CHAPITRE XVII
Elaboration de Tœuvre de séparation. — Son échec.
Sans le Seigneur qui fut pour nous,
oui, qu'Israël le répète !
sans le Seigneur qui fut pour nous,
quand les hommes se levèrent contre nous,
Ils nous eussent alors dévorés tout vivants,
quand leur colère se déchaîna contre nous !
Mais béni soit le Seigneur
Qui ne nous a pas livrés pour toujours
en proie à leur dent meurtrière.
Ps. CXXIII.
Sous l'Empire. — Sous l'Assemblée nationale. — Sous la 3« République. — Double jeu. — Intervention des Loges. — Discussion de la loi à la Chambre et vote. — Au Sénat, précipitation, vote. — Résistance et représailles.
a Beaucoup d'ouvriers politiques travaillent en Europe comme certains ouvriers en tapisserie, sans voir ce qu'ils font. Ils seraient bien étonnés s'ils pouvaient voir le revers de leur ouvrage. Toutes les fois qu'on attend le retour de l'ordre, on parie à jeu sûr, et on ne peut se tromper que de date. »
Cette observation est de M. de Bonald ; l'histoire l'a toujours confirmée. Oui, l'ordre qu'achèvent de vouloir renverser par la loi de séparation les derniers détenteurs de l'idée révolutionnaire, renaîtra. Ils auront travaillé sans le voir à une rénovation de toutes choses dans le Christ. Le revers de la tapisserie, lorsqu'il apparaîtra, jettera eux et le monde dans la stupéfaction. Nous voyons déjà des symptômes de cette rénovation. Ils se montrent de toutes parts. Lorsque viendra la fin des temps : les derniers témoins du Christ pourront, eux aussi en toute confiance attendre le retour de l'ordre. Car que viendra faire le
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souverain Juge, si ce n'est remettre toutes choses dans l'ordre, en rétribuant chacun selon ses œuvres, et cela pour toujours, par des récompenses comme par des châtiments éternels, et en établissant son règne, un règne définitif, sur toute créature ? Elle est donc vraie, celte parole de Bonald comparant nos sectaires à des ouvriers en tapisserie qui ne voient point ce qu'ils font.
L'Assemblée de 1790, en légiférant la Constitution civile du clergé, ne savait point qu'elle faisait place nette pour le Concordat de 1802, et nos parlementaires ne savent point que le côté opposé à celui qui se présente à leurs yeux dans leur travail exposera à nos yeux ravis, ou la réintégration de l'Eglise dans sa liberté première, ou un concordat dégagé des articles organiques et de toutes les autres entraves qui ont suivi.
Commencée sournoisement par ces articles et ces entraves, l'œuvre de la séparation fut entreprise ouvertement il y a une cinquantaine d'années.
En 1868, sous l'Empire par conséquent, Jules Simon, présentant le programme des « républicains », promettait toutes les libertés : liberté de la presse, liberté de réunion, liberté d'association, etc. Il revendiquait en même temps la suppression du Concordat et la séparation de l'Eglise et de l'Etat. c( Plus d'églises officielles », telle était déjà sous Napoléon HT, la formule acceptée avec enthousiasme par les Simon, les Ferr}^, les Gambetta et tout le parti républicain d'alors.
Le 11 juillet de cette même année, M. Emile Ollivier en parla à la Chambre des députés : ce Sera-t-elle un bien ? sera-t-elle un mal ? Je dirai que cette séparation sera le commencement d'une situation pleine de dangers et grosse de difficultés, si, à un moment quelconque, on l'inaugure, ou on la précipite, ou on la couronne par le moyen que prophétisait M. de Montalembert, par la suppression violente du salaire du clergé, qui est une dette inviolable de l'Etat. On ne saurait, sans forfaire à la loi des contrats, se soustraire à l'exécution d'une obligation aussi incontestable et aussi sacrée. La séparation de l'Eglise et de l'Etat serait donc un mal si elle s'opérait par l'iniquité. Mais si elle s'accomplit par la justice -et par le droit, elle sera une cause de simplification, d'harmonie et de paix ».
M. Emile Ollivier ne voyait rien d'inique dans la question de la séparation, si ce n'est le retrait de l'indemnité concorda-
2r)(î CULPABILITÉ DE LA NATION.
taire. 11 ne considérait point que la loi de séparation devait dans la pensée de ceux qui la firent, devenir un instrument de schisme.
L'année suivante (4 mars J869), à la veille du Concile, M. Renan, lui, ne l'ignorait point.- Il écrivit à M. George Audigier une lettre qui fut publiée en août 1897, où il dit ce que devait être et ce que fut en effet la loi de séparation dans sa disposition fondamentale :
« L'Eglise catholique n'a selon moi qu'un seul grand inconvénient, c'est non unité menaçante, i<Oïi organisation réginientaire. La liberté dissoudrait CETTE rxiTÉ. Les schismes de personnes, d'abord, de dogme ensuite, se produiraient de toutes parts. Le jour où l'Etat déclarerait qu'il ne sait pas bien qui est pape ni même qui est évêque, que c'est une question entre ecclésiastiques et fidèles, l'armée serait dissoute, il y aurait des soldats, mais plus de cadres ».
C'est bien ce que voulait la secte. Le reste était secondaire ; seulement il n'était pas prudent de le dire. Aussi les sectaires s'ingéniaient à qui mieux mieux, à chercher le moyen d'arriver au but sans le dévoiler. De là tant de projets de loi étudiant les moyens de trancher sans faire crier, sans que le public s'en aperçoive.
Au lendemain de la guerre, dès 1871, un projet de loi à cet effet fut déposé par M. Pradier. Mais M. Thiers déclara qu'il enitiendait maintenir le Concordat. Du moment où, à partir de 1876, les républicains se virent en majorité à la Chambre, la question fut soulevée à chaque discussion du budget des Cultes : en 1879 par M. Ch. Bouset et en 1881 par M. Jules Steeg. M. Emile Ollivier voyait dans la séparation une cause de simplification, d'harmonie et de paix. M. J. Steeg, enfant j;errible, eût la franchise de dire : « L'Etat ne ©erait point désarmé par l'abrogation du Concordat. Il faut qu'il garde, après cette abrogation, absolument les mêmes pouvoirs qu'aujourd'hui y> ; c'est ce que voulurent obtenir certaines dispositions de la loi et les décrets qui suivirent. En 1883, nouveau projet, déposé par M. Jules Roche ; en 1885, par M. Michelin ; en 1886, par M. Yves Guyot ; en 1891, par M. René Goblet. Celui-ci, comme M. Jules Steeg, parla ouvertement. Il cita une étude de M. Paul Janet sur les principes de 89, où il est dit que les rapports entre les deux pouvoirs ne peuvent être rendus
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faciles que si TEtat accepte définitivement, au lieu du Syllabus, les principes de la société moderne, c'est-à-dire, non seulement la séparation d'avec l'Etat, mais la laïcisation, l'élimination de l'autorité divine dans la société humaine. « Est-ce que vous croyez, demandait M. Paul Janet, et demandait' après lui M. Goblet, est-ce que vous croyez que l'Eglise puisse renoncer au Syllabus ? Est-ce que vous croyez qu'elle puisse se réconcilier avec les principes de la société moderne ? Cela est impossible ». La conclusion était que si l'Eglise doit nécessairement rester hostile, il faut lui enlever ce non seulement les avantages de la protection, mais même les droits de la liberté. Au convent de 1899, le 23 septembre, le F.*. Prêt donna en ces termes la raison de la tactique suivie depuis la fin de l'Empire jusqu'en ces derniers jours :
« Lorsque nous aurons obtenu la séparation de l'Eglise et de l'Etat que nous appelons depuis si longtemps de tous nos vœux — car vous sentez bien, F. •., que l'obtention en sera due à votre influence — si on nous demande alors comment nous avons fait pour l'obtenir, nous répondrons : en la proposant et en la faisant proposer toujours i ».
Ainsi rappelée d'année en année, la proposition paraissait
de moins en moins étrange et de moins en moins irréalisable.
M. Paul Bert calmait les impatiences.
c( L'heure viendra, dit-il, en 1873, prenons patience, attendons que les lois sur l'instruction aient produit leur effet, attendons que l'éducation des femmes soit délivrée des croyances religieuses, et pendant ce temps, pressons la rupture avec l'Eglise par une série de mesures qui l'affaibliront graduellement. »
Cette tactique explique comment tous les ministres, qui voulaient la séparation, les modérés et les opportunistes comme Dufaure, Jules Simon, Ribot, Dupuy, Méline, aussi bien que les radicaux J. Ferry, J. Simon et Gambetta se déclaraient partisans du maintien du Concordat, alors qu'ils avaient déposé jadis des projets de séparation. Ils jugeaient que l'heure n'était point venue, que les approches n'étaient point encore conduites assez loin pour en arriver à l'exécution ; mais ils voulaient que ces projets fussent présentés, parce qu'ils servaient de moyens d'intimidation auprès du Pape, des évêques et du clergé, et qu'ils préparaient l'esprit public à se familiariser avec la pensée de ce qu'ils se proposaient de faire.