitations publiques et journalières à la débauche, l'autorité publique, ajoutait M. le ministre de la Justice, se trouve à peu près impuissante. »

ll>li CULPABILITE DU PUBLIC.

Iinpiiissante ! D'abord, il n'aurait pas fallu, dans la nouvelle loi sur la presse, promulguée l'année précédente, supprimer toutes les garanties, données jusque-là à la morale publique. Mais après même que cette scandaleuse suppression eut été faite, il restait d'autres lois, comme le démontra la Gazette des Trihunaux, dont la Justice aurait pu s'armer, si le gouvernement l'avait voulu. Mais il ne voulait pas; il ne le voulut jamais; ce qu'il voulait, c'était tout autre chose.

Autre preuve d'hypocrisie gouvernementale : En 1893, après avoir voté la loi qui autorise le divorce et légalise l'adultère, la Chambre des députés «'était mise à discuter un projet de loi sur les publications obscènes. Etait-ce l'effet d'un bon mouvement ? Non, c'était tout simplement un trompe-l'œil. Les livres immoraux et les images obscènes furent protégés par la nouvelle loi, à la condition de former un gros volume. Ce qui fit dire à un journaliste : ce la République n'a pas pour la saleté une excessive horreur. » Dix ans après, ce trompe-l'œil législatif, la Corporation put publier cette nouvelle protestation :

«. Chaque fois que je reviens de voyage, je suis pris d'un accès d'indignation contre la complicité des gouvernants dans l'excitation publique de la jeunesse à la débauche. Dans les librairies des gares, aux vitrines des librairies, des bureaux de tabac, des kiosques s'étalent des tableaux d'obscénité révoltante. Dans les villes, les bourgades^ dans les petites gares, on voit des jeunes gens, des enfants arrêtés devant ces infamies. Ce qu'il en résulte, il est facile de le deviner. De temps en temps, le ridicule ^I. Béranger fait une réclamation. C'est de la plaisanterie. Quand le gouvernement le voudra, en huit jours, les vitrines et les gares seront assainies. Mais il ne le veut pas. Et il ne le veut pas parce que la corruption des mœurs publiques et la démoralisation individuelle entrent dans le plan judéo-maçonnique qu'il est chargé d'exécuter. Une génération libertine ne peut supporter le prêtre dont il faut se défaire, le secret du dévergondage inouï dont nous sommes témoins n'est pas ailleurs. »

En mai 1908, un Congrès international eut lieu à Paris pour endiguer le fleuve de boue qui coulait sur la France et sur l'Europe. M. George Lecomte, président de la Société des Gens de Lettres, en France, y fit un discours qualifié partout « beau », c( très beau », « admirable ». Et cependant dans ce discours, M. Lecomte avait fait l'éloge du plus grand pornographe des temps modernes :

(c Je me fais un devoir de vous dire que, par exemple, une œuvre connne celle^ d'Emile Zola, si magnifiquement grondante des forces de la vie, paraît à la plupart d'entre nous une oeu^^re très puissante et, dans son ensemble, très saine (sic), y^

Un autre congrès ou conférence internationale, diplomatique, eut lieu deux ans plus tard, le 18 avril 1910, également à Paris. Seize Puissances, comprenant, avec la presqu 'unanimité des gouvernements européens, les Etats-Unis et le Brésil, s'y étaient fait représenter.

Voici ce que les envoyés du gouvernement français ont dû avouer devant cet aréopage, comme résultat de son laissez-faire :

Il y a quelques années, les saisies pratiquées à Paris, chez les spéculateurs de l'obscénité, faisaient mettre sous scellés, ici soixante-sept, là jusqu'à deux cent quarante-huit paquets d'images, écrits ou photographies obscènes. On estimait que c'était beaucoup.

Aujourd'hui, une perquisition récente faite dans une villa de la banlieue de Paris, a fait mettre la main sur olus de dix mille kilos de produits analogues, estimés 60.000 rrancs.

Une autre a amené la découverte, outre une énorme quantité de photographies, albums, instruments spéciaux, brochures, etc., de quatre mille volumes ob'^cènes et de quinze cents kilos de clichés photographiques.

Une descente faite chez un sieur I-... le trouva en train d'expédier quarante mille prospectus destinés aux élèves des lycées et même à ceux des écoles primaires. Un premier prospectus à mots couverts en annonçait un second plus explicite qui serait adressé sur demande. On ne dit pas qu'il fut. mis fin à son industrie.

L'Université ne se fait que trop complice du gouvernement. La Faculté des lettres de Toulouse est venue appuyer l'éloge de Zola fait devant l'Europe par M. G. Lecomte. Elle a convié les candidats au baccalauréat à célébrer les mérites de ce prince des pornographes. Une autre année elle leur a donné pour sujet de composition française l'éloge de Voltaire. L'épreuve pour l'admission a reçu pour complément une version latine tirée de VHlppolyte de Sénèque. Dire que le passage est plus que léger, ce n'est point assez. Aussi a-t-il provoqué les réclamations les plus légitimes commue les plus indignées. L^ne affiche d'un mètre de hauteur a été placardée, signée : « Un groupe de mères de fam.ille ». Elle se terminait ainsi :

ce Nous déclarons hautement, que si nous envoyons nos enfants dans les lycées et collèges, nous voulons qu'on les respecte. Nous voulons qu'on en fasse des bacheliers et non de précoces dépravés. Nous demandons qu'on nous livre les noms des salauds qui ont la responsabilité de ces compositions obscènes, et nous réclamons la démission et la flétrissure du doyen qui autorise ou commet de pareilles infamies. »

\'2H Cl'LPABILITÉ DU PUBLIC.

En 1890 le Ministre de l'Instruction publique donna la liste des ouvrages que les jeunes filles, se présentant aux examens })our le brevet supérieur, seraient appelées à lire et à commenter devant les examinateurs. Parmi ces ouvrages, figuraient, entre plusieurs autres dont la désignation était aussi stupéfiante, les œuvres d'Alfred de Musset, morceaux choisis et annotés par un professeur de l'Université, (c Espérons, dit VEstafette, que le nn'nistre reviendra sur son arrêté redoutable, non seulement [)our les mères de familles, mais pour les jeunes gens à marier. »

Connue le public s'indignait et réclamait, de temps à autre, on voyait les journaux républicains prendre tous les ans l'initiative d'une campagne contre l'obscénité. Les uns disaient : Il y a des lois qui permettent de réprimer : que ne les applique-ton ? — D'autres : Il n'y a point de lois existantes : hâtons-nous d'en faire.

Cela durait quinze jours, un mois, et puis silence. Auriez- VOU9 la candeur de croire que ces protestations, ces réclamations, ces appels à la loi, étaient sincères ? Détrompez-vous. Ce beau feu se rallumait chaque année pour s'éteindre aussi périodiquement sans avoir jamais abouti à rien ; ou plutôt, après chacune de ces campagnes, la licence devenait toujours plus hardie. Ce mystère vous étonne ? Mais rappelez-vous donc que la corruption est, de l'aveu de la franc-maçonnerie elle-même, le grand moyen d'établir et de maintenir sa domination. Mais comme la corruption systématique ne peut s'exercer longtemps sans protestations, la franc-maçonnerie les entend, se met de la partie et crie même plus fort que qui que ce soit. En même temps elle encourage plus que jamais les corrupteurs.

En 1886 M. de Pressensé avait présenté au Sénat son rap])ort sur des pétitions signées de plus de trente mille personnes, invoquant les lois en vigueur contre les publications obscènes et ordurières. Les pétitionnaires avaient raison. Il n'y avait pas en effet à faire des lois nouvelles, mais à tenir la main à ce que celles qui existaient fussent observées par la crainte d'une vigilante police et de la fermeté des tribunaux. Ni policiers ni magistrats n'imposaient aucune peur. Le gouvernement se gardait bien de les y encourager. Ce n'était point contre les cor-

rupteurs qu'ils aimaient à user des armes que leur donnaient les lois existantes, mais bien plutôt contre ceux qui cherchaient à s'opposer à la propagande du vice.

Au mois d'avril de cette même année, un prêtre ayant gourmande, dans une rue d'Alger, un vendeur de publications obscènes, fut condamné à l'amende et à des dommages et intérêts. Un journal protestant de Londres fit ces réflexions :

« La Religion et ses ministres devraient être protégés contre les outrageantes immondices dont ils sont criblés dans toute la France. Dans tout autre pays, les gens qui crieraient dans les rues ou mettraient publiquement en vente ces publications qui sont un outrage à la morale, s'exposeraient à un châtiment légal. La décision du tribunal accordant des dommagesintérêts aux vendeurs de pareilles œuvres est une prime à la bestialité ■».

Notre époque est bien féconde en outrages à Dieu et en attentats contre les âmes ; le plus énorme est peut-être celui de la plume. Par elle se commet l'assassinat des âmes, assassinat indéfini, car il atteint ses victimes bien au delà du temps et du lieu où il est perpétré. Ce meurtre se commet de sang-froid, le cœur léger ; ce n'est pas la passion qui arme la main du criminel: il sait qu'il fera des victimes, de nombreuses victimes. Mais il n'a aucun sujet de jalousie, aucune vengeance à assouvir sur elles, il ne les connaît pas : chevalier de l'antechrist, il part en guerre pour le seul plaisir de combattre le Christ.

Des bandes d'assassins s'organisent de la sorte sous l'égide de la loi que la secte antichrétienne a faite pour eux et qu'ils appellent la liberté de la presse. Dans cette organisation entrent le vieillard endurci dans la débauche, le jeune homme qui sort d'une école d'athéisme et cherche à donner de l'éclat à ses débuts; il y a le riche que les jouissances ont matérialisé, animalisé ; il y a le pauvre rongé par l'envie. Les uns et les autres se glorifient d'être les champions de la civilisation moderne : ils secondent les goûts de ce monde perverti et lui transmettent les suggestions de l'enfer. Une fois la flèche aiguisée, ils la lancent dans la foule, journal, roman, pièce de théâtre, etc., malheur à ceux qu'elle atteint ! et souvent les victimes sont multitude aujourd'hui, elles seront demain de nouvelles multitudes se renouvelant durant un temps indéfini.

Aux gravures, aux feuilletons, aux romans, il faut ajouter le racontage des faits divers.

l.'U) CULPABILITE DU PUBLIC.

Dans la Bévue def^ Deux Mondes, M. Albert Fouillé a montré la part très lourde de responsabilité qui, de ce fait, pèse sur la presse, même réputée honnête, dans la marche ascensionnelle de la criminalité française. La Réforme sociale a plusieurs fois f)arlé dans le même sens. La Liberté de Fribourg a dénoncé en cela la complicité des journaux dits c< bons ».

« La presse honnête, et même mie partie de la presse chrétienne, ne ]»euvent se dégager entièrement de cette responsabihté. Elles aussi sont trop souvent encombrées et salies par l'annonce et même la description détaillée de crimes sans nom et sans nouibre.

» Il est avéré qu'en présentant au TJublic le récit de ces incessantes explosions de bestialité, on surexcite une curiosité malsaine, on éteint peu à peu l'horreur du crime, on provoque à Timitation, Cette imitation a été cent fois constatée, elle a été avouée par les criminels eux-mêmes devant les tribunaux et jusqu'au pied de Téchafaud.

» En faut-il davantage pour qu'un journal honnête, un journal chrétien, à plus forte raison les journaux où écrivent des ecclésiastiques, des religieux, s'interdisent à tout jamais de tels récits ? On dira que l'on y est comme forcé par le désir très légitime, très louable, de faire concurrence aux mauvais journaux ; que l'on s'adresse au peuple, qui ne lirait point un journal qui se tairait sur ces sortes de choses. Mais personne n'est obligé de poursuivre un bien qu'il ne pourrait obtenir qu'en faisant le mal ; il ne le peut même point : non sunt faeienda niala ut éventant hona. C'est là l'une des premières règles de îa morale chrétienne. »

Qui dirige le flot de corruption, qui, chaque jour, inonde le monde ? Le juif Liebknecht a prononcé là-dessus une parole mémorable :

« Un mouvement du bâton, et à Paris, à Londres, à Berlin, à Vienne, à New- York, partout un même motif était chanté, soufflé, raclé, piaillé, mugi.»

Tandis que se traitaient à la Conférence de la Paix les questions les plus graves qui puissent intéresser les peuples, le sort de chacun d'eux, l'avenir de l'Europe et les futures destinées du genre humain, le chef d'orchestre leva son bâton, battit la mesure, et partout, durant des semaines fut chanté chaque jour, piaillé et mugi le Mystère de Gambais. Ce fut évidemment un scandale organisé. Dans quel dessein ? Des gens graves répondaient : Pour détourner l'attention. La détourner de quoi? Des concessions qui se négociaient à Versailles au détriment de la France. Chose plus certaine, cet étalage de sang répandu, de corps découpés, d'os brûlés, etc., du choix des victimes, de la manière de les attirer, de les séduire, des moyens pratiques de les faire disparaître, etc.. a offert dans bien des journaux aux futurs apaches un enseignement, une leçon de choses, un manuel pratique.

De la littérature passons au théâtre.

Les payens eux-mêmes avaient compris tout le danger des théâtres. Solon s'opposa fortement à l'établissement des spectacles. Plutarque attribue la corruption et la perte d'Athènes à la passion que le peuple eut pour ce genre d'amusement. A Laeédémone, on ne représentait ni tragédies ni comédies. Platon les réprouvait comme des amusements qui tendaient à faire des hommes passionnés. Cicéron s'écrie à ce sujet dans les Tusculanes : « O la belle école ! si on en ôtait tout ce qu'elle a de vicieux, il n'y aurait plus de spectateurs, » Le voluptueux Ovide s'écriait lui-même : « Ne touchez pas à ces poètes qui ne respirent que la tendresse. »

Après cinquante années passées sur le théâtre, le célèbre Riccoboni ne pouvait s'empêcher d'avouer que rien ne serait plus utile que la suppression des spectacles.

« Je crois, dit-il, que c'était précisément à un homme tel que moi qu'il convenait d'écrire sur cette matière, et cela par la même raison que celui qui s'est trouvé au milieu de la contagion, et qui a eu le bonheur de s'en sauver, est plus en état d'en faire une description exacte... Je l'avoue donc avec sincérité, je sens dans toute son étendue le grand bien que produirait la suppression entière du théâtre i. »

Riccoboni nous assure « que les sentiments qui seraient les plus corrects sur le papier, changent de nature en passant par la bouche des acteurs et deviennent criminels par les idées corrompues qu'ils font naître dans l'esprit des spectateurs, même les plus indifférents ».

Nous laissons à Voltaire le soin de répondre à ceux qui prétendent choisir les pièces morales : « D'environ quatre cents tragédies qu'on a au théâtre depuis qu'il est en possession de quelque gloire en France, il n'y en a pas dix ou douze qui ne soient fondées sur une intrigue d'amour : c'est une coquetterie perpétuelle. Celles qui ne respirent pas l'amour profane excitent les sentiments les plus violents d'ambition, de vengeance, de cruauté et de perfidie ^. »

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