CHAPITRE XV. Déconsidération du clergé voulue et recherchée
La grande peine que les disciples eurent à ramer et Je vent qui leur était contraire (S. Marc, ii, 8), désignent les travaux et les afflictions de la Sainte Eglise. Ce n'est pas sans raison qu'il est dit en cet endroit que la barque était au milieu de la mer et Jésus à terre, car l'Eglise est parfois no7i seulement affligée, mais même accablée au point qu'elle semblerait, si cela était possible, avoir été délaissée temporairement par son Rédempteur. Mais Dieu n'oublie point la prière des petits, il ne détourne pas sa face de ceux qui espèrent en lui. Bien qu'il paraisse différer pour le moment d'envoyer du secours, il ne laisse pas néanmoins de fortifier par un regard secret de sa miséncorde.
Saint Bède, dit le Vénérable. '
Le choix des évêques, des doyens, des curés accaparé par le jeu de l'indemnité concordataire. — Empiétements savamment gradués. — Résultats acquis et résultats espérés. — La fermeté dé main de Pie X. — Dumay au Ministère des Cultes. — Deux rouag-es secondaires de son système : les fiches et les calomnies. — Spuller. — « Nous les tenons ».
Le Concordat avait accordé que le Saint-Siège n'instituerait que les évêques qui lui seraient nommés par le pouvoir civil. « Les nominations aux évêchés qui vaqueront par la suite seront également faites par le Premier Consul, et l'institution canonique sera donnée par le Saint-Siège. » Le Pape se réservait de refuser l'institution à ceux qu'il ne jugerait point dignes,
Les Pourquoi de la Guerre nioudiale. . i6
le gouvernement aurait alors à présenter d'autres candidats. M. Thiers, qui voulut forcer la signification du mot ce nominavit », avoua cependant en 1871 que le « gouvernement nomme les évêques, sauf le droit du Pape d'accorder ou de refuser l'institution canonique. » Mais quand ce refus s'imposait à la conscience du Pape, nos gouvernants laissèrent les évêchés vacants, durant deux, trois et quatre ans : il y eut jusqu'à douze diocèses privés d'évêques en même temps. Lorsqu'on était arrivé à un chiffre que l'on jugeait assez élevé, on présentait en bloc indivisible une liste de promotions à faire, plaçant le Vatican dans l 'alternative « du tout ou du rien » .
I.a République exigea que les évêques jSssent connaître au gouvernement les prêtres qu'ils avaient l'intention d'appeler aux cures. Le préfet les mandait alors, les interrogeait et cherchait à obtenir d'eux des promesses relativement à la conduite qu'ils tiendraient à l'égard des k lois intangibles ». Si les réponses n'étaient pas satisfaisantes, le ministre faisait opposition à la nomination, sous peine de refus de l'indemnité concordataire.
Auparavant il faisait une enquête dans les divers postes qu'ils avaient précédemment occupés, soit comme curés, soit comme vicaires, et si quelc|ue franc-maçon, maire ou conseiller municipal, ou même cabaretier, blâmait le zèle sacerdotal de l'ecclésiastique désigné, même menace de lui couper les vivres était aussitôt faite, s'il était dirigé vers son nouveau poste. Nos gouvernants ne se contentaient pas de refuser aux prêtres qu'ils n'agréaient point le paiement de la pension concordataire ; ils exigeaient leur déplacement. Les évêques ne cédaient point toujours. Ceux qui eurent cette complaisance, se virent réduits à faire jusqu'à quatre nominations successives, et même plus, pour un même poste avant de voir cesser les veto du ministre des Cultes.
« L'Eglise, a dit Monseigneur Parisis, peut se passer de tout, excepté de son propre gouvernement. Pendant trois cents ans elle n'eut que cela, et avec cela seul elle a régénéré le monde. Tant qu'elle n'est persécutée qu'au dehors, comme sous Néron et sous Maximien, ni sa force ni sa beauté n'en souffrent, parce que le principe de sa vie est en elle-même. Ses ennemis les plus à craindre sont ceux qui veulent toucher à son intérieur, qui tentent de changer les conditions essentielles de son existence, qui pour cela cherchent à corrompre, par des règlements tout humains, les lois invariables et divines qui la constituent. »
Quarante ans après Monseigneur Parivsis, Monseigneur Isoard faisait cette constatation :
« De la part des gouvernants vis-à-vis de l'Eglise, ce n'était d'abord qu'une haute protection. Elle s'est transformée en un haut domaine. On est bientôt descendu de ces hauteurs, et alors ont commencé les manœuvres sur un terrain réputé mixte, qui devenait peu après un terrain contesté. Sur ce terrain, au cours de ces manœuvres, il y avait encore deux pouvoirs, engageant des négociations, consentant des abandons en retour d'acquisitions. Un de ces deux pouvoirs a été s'effaçant devant la marche hardie et ininterrompue de l'autre. La tutelle de l'Etat sur l'Eglise s'est établie. On nous disait : c< Vous êtes libres et nous voulons seulement vous protéger vous-mêmes contre vous-mêmes. » Enfin la tutelle a tout bonnement fait place à l'encadrement administratif. Les ministres peuvent aujourd'hui se dire : « L'administration des cultes, les administrations de l'enregistrement, des douanes, des forêts, autant de services publics distincts, quant à leur objet, mais similaires quant à leur maniement par l'Etat. Nous, ministres, nous avons les mêmes droits, ici et là. Ce ministre quel est-il ? Il est l'ennemi de notre foi. »
En même temps que l'on empêchait les prêtres les plus dignes d'occuper les postes les plus importants, on encourageait la révolte des prêtres qui, ayant manqué à leur devoir, ne voulaient point se soumettre. Entre autres faits, le Cardinal Archevêque de Bordeaux, ayant dû sévir contre un prêtre indigne, et lui interdire les fonctions ecclésiastiques, M. Paul Bert, alors ministre des Cultes, le gratifia d'une pension de 600 francs. Combien de prêtres défroqués ont été pourvus d'emplois lucratifs et même de charges honorifiques !
Peu à peu donc, on en vint à dominer l'Eglise de France et à traverser en tout l'administration épiscopale. Non seulement les évêques étaient sans cesse sous le coup d'une « suppression de traitement » prononcée contre eux ou contre leurs prêtres, mais tous leurs actes étaient devenus tributaires des bureaux de la préfecture, si bien, qu'un évêque qui avait cessé de plaire, était surveillé et ligotté à ce point, qu'il ne savait plus comment se mouvoir. Aussi évitaient-ils, généralement parlant, de trop heurter ou même de dénoncer trop haut les actes de ceux qui avaient juré publiquement d'anéantir l'Eglise, et qui y travaillaient avec toute leur intelligence et toutes les forces que le pouvoir leur mettait en mains.
En 1889, Monseigneur d'Hulst, parlant dans le Monde de
J 'Encyclique de Léon XIII, publiée à l'occasion du cinquantenaire de son sacerdoce, ne craignit pas de dire :
« On comprend les anxiétés du peuple fidèle quand il voit le choix des premiers pasteurs aux mains des hommes qui doivent tout ce qu'ils sont à leur haine du nom chrétien. Portés par le hasard des révolutions à la place <l'honneur qu'occupaient autrefois les rois très chrétiens, les dignitaires de la Franc-Maçonnerie revendiquent à la fois tous les héritages, celui de Louis XIV, celui de Robespierre, de Napoléon. Ils voudraient presque en même temps injfluencer l'Eglise par le Concordat, la corrompre par le schisme, l'asservir par la tyrannie et finalement la détruire.
» Dans le Parlement, ils préparent des lois oppressives ou spoliatrices. Dans l'administration, ils entravent l'action sacerdotale et traitent en ennemi du régime établi tout prêtre qui fait preuve de zèle en ouvrant à l'enfance l'asile de l'enseignement libre et chrétien. Voilà les hommes qui exercent aujourd'hui les i^rérogatives dévolues par la bienveillance des Souverains-Pontifes aux chefs de la nation française. S'agit-il de loui'voir <iux évêchés vacants, d'avance et par système, ils éliminent les plus digries. Il ne tient pas à eux que les loups ravisseurs ne soient préposés à la garde du troupeau. Et parce que la vigilance du Pape déjoue leurs desseins, c'est du moins à des gardiens timides qu'ils voudraient confier la défense des intérêts sacrés i.
» Voilà le péril ; il est immense. L'histoire nous dit qu'il n'est pas chimérique. Le passé a vu des royaumes entiers entraînés dans le schisme et dans l'hérésie par les défaillances de Tépiscopat. Il est permis de croire que pareille défection serait aujourd'hui impossible. Mais des pasteurs mal choisis pourraient faire un autre genre de mal à l'Eglise. En même temps que leur prudence trop docile épargnerait à un gouvernement impie les embarras qui naissent du zèle et de l'activité catholiques, le décri où ils tomberaient par leur faiblesse avilirait leur ministère et exposerait la foi chancelante des hommes de notre temps à un scandale qu'elle ne supporterait pas sans périr. »
Monseigneur d'Hulst avait parlé dans le même sens, aux funérailles de Monseigneur de Brie}', évêque de Saint-Dié. De fait, à son avènement au trône pontifical. Pie X trouva en France des évêques si incapables ou si faibles qu'il dut les prier de donner leur démission. Il en trouva deux, si évidemment indignes, qu'il dut les forcer à se retirer, malgré l'appui que leur donnait le gouvernement et la menace adressée au Saint- Siège de rompre le Concordat, s'il ne consentait à les laisser sur leur siège jusqu'à la mort.
Quelle préparation au schisme que l'on espérait voir sortir
I. Peu de temps avant sa mort, Léon XIII se plaignit aux vicaires généraux de Paris, chargés par le Cardinal d'une mission auprès de lui, de l'indignité de quelques-uns de ceux qu'on lui présentait pour l'épiscopat et qu'on voulait lui faire accepter, h Votre gouvernement, dit-il, m 'impose comme évêques des prêtres indignes... Jamais je ne céderai. » Sa vigilance fut parfois surprise, comme on le vit plus tard.
de la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat, que cette série de mesures, ayant toutes pour but d'énerver le clergé du haut en bas de sa hiérarchie ! Rien de plus vrai que ce que viennent de faire entendre Monseigneur Parisis et Monseigneur d'Hulst. L'^extinction de l'Eglise dans un pays quelconque n'est jamais la suite . des violences extérieures ; elle vient toujours de Cjuelque plaie intime, particulièrement de l'indignité de ses propres chefs. Ce ne sont pas les cruautés d'Henri VIII ou d'Elisabeth qui ont séparé l'Angleterre de la véritable Eglise du Christ, ce sont les complaisances criminelles de ises évêques aux volontés royales. Il en avait été de même en Orient. Les évêques furent les obéissants serviteurs des empereurs de Constantinople. Grâce à Dieu, l'épiscopat français, soutenu par la main si sage et si ferme de Pie X, donna au monde un spectacle tout contraire, lors de la séparation, et l'on put voir dans son unanime adhésion à la règle de conduite tracée par le saint Pontife, un signe infailliblement précurseur d'une résurrection plus ou moins proche.
L'homme qui comprit le mieux la conduite à tenir vis-à-vis de l'Eglise de France pour la faire mourir lentement mais sûrement, ce fut M. Dumay, décédé en octobre 1906^.
Durant vingt années, M. Dumay fut, à vrai dire, le seul et unique ministre des Cultes que nous ayons eu; et, comme l'a dit M. Judet dans VEclair, il a employé tous ses jours et tout son pouvoir à amoindrir l'Eglise de France, en s'attaquant à la tête d'abord, c'est-à-dire l'épiscopat, et ensuite aux membres du clergé. Il est mort du chagrin de n'avoir pu poursuivre son œuvre jusqu'au bout. Quand il apprit que la loi de séparation étaiii votée, il dit : « On regrettera d'avoir donné la liberté aux évêques ». Ce mot marque le but constant qu'il avait poursuivi : leur asservissement.
Un document qui montre bien que M. Dumay était, au ministère des Cultes, l'agent de la Franc-Maçonnerie, est un article qui fut publié en 1896 dans la livraison de mai (pages 111-112)
2. Le 12 août 1892, à la première chambre du Palais de Justice, à Paris, se débattait un procès en divorce, dans lequel M. Dumay était accusé d'adultère. Deux mois plus tard, M. Duma}' était choisi pour succéder à M. Flourens à la Direction des Cultes. Le 31 octobre, le Figaro faisait cette observation : « Le successeur imprévu de M. Flourens n'est pas ce qu'il faudrait qu'il fût pour commercer habilement avec le Nonce. »
2^0 ClîLPABILITÉ DE LA NATION.
■de la Bévue Maçonnîqye. On en était alors au ministère Méline. D'aucuns affectaient de s'inquiéter de son modérantisme, et la Revue Maçonnique les rassurait en ces termes :
« Ne nous alarmons point... Ayons les yeux fixés sur un certain cabinet du ministère, occupé par un certain fonctionnaire, Directeur des Cultes, M. Dumay. On doit à M. Dumay une suite de mesures, prises sans bruit, et qui, toutes, d'une manière aussi adroite que décisive, ont jugulé les zélateurs du cléricalisme ».
Trois ans plus tard, en février 1899, M. Dumay s'avisa d'aller à Rome pour essayer d'endormir la vigilance pontificale, et pouvoir ainsi continuer en paix l'œuvre qu'il avait entreprise, la domestication de l'Eglise de France. Il crut bon, avant de partir, de se munir d'une lettre de créance sacerdotale. Ce fut M. l'abbé Lemire qui la lui fournit, comme en fait foi l'extrait suivant du compte-rendu sténographique de la séance de la Chambre des Députés du 31 janvier 1899, page 249.
M. l'abbé Lemire. — « Je crois qu'il faut rendre cette justice à la Direction des Cultes, qu'elle est tenue avec une grande régularité et un esprit de bonne intention à l'égard du clergé... Je crois pouvoir dire que je n'exagère pas en parlant des bonnes intentions de la Direction des Cultes a l'égard du clergé 3 o).
Deux ans après sa nomination comme Directeur du Ministère des Cultes, M. Dumay avait adressé à tous les préfets une circulaire confidentielle qui fut saisie par un journaliste et publiée par tous les journaux. Cette circulaire avait pour but l'organisation d'un espionnage administratif sur l'attitude politique, la conduite à l'égard des lois intangibles, les sentiments ■de chacun des membres du clergé français. h^Estafette, tout en regrettant 5 comme une preuve de l'indiscipline des bureaux, le fait de la divulgation de ce document, applaudit à l'esprit qui l'avait dicté.
« Cette publication, dit-elle, n'est pas faite pour nous déplaire ; elle est ime réponse péremptoire à ceux qui prétendent que l'ère nouvelle (l'ère du ralliement) doit marquer la capitulation de l'Etat devant l'Eglise. »
Tandis que la circulaire ministérielle prescrivait aux préfets d'organiser l'espionnage du clergé, la secte en envoyait une
3. Quatre ans auparavant, en mars 1894, M. Maj^nard avait dit dans le Figaro, de ce même M. Dumay : « Tl a dans le sang cette prêtrophobie dont le Siècle de M. Havin a été le spécimen le plus connu. )>
Un autre jour, ce même Figaro disait encore : « M. Dumay se considère comme mis en fonction aux Cultes pour la Franc-Maçonnerie.
autre aux Loges pour demander aux Francs-Maçons de susciter partout des affaires scandaleuses. En mai 1899, la Libre Pcwole écrivait à l'occasion de l'accusation d'un crime odieux portée contre un prêtre qui, après avoir été reconnu innocent, poursuivit son calomniateur :
« L'affaire est comme un rouage de tout un système qui fait chaque jour de nouvelles victimes ; elle rentre certainement dans un plan d'ensemble dont les lignes vont s'accusant. Depuis l'affaire de Lille, jamais le parquet n'avait été saisi d'autant de plaintes identiques contre des prêtres. Jusqu'à ce jour aucune n'a été reconnue bien fondée et, il y a quelque temps, l'affaire de Trouville venait nous montrer de quelles infâmes machinations, prêtres et religieux pouvaient être victimes. De toute évidence, nous sommes en présence d'un complot contre la soutane, ourdi dans les arrière-loges, w
L'affaire Flamidien, à laquelle il vient d'être fait allusion, a présenté ces faits : Un homme a été tenu en prison préventive pendant six mois sans qu'il se soit trouvé personne qui ait pu donner le moindre fondement à l'accusation. Les juges se sont refusés obstinément à interroger les personnes qui pouvaient les éclairer. Des particuliers durent se mettre à la recherche de la vérité avec leurs propres moyens, si insuffisants fussent-ils, parce que la magistrature ne voulait pas que la vérité fût trouvée et la justice rendue. Ces particuliers furent poursuivis, injuriés et condamnés. La première instruction du crime de la Monnaie fut renvoyée à son auteur par la Chambre des mises en accusation avec injonction de recommencer. Il lui fut aussi impossible, la seconde fois que la première, de lui donner la moindre apparence de vraisemblance.
Ces agissements rappellent à l'égard de l'Eglise de France l'une des observations de "Biaise Pascal :
(c C'est une étrange et longue guerre, que celle où la violence essaye d'opprimer la vérité. Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité et ne servent qu'à la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence, et ne font que l'irriter encore plus. Quand la force combat la force, la plus puissante détruit la moindre ; quand on oppose les discours aux discours, ceux qui sont véritables et convaincants confondent et dissipent ceux qui n'ont que la vanité et le mensonge ; mais la violence et la vérité ne peuvent rien l'ime sur l'autre. Qu'on ne prétende pas de là néanmoins que les choses soient égales : car il y a cette extrême différence, que la violence n'a qu'un cours borné par l'ordre de Dieu, au lieu que la vérité subsiste éternellement et triomphe enfin de ses ennemis. »